Récit de la course : Ultra Trail du Mont Blanc 2003, par Phil

L'auteur : Phil

La course : Ultra Trail du Mont Blanc

Date : 30/8/2003

Lieu : Chamonix Mont Blanc (Haute-Savoie)

Affichage : 3757 vues

Distance : 80km

Objectif : Pas d'objectif

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Le récit

moins j'en fais, plus j'en ai à raconter
J'ai essayé de faire court, mais c'est pas possible. Et encore, j'ai pas mis le détail des déconnades avec Jésus et les autres jusqu'au bas col du Bonhomme. L'un des meilleurs moments : Jésus qui double le numéro 666 ! (Il s'agit de Cédric Bavoux, Jésus, et ce n'est pas le diable puisqu'il s'est arrêté à Courmayeur). Je vous ferai peut-être une compil' un de ces quatre : Jésus qui se lève, Jésus qui mange du pain, Jésus au ravitaillement ( à l'eau claire), Jésus qui marche sur l'eau, Jésus qui marche SOUS l'eau, Jésus court toujours, Jésus où es-tu ? Jésus et les Jésuettes, Jésus à Saint-Tropez, Jésus reviens Jésus reviens parmi les tiens... Boudiou !

Encore une fois, bravo à ceux qui ont osé prendre le départ, bravo aux bénévoles, à l'équipe d'organisation, Catherine, Michel, Vincent, etc. (c'est comme aux Oscars, j'ai l'impression d'en oublier plein)

Allez, tenez bon, ça va être plus dur de lire ce qui suit que de faire l'épreuve en vrai... Excusez d'avance pour les fautes, les approximations, les trucs pas clairs et autres.


« Tu fais partie d’un groupe dont nous n’avons aucune nouvelle. Nous nous faisons beaucoup de soucis pour vous ! » Alors que j’écoute ce message sur la boîte vocale de mon mobile, tout est fini depuis longtemps. Daichhiri Sherpa a remporté la première édition de l’Ultra-Trail du Mont-Blanc. Il a bouclé les 153 km et près de 8000 m de dénivelé positif en un peu plus de 20 heures. Derrière lui, à deux heures, deux Américains, Sybrowsky et Gaylord, main dans la main. Et encore plus loin, un peu moins de 70 coureurs se sont comme donné le mot pour étaler leurs arrivées dans les 18 heures après l’homme de tête. Le reste s’est arrêté à la première étape comptant pour le classement (Courmayeur, 70 km), ou à la seconde (Champex, 113 km), ou ailleurs… Je serai dans ce dernier cas.

Sur le message, l’inquiétude de Catherine Poletti, l’une des chevilles ouvrières de l’organisation, est visible. Avec près de 700 coureurs partis dans la nature en ce samedi 30 août 2003, elle a de quoi. Il est 3h55 du matin, le départ sera donné dans quelques minutes, et déjà on remarque quelques rares imprudents. Sacs trop légers pour qu’on puisse croire qu’il contiennent un change chaud, chaussures usées jusqu’à la corde, absence de lampe frontale… Mais l’organisation semble tellement au point qu’elle donne confiance aux plus timorés. Tout le monde a le sourire et le temps sec de ce petit matin est inespéré après les orages de la veille.

Cinq minutes s’écoulent et 1400 pieds se mettent en mouvement. Comme une onde se propageant d’avant en arrière, la masse compacte des coureurs s’étire lentement. Les derniers, dont je veux à tout prix faire partie, partent prudemment. Quelques pas en marchant, puis quelques mètres en trottinant quasiment sur place et nous partons heureux, sans vraiment arriver à nous rendre compte de ce que représentent plus de 35 heures de course.

Après un quart d’heure dans les rues endormies de Chamonix, je calcule qu’il me reste au bas mot 140 fois ce temps pour arriver au bout. C’est trop pour bien mesurer alors je me contente de courir et de plaisanter avec mes compagnons de route. On blague beaucoup sur notre capacité actuelle à courir. Un peu après 5 heures du matin, notre groupe arrive tranquillement au village des Houches, à 8 kilomètres du départ. Il reste 145 km. Le décompte semble dérisoire mais personne ne semble pouvoir l’ignorer. Je ne m’arrête pas, juste un peu de marche, et je ne sais pas à ce moment là, que le phénomène Sherpa a déjà franchi le col de Voza depuis 10 minutes, 5 km plus loin et 660 mètres plus haut.

