Récit de la course : L'Echappée Belle - Intégrale - 145 km 2016, par Thibaud GUEYFFIER

L'auteur : Thibaud GUEYFFIER

La course : L'Echappée Belle - Intégrale - 145 km

Date : 26/8/2016

Lieu : Vizille (Isère)

Affichage : 607 vues

Distance : 144km

Objectif : Pas d'objectif

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Le récit

Allez je vous amène dans mon sac! Ensemble on va parcourir la chaîne cristalline, la sierra sauvage, qui n'est franchit par aucune route, le jardin secret de Belledonne
Ensemble on va traverser 30 communes, 15 cols, deux départements, deux zones natura 2000 et un parc national en planant à près de 3000 m d'altitude, et en s'oubliant plus de 40 km à plus de 2000 m.
Ensemble on va admirer ce havre sauvage, oublié, peu connu, intact, entaillé de combes, de pierriers, peuplé de pics acérés, et dans lequel se repose une trentaine de lacs aux couleurs étranges.

Six heures du matin, vous êtes toujours sur mon dos? L'arche rouge estampillée "Echappée Belle" phosphorescente zébrée par le faisceau des 500 lampes leds des concurrents s'anime. L'after de l'année peut commencer! Cap sur le sommet du podium, la croix de Belledonne. Le tarif peut faire déglutir: 32 km pour 3200 m de montée. J'achète, et j'ai le sourire, pas de bâtons, pas d'efforts. Je tape la discute avec un parisien informaticien dans la finance, Eric Usky, très sympa Je prends des photos, je filme, je like, je me gave de biscuits apéritifs japonais, de pomme de terres vapeurs bio que j'ai prise dans mon sac. Je surfe sur les névés de fin de saison, les éboulis poudreux de schiste allumés comme des miroirs par le soleil. Je bouffe des yeux les lacs glaciaires, mais comment sans produits chimiques on obtient des bleus pareils?. 
Mais les premières fausses notes se font entendre, Eric Usky mal acclimaté à l'altitude par sa vie parisienne a le cœur qui s'emballe et décroche. Maintenant le soleil est camusien tout semble s'y dissoudre, il fissure les pierres, liquéfie ma raison et peu à peu ma conscience, seule ma volonté lui résiste. Je ne mange plus tout au plus je bois l'eau glacée des ruisseaux, c'est grave ça ? Au quarantième kilomètre les montées à vide, dans ce monde sous flash permanent deviennent subitement difficiles, je ne m'alimente plus on ne va pas se le cacher, mais je reporte le problème aux calendes. Je récupère dans la descente ultra technique et glissante. Je joue comme un chat, un skieur, de la folie de l'audace, des touches amorties droit dans la pente, des mains gantées pour chercher des points d'équilibres dans les glissades. Je suis dans mon élément, je jubile. Mais déjà le jour descends, je me pose deux minutes à l'ombre. Mais c'est déjà trop, et me voilà secoué de frissons, j'ai maintenant froid il faudrait se décider! La montée sauvage dans les éboulis au col de la vache est baignée dans celle du coucher de soleil et désormais dans ma sueur. Je fais une pause à côté d'un