Récit de la course : Endurance Trail des Templiers 2017, par Coureur du 34

L'auteur : Coureur du 34

La course : Endurance Trail des Templiers

Date : 20/10/2017

Lieu : Millau (Aveyron)

Affichage : 1027 vues

Distance : 100km

Objectif : Pas d'objectif

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Mon premier 100 kms

Millau, Jeudi 19 octobre, 16 heures.

Il pleut, il mouille, ce n’est pas la fête aux traileurs.

Malgré le temps de chien, j’ai la patate en pénétrant dans le village des Templiers pour le retrait des dossards : plein d’exposants dont Kalenji en tête de gondole, Salomon et toute la clique, plein d’organisateurs de trails qui font leur pub, je me fais accoster de multiples fois, et bien sûr… plein de traileurs tous plus affûtés les uns que les autres. Je suis super-excité par cette ambiance, c’est comme faire le premier pas dans la course. L’organisation est très pro et je retire mon dossard en quelques minutes avec quelques cadeaux sympas, t-shirt Kalenji, buff de chez Buff, sac et bière les Templiers. Enfin, cadeaux, cadeaux, je les ai payés cher à 110€ le dossard quand même... Bref, on est loin de l'organisation familiale des Hospitaliers à Nant.

Je flâne une petite heure entre les stands puis repars dans ma bulle sous la pluie battante. Pourvu que cela se calme demain…

Le repas du soir sera composé d’un taboulé, 2 tranches de dinde, une patate douce et un peu de fromage. J’ai préparé mes affaires et mon petit déj’, tout est fin prêt.

 

A 22 heures, je me glisse sous les couvertures pour un réveil programmé à 2h15 du mat. Pour se réveiller, il faut d’abord s’endormir et Morphée garde les bras désespérément croisés, un classique les veilles de grandes courses. Je dévore un bouquin jusqu’à une heure, m’assoupis vaguement jusqu’à 1h30 et regarde ma montre jusqu’à 2h15…

 

Quelque part sur le Larzac, Vendredi 20 octobre, 2h15 du matin.

Tadaaaaaaaaam, c’est le jour J. Pas la peine de Big Ben pour me tirer du lit, je suis sur pied en moins de 2 et habillé en à peine 3. J’engloutis sans faim une part de Gatosport et une banane, tout ça arrosé copieusement de St Yorre et conclu par un cachet de Sporténine. Un dernier check de mon matos et à 3h du mat, je pointe le nez dehors : il ne fait pas si froid, un petit 12° et un plafond nuageux bas et, miracle pas une goutte d’eau.

Je décolle vers Millau, chauffage à fond, playlist déjà préparée avec des titres qui me mettent la pèche et une putain de boule au ventre, bref la routine.

 

En entamant la grande descente en épingles vers la ville en mode nocturne, je vois de grands phares qui illuminent le ciel et les nuages, style « Batman, on a besoin de toi » : cela provient de la zone de départ des Templiers, facile à repérer avec ces spots qui ne doivent pas enchanter les habitants encore sous leur couette. J’y arrive enfin, il y a des coureurs partout et l’adrénaline monte. Je trouve une place dans le P3 à quelques centaines de mètres du départ. Je refais un check du matériel une ultime fois, enlève une paire de barres énergétiques que j’estime être de trop, décide de partir léger sans mon textile long en sous-couche vu la température clémente. Un dernier pipi de la peur et vers 3h45, je rejoins l’aire de départ, presque sous l’arche.

La tension monte encore d’un cran. De nombreux coureurs se prennent en selfie. Un caméraman circule parmi nous et interviewe une féminine. L’animateur fait son show à grands cris de « Que ceux qui n’ont jamais fait de 100 kms lèvent les bras ! » ou encore « Que ceux qui vont abandonner lèvent les bras ! ». Il annonce que nous sommes 1350 au départ. Le temps passe super vite, les coureurs sont désormais groupés comme des pingouins sur la banquise et les spectateurs massés sur les côtés. L’animateur lance alors l’hymne culte des Templiers, Ameno du groupe Era  https://www.youtube.com/watch?v=RkZkekS8NQU

 

Et putain, là, qu'on n'aime ou pas, je ne peux m’empêcher d’avoir les poils, on y est!

