Récit de la course : Les Coursières des Hauts du Lyonnais - 111 km 2019, par Thibaud GUEYFFIER

L'auteur : Thibaud GUEYFFIER

La course : Les Coursières des Hauts du Lyonnais - 111 km

Date : 11/5/2019

Lieu : St Martin En Haut (Rhône)

Affichage : 495 vues

Distance : 111km

Objectif : Pas d'objectif

17 commentaires

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Le récit



02 :25 Le réveil m’arrache à un lambeau de nuit agitée, vingt minutes plus tard mon micro sac, ma visière et mon dossard made in St-Tropez se laissent bercer par le bruit du moteur. Le GPS me fait tourner dans les rues luisantes autours des pavillons endormis et sages. Sur mon regard distancé glisse un hérisson transformé en grenade éclatée et les profils inquiétants des arbres qui se penchent sur ma route comme une tentation. La voix de Billie Holiday me sort de mon hébétude et déchire comme mes phares la nuit : « I’m a fool to want you » (1). La star titubante, le junky décharnée romance cette chanson de Sinatra fou d’amour pour Ava Garner comme personne n’a su le  faire. Et, à partir de maintenant, elle va me suivre et résonner en boucle dans ma tête pendant les 111km et le petit Mont-Blanc de montée qui va me faire faire le grand tour des Monts du Lyonnais. L’ultra trail des Coursières (2) vient de commencer !

 

La salle des sports de Saint-Martin en haut à mi chemin entre Saint-Etienne et Lyon est le Q.G. de l’aventure. Toujours ces mêmes gueules enfarinées de récidivistes, ces tronches de drogués nerveux sous des néons de pharmacies de garde, celle de mes frères. Le thé sirupeux et tiède ne me réchauffe pas mais il faut bien se décider à se jeter dans les bras du grand frais. 04:00 frontale allumée, mon menton calé dans la goretex, et mon baluchon serré sur mon dos j’envoie mes New Balance vert fluo en éclaireurs. On quitte gentiment la lumière, fade comme un bouillon d’hôpital, des réverbères pour  batifoler dans les herbiers détrempés. Je suis bien en fait, Billie et mes pensées couleur onyx et circulaires m’accompagnent. Le temps est instable, le vent tourne mais dans les montées la goretex est vite une étuve alors je continue en débardeur mais pour le coup c’est le frigidarium ! Le vent glace mes bras hérissés. Allez ce sont les frissons de la liberté, et ce sont les meilleurs il ne faut pas s’en faire !

On traverse un lieu-dit vers les 05 :00 et je suis étonné à cette heure matinale de voir tous les habitants au virage apporter en offrande de la chaleur humaine rassurante comme une brioche au beurre. Je vais me faire cette réflexion toute la journée, le tissu local est complètement impliqué dans l’événement et la gentillesse, la bienveillance émanant de tous les visages croisés sera un postulat. Je reste dans mes pensées et sensible aux odeurs qui me rappellent tant mes vacances d’enfance en Isère. Les murets en galets penchés, les odeurs de menthe sauvage piétinée dans les descentes, et celles de fumiers et de lait caillé aux abords des fermes me plongent dans une drôle de nostalgie. Je me revois enfant la coupe au bol et les genoux écorchés sur un vélo de  fortune me lancer comme défi d’aller toujours un peu plus loin et surtout  seul, sur les chemins de bocages jusqu’à me faire peur. Je ne sais pas si j’ai vraiment changé.

« Mon enfance » de Barbara défile dans ma tête comme une litanie :« …les noix fraîches de septembre, les odeurs de mûres écrasées, c’est fou, tout, j’ai tout retrouvé ; Hélas… ». Ce matin décidément c’est une polyphonie mélancolique dans ma tête.

On croise le petit village en pierre de Sainte -Catherine (km 14) l’aube s’annonce et j’arrive à shooter un bout de soleil naissant qui a réussi à marquer un bref essai entre les nuages qui surplombent une marée de bocages.


Montées et descentes souple, je suis tellement ailleurs que je rate une bifurcation et termine dans le cul de sac d’un verger. Reeeemontada, 800 m de perdus (ce n’est pas grave) je me réveille et me voilà déjà au premier ravitaillement de Chagnon (km 27). Un bon stick de fromage entre deux bouts de pains et quelques tasses d’eau piquante glacée derrière la cravate et je repars. En fait pour ne pas avoir trop froid je ne dois clairement pas trainer. Et si tout le monde a pensé au petit coupe-vent et reste tranquille dessous, moi et mon minimalisme forcené, on est aux quatre vents. J’enrage de perdre des calories à chaque minute pour rien et je vais avoir le temps pour méditer sur cette erreur d’appréciation. Je marche en émiettant un jeu de cartes en tucs dans mon sillage avant de monter sur le dos du Crêt Reynaud (919m km 38) au pied duquel la rivière Coise prend sa source.

