Récit de la course : Les Templiers 2009, par Tartine

L'auteur : Tartine

La course : Les Templiers

Date : 25/10/2009

Lieu : Nant (Aveyron)

Affichage : 1507 vues

Distance : 72km

Objectif : Pas d'objectif

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Non nobis Domine, non nobis, sed Nomini Tuo da Gloriam

Etendus côte à côte sur la plage de sable fin de Marseillan, visages plantés dans le ciel bleu azur, Philippe et moi goûtons au calme de ce lundi d’octobre au bord de la Méditerranée, à deux pas du Canal du Midi et de l’étang de Taux. Nous venons de taquiner l’onde fraîche ; pas une âme sur cette langue blonde ; juste le vent qui caresse nos joues et, au loin, les pentes du Mont Saint-Clair, dominant Sète, « île singulière », selon la formule de Paul Valéry. Il est déjà midi, et il va falloir penser à retourner chez Jeanne, ouvrir les huîtres et le Picpoul de Pinet, dresser la table dans le parc, et déjeuner paisiblement sous le soleil d’automne.

Les jambes vont bien. Il faut croire que la séance de Compex et les 11 heures de sommeil ont été salutaires. Seule la voûte plantaire gauche me fait un peu souffrir. La faute aux nombreux passages en dévers, la veille. Il y a 24h, en effet, nous étions en plein effort, sur le plateau du Larzac. Cette grande course des Templiers, constituait, pour Philippe et moi, une première ; un rêve qui prenait forme. Ce moment privilégié, nous l’avons vécu « entre mecs », abandonnant sans vergogne femmes et enfants à Genève et Annecy pour un week-end nomade. Sensations d’insouciance et d’espace, où le temps devient élastique.

Comme d’habitude, la course sert de prétexte à la découverte d’un nouveau massif, à une région de caractère. En pays templier et hospitalier, le poids de l’histoire n’écrase pas la beauté naturelle des lieux. Il la rehausse, plutôt. Car ici, le paysage procure de fortes émotions. Etendues pierreuses, plateaux séparés par de profonds canyons (comme les gorges de la Dourbie), dolines, gouffres ou avens, chaos de rochers dolomitiques ruiniformes … Au cours des millénaires, l’eau de pluie a usé, rongé, dissout la roche. Il en résulte de grands massifs de couches calcaires fracturés, fissurés, troués ; un réseau complexe formé de cavités, de grottes, de drains. C'est une structure très hétérogène (le « karst »), qui renferme de profondes réserves d'eau souterraines. En surface, l'architecture exprime la préoccupation majeure des caussenards : le recueil des eaux de pluie. Avec ingéniosité, l’homme a développé pour lui et ses troupeaux une architecture adaptée à cette nécessité : toits citernes, lavognes, jasses pastorales …

Se balader avec la chariotte une veille de course aux alentours de Nant permet une observation des choses, et de s’imprégner des lieux que l’on traversera bientôt, plus ou moins attentif aux détails. Surtout durant la nuit !

Et nous voilà sur la ligne de départ. On ne sait trop comment, après une nuit finalement pas si courte, on se retrouve équipés de pieds en cap, serrés de près par un nombre improbable de halos lumineux, et -par le plus grand des hasards- placés en tout début de peloton. Il y a là des têtes connues, aperçues régulièrement sur les pages glacées de mensuels amis, qui se font interviewer. « Alors, Vincent, comment ça va aujourd’hui, heureux d’être là ? » … « Bon ben euh … ouais … je crois qu’on a su se créer beaucoup d’occasions … les garçons n’ont rien lâché, mais dominer n’est pas gagner et au final on peut regretter de laisser filer 2 points ». (Ah non, ça c’est Didier Deschamps, désolé). « Oui, je vais profiter de l’ambiance mais ne pas me laisser griser, car la course est longue et il va falloir gérer ». 

Avec 2'500 partants et un nombre impressionnant de « pointures » du trail, ces Templiers, en tous cas, ont fière allure. A quelques minutes du départ, je me dis qu’en quelques années, le niveau moyen de la discipline s’est densifié. Tout d’abord, les coureurs en général se préparent mieux ; ensuite, de plus en plus de sportifs de haut niveau venant du vélo, du ski de fond etc ... se reconvertissent à la course en montagne. Je ressens aussi une grande sérénité et un bonheur simple d’être ici, maintenant. J’ai traversé la saison sans blessure; me voici au départ d’une course mythique, avec des potes ; la météo s’annonce superbe ; à moi seul de dessiner l’aventure qui marquera les prochaines heures.    