L’ascension du col de Voza est relativement facile. La nuit, la marche, la lucidité de ce début de course sur l’allure à adopter rendent le moment un peu magique. Le corps se met en train. Je discute avec un coureur qui me dit penser mettre une quinzaine d’heures pour arriver à Courmayeur. J’en ai prévu douze. Finalement, c’est moi qui en ferai quinze. Après quelques minutes de discussion, il part devant et je ne le reverrai plus.

Le petit jour pointe le bout de son nez, l’atmosphère est calme, nous basculons au sommet du premier col vers 6h10, après un peu plus de deux heures de course et 13 km. Nous rêvons à ce moment là d’une course fraîche et sèche. Le destin, le dieu des coureurs d’ultra ou tout simplement le hasard nous exauce et le trajet jusqu’aux Contamines se déroule sans souci majeur. Je boucle ces 24 premiers kilomètres en un peu plus de 3h50 et comme la plupart des coureurs, je marque un temps de pause un peu plus conséquent.

Pour la première fois depuis le début de la course, je regarde les bénévoles, j’observe les autres coureurs. Certains iront au bout, d’autres non. Personne ne semble vraiment fatigué et chaque verre d’eau avalé, chaque muscle, marque le souci de la prévention. Les débuts de course sont souvent comme ça. Quand viendront les premières douleurs ou pire, les premières euphories, la lucidité disparaîtra peu à peu, peu à peu, le rythme des moins expérimentés s’accélérera. Et les premiers abandons commenceront à toucher le peloton, qui s’étire déjà sur plusieurs kilomètres. Loin devant, un maçon népalais vivant en Suisse se prépare déjà à l’ascension du col du bonhomme. Il est accompagné de Dominique Nugre, vainqueur cette année de l’Ardéchois, du marathon de la Drôme et des Drayes du Vercors ; de Christophe Jaquerod, le Suisse arrivé en tête d’une Fila Aubrac toute blanche et de la Fila Sky Race ; de Vincent Delebarre, 6e à la 6000D un mois plus tôt et ici sur ses terres… Aucun de ceux là ne parviendra au bout de l’aventure avec Dawa. Vincent ira le plus loin, avec un dernier pointage au kilomètre 127, tandis que les deux Américains remonteront progressivement le classement.

Mais à ce moment, là tête de la course n’est qu’une vague et abstraite idée. Il est huit heures du matin. Juste après le ravitaillement, je descends avec mon pote Yoyo un petit sentier bien pentu. La longue colonne de coureurs foule les dernières portions de bitume pendant encore quatre kilomètres. Sur ce tronçon, je rejoins Rémy.

Rémy, c’est un ami, un coureur bien meilleur que moi, un trailer habitué aux têtes de classement qui ne devrait pas être là. Devant mon étonnement, il me donne un truc : « Il faut repousser le plus loin possible les limites physiques avant d’attaquer le mental. » Il gère sa course prudemment pour arriver au bout. Je discute un moment avec lui et décide d’abandonner le plan de marche un peu trop ambitieux que je m’étais fixé. Je ralentis, si c’était possible, puis entreprends de gérer jusqu’au bout, jusqu’à « ma » fin de course, deux à trois heures d’avance par rapport aux temps limites.

A partir de maintenant je suis dans l’état d’esprit « Marche ou crève ». Comme dans le roman de Stephen King, je continuerai à progresser jusqu’à ce qu’on m’arrête, jusqu’à ce que je ne puisse plus avancer, où jusqu’à ce moment particulier où je sentirai ma lucidité s’évanouir. Pour l’instant, rien de tout cela, je fais même quelques détours pour prendre quelques photos intéressantes. Le point de vue, en montagne, c’est important !

Jésus, Yoyo, Martin, Fred, Etienne, Jean-Marc, Olivier… je les laisse tous partir devant, insensiblement, et commence seul la longue ascension vers la Croix du Bonhomme. Là, ça devient dur. Les premières gouttes apparaissent pour se transformer en un crachin tourbillonnant et froid. Pas vraiment à l’aise dans les fortes pentes, je cherche à ne pas trop solliciter mes cuisses en faisant de petits pas et en pensant sans discontinuer au seul objectif qui compte pour moi : Chamonix, 153 kilomètres, 36 heures.

