Récit de la course : Chartreuse Terminorum 2024, par Franch

L'auteur : Franch

La course : Chartreuse Terminorum

Date : 21/6/2024

Lieu : St Pierre De Chartreuse (Isère)

Affichage : 685 vues

Distance : 300km

Objectif : Pas d'objectif

13 commentaires

Partager :

Pas d'autre récit pour cette course.

Mais comment c'est possible?

Pourquoi la Terminorum?


Il y a ce jour de avril 2019 ou en étant Serre File sur le trail des 3 couvents avec Nicolas nous avons discuté Terminorum toute la journée. J'ai découvert cette passion qui l'animait pour ce monstre qui me faisait peur. Ce feu qui brûlait en lui a réveillé en moi une curiosité et j'ai alors commencé à m'intéresser à cette course et à comprendre cette quête de l'impossible.


Je suis passé rapidement du refus -d'envisager de m'inscrire a quelque chose que je ne me semblait pas capable de terminer- à cette envie de se confronter à l’échec avec certitude.

J'ai postulé une première fois mais j'étais sur liste d'attente et de toute façon comme tout en 2020 l'édition a été annulée. 

Bis repetita en 2021 mais j'avançais sur liste d'attente.


En 2022 je suis enfin sélectionné, 15 jours avant l'échéance, je ne suis pas préparé mais je pars à la découverte. Après 2 tours en près de 40 heures, une page perdue et 30 tiques de gagnées j'ai une idée plus précise de l'ampleur de la tâche.


En 2023 je suis de nouveau sur liste d'attente mais je me prépare et j'y apprendrais bien plus qu’espéré, je touche du doigt l'idée que je suis fait pour ça et que c'est possible. Avec 2 tours comme dans un rêve auprès de Sébastien Raichon puis terrassé par la fatigue et le manque d’énergie j'erre jusqu’à boucler le 3eme et repartir dans le 4.


Pour 2024 j'avais identifié et analysé ce qui ne marchait pas et j'avais un plan. 

Je suis convaincu qu'il y a un avant et un après 2023, l'impossible ne l'est plus et le plan de course passe alors de "allons le plus loin possible" à "arriver dans les meilleures dispositions au tour 5".


Stratégie

Le changement majeur me concernant pour cette édition était accès autour du soin apporté à “la machine” j’ai au cours de la préparation bâti un moteur et un châssis il s’agit maintenant de fournir le carburant.

Le plan est donc dès le début de la prépa, de manger bien plus à l'entraînement pour pouvoir manger beaucoup sur la durée en course. En me renseignant, en consultant de la vulgarisation scientifique (merci les podcast courirMieux), je réalise que l’essentiel même sur ces distances reste les glucides. Je vais donc partir avec pas mal de bouffe (1kg7 par tour) et une boisson d'effort maison même si peu dosée.

L’idée est de manger environ 80g de glucides par heure, je sais que je ne les tiendrais pas sur la durée mais je veux m’en approcher. Ainsi chaque heure de course je prévois de manger : 2 pâtes de fruits, 1 gaufre Bjorg et une barre type céréales/chocolat ou pâte de dattes / banane. 

En complément de prendre le temps aux inter-tour pour manger, en quantité mais simple (riz / pates) et de favoriser la digestion en repartant sur un rythme plus tranquille.


Avant course

L'entraînement s’est bien passé j’ai réussi à jongler avec les obligations pro, les enfants et les séances, je finis mon dernier bloc le 2 juin et s’en suit 2 semaines de fatigue,, de petites crèves, de manque d’envie ce n’est pas grave je cherche un pas un affûtage idéal, le job est fait, le seul risque est de d’en faire trop.

Cette décharge de l'entraînement s’accompagne d’une motivation assez basse, je me questionne et je ne sais pas quels leviers de motivation vont me tirer sur 5 boucles, je procrastine la prépa logistique tout comme ces questions, on verra bien.


Les derniers jours je boucle les sacs, je reçois enfin le colis de nutrition qui s’est perdu (j’aurais fait quoi sans la boîte de 100 pâtes de fruits?) et je m’interroge toujours alors que la gorge recommence à me gratter. Je ne ferais aucune communication d’avant course, aucune photo de préparation, je suis prêt et c’est déjà beaucoup.