coureur japonais qui semble lui aussi se demander ce qu'il fait là. Je ne traîne pas, j'entame l'interminable descente de 1100m pour atteindre la base de vive du Pleynet. Les lacs que l'on longe se laissent teinter par les lumières incendiaires et dégradées, c'est absolument magnifique. Mais les choses sérieuses et les ennuis arrivent en rafale. Je croise un jeune coureur très à l'aise. On commence à se tirer la bourre dans la descente. On retarde l'allumage de la lampe frontale pour garder la magie de ces moments d'éclipse. On attaque, on allume le projecteur, des escaliers en pierre mouillés s'enchaînent mais on se joue de tout. La cinquantaine de coureurs crispés et en appuie sur les pointes de leur bâtons nous regardent les doubler sidérés. Je sue à grosse gouttes. Le tempo est trop soutenu c'est tellement évident. Je ne filtre plus les infos pertinentes et un crack sinistre dans ma cheville gauche dans un cri je m'effondre par terre. Je décroche mais repars à chaud sur un rythme moins soutenu mais pressé de rejoindre la base vie du Pleynet (km 63).
Là à l'évidence la nausée est devenue la maîtresse de cérémonie. Je vais dormir trente minutes, j'essaie d'avaler quelque chose. Je parviens au prix d'un grand effort à boire un quart d'eau et un demi-verre de coca. Je dort de nouveau trente minute, c'est guère mieux. Au resto d'altitude ils offrent un repas chaud, je tente. Tout arrive ça à l'air bon mais c'est inconcevable d'y toucher. Je vais aux toilettes (un luxe sur ce genre d'épreuve). Mais là brusquement j'ai chaud, tout tourne, je vais perdre connaissance. Je parviens in extremis à sortir, avant de sentir le voile noir passer et de m'effondrer sèchement sur trois chaises en bois qui m'attendaient (?). Mon champ de vision se restreint à ma main qui tient crispée le bord de la chaise. Que se passe-t-il aujourd'hui, c'est quoi ce symptôme ? Personne ne m'a vu, tant mieux, on peut être mis hors course pour moins. Histoire d'être discret je m'allonge l'air de rien entre les tables du restaurant pour récupérer. Le médecin, les secours arrivent je suis livide cerné. J'ai droit à un repos forcé d'une heure sous une couverture chauffante molletonnée en aluminium, pour me réhydrater et faire remonter ma glycémie. J'ai droit à un cours passionnant de diététique. Mes réserves pancréatiques sont vides la glycogénèse impossible puisque je n'absorbe plus de sucre et la lipolyse, qui me fait encore avancer, génère des corps cétoniques qui coupent un peu la faim dans un mode endurance et paralysent tout l'appareil digestif quand l'effort est violent. Bref j'en suis là et je dois relancer la glycogénèse avec un cocktail coca degazeifié Saint Yorre (c'est immonde). On me demande si je souhaite remettre mon dossard et j'ai la réponse américaine à cette question: "no way!"
Pendant ce temps là autours de moi les bus de ceux qui abandonnent se remplissent, déjà plus de deux cents y ont pris place.