Pour établir mon plan de course, je me suis basé sur mes 9h50 de la Sky Race l’année dernière. En effet, bien que la nature des terrains et les profils semblent différents, on est à peu près équivalent en distance et en dénivelée : 68/3'500 contre 70/3'200. On verra que cette approche « à la louche » se révèlera en réalité très pertinente.

Musique … décompte … coup de feu … incandescences de framboises et de groseilles. Le cœur fait boum. Froissements de foule … puis de foulées. De l’électricité à l’obscurité. Respirations … réglages … concentration. Pas de bousculade, ça part sur du velours. On prend peu à peu son rythme. Philippe est là. Bientôt, le village est loin dans le dos. Quel beau souvenir, ce départ.

Le début de course est un régal. Je déroule avec souplesse, en soignant les appuis. Je me dis que la chaleur est passagère, que le vent viendra nous taquiner bientôt sur les crêtes. Pas manqué ! Une sorte de grésil tournoie autour de la frontale, formant comme un essaim poétique de papillons insaisissables. Je m’imagine un instant seul en Sibérie dans la nuit, perdu. Drôle de fantasme !

En filant 13 à l’heure sur l’ancienne voie ferrée, je reconnais soudain une silhouette familière, que je croiserai encore plusieurs fois durant le trajet. C’est habituel : à l’Ardéchois, au Tour des Cerces et donc ici, nos rythmes se chevauchent. Pourtant, nous ne nous connaissons pas, mais je sais qu’il s’agit de Smilingmimi. Toute de Quechua vêtue, elle a noué un bout de foulard sur son sac. « Ca va mieux, la cheville ? » Lance-je. « Qui me parle ? » répond une voix.

Le jour est levé lorsque se pointe Sauclières. Tout va bien. Je prends quelques clichés, range la frontale. La seconde portion est avalée sans notion du temps. Je suis « dans la zone ». Seuls les prises de gels rythment le parcours. Les odeurs d’automne dominent mes sens. Le terrain  humide est boueux par endroits, mais la douceur du relief imprime un caractère bonhomme à cette « promenade du dimanche ». La descente vers Dourbies est moins roulante qu’escomptée, avec de petites bosses casse-pattes et un terrain délicat. Pour autant, j’arrive au ravitaillement bien en ligne avec mon plan de marche : 4h15. Une sorcière hurle sous le barnum et nous invite à ne pas trop traîner. Posé quelques instants sous un rai de lumière, je remarque que cela en stresse plus d’un. Ca se bouscule un peu au remplissage des camel backs.

La bosse suivante glisse littéralement sous mes Lafuma. A ce moment de la course, je me sens au top. Pourtant, pas d’emballement. Je profite de la belle lumière pour élargir mon horizon et entrer pleinement dans le paysage. A Trèves, splendide village médiéval de pierres blanches, on en prend plein les mirettes ! Nous avons quitté l’Aveyron pour le Gard, en pleines Gorges de Trévezel, rivière que l’on franchit par un magnifique pont romain. Avec moins de 100 habitants, il s’agit du plus petit chef lieu de Canton en France ! La modeste église romane et la fontaine nous saluent lorsque l’on quitte, à regrets, cette halte réconfortante. D’autant que l’ambiance fantastique qui y règne, les chaleureux encouragements, les mains des enfants qui se tendent, illuminent l’âme autant que le visage.   

En repartant, je me dis qu’à ce rythme (48 km en 6h), je peux viser moins de 9h30 à l’arrivée. Ach ! Gross erreur … car une fois grimpé sur le plateau … panne sèche. Très inhabituel pour moi en course. Que se passe t’il ? Erreur d’alimentation ? Parti trop vite ? L'absence de bâtons ? Tudieu ! Pas moyen d’avancer : mon Garmin indique un humiliant 3.5 km/h sur un sentier plat comme la plage d’Ostende. Dépourvu de ressources, j’envisage même l’abandon lorsque, souffrant le martyr (des douleurs au pied gauche et au vaste externe de mes quadri ont sournoisement surgi), je mets 2 jours à traverser ce petit canyon aux invraisemblables dédales. Et en plus on étouffe ! A ce moment précis, une petite voix intérieure me chuchote de m’asseoir, de regarder le paysage, de respirer. Me revient alors l’une de mes devises, un peu vite oubliée, selon laquelle le trail longue distance est une école de l’humilité. 