Vendredi 21 juin 6h24 le clairon retentit et toutes les questions s'évanouissent, je m'enferme d’un coup dans une bulle et je suis concentré pour partir vers l’échauffement que sont les 3 premiers tours.

Tour 1 - 7h24 -> 18h20

Le cierge s’allume (par accident cette année) et tout le monde se précipite, je me lance dans le peloton et même si cette année le risque d’embouteillage au premier livre est limité je remonte en tête de course pour finir par arriver au Guiers. Avant de m'engouffrer dans le tunnel, je tapote la tête du chien de Saint Bruno sculpté dans le bois, sans savoir pourquoi je répéterais ce rituel à chaque passage.

Rivière franchie, la première montée s’avale vite, on se retrouve en groupe de 4 avec Nicolas, FX et Maxime et l’on communique sur l'itinéraire à suivre dans cette nouvelle portion. On avance tellement bien qu’on rate le premier livre et il faut faire demi tour dans un passage qui déjà s’annonce fun à la descente.

Sur le 1er tour l’enjeu est de trouver les livres, tous sont dans de nouvelles cachettes et certains nous donneront du fil à retordre. Le 2eme fait l’objet d’une longue exploration ou l’on finit par être 25 à chercher jusqu’à ce que Vincent mette la main dessus juste devant moi. Je trouve facilement le 3eme, le 4ème est un  jeu d’enfant. 

Vient le 5eme redouté car précédé d’une section hors sentier, je suit les pas de Maxime qui fait parler ses qualités d’orienteur et rend ça facile pendant que j’essaye de prendre des repères.

Le 6eme livre fera l’objet d’une longue recherche en trinôme et sera trouvé au moment ou les suivants finissent par arriver, de même pour le 7eme. Nous arrivons à la moitié de la première boucle et déjà 45 min se sont envolées en recherche, malgré tout le rythme est bon et l’on continue de viser un tour en 11 / 12h. 

Je suis surpris du terrain “pas si pire” et il ne pleut pas (encore), cependant je ne vole pas, je temporise l’allure mais je n’ai pas l’euphorie de l’année dernière. Les descentes boueuses obligent à la prudence et c’est avec une retenue inhabituelle qu’il faut courir, mes cuisses n’y sont pas habituées. 


La seconde partie de boucle se déroule sans accrocs mais pas sans nuage c’est une belle douche qui nous cueille des livres 10 à 12, je suis le seul à ne pas sortir la veste, je suis déjà trempé, ça tombe bien le prochain livre est titré “l’atlantide”. 


A la fin du tour, toujours avec Maxime et Nicolas nous discutons des stratégies de pause. Le premier veut repartir vite, le 2eme comme à son habitude veut prendre le temps, j’ai prévu un intermédiaire, j’attendrais le seul d’entre nous déjà finisseur c’est plus sage. Un plat de pâtes, changement complet, les chaussures sont de toute façon éventrées (elles avaient fait 170km avant ce tour de 60km…). Je m'alourdit pour le tour suivant avec une polaire en plus du pantalon de pluie, et un en cas de secours si le sucré ne passe plus.


-Tour 1 bouclé en 10h56, pause de 51 minutes pour 45 de prévus-


Tour 2 - 19h11 -> 8h36

Je repars dans l’autre sens, 15 min après maxime, 2 minutes avant Nicolas et je prends un rythme de promenade digestive pour me laisser rattraper.

Prendre le temps c’est aussi essayer de garder les pieds secs au maximum, ça marchera 2 bonnes heures. L’alternance des sens de progression permet de croiser tous ceux qui finissent à leur tour, c’est convivial et il faut profiter de pouvoir échanger quelques mots car la solitude de la forêt se rappellera vite à moi.

Le parcours est désormais connu mais le terrain a déjà bien souffert, l’averse précédente et les passages ont dégradé les sentiers de façon inattendue. Certaines portions sont dans un état qui m'inquiète un peu, le rythme s’en ressent.