J’ai fait le choix de partir sans bâtons, ce qui a fait l’objet de franches rigolades dans les premiers kilomètres. Maintenant, je dois assumer. En fait, je n’y pense pas vraiment. J’ai décidé de ne pas en prendre un peu par esprit « puriste » de la course à pied, un peu par esprit de contradiction et beaucoup « pour voir ». Je veux vivre pleinement cet ultra-trail et quelque chose en moi me fait dire qu’avec les bâtons, terminer n’aurait pas la même saveur. Encore faut-il terminer…

L’ascension du Bonhomme est dure. Je me sens lent, je suis lent. Peu de coureurs restent derrière mais je mets un point d’honneur à rester à un petit rythme. Dans la descente, je trottinerai, pas beaucoup plus vite, et sur le plat, je courrai, beaucoup plus vite.

Je ne garde qu’un souvenir flou des kilomètres suivants. La descente vers la Ville des Glaciers a dû prendre deux bonnes heures à partir de la Croix du Bonhomme. Puis le deuxième grand ravitaillement de la course, le refuge des Mottets, se fait attendre longuement, est annoncé juste au dessus, n’est pas « juste au dessus », et finalement se découvre. J’y arrive seul à 13h40 et à ma grande déconvenue, il n’y a plus ni boisson, ni barres énergétique. A moins du tiers de la course, je ne sais pas si c’est de très bon augure. J’en profite tout de même pour découvrir d’excellents petits gâteaux fourrés à la myrtille et de non moins excellents petits pains aux raisins. Quant à la boisson, j’avais prévu un peu de poudre au cas où, donc tout devrait rouler sans trop de problème dans cette vingtaine de kilomètres qui me séparent désormais de Courmayeur, fin de la première course de l’UTMB.

Après 25 minutes passées avec Dominique, « la marmotte », à glander derrière le refuge à l’abri du vent, je repars. Nous n’avons pas vraiment le même rythme. Je cours sur le plat ainsi que sur les pentes faibles et sprinte à environ deux kilomètres heures dès que ça grimpe. Bien entraîné pour la montagne – facile quand on habite Chambéry- il me ramasse facilement dans les grosses côtes.

Le passage du col de la Seigne, à 2516 m d’altitude et 49 km du départ est similaire à celui du col du Bonhomme. Tout aussi raide à mon goût, me tirant à la fois des « oh, non, ça grimpe encore ! » et des « personne ne t’a forcé à venir ». Certes, j’ai choisi, mais j’ai tellement envie de courir que je me demande si je ne me suis pas trompé d’endroit. J’ai bien choisi la montagne mais je commence à me persuader que la montagne, c’est bien aussi quand c’est plat et goudronné. Vœux exaucé, au grand dam des organisateurs côté français, sur la partie italienne. L’arrivée au ravitaillement du lac Combal est un véritable bonheur, avec sa longue ligne droite, plate, belle en stabilisé. Je cours, je cours, j’ai l’impression d’être un berger allemand qui court sur fond de musique du « Professionnel » dans une pub pour des croquettes. J’ai l’œil vif, le poil soyeux, la foulée alerte, tout va bien. Et ça va encore mieux quand je retrouve Olivier, Pitou pour les intimes, qui croyait que j’étais « 14 heures derrière ».

Et pendant ce temps, Sherpa se trouve 30 kilomètres devant, en vue du Grand Col Ferret, prêt à basculer en Suisse, son pays d’adoption…

Voyant « que je cours toujours », Olivier part devant. Après deux minutes de plat, la côte se raidit en direction de l’Arête Mont Favre. Une arête, c’est pas mal, ça doit être plat… En l’attendant, je ronge mon frein en silence et repense à ce que m’a dit Rémy quelques heures plus tôt : « Dans les montées, je suis lent, mais je rattrape pas mal de temps dans les descentes. » Moi, je suis lent en montée comme en descente mais je rattrape pas mal de temps sur le plat et sur le bitume. Il faut que j’arrête de penser à ce que je voudrais et que je me concentre sur ce qu’on me donne.

Et c’est pas si mal, ce qu’on me donne ici. Des montagnes de tous les côtés, des glaciers, des roches aux teintes sans cesses remaniées par le soleil. Et quand le soleil n’est pas là, les nuages se chargent de mettre l’ambiance en chapeautant le sommet des cols comme de gigantesques écharpes de coton. Je me rappelle aussi cet épais brouillard, pendant l’ascension du col de la Seigne, qui arrive des profondeurs de la vallée, loin derrière, et qui semble vouloir nous happer. Et ce coureur qui me tape sur l’épaule en me le montrant et d’un air de connaisseur : « Celui là, il est pour nous… » Un quart d’heure plus tard, presque arrivé au sommet, la menace s’est désagrégée et le temps redevient clément après plusieurs heures de pluies intermittentes.