Donc, je musarde. Donc, je prends le soleil. Donc, je regarde passer les caravanes sans broncher. Presque 2h1/2 pour parcourir 13 km, en attendant un retour à meilleure fortune. Cantobre arrive enfin. Je mange ; je bois ; je m’assieds ; calmement. Ca devrait aller. Les spectateurs juchés sur les premiers arpents sont incroyables ! Leurs encouragements, leur enthousiasme me donnent un coup de fouet terrible. Sans eux je crois bien que je serais resté à quai. On se croirait dans un col du tour de France. Allez, zou … dernière bosse. Un peu d’escalade en artif sur palettes, un joli petit coup de cul, un dernier effort ... voilà … c’est plat. J’attends la dernière plongée avec impatience. Au ravito., un bénévole m’a dit que le schuss du Roc nantais, c’était « du billard ». Enfin je vais pouvoir lâcher les chevaux, vu que jusqu’ici ma frustration en descentes, que j’affectionne, a été forte : monotraces vicieux, terrain glissant jonché de pièges, panzer divisions impossibles à doubler …

 Tu parles ! Ce plongeon vers l’arrivée est un enfer ! On se croirait dans Bovine à l’envers. Même Dawa, là, il court pas ! Mais malgré tout, ça sent bon l’arrivée, et je vis les derniers hectomètres comme un bonheur. Tiens ! ah ben ça c’est drôle. Je retrouve juste après la ligne Jean-Pierre, un sympathique savoyard avec qui j’ai grimpé la Tournette cet hiver à peaux de phoques. J’ignorais qu’il était là. Nous terminons à 10 secondes l’un de l’autre ! Belle surprise.

Alors ça fait le même chrono que la Sky Race ! Etonnant, non ?         

Je trouve qu’il s’agit d’une très belle course. Paradoxalement plus complexe à gérer que celles auxquelles je suis habitué dans les Alpes, qui comportent des pentes plus soutenues et des profils plus taillés. Aux Templiers, il faut toujours relancer. Les portions plates ou en faux plat sont nombreuses, les montées plutôt courtes, les descentes peu roulantes et techniques. Peut être les spécificités liées à ce type d’effort expliquent elles ma défaillance. J’aurais aussi apprécié des semelles plus souples que le vibram. Au-delà du parcours, magnifiquement balisé, on ne peut rester insensible à cette région de caractère, où je reviendrai avec la petite famille, à l’accent rocailleux des villageois, aux chatoiements de l’automne. Je retiendrai aussi l’émouvant moment du départ, ainsi que l’incroyable ambiance dans les villages, tout au long de la course, et aux ravitaillements.

La saison est terminée. Je vais pouvoir me gaver de fromage de chèvre et de saucisson ! Et déjà les premières neiges sur le Jura, que je contemple de ma cuisine, en me servant un délicieux jus de pomme de chez Tournerêve …

4 commentaires

Commentaire de HERVE GAP posté le 04-11-2009 à 08:36:00

Salut Vincent

Un beau récit arrosé avec un peu d'humour, c'est cool. C'est dure la fin quand la fatigue est là, je confirme!
Pour les stages je pense en mettre deux entre avril et mai.
Au plaisir de faire ta connaissance
Hervé

Commentaire de mic31 posté le 04-11-2009 à 18:30:00

Sympa ton récit, dommage qu il n y ait pas les photos que tu as prises.
Pour la descente du Roc Nantais c est possible d envoyer mais c est plus facile quand on finit la Puma Trail (l ancêtre du VO2 trail)
Bonne récup

Commentaire de laulau posté le 05-11-2009 à 14:15:00

J'ai beaucoup apprécié ton récit.
bonne saison hivernale

Commentaire de smilingmimi posté le 06-11-2009 à 09:55:00

très sympa ton résumé

au plaisir de se recroiser

P.S il ne s'agit pas d'un quelconque foulard sur mon sac, c'est une écharpe qui vient du Népal qu'on te remet en signe de bienvenue ;-)

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