Dans la nuit nous rattraperons Maxime qui cherche le 8ème livre un peu trop tôt Le trinôme est reformé. Les livres passent les uns après les autres, mes compagnons se plaignent des pieds, les miens sont nickels, par contre je ressens une fatigue musculaire inattendue, les descentes en retenue ne sont pas sans conséquences. La nuit commence à me marquer, j'attends le lever du jour avec impatience mais j’ai tendance à sombrer un peu comme souvent à l’aube. En fin de boucle la lumière renaissante n’a pas l’effet attendu et la fatigue me pèse de plus en plus. En remontant au-dessus du monastère, je commence à voir des formes partout, le regard tourné vers le sol, chaque caillou me semble sculpté, orné d’un coup de marqueur qui dessine un visage, un animal, les hallucinations commencent. 

Le rythme de mes compagnons est trop rapide pour moi en montée, j’ai besoin de dormir, mais en descente leurs pieds meurtris les rendent bien plus lents que moi.

Je profite de l'avant-dernière descente pour prendre de l’avance et essayer de fermer les yeux un instant dans la dernière montée, 3 minutes suffisent à me remettre en forme, le rythme effréné contribue aussi à me reveiller.

Le col devrait sonner la délivrance mais la descente sur pente herbeuse mouillée par une pente à 35° s’annonce délicate. C’est marrant du balisage a été posé mais sans en comprendre le sens nous descendons tant bien que mal, les gamelles sont nombreuses, je m’équipe d’un morceau de bois pour faciliter la descente et la sécuriser au mieux. 


C’est soulagé que nous finissons par revenir à des pentes raisonnables et reprendre les chemins qui mènent à la traversée à gué (du guiers). 

 

Une nouvelle paire chaussure déchirée, décidément le terrain est hostile, il m’en reste 2 pour 3 tours.

Cette fois la pause devra être conséquente, j’ai besoin de m’allonger, je sais que je repartirais seul mes compagnons n’ont ni les pieds ni l’envie pour repartir.


Un plat de pâtes, une banane, une douche et au dodo. Je demande un massage à ma super assistante et essaye de dormir. Je n’ai pas l’impression de trouver le sommeil, les genoux brûlent en raison des quadri qui tirent fort dessus, le camp est tout sauf calme mais je me lève l'impression d’être bien plus frais.

Dur de ne pas profiter des gens qui viennent encourager, j’essaye de rentrer dans une bulle et de rester focus.


-Tour 2 bouclé en 13h25, pause de 2h10 -


Tour 3 - 10h46 -> 02h11

Après 2 bonnes heures de pause il est temps de repartir, s’arrêter n’est pas envisageable. C’est bien seul que je m’avance vers le rocher. Allégé de mes compagnons, j'ai choisi de repartir avec un sac plus petit sans pantalon de pluie, juste une veste et une couche de secours. La météo apocalyptique initialement prévue s’annonce bien meilleure, je pars en short sans me poser de question.

Je repars vers la pente scabreuse, mais en montée c’est bien plus simple. 

Je croise au fur et à mesure les autres en train de boucler leur 2eme boucle, l’occasion de partager un encouragement, je transmet également les instructions concernant la descente, la pente herbeuse est interdite à la descente, un itinéraire de contournement les attends.


Le parcours est désormais connu, roadbook et carte sont promenés sans être consultés.Seul le livre 5 pose problème, je tente une première fois l’approche de la section hors sentier. Ne reconnaissant pas les lieux j'erre un peu dans la forêt mais rapidement je retourne au début de l’approche pour tomber parfaitement sur l’endroit voulu et récupérer ma page. 

Je boucle la première moitié de boucle sans encombre, il fait encore jour et attaque la longue remontée depuis le pont Saint Bruno, il commence à faire sombre mais la nuit n’est pas encore là, la pluie arrive et continue à détremper un sol déja bien imbibé.

Equipé de ma veste imperméable, et de gants étanches, je remonte mon buff sous la capuche.

Au point culminant du parcours, la pluie est encore très forte et le vent s’en mêle et il commence à faire franchement froid, j’avance mais j’hésite à aller chercher un refuge, je chasse rapidement cette idée et continue. J’augmente l’allure, il faut sortir d’ici au plus vite je rentre en mode survie, je sais que la descente qui suit sera à couvert des arbres et à l’abri du vent. 