J’ai les crocs de m’élancer mais reste serein à quelques secondes du top départ.

"Birds flyin' high, you know how I feel
Sun in the sky, you know how I feel
Breeze driftin' on by, you know how I feel"

 

10, 9, 8… 3, 2, 1 et c’est parti!

Quelques fumigènes et fusées éclairantes embrasent les premiers hectomètres.

Je déroule tranquille en profitant de l’enthousiasme du départ et de la douceur de la nuit. Aucun calcul sur le rythme, tout aux sensations, pas d’œil rivé sur le chrono, profiter, apprécier, prendre du plaisir et réaliser la chance d’être là, telle sera ma devise.


Km 2.5, 13’ : fin du plat et montée vers le hameau de Carbassas. La pente reste assez faible pour maintenir une petite foulée. J’y vais tout doux et autour du km 4, nous traversons les maisons du hameau puis quittons le bitume pour un premier mur dans lequel je marche inévitablement dans un flot interrompu de coureurs. Certains sortent les bâtons malgré les consignes contraires. On s’en fout. Vers le km 6.2, nous sommes tout en haut sur le Causse Noir et déjà 500m de D+ . Décor de forêt de sapins, chemin large en faux plat, super roulant, je me régale !

Et puis longue descente peu technique en monotrace vers le village de Paulhe, km 10.8, 1h20 : je me suis un peu laissé emporter par le Rhythm Of The Night #Corona, je double et tant pis pour les pots cassés, je profite des bonnes sensations.

Retour au bitume, traversée du Tarn que l’on longe un moment dans un jardin public au niveau d’Aguessac et puis remontée vers Compeyre et nous repartons par un long chemin, bordures de champs parfois routes, alternance de petites montées et descentes jamais bien méchantes. Je n’ai pas un souvenir très précis de cette longue section vers Rivière-Sur-Tarn, la nuit flouant mes perceptions.  

Km 18, 2h10 : Rivière-sur-Tarn abrite le premier ravitaillo avec pointage officiel. Je suis bien, je n’ai pas froid, j’ai l’impression irréelle que la course n’a pas vraiment commencé. Première surprise aussi, la profusion et variété du ravitaillement. Des eaux minérales plates et gazeuses (St Yorre…), des barres énergétiques, des boissons énergétiques (Ergy Sport), des compotes, du sucré, du salé, de quoi régaler un régiment. Je me sers copieusement de confipotes, je refais le plein d’eau énergétique dans une flasque et de St Yorre dans l’autre. Partir avec une capacité d’1 litre de boisson s’avère suffisant à l’Endurance Trail. Je réalise aussi que j’ai prévu trop de barres sur moi car je pourrai en refaire le stock à chaque prochain ravitaillo.

 

Je repars aussi sereinement que je suis arrivé, toujours à la lueur de ma frontale car le soleil n’est encore qu’une promesse.

S’ensuit une montée honnête sur le Causse de Sauveterre avec un passage sublime parmi des maisons médiévales restaurées au pied du château de Peyrelade, km 21.5 en 2h43. J’en profite pour grignoter des Babybel, histoire d’alterner avec le sucré : ils se digèrent aisément, ça va le faire #BabybelPower


Dans la descente suivante vers Boyne, je vois une guirlande verticale de frontales en face qui fait présager une grosse côte. Et je ne suis pas déçu : dans les ruelles de Boyne (km 23.5, 2h52), nous sommes amenés par un virage à gauche au pied d’une bosse solide sur les pattes arrières. Je marche, souvent les mains sur les cuisses, parfois m’aidant aux branches et d’autres fois m’agrippant aux rochers. C’est la première grosse difficulté de l’Endurance Trail et mon cardio monte dans les aigus. J’en bave un peu, rien de grave mais c’est là que le trail a vraiment démarré pour moi.