J’en profite pour admirer cette belle campagne vallonnée, rurale rythmée par l’alternance des cultures fruitères, fourragères et par les arpents de chênaies revenues à leur état naturel. En clairs des labours délirants d’une agriculture ultra-motorisée côtoient de magnifiques corridors écologiques.



En attendant je suis à l’aise les montées s’avalent au petit trot et je fais depuis maintenant un moment route avec David Foliard (Apt Athlétisme). On est synchro, on remonte le peloton sans forcer. Le gars est sympa, preuve en est son beau tatouage de montagne sur le mollet sur lequel on peut lire « ultra-trailer ». Ce qui en dit presque aussi long que son palmarès. Petit selfie en souvenir.

 

La température remonte un peu, je siffle mon eau plus vite que prévue et deuxième bourde de la journée je suis à sec (ne m’étant pas donné la peine de recharger mon Camelback au ravitaillement). Je tourne une bonne heure et demie comme ça, je croise des supporters et David qui me dépannent de quelques verres d’eau mais ce genre de restrictions n’a rien d’idéal. Enfin apparaît dans la lumière le Château de Pluvy, belle gentilhommière fortifiée du XVIe siècle (km 61). Je suis plus marqué que prévu les sacs d’allégements sont là mais par fierté et pour la faire en mode puriste je n’en ai évidemment déposé aucun. Donc pas de coupe-vent, la copine la nausée se met sur la chaise d’à côté et me caresse la gorge et l’échine, je suis moyen, je me réhydrate (c’est la priorité) je prends deux Vogalibs et je mange mais c’est évident, pas assez. Quand je sors il pleut, j’ai des frissons, je mets vite ma parka, je n’arrive pas encore à courir et de guerre lasse je balance aux oiseaux les tucs que je n’arrive pas à avaler. David est reparti, il fera une très belle course et terminera 9ème au scratch, bravo David !


On croise le 56 km qui démarre et tout d’un coup il y a une flopée de coureurs fringants sur la route ce qui permet de voir comment on était il y a quelques heures, mais aussi de se décentrer. Je reprends ma course Longo mais moderato. Des petites bosses conduisent au creux d’une sapinière devenue l’écrin du plan d’eau du barrage de la Gimond (km 70). Le paradis des pêcheurs, des oisifs, des amoureux transis et des poètes improvisés depuis près d’un siècle cela ne fait aucun doute. On en fait un tour charmant et complet au ras de l’eau et on repart pour des bosses à flancs de collines pour rejoindre le beau village d’Aveize et son clocher de carte postale (km 78). On est dans le cliché du charme à la française vu par des étrangers , des décors de film de Sautet.



 Je me motive, deux bouts de pains, une soupe minestrone, je serre les dents et je repars. Ca va mieux, je cours toujours en montée après une bonne dizaine d’heure. Je croise un jeune prodige du cru de 21 ans Antoîne dossard n°2, premier l’an dernier sur 70 km mais ses contractures en haut des cuisses rendent ses descentes très douloureuses. Un garçon plein de courage et d’avenir qui sera malheureusement contraint d’abandonner.


On tombe au pied du bucolique village de Montromant (km 90). Ce « mont des Romains » a été en plus pendant la révolution le repère des réfractaires, déserteurs, insoumis et royalistes de tous poils ; un bout de France insoumise quoi ! Allez trêves de plaisanteries c’est la dernière difficulté qui s’annonce 14km et mes deux bouts de pains sont loin. Je m’enfile stoïque un gel goût neutre, trois cacahouètes et de l’eau pour oublier ce que je viens de faire. Un type vouté sous sa couverture de survie pris en charge par les médecins me rappelle que ca ne va pas si mal. On part dans une belle ascension au cœur d’une forêt de résineux aux allures druidiques. Une futaie de lances interminables baignée de lumière, des  blocs énormes prêts pour tous les rituels, j’adore ! En redescendant on accoste le Lac du Ronzey je cocherai bien la case rêverie avec transat, plaid et bière en bonne compagnie mais non faut relancer toujours et encore !