Les bruits de la pluie dans la forêt se transforment en bruits familiers, j’ai l’impression d’entendre des pas, des voix, des rires.

Dans cette descente sauvage, j’ai froid, je commence à douter, le terrain ne s’arrange pas, je n’imaginais pas ces sections ou personne ne passe puissent se transformer en patinoire ainsi.  

Abrité sous ma veste avec le sac dessous je ne bois rien depuis un moment, je mange peu, heureusement ma ceinture regorge de pâtes de fruits qui elles sont accessibles. 

Je m’abrite sous un sapin le temps de sortir la frontale et je continue à faire le dos rond, reste 4 livres sur ce tour, j’ai toujours froid dans mon short et j'accélère pour me réchauffer dès que le terrain le permet. 

Encore un passage à arracher une page de “l’atlantide” en essayant de garder le livre au sec, décidément…

La nuit et la pluie me font tourner un peu sur une section avec une sente bien discrète et je bascule vers le dernier vallon.

De la il suffirait de prendre “quitter’s road” pour être au camp, au sec et au chaud en quelques kilomètres à plat, c’est tentant je ne me vois pas continuer sur ce terrain et dans ces conditions mais je m’accroche à finir le tour. Une fois bouclé, il suffira de se reposer le temps que la pluie passe. J’ai du mal à me projeter sur la suite.

Dans la dernière descente tout en glissade dans les flaques de boue, la pluie finit par s’arrêter et c’est le moral un peu bas que je retourne au camp avec mes 14 pages.


Je répète le process, douche (tout habillé cette fois, l’urgence c’est de se réchauffer), manger, dormir et garder les pieds secs quelques heures. C’est fou comme la peau revient à son état habituel en peu de temps, j’ai l’impression que tant que je leur offre 3 heures au sec ils peuvent sans cesse repartir pour infuser dans les chaussettes pendant 15h.


-Tour 3 bouclé en 15h25, pause de 2h32 -


Tour 4 - 04h43 -> 18h44

Le sommeil me fait beaucoup de bien et le camp est forcément bien plus calme de nuit, pas de question à se poser, les jambes sont bien mieux qu’au tour 2, je n’ai toujours aucune ampoule, je continue. L’échauffement est désormais terminé. 


Les encouragements sur le camp font du bien, Mickaël me rassure sur le timing :  je suis dans les temps pour faire les 5 boucles. Il me donne son chrono sur la 4 l’année dernière. Plein d’assurance je lui réponds que je compte faire bien moins que ça, il le sait, son regard en dit long.


Je repars en sens horaire avant le lever du jour et je croise David plutôt en forme, puis  Séverine et Julien. Je les encourage et les félicite, première fun run féminine, une nouvelle barrière de tombée sur cette Chartreuse Terminorum.


Les 2 premiers livres de ce 4ème tour passés, j’ai désormais fait plus que l’année dernière, couru plus longtemps et plus loin que ce que je n’ai jamais fait. 

Chaque pas en avant est une victoire.

 

« Ça y est. Encore un pas de plus et ce sera l’endroit le plus éloigné de chez moi, où j’ai jamais été. » - Sam Gamegie

Cette boucle sera de jour, je veux en profiter, une petite sieste luxueuse sur un lit de feuilles mortes à l’abri d’une falaise déversante et j’avance sans encombre.

Je croise FX qui me raconte sa page perdue-retrouvée et sa course contre le temps, je le félicite de sa résilience et continue sur les sentiers bien déserts. 


Comme depuis le début, j’occupe mon esprit en calculant les temps de passages aux livres suivants et le timing de milieu et fin de boucle, mais seul le prochain livre compte. 

Plus j’avance dans cette 4ème boucle, plus ma détermination augmente et j’imprime un rythme soutenu, désormais il faut arriver au début du 5ème avec de la marge.

Juste avant la mi-boucle,  Etienne me raconte rapidement ses péripéties autour du livre 5 et son envie de boucler sa 3ème boucle peu importe le timing je trouve ça beau. Totalement dans le sens de cette quête de l’inutile qu’on est venue chercher ici.