Tout en haut de cette bosse (km 25, 3h16, ¼ de la course), l’aube arrive enfin dans une ambiance onirique faite de brouillard et de nuages. Nous sommes très étirés désormais et la côte a fait des dégâts. Le parcours devient assez technique avec des décors typiques du Causse sur des monotraces en sous-bois alors que, regarde, le jour se lève #StoneEtCharden : je peux couper la lumière de la frontale. Je remarque des chenilles processionnaires partout, dans les arbres, en cocons, et sur le sol, en purée.


Plus loin, nous rejoignons 200 mètres de route paumée longeant la magnifique ferme du Buffarel puis prenons du dénivelé négatif en sous-bois par un large chemin. Je cours tout seul dans de sublimes paysages du Causse de Sauveterre avec des points de vue sur les falaises découpées opposées. Il y a quelques bosses mineures puis un plongeon par un sentier caillouteux et en épingles vers Mostuéjouls : je me sens divinement bien, limite euphorique, et rejoins le 2nd ravitaillo au km 34 en 4h30 et 1666m de D+. Je refais un gros plein d’énergie et de flotte sans m’attarder. Avec approximativement 1/3 de la course avalée, si je maintenais la même allure, je couperais la ligne en 13h30 mais cela reste de la pure science-fiction.


Une bosse bien dodue nous amène vers Liaucous puis au Roc des Agudes (km 37.4, 5h19) : c’est à son pied que j’ai dégainé enfin les bâtons, des Leki acquis à peine 3 jours avant et que j’étrenne maintenant (ouaip, ce n’est pas recommandé mais je n’ai pas eu le choix). Sur les conseils du vendeur d’Endurance Shop, je les projette devant simultanément et uniquement dans le D+. Au fil des hectomètres, je me sens de plus en plus en confiance dans leur utilisation. Par contre, je n’y arriverai pas en descente.

Les décors sont toujours magnifiques, on en prend plein les yeux surtout à la vue des gorges encaissées du Tarn avec panorama sur le Causse Méjean en face.  Il faut désormais que je gère les bâtons car je ne les remettrai pas dans mon sac jusqu’à l’arrivée. Sur plat, j’en prends un dans chaque main, empoigné au milieu, et en descente, ce sont les 2 dans la main gauche pour avoir la droite de libre au cas où.

Malgré le ciel gris, je cours joyeusement, c’est cool le trail. Et toujours ces chenilles processionnaires qui parsèment nos chemins, victimes des impitoyables trailers…

Une descente tortueuse et joueuse en rive droite amène en bord de Tarn au village du Rozier : welcome in Lozère ! Km 43.5, 5h56, 2200m D+ : voilà le 3ème ravitaillo où je fais le service minimum avec au menu, un classique plein des flasques en St Yorre et Ergy Sport, grignotage de barres, confipotes et carrés de fromage.


Je repars du Rozier avec les tous premiers symptômes de fatigue, pas de quoi se plonger dans des conjectures inquiétantes mais bon…

Montée très raide au Rocher de Capluc qui domine la confluence Jonte/Tarn : merci les bâtons, je sens amplement leur bénéfice. Puis suivi du GR 6 qui fait le tour du Causse Méjean par les rochers curieux en forme de vase de Sèvres et de Chine. Méfiance, des vautours mal intentionnés tournoient au loin en guettant les traileurs défaillants. Le sentier est technique avec quelques passages en corniche et aériens puis d’autres glissant dans des failles étroites : c’est à mes yeux la plus belle partie de l’Endurance Trail et les paysages mélangeant règne minéral et végétal donnent la mesure parfaite de ce que doit être la plénitude. Et cela tombe bien pour m’aider à tenir le coup car la fatigue s’installe inexorablement depuis le Rocher de Capluc.