Je repars ma cheville refroidie est douloureuse (je l'avais oublié celle-là). 
Ça ne manque pas, nouvelle entorse. Je me fais un strap bien ferme et je continue clopinant. Dans la montée interminable du Valloire, deux heures plus tard, mon coca est déjà loin. Je tente un gel caféiné avec de l'eau. Le résultat est instantané je suis secoué de spasmes et je vomis à plusieurs reprise un liquide épais et noirâtre. Ça doit faire dix heures que je n'ai rien avalé de solide je ne sais même pas ce que c'est. En tous les cas les événements commencent à former une coalition aussi inquiétante qu'énervante 
La nausée à perdu cinq étages, c'est le point positif, un coureur sympa me file un anti vomitif et on descend relax sur le refuge du Gleizin. Sol en terre battu, odeur de pierre, d'étables le tout peuplé de zombies qui essayent encore de sourire. Trente minutes de sieste, une main douce me réveille. Je grignote un tout petit bout de pain, avec peine, je trempe mes lèvres dans une soupe et je repars. Le ciel blanchi, je dors en marchant, impossible de réfléchir, allez je prends trente minutes au pied d'un mélèze dans mon sac de survie pour récupérer. Je repars, c'est mieux. Direction col du Moreton 1500m plus haut, je fais des pauses, je suis si vide tout le temps. La montée se termine par des traversées de névés et sur les mains. La haut la brèche s'ouvre sur le mont blanc et le Cervin dans un ciel parfait. C'est dur à croire mais je ne regrette rien et cet instant à lui seul rachète tout.
La descente la plus "dangereuse" commence. Je descends en rappel sur corde en calant la corde dans mon gant et sous le bras, pour ne pas être brûlé, 500m de névé et 150m d'une arête poudreuse où l'équilibre sera un espoir déçu.
La canicule refait son tour de chauffe, j'ai perdu stupidement ma casquette dans la nuit et immerger ma tête dans tous les cours d'eau et lac est indispensable à ma sécurité désormais. Dans la descente petit ravitaillement et poste de secours bien placé. Je m'hydrate insuffisamment et ne mange plus. Il faut que je me fasse aider, je ne passerai pas la journée comme ça. Je m'arrête une heure au pc secours: deux filles adorables et le médecin s'occupe de moi à l'ombre enfin. Tension, glycémie, pouls, réveil toutes les 20 min pour ingurgiter une solution réhydratante et petites fractions de nourriture. Un hélicoptère rapatrie un coureur. Le staff à l'œuvre est tout de même impressionnant. Leur action avec moi est déterminante. J'ai enfin en partant une idée de génie! (ça aurait pu me traverser avant) Je remplis mes bidons avec leur cocktail eau et coca degazeifié. Je ne mange plus mais avec ça je tiens encore debout. En bas de l'interminable descente on réattaque en pleine chaleur une montée infernale vers la station de ski du super Collet (km 100). Droit dans la pente, pas un brin d'air. Quelques pauses dans des poches d'ombre et un coma de dix minutes les lèvres collées sur le filet d'eau glacé d'une précieuse source découverte. Super Collet, téléphone à plat, plus d'encouragements, je branche ma mini batterie externe. La chaleur est suffocante je dors trente minutes. Au réveil les bonnes nouvelles arrivent. J'arrive à avaler un grand bol de soupe chinoise et à boire tout court et surtout Carole et les enfants sont près du super Collet, surprise! Ils me reboostent. A force de faire des pauses je suis à deux heures des barrières horaires donc il ne faut pas que je m'endorme.
C'est reparti, je traîne avec un petit groupe de potes bien sympa ils me larguent dans les montées, je les retrouve dans les descentes. Dans la montée au col de L'Arpingon le paysage est d'une majesté grandiose avant de ce dissoudre dans la nuit, sous une ondée passagère et une volée d'éclairs. Je rallume ma lampe, ce n’était pas prévu ça mais bon... Descente sur Valpelouze, Carole me suit, les enfants ont peur en me voyant. Je dors une demi heure pour me jeter de nouveau dans le vent de la nuit le visage émacié. Ça s'arrête quand cette histoire?! Je ne tiens plus debout, sieste dans mon sac de survie, sur l'herbe mouillée avec au plafond la beauté glaciale, tremblante et indifférente des constellations et d'un croissant lunaire orangé frôlant la perfection. Allez il faut pas traîner là, c'est tellement beau que ça ne doit pas être réel,je repars. Dans l'arête qui mène au sommet du grand chat mon mental lâche de nouveau. Re-sieste, la batterie de ma montre est à plat et je me réveille tout seul par chance. 1000 m de descente grisante dans la forêt cette fois ci ma frontale arrive au bout elle aussi et j'ai égaré ma lampe de secours. (j'ai coché presque toutes les défaillances et erreurs possibles je crois). Je touche le ravitaillement "les granges" (km 131) et ça a un doux parfum d'écurie. Carole m'accueille auprès de l'immense feu de camps (j'ai vraiment eu une assistance de rêve), je mange de nouveau un peu de solide incroyable!. J'avale la dernière pilule en grimpant dans le jour naissant les 350 m pour flirter avec le Montgilbert. Et avec l'envie dans finir je dévale pendant 9km, 1100m de dénivelé dans une épaisse forêt. Je suis presque surpris, "Aiguebelle" sur panneau routier, je ne rêve pas, je l'ai bien lu, c'est gagné! 
Je vais pouvoir remplir le devoir de tout finisher et secouer avec rage l'immense sonnaille de l'échappée belle avant de m'affaler à côté d'un compatriote belges un des réchappés de cette évasion (il n'y a que 32% de finisher) , pour me noyer avec deux bières comme vous n'en avez jamais goûté...

P.S. Merci à tous vos messages, clins d'œil, remarques que je m'empressais de lire à la moindre occasion, toutes ces attentions ont tenu le puzzle de mon mental, de plus en plus disloqué entier malgré tout. Tous à votre manière vous avez répondu présents et de nouveau prouvé qu'on ne fini jamais rien de grand tout seul ici et de l'autre côté.

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