Le livre 8 est toujours perché dans ses pentes glissantes, comme depuis le tour 2 ; l’accès et la descente sont difficiles et scabreux. Une fois ma page en main je la range et cherche à rejoindre le sentier en m’accrochant aux arbres. Sur le dernier je sens distinctement mon épaule droite sortir et se remettre en place en 3 secondes, tout en douceur avec un beau claquement mais sans aucune douleur. Est-ce la fatigue et les endorphines qui me rendent insensible?

Au pont St Bruno je retrouve ma précieuse assistante pour quelques mots et je me lance dans cette seconde moitié. Je suis concentré sur l’heure et les prochains livres, j’avance avec énergie je me surprends à courir des faux plats que par économie je marchais jusque là. Je relance sans cesse, j’imprime un rythme régulier et pousse fort sur les bâtons, je suis en mission,  concentré comme jamais.


Toujours sans consulter la carte, les livres s'enchaînent, les jambes répondent parfaitement mais le manque de sommeil se fait sentir. Quand fermer les yeux en marchant ne suffit plus je finis par m’allonger sur un bout de bitume 5 minutes sous le chant des oiseaux. 

Dès que je peux courir, la fatigue s’estompe et la foulée s’allonge. Le jeu de la descente vient rompre la monotonie qui m’endort et je continue à prendre plaisir. 

Tout en calculant les temps de passage restants, je me lance dans la dernière montée, la descente sera sur un terrain inconnu mais je me dis que les 14h sont faisables.

Arrivé au pont, les copains sont là, ça fait plaisir je descends dans le lit du guiers et je profite de la traversée pour me laver les jambes. Je remonte à la porte du logis déterminé, je continue de courir et relancer. Dixit Paf “t’as pas le droit de courir en côte c’est indécent”.


Motivé comme jamais, je répète le rituel, repas simple (pates + riz au lait) et dormir, objectif départ à 20h20


-Tour 4 bouclé en 14h01, pause de 1h27-


Tour 5 - 20h11 -> 12h34

Le sommeil peine à venir, je gamberge et les genoux tirent, je décide de me lever plus tôt que prévu. Comme le dit Mickaël, rester sur le camp, c’est perdre du temps.

Ce tour me fait peur, tout peut arriver, je reprends le gros sac, le pantalon de pluie, le bivy bag, et le roadbook complet. Le temps de me préparer,  je pars quasi à l’heure prévue, j’essaye d’afficher de l’assurance, de demander de graver la plaque à mon nom et de mettre les bières au frais, mais je n’en mène pas large.

J’ai 19h pour aller au bout, rater maintenant, ça serait trop con. J'ai choisi de conserver l’alternance et de repartir en sens anti-horaire, mais visiblement la question ne se pose pas car personne ne me demande.

Cette fois, la pente scabreuse est aussi à éviter en montée, je remonte par l'itinéraire bis. Une fois au col j’attaque la descente, c’est ultra gras, je perds tout assurance, je glisse et tombe dans les premiers mètres puis je n’arrive pas à reprendre un rythme relâché. Je gaspille de précieuses minutes, j’ai l’impression que le fil de la course m’échappe, j’essaye de me remobiliser et d’avancer efficacement tant qu’il fait jour. 


Livre 2 passé, je ressors la frontale, je fatigue et les hallucinations sonores reprennent de plus belle, j’avance mais j’ai ce sentiment de pas être dedans, de faire toutes les erreurs possibles.


Sur les hauteurs le brouillard est bien présent, la visibilité est à moins de 2m, la fatigue me joue des tours et je ne me vois pas avancer, je réalise subitement que je suis bien plus loin qu’attendu, j’ai même raté une intersection, demi-tour… Est-ce que je dors en marchant?


A l’approche du livre 4 le brouillard me perd. Devant une intersection inattendue, je sors pour la première fois la boussole pour suivre le bon cap. La visibilité est réduite, les pentes sont raides et même si je sais que la chute ici est autorisée (mais dans les orties 10m plus bas) cette bulle qui m’enferme est oppressante.

Une fois dans la descente je ne reconnais pas la pente, le brouillard masque tout j’avance, frontale à bout de bras le plus bas possible pour voir au mieux. 