Puis le sentier quitte les corniches et dégringole plein gaz vers la rivière de la Jonte. Là, le hameau du Truel nous attend quelques centaines de mètres de route plus bas, avec quelques robinets installés pour l’occasion dont je profite. Voilà km 51.5 et 7h25 de course depuis Millau, j’ai dépassé la mi-course et à cette allure, je rejoindrais Millau en moins de 15 heures, ce qui reste bien sûr utopique avec le poids des kilomètres accumulés. J’ai mal au pied droit mais rien d’handicapant à ce stade. On descend par une ruelle tout au fond des gorges de la Jonte que l’on traverse par une frêle passerelle pour repartir de plus belle en face, ascension du Causse Noir au programme.


L’ennemi n’est pas en face, il est à l’intérieur : je suis dans le dur et commence à piocher à grands coups dans le mental, puisant des forces dans la contemplation des paysages et de la Nature offerte. L’ascension terminée, quand la pente s’adoucit enfin, ça ne va guère mieux, moral en berne, physique entamé, bide indécis « Should I stay or should I go ».

Le trail emprunte le Cirque de Madasse, effleure Massabiau (et non pas Massebiau du km 91) et la chapelle ruinée de St Jean des Balmes. C’est sympa, les sous-bois évoquent la mythologie celtique ou elfique mais je suis trop mal pour apprécier. Je croise d’autres traileurs en dérive : l’un dépose au bord du chemin un supplément Sunday Caramel en direct de ses tripes, un autre a les mollets qui se figent dans du ciment à prise rapide. Ça implore, ça déplore, l’heure est aux lamentations, ne manque plus qu’un mur. Pour en rajouter, la météo tourne au crachin. Le temps s’écoule lentement dans ce contexte…


8h34, 58 kms et 3400m de D+ sont passés et j’atteins tant bien que mal le 4ème ravitaillo de St-André-de-Vézines, synonyme de baume à l’âme et au corps. Je ne fais pas le malin, je prends tout mon temps. Des crêpes délicieuses me tendent les bras et je me laisse aller à en dévorer 3 ou 4, puis j’engloutis de la soupe chaude aux légumes 5 étoiles. Je mange à tire-l’alligot #HumourAveyronnais tout ce qui passe à portée de mains. Je me remplis le ventre peut-être exagérément mais l’envie est forte et le moral bas. Je m’assoie 5 minutes, observe des traileurs entamés/rétamés comme moi, dont un qui a la tête enfoncée dans la poubelle pour y déposer une offrande au Dieu Vomitus. Je repars inquiet d’un reflux gastro-oesophagien qui punirait mon abus des crêpes et dubitatif sur ma condition physique vacillante alors qu’il reste un marathon à boucler.


Dans les premières foulées, mon ventre rassasié me laisse peinard, c’est déjà ça. Je tape un bout de gras avec un coureur en galère qui me raconte qu’il a fait la Diagonale des Fous et qu’il avait moins souffert, tu parles !

Le soleil repointe bientôt le bout de son nez alors qu’une sente en pente douce nous promène dans un décor superbe : il n’en faut pas plus pour que je reprenne du poil de la bête. La longue descente me remet en selle et j’ai à nouveau bon espoir d’en finir.

Tout en bas, le village de La Roque Ste Marguerite nous accueille avec un ravitaillement en eau: km 69.6 et 10h05 de crapahutage. C’est vers là que je commencerai à rattraper quelques coureurs retardataires de l’Intégrale des Causses (68 kms).


Traversée de la rivière de la Dourbie, entre le Causse Noir et celui du Larzac, 4ème Causse de la journée, et nouvelle grosse ascension. Je marche d’un bon pas en gérant l’harassement généralisé mais avec un moral très correct. Je tape la discut avec un gars de Salons-de-Provence qui l’a terminé l’an passé et me dit que l’on devrait en finir entre 16h et 17h : je signe illico! Le plateau fait suite à la grimpette avec un large chemin en faux plat où je me permets de trottiner, on n'est pas si mal que ça.