En attendant, Olivier s’est envolé. De loin, je repère où il passe pour mesurer le temps qui me sépare de lui. Deux minutes, deux minutes trente, quatre minutes, Olivier a disparu !

L’arrivée à Courmayeur se déroule dans de relativement bonnes conditions. Je fais le yoyo avec quelques coureurs et reprends du poil de la bête dans l’ascension de l’arête du Mont Favre. Pour la première fois, je rattrape et double d’autres coureurs. Ils me repasseront quasiment tous dans la descente vers Courmayeur qui pour moi a un goût de fin de 6000D. Même descente vertigineuse, même vue sur la vallée, plusieurs centaines de mètres plus bas en altitude qui vous fait rêver d’être un oiseau. Seulement, la pente est sèche et les cuisses souffrent. Je commence à sentir quelques douleurs au releveur droit, mes pieds ne s’entendent pas bien avec mes chaussures, un peu comme s’ils voulaient faire du ski avec une laisse.

Puis Courmayeur… Je me fais acclamer par mon groupe de supporters à l’entrée de la ville. L’effet est immédiat : plus aucune douleur, oubliés les 10 km de descente, place à la course à pied. Je marche un peu pour dire bonjour et me remets très vite à courir. Avec près de trois heures d’avance, je vais pouvoir prendre un peu de temps pour manger et me faire masser. J’ai prévu de repartir assez vite pour plus tard prendre une heure de repos, sans doute vers deux ou trois heures du matin. Il est 19 heures, j’ai couvert tranquillement et sans souci majeur 70 km et 3700 m de dénivelé positif. J’annonce mon arrivée au pointage où l’on m’explique que les temps limites ont été avancés d’une heure et demie à cause du mauvais temps.

Il me reste quarante minutes si je veux repartir. La seule question que je me pose à ce moment là, c’est : massage ou repas ? Je file vers le massage et me retrouve allongé, pris en main par deux kinés qui se chamaillent gentiment et me remettent d’aplomb en un quart d’heure. Je suis comme neuf et discute un moment avec Etienne, qui arrête ici à cause de problèmes digestifs. Il n’a rien pu avaler pendant les quatre dernières heures et j’imagine comme il a dû s’accrocher pour arriver à Courmayeur. Heureusement, sa bonne mine est revenue. Il me demande si j’ai besoin de quelque chose, un vêtement de pluie qui ne prend pas l’eau, par exemple. Je le remercie (il doit bien faire 20 cm de plus que moi) puis me vient une idée de génie : « Tu me prêterais tes bâtons ? » Il accepte tout de suite, avec un sourire qui semble vouloir dire : « J’espère qu’avec ça tu iras jusqu’au bout ». Car l’enjeu, c’est ça : arriver à Chamonix. Il ne reste plus que 83 km et sûrement une bonne vingtaine d’heures de course.

Je repars avec bâtons et vêtement de pluie neuf offert par ma mère inquiète de l’étanchéité douteuse de l’autre. Sur le tableau des temps de passage, je suis pointé à 19h59 au départ de Courmayeur. Deux minutes de plus et je restais sur place.

Le jour décline lentement, je me remets à courir, content d’en remettre une couche et les jambes fringantes. J’ai foi en ma nouvelle paire de béquilles et je suis excité à l’idée d’avoir à jouer avec les barrières horaires. Toutes les suivantes ont été abaissées et la suivante, à 15 km de là, passe de 3 heures à 1 heure du matin. J’ai cinq heures pour arriver au refuge Elena.

A peine sorti du centre sportif, je retrouve Steve, un Américain avec qui j’ai couru à distance une grande partie de la descente vers Courmayeur. Si nous en sommes là tous les deux, c’est que nos niveaux sont comparables. Nous décidons de nous activer pour arriver au refuge suffisamment tôt pour reprendre de l’avance sur le temps. Je dois anticiper sur le coup de barre nocturne et Steve est d’accord sur le bien que pourrait faire une petite sieste d’une heure.