Cette descente roulante facile qui doit me faire gagner du temps dans ce sens est interminable à ce rythme. J’ai peur de ne pas être dans les temps. Je ferme les yeux en courant sur la piste facile.


J'approche du livre 5, la mésaventure d’Etienne m'inquiète et si je faisais la même erreur à tourner des heures dans cette forêt ? Je prends mes repères une première fois, raté, une deuxième fois, raté. Avec la nuit et la fatigue, je ne reconnais rien, je recommence l’approche mais rien n’y fait, je n’arrive pas à retrouver les repères des tours précédents. 

Je n’ai aucune idée du temps perdu mais c’est déjà beaucoup trop, je force une erreur volontaire pour crapahuter de ravines en ravines jusqu’à une piste abandonnée qui me ramène en terrain connu. Je prends ma page, une nouvelle liste de restaurants à Manhattan. Mais pourquoi ce livre? Je remonte le sentier vers la suite, la nuit reste trompeuse, à la lueur de la frontale la forêt a l’air tellement plus ouverte que de jour, je me pose des questions à des passages qui passaient sans même réfléchir …


Je continue mon avancée, objectif livre suivant, ce 5eme tour est dur, très dur, autant avant, l’échec fait partie de la course, autant là, il serait inacceptable. 

La remontée suivante est un calvaire, je titube de fatigue, il faut escalader de bloc en bloc mais je repars souvent en arrière en perdant l’équilibre. Dans ma tête ce n’est pas moi qui titube, c’est quelqu’un d’autre qui me bouscule, c’est James, il a besoin de dormir, moi je vais bien.

J’avance en essayant de rester focus, manger, boire, faire le plein dans cette source, penser au prochain livre. 

Je me refais sans cesse le cheminement des livres, leurs numéros, leurs localisations, l’ais-je pris ? Dois-je recompter mes pages?

Enfin le sommet, une descente et je suis au pont à mi course. Mes bâtons restent bloqués, impossible d’en plier un, tant pis je vais finir avec à la main. Je lutte pour mettre du rythme sur ce sentier qui ne descend pas vraiment où l’on ne voit pas le sol sous les hautes herbes. Une fois la bascule dans la partie qui descend pour de vrai,  je trébuche sur un bloc et je m’étale face contre terre en tapant mon épaule droite. Je reste groggy quelques secondes avant de repartir sur ce rythme qui me frustre, je me traîne !

5h00, le pont, Fanny est là, c'est réconfortant, il reste 10h pour boucler le chantier, il ne faut rien lâcher, bientôt le jour.

La montée suivante s’annonce interminable, boueuse. J’avance en continuant mes calculs de temps de passage, en demandant à James d’arrêter de me bousculer, je mange, je bois, mais c’est pas pour moi ; y’a quelqu’un d’autre qui à besoin de s’alimenter, c’est pas moi…


Faut-il dormir 5 min ici, maintenant? trouver un endroit plus confortable ? attendre d’être au soleil ? Près du torrent pour se laver les pieds ? non trop froid…

Je gamberge, je repousse sans cesse plus loin la pause, je regrette les emplacements que je dépasse, j’ai l’impression de voir des abris sous les racines. Mais pour s’arrêter ici, il faudrait se couvrir, j’ai froid en avançant alors allongé par terre…


Un livre de plus d’engrangé, un nouveau passage où je n’aurai plus à repasser une nouvelle fois. Je compte mes pages, mais je dois en avoir combien? Au livre 8 y’avait pas ma page, j’ai pris la précédente mais ai-je aussi pris la suivante? Je ne sais plus, je range mes pages, je les plie correctement pour la nième fois.

Enfin le point culminant ! Plus que deux bosses… combien d’heures ? je ne sais pas, faut avancer.

Je passe le livre 11 et j’ai une sensation étrange sous le pied droit, je ne le pose pas comme il faut, ma chaussure semble affaissée. Je continue à pousser pour avancer mais je sens que je ne me déplace pas comme il faut. Est-ce les débris dans les chaussures?

Je cours mais je commence à avoir des douleurs. Ce changement de foulée a des conséquences, je me traîne alors que je galopais au tour précédent.