Au loin apparaît le petit village de Pierrefiche du Larzac qui héberge le 5ème ravitaillement dont la salle est tout en haut d’un escalier. « Putain d’enfoirés d’organisateurs ! », je me dis: oui, la fatigue n’élève pas la pensée. Le soleil nous accompagne toujours et cela jusqu’à l’arrivée. Km 73.5 pour 10h52. Je n’en reviens pas, je suis dans un chrono semblable à celui de l’Hérault Trail et ces 75 kms, est-ce que je ne suis pas un peu trop rapide et je vais le payer ? Toujours est-il que cela dope ma motivation et je me dis que descendre sous les 18 heures fait partie du champ des possibles.

Je m’élance au petit trot sur le Larzac, direction Massebiau qui marquera l’avant-dernière étape de l’Endurance Trail, ce qui étaye aussi mon moral.

Cependant, la suite va être très-extrêmement-incroyablement-monstrueusement-effroyablement longue. J’aborde l’inconnu en dépassant les 75 kms de course, mon record de distance à cette heure. Le trail quitte le village pour se rapprocher de la rive gauche des gorges de la Dourbie.

S’ensuivent des successions de montées-descentes à n’en plus finir, en devers, en corniche, en sous-bois secs ou humides, sur larges chemins ou monotraces étroits, laies moussues ou rocailleuses. Parfois, à la faveur d’une trouée en corniche, j’aperçois au loin le Viaduc de Millau : un avant-goût d’arrivée et pourtant… qu’est-ce que c’est long, le temps s’écoule au goutte à goutte, je suis de plus en plus cuit, et je me mets en mode pilotage automatique, ne pas se projeter loin, avancer, bouffer des mètres, tout ce qui est fait n’est plus à faire sera l’antienne de ces kms. Même ma montre Garmin n’en peut plus : la batterie commence à rendre l’âme. Cette longue traversée est la partie psychologiquement la plus compliquée à gérer et me semble répondre à la définition du Waldeinsamkeit, le sentiment d’être seul dans les bois, loin de tout immergé dans la Nature, bien et inquiet à la fois car il me faut sortir de là tôt ou tard.

Km 85.4, 13h13, 4600m D+ : surprise, un contrôle du temps au détour d’un chemin, au milieu de nulle part !

Et ça repart pour un tour, des tours, des détours. Je vois le viaduc de plus en plus souvent alors que l’astre solaire a commencé sa migration vers l’horizon.

Ma montre me lâchera définitivement à 13h40 de temps de course et 88.2 kms, RIP alors qu’elle est annoncée pour 20 heures, #BofGarmin.


Le tracé continue imperturbablement dans les décors du Larzac et je suis impatient de franchir la bosse qui annoncera enfin la descente sur Massebiau. Sans aucun repère temporel ni géographique, j’invoque les puissances karmiques pour soulager mon attente et accélérer ma destinée. Un pas, puis un autre, puis encore un autre, je poursuis dans l’acceptation silencieuse de ce que je suis (un trailer paumé sur le Larzac) et ce que je ne suis pas (Kilian Jornet)

L’espoir renaît finalement dans la descente du Ravin de Potensac, car je reconnais au loin de l’autre côté la route en épingles menant à Millau. C’est un loooong monotrace en sous-bois, moyennement technique amenant tout au fond du ravin, dans son lit entre flaques d’eau et roches éboulées.

Et puis, le miracle arrive, non pas Jésus revenant parmi les siens, mais le ravin qui débouche sur une large piste qui tourne sur un pont franchissant la Dourbie. Voilà Massebiau, l’inespérée, la désirée, alléluia, alléluia! Faute de montre en état de marche, je n’apprendrai qu’a posteriori que c’est le Km 91, atteint en 13h57 et 4710 m de D+. Je m’y pose un instant, refais le plein d'eau, buvant comme on mange une hostie : c’est peut-être l’extrême onction avant l’ultime ascension de l’Endurance Trail car la Pouncho d’Agast est un roc, un cap, un pic, que dis-je, c’est un sacré monticule ! Son ascension est probablement la plus dure de l’épreuve mais c’est la dernière et c’est ce qui compte pour moi.