Nous discutons beaucoup et très vite je m’aperçois qu’il a un rythme beaucoup plus soutenu que celui que je veux adopter. A cette vitesse, je vais me griller. Je lui propose de se caler sur le rythme du plus lent d’entre nous, c’est-à-dire le mien, ce qui ne lui pose aucun problème. Malgré tout, une douleur au releveur (tibial antérieur) commence à se faire sentir, faiblement, puis de plus en plus précise.

Depuis longtemps déjà nous nous sommes couverts et avons allumé les frontales. Nous courons dès que la route goudronnée menant à Planpincieux nous le permet, et j’ai l’impression de ralentir mon coéquipier improvisé. De sourde, la douleur devient de plus en plus aiguë. Pendant quelques dizaines de minutes, je suis dubitatif sur la conduite à tenir. J’ai déjà eu ce problème aux 24 heures de Saint-Fons, qui s’est soldée par un arrêt au bout de la 18e heure et très peu de kilomètres ensuite. Je garde mes inquiétudes pour moi puis finis par annoncer à Steve que ça commence vraiment à faire très mal.

Malgré tous ses efforts pour me supporter, me changer les idées, rien n’y fait. Nous arrivons au ravitaillement de Lavachey, y restons un bon quart d’heure puis repartons d’un bon pas. J’essaie de chauffer la cheville et au bout de quelques centaines de mètres, là où un panneau narquois indique « Refuge Elena, 40 mn », je dis à Steve de monter à son rythme. Lui peut avoir une chance d’arriver à Champex, peut-être même à Chamonix. Si je dois y arriver, ce sera à tout petit rythme. Le chemin est bien balisé, il part un peu devant. Après deux heures à se convaincre mutuellement qu’on allait boucler le parcours jusqu’à Chamonix, je ressens une pointe de déception. L’histoire aurait été belle. Mais qui sait ?

Je suis désormais seul. Tout en haut, très loin, deux gros projecteurs éclairent la montagne. Je n’ose imaginer que le refuge soit là. L’ascension est en pente douce, très facile mais de plus en plus douloureuse. Mon releveur ne tient quasiment plus mon pied et je me mets à boiter. Je remercie Etienne en pensée pour ses bâtons alors qu’un crachin commence à s’insinuer dans les fibres de ma polaire. Je le sens à peine tellement il est léger. Je me contente de regarder où je pose le pied gauche, puis je trouve un rythme, de plus en plus lent, de plus en plus pathétique. Le froid commence à percer les vêtements et je ne veux pas m’arrêter, ne serait-ce que 30 secondes, pour arriver le plus vite possible au refuge… et en finir enfin.

A 23 h 50 mn, j’arrive au refuge. Les projecteurs vus d’en bas éclaire une pluie qui me semble torrentielle. Depuis trente bonnes minutes, je me visualise sur le Grand Col Ferret, la cheville bloquée, transi de froid et ne pouvant ni monter, ni descendre. Quand il n’y a plus de place pour la moindre vision positive, c’est qu’on est allé au bout. Un maillon de la chaîne a sauté et c’est décidé à m’arrêter que je m’avance vers les bénévoles italiens. Steve m’attends là, je lui souhaite bonne chance, j’annonce mon abandon, et me fais amener dans un dortoir du refuge avec un autre coureur qui ne sait pas encore s’il va continuer. Un autre dort déjà.

La suite est simple. Redescente vers Courmayeur à la fin du « service » des pompiers bénévoles italiens. Accueil des trois rescapés par la protection civile qui nous concocte un repas de rois, à 2 h du matin. Puis attente des parents, qui nous rapatrient tous les trois sur Chamonix où nous avons la bonne idée d’annoncer une deuxième fois nos abandons. Je retrouve Catherine, sans savoir encore qu’elle a laissé un message sur mon portable quelques dizaines de minutes plus tôt. Je ne vois que du soulagement sur son visage, pas l’ombre d’un reproche, que je n’aurais d’ailleurs pas pu comprendre. Cette attitude, quand j’écouterai mes messages le surlendemain me paraîtra d’autant plus élégante et touchante.

Sherpa et ses deux poursuivants américains sont arrivés. La journée suivante va me permettre de finir la course malgré tout. Alors que je vais me coucher, Yoyo et Martin se trouvent à Champex, ensemble, surmotivés, impossibles à arrêter et prêts à tout pour arriver à Chamonix en vainqueurs.

Phil
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