Je fini par accepter de dormir sur un replat, j'enlève mes chaussures et les examine mais ne trouve pas l’affaissement. Je mets un timer à 12 minutes et je m’allonge au soleil.

Je me réveille au bout de 7 minutes, les genoux transpercés par cette douleur des quadri qui tirent trop dessus.

Pas de temps à perdre,  je repars. J’essaye de courir mais la douleur est présente, j’insiste.

Avant dernier col de passé, je tombe sur une équipe de l’ONF qui retape le chemin, peut être qu’ils ont dégagé les troncs qu’il faut escalader un peu plus bas…

Juste sous le col, je m’assois 1 minute pour compter mes pages. J’ai tout, plus que 2 et c’est la délivrance. 

Je cours dans la descente avec ces douleurs, mollet, ischio, une pointe pour chacun, quitte à avoir mal autant allonger la foulée, ça durera moins longtemps. 

D’ici, en pleine forme, il me faut 2h pour arriver, disons 3h aujourd’hui, mais si je dois dormir? si je n’arrive pas à courir? si je m’effondre de fatigue? Pas le droit de relâcher, il faut continuer à appuyer.

J'escalade les troncs, qui sont toujours là, a priori coupés moins de 2h avant notre premier passage, c’était quand déjà? Vendredi 16h30, on est lundi matin…

Au pied de la dernière bosse, rien n’est fait, tout peut arriver ici, souviens-toi l’année dernière à quelle allure tu montais pour boucler le 3ème tour… Chaque pas dépassait à peine le précédent. 

Je mange pour garder de l’énergie, prendre un peu de caféine et de sucre.


Livre 13, plus qu’un.


Certains lacets de la montée passent sans que je m’en rende compte, je dormais ou mon cerveau n’a pas imprimé?

Enfin le col, est-ce que c’est bon? Est-ce que j’ai le droit d’y croire? 

Pas maintenant, faut courir en descente.


La gêne sous le pied droit est toujours là, mais la même semble être désormais présente aussi sous le gauche. Ce n’est pas la chaussure affaissée, ce sont des ampoules, il fallait bien que ça arrive. Au moins je suis symétrique, je n’ai plus cette douleur de changement de foulée.

Pourvu que les ampoules ne percent pas avant la fin, pourrais-je courir si c’est le cas?

Je prends un peu plus mon temps, fini la relance, je marche même un peu, je prends soin de rester debout sur les passages boueux. Mais il commence à faire chaud et ces sentiers qui se dégradent depuis vendredi commencent enfin à sécher un peu.

Livre 14, c’est fait, je recompte, je plie mes pages.


Je me laisse glisser tranquillement, une fontaine je me lave les mains boueuses et me rafraîchit le visage. Je repars pour m’étaler dans la boue 10m plus loin. Tant pis pour le short blanc !

Simon m’attend au détour d’un virage et fait des photos. Enfin, je m’approche ! Une nouvelle fontaine, je me débarrasse à nouveau de la boue et je laisse rouler sur le bitume et les chemins propres.


La prairie, un dernier champ de boue, le replat, je suis tout proche, je cours, relâché, les larmes aux yeux.


Benoît est là avec sa caméra, je suis content de le voir.

“Profite, ils sont là pour toi”


Des applaudissements, le rocher, c’est fait.


Je peux m'effondrer.

-Tour 5 bouclé en 16h23-

Vidéo du finish

 

Les secrets

 

Cette Terminorum je la dois en premier lieu à mon assistante hors pair qui a su être là à chaque transition pour m’aider à repartir et à la confiance des autres qui m’ont porté. Les finisseurs de 2023 qui étaient là, Nicolas, Mickaël, Benoit, à Sebastien qui même à distance en pleine prépa du Raid In France m’a transmis un message et tous les copains qui me soutenaient.

Je ne sais pas comment le manque de sommeil n’a pas été plus problématique mais le fait de m’alimenter sans cesse à joué un rôle clé. Aucun écoeurement du sucré, je n’ai pas tenu les 80g de glucides / heure mais je ne suis jamais descendu sous la moitié sauf sous la pluie du T3..

J’ai de la chance d’avoir des pieds résistants, l’humidité les a laissé de marbre, zéro crevasses, 2 petites ampoules sous les orteils. Mais c’est aussi le fruit de l'entraînement, d’avoir baigné dans la flotte et la boue des journées entières depuis avril.