Je repars de Massebiau et d’emblée attaque les hostilités en douceur, soit un gros 3 km/h, courbant le dos en signe d’allégeance au Dieu du Causse Noir. Je double à nouveau des coureurs de l’Intégrale des Causses. C’est ardu, je m’arrête et repars, cette montée sur le Causse est terrible. On dit que l’homme se découvre quand il se mesure à l’obstacle et je me suis bien découvert sur ce coup ! Je remercie encore une fois les bâtons qui me soulagent tant et réalise que je n’ai pas eu une seule crampe, pas de douleur excessive même si mon mollet droit tourne en compote. Peut-être une statue à leur gloire s’imposera-t-elle.

Durant cette maxi-grimpette, n’ayant plus de référence de temps pour cause de montre en carafe, je n’ai qu’un objectif en tête : parvenir à la Ferme de Cade avant l’obscurité totale. Je fais appel pour ça à ma plus grande source d’inspiration, les poumons !

A cette allure d’escargot unijambiste et anémié sur pente savonneuse, j’atteins le Causse Noir au crépuscule, sans pouvoir assister au coucher de soleil masqué à l’ouest, dommage. Nous empruntons un large chemin sous de grands arbres, la forêt est belle, et soudain, surgissant hors de la nuit, non pas Zorro mais la Ferme de Cade, après 94 kms, 14h53 et 5188m de D+ : c'est une bergerie restaurée au milieu des bois, des voûtes en pierre, la chaleur d’une cheminée ronflant au feu de bois, un joueur d’accordéon et de la soupe chaude aux légumes de saison… telle une oasis sur le Causse, un coin de paradis qu’il faut pourtant abandonner pour en terminer enfin car il reste 6 kms au dessert, nom de Zeus.


Ravitaillement pris, je remets ma frontale et me lance courageusement #OnSeLaPète dans la nuit inhospitalière : c'est compliqué de s’y remettre entre le froid, l’épuisement et un mollet droit de plus en plus douloureux.

Une paire de kilomètres roulants débouche sur la Pouncho d’Agast, pinacle à l’aplomb de Millau. Je trottine sans euphorie mais avec détermination. Les coureurs autour ne parlent que de l’arrivée et l’immense satisfaction d’être finisher. Certains évoquent 16 heures de course mais je reste dans ma bulle.

Tout à coup, un coureur que je suis pour bénéficier du halo de sa lumière se ramasse cruellement devant moi, bâton coincé dans la fente d’un rocher qui le fait chuter. Je lui pose la question la plus stupide du monde « ça va bien ? » : non, ça ne va pas évidemment, le bâton s’est cassé et il me montre sa main dont un doigt a un angle anormal, style « ET téléphone maison du voisin ». Je ne sais pas trop quoi dire ni faire quand des potes à lui le rejoignent et s’en occupent. Je repars alors refroidi, en gambergeant qu’il faut rester super vigilant à moins de 3 bornes de la quille.

Après la table d’orientation de la Pouncho d’Agast, je bascule dans une pente raide, glissante, souvent en devers et dangereuse avec des branches, de la boue et surtout l’étau de la fatigue qui se resserre. Hanté par le spectre de la chute, je progresse guidé par ma frontale en guise de canne blanche. Dans sa lueur incertaine, le sous-bois sombre et enchevêtré apparaît comme les mâchoires d’un piège.

Qui va lentement, va…très lentement. Chaque mètre est une lutte, je me déplace de guingois, m’accroche maladroitement aux arbres dans des positions balistiquement improbables. Je laisse à un moment tomber les bâtons par manque de lucidité. Note à moi-même : « la prochaine fois, ne pas oublier de ranger les bâtons dans son sac à la Ferme de Cade ». Je ne pense même pas à l’arrivée qui pourtant me tend les bras, trop préoccupé par les méandres et les aléas du terrain.

Après une courte montée (c'était pas censée être la descente finale?? #remboursez), le trail traverse curieusement la Grotte du Hibou sur quelques dizaines de mètres, on rentre d’un côté pour en sortir de l’autre. Mais je n’en profite toujours pas, même si elle est chouette #HumourAvicole, trop concentré pour ne pas tomber et en finir, juste en finir. Bref, ce n’est pas cette section de trail qui entrera au Panthéon de mes parties de plaisir.

On traverse une route et la sente se fait plus douce, ouf !

Une banderole « Plus que 2 kms » est placée en bordure : ça sent de mieux en mieux, tout redevient facile, on y est là, on y est !

Nouvelle banderole « Plus qu’1 km » : à partir de cet instant, enfin, je ressens le privilège d’être là, à courir et à en terminer. La voix du speaker me parvient tout comme les spots qui éclairent le ciel : pas de panique, Batman arrive. Chaque foulée est une fête, ma poitrine semble gonflée à l’hélium, prête à exploser de joie, je n’y crois pas, c’est trop beau pour être vrai.

Je contourne l’arche du bonheur par en dessous, puis encore quelques marches d’escalier à gravir (ah ah la bonne blague des organisateurs) et je LA vois, je peux presque LA toucher : l’ar-ri-vée. Les spectateurs m’encouragent, j’ai envie de sauter et de faire la roue mais je fais juste tomber ma frontale par terre pathétiquement. Les spectateurs en délire hurlent « La frontale, la frontale !! » et moi, n’y comprenant rien « Qui c’est, cette frontale ? »

J’improvise et écris le V de Victoire avec mes bâtons, clic clac photo finish et enfin, enfin, ENFIN, ENFIN, je franchis la ligne d’un 100 kms, et ces 5200 de D+.

Je découvre aussi mon chrono, 16h04, au-delà de mes rêves les plus fous, je suis hy-per-con-tent, c’est Zidane brandissant la Coupe du Monde en 98. Le speaker me tend le micro et dans un élan d’originalité et d’impertinence rares, je prononce ces paroles magistrales « C’est super. Merci aux organisateurs ». Ce tribut étant versé à la grande littérature, je retourne penaud ramasser ma frontale qui avait chu derrière moi pour franchir une 2nde fois la ligne : quand on aime…

Je rentre au chaud, souris béatement aux bénévoles, me prends 2 cafés, récupère la tenue et la médaille Finisher. J’ai envie de pleurer, c’est très con mais je nage et me noie dans la douce ivresse du moment. J’allume le téléphone que j’avais embarqué mais laissé éteint au fond de mon sac : et là, l’écran s’affole, je découvre des 10aines de texto d’encouragements (posthumes) et de félicitations toutes chaudes qui n’en finissent pas d’affluer. Cela me remplit d’émotion, j’ai envie de remercier tout le monde, ma mère, la Terre entière et l’Univers. Bref, je me sens incroyablement bien et vivant.

“It's a new dawn
It's a new day
It's a new life
For me, yeah
It's a new dawn
It's a new day
It's a new life for me
Ooh and I'm feelin' good”

2 commentaires

Commentaire de Galaté57 posté le 27-12-2017 à 09:05:23

Bravo !
Sur l'intégrale des Causses cette année, au vu de ton chrono, on s'est peut-être croisé du coté de Massebiau.
Effectivement GARMIN annonce 20H00 mais dans des conditions "idéales" (sans bouger) et dans les Causses la recherche des satellites quand on est dans le fond consomment beaucoup..
La mienne n'a jamais dépassé 16H00.

Commentaire de L Espadon posté le 02-04-2018 à 13:09:18

Bravo pour ce 1er 100km réussi. Je comprends ton émotion à l'arrivée. Encore bravo !

Un petit commentaire à propos des bâtons : quand j'ai commencé à les utiliser moi aussi je ne m'en servais pas en descente. Puis j'ai commencé à le faire... et avec un peu d'habitude et d'entrainement ça devient assez utile.

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