J’imagine que mes chaussures (Altra Lone Peak T1, T2, T4, T5; Altra Mont Blanc T3) malgrè leur fragilité jouent beaucoup car évacuent très bien l’humidité, elles sont percées de différents trous qui laissent l’eau s’écouler mais j’ai gardé les chaussettes trempées 95% du temps.

 

 

13 commentaires

Commentaire de Arclusaz posté le 05-07-2024 à 12:40:02

incroyable ! vivement les prochains épisodes.
je ne pourrais jamais te donner des conseils en trail mais par contre si tu veux des cours de cor de chasse...

Commentaire de Franch posté le 05-07-2024 à 17:11:35

Merci, la suite est dispo ! Je suis preneur de cours de Cor pour l'année prochaine !

Commentaire de Cheville de Miel posté le 05-07-2024 à 14:47:47

Excelent CR ! On te sents serein en tout cas ! Vivement la suite.

Commentaire de Franch posté le 05-07-2024 à 17:12:07

Et voila la réponse a tout ce suspens est la

Commentaire de centori posté le 05-07-2024 à 15:43:57

hâte de lire la suite. c'ext exaltant.

Commentaire de Franch posté le 05-07-2024 à 17:12:38

Merci, tout est la désormais

Commentaire de Vince88 posté le 05-07-2024 à 20:23:59

Immense bravo ! Intéressant d'avoir ton ressenti et la vue intérieure de ta course. Au plaisir d'une prochaine...
Ah, le livre 5 !!....

Commentaire de Cheville de Miel posté le 06-07-2024 à 07:59:02

Tu décris parfaitement ce qu'il se passe après 48H en manque de sommeil. Être détaché de son corps et se voir faire des conneries en pensant que c'est pas vraiment soit. Merci d'avoir trouvé les bons mots et encore 1000 fois bravo.

Commentaire de Rich posté le 06-07-2024 à 10:50:35

Et au début était Kikourou… C’est grâce à nos échanges sur le forum que toi et Nicolas êtes venus sur ce trail des 3 Couvents 2019 bien enneigé. Une très belle rencontre et 5 ans plus tard 2 finishers de la Terminorum.
Quel parcours, quelle force et quelle volonté pour vaincre une épreuve pareille. Je me demande encore comment dans le tour 3 vous avez pu traverser la nuit du samedi, sous des trombes d’eau avec le vent, le froid, seuls, sans balisage et parfois sans sentier… Au Pont St Bruno, nous n’étions pas sereins quand nous avons laissé David, alors 2ème, s’enfoncer dans la nuit.
En tout cas ta concentration et ta détermination étaient impressionnantes. Un immense bravo et à une prochaine rencontre

Commentaire de shef posté le 06-07-2024 à 14:16:41

Merci !

Commentaire de elnumaa[X] posté le 07-07-2024 à 07:18:33

respect c'est grand et c'est beau et ça fait rêver . MERCI !
sinon je note l'histoire des glucides .. 80g / heure ça me parait ouf mais ça semble être efficace
et puis
" quitte à avoir mal autant allonger la foulée, ça durera moins longtemps "
énorme !!

tKs

Commentaire de samontetro posté le 07-07-2024 à 15:16:03

Je savais depuis longtemps que tu étais une "machine" mais ce CR est vraiment très impressionant. Quelle gestion! Quelle volonté! Et quelle énorme performance au final!
Chapeau bas d'avoir relevé ce défi avec autant de maîtrise.

Commentaire de keaky posté le 11-07-2024 à 11:55:29

Félicitations !! Les boucle sont bouclées, et de manière impressionnantes. Grande mémoire pour retranscrire tous ces moments dans tant d'efforts et de fatigue, encore bravo !!

Il faut être connecté pour pouvoir poster un message.

Votre annonce ici !

Accueil - Haut de page - Aide - Contact - Mentions légales - Version mobile - 0.05 sec
Kikouroù est un site de course à pied, trail, marathon. Vous trouvez des récits, résultats, photos, vidéos de course, un calendrier, un forum... Bonne visite !