En échange je mets mes pas dans les baskets de Vincent Rabec et j’ai été gagnant. Coureur pétri d’humanité, chaleureux et extraordinaire. Cet homme de 41 ans papa d’un petit Siméon de six ans handicapé a crée une association « Des cimes et des Monts avec Siméon » et il traverse tout le chemin de Saint Jacques en partant de Cahors. 700 km avec des amis, des partenaires des anonymes, pour Siméon, et parce que certains hommes sont capables de dépasser des montagnes même quand elles poussent devant eux. (Vous pouvez déposer une obole sur sa cagnotte Leetchi (3) ou juste un petit mot sur son site pour encourager cet alchimiste).



Allez on lâche ce qu’on peut dans la belle descente en sous-bois, on oublie Achille et sa lance dans le talon, les ampoules, l’épuisement mental, on se laisse griser comme des oiseaux le bec au vent parce qu’on peut encore le faire, parce que c’est déjà une chance. Petite remontée, dernier ravito à Bellevue (km 104) , dernière pause et en deux minutes je suis complètement gelé, j’ai des frissons que je n’arrive plus à calmer. Je repars vite sans me pauser de questions, le meilleur m’attend ! Je cours le cerveau débranché, dans un ciel qui se dégage enfin. Et c’est la surprise ma belle sœur mon beau frère mes neveux sont venus de Lyon me faire la surprise, tout le monde hurle ! Le jump, le chrono rouge se fige après prés de 15h de course, 29ème/400 ,je secoue la cloche des finishers de l’ultra comme un forcené !

 

 

 

 

 

P.S. : J’ai commencé en 2003 à trainer sur les routes mal pavées par le légendaire Grand Raid du Mercantour, aujourd’hui c’est ma 30ème  participation à un ultra trail. Je réalise que suis finisher pour la 30ème fois et comme pour un anniversaire je regarde cette trentième bougie avec la joie intacte que j'avais pour la première.

 

Merci à Valérie, Cédric, Tristan et Candice d’avoir été aux petits soins avec moi

Merci à mon Club l'UST Courir à Saint-Tropez d'être le plus bienveillant et attentionné des clubs.

Merci à ma famille et mes amis d'être toujours présente à mes côtés.

Merci à la petite bougie de ne pas s'éteindre.

 

 

(1) https://youtu.be/s6TloBGyxIM

(2) cousière (définition du Larousse) : Dans le centre de la France, sentier qui coupe à travers champs  ou les flancs d’une montagne ; chemin de traverse, raccourci.

(3) https://www.leetchi.com/c/association-de-des-cimes-et-des-monts-avec-simeon#utm_source=uncredited_tips&utm_medium=creators_recent&utm_campaign=mail_marketing_fr

17 commentaires

Commentaire de Courir le monde posté le 16-05-2019 à 13:31:02

Merci pour la beauté de vos récits,qui toujours aussi sensibles et dont le regard chargé d'humilité distingue si joliment la beauté de ce qui vit tout simplement.
Une façon bien appréciable d’aborder l'univers passionnant de la course à pied.
Merci de nous faire voyager à travers ces lieux; vos sentiments, vos mésaventures, qui force l’admiration d'un homme aussi passionné que courageux.
Je vous souhaite que votre jolie bougie demeure vive et lumineuse.

Commentaire de Thibaud GUEYFFIER posté le 16-05-2019 à 13:51:20

Merci pour votre regard attentif et ce beau commentaire.

Commentaire de LaBalle Rine posté le 16-05-2019 à 16:46:22

Chapeau pour ta perf ! J'étais sur le 53 et j'ai pas arrêté de me dire "respect" en pensant à tout ceux qui comme toi se sont tapés notre parcours en ayant déjà 60 bornes dans les canes !

Commentaire de Thibaud GUEYFFIER posté le 16-05-2019 à 18:16:50

Merci La balle Rine c'est très sympa ce p'tit post! J'en profite pour te féliciter pour ton CR et te demander si tu étais d'accord pour que je t'"emprunté" deux de tes photos que j'aime beaucoup. ;)

Commentaire de Thibaud GUEYFFIER posté le 16-05-2019 à 21:04:45

Merci La balle Rine c'est très sympa ce p'tit post! J'en profite pour te féliciter pour ton CR et te demander si tu étais d'accord pour que je t'"emprunté" deux de tes photos que j'aime beaucoup. ;)

Commentaire de lamidu42 posté le 16-05-2019 à 20:13:09

Super récit et félicitation pour la perf, le chrono. Ayant moi même réalisée cette course, j'avais l'impression de recourir en lisant le CR. Au plaisir de vous lire ou de se croiser sur un ultra. Sportivement.

Commentaire de Thibaud GUEYFFIER posté le 17-05-2019 à 20:02:44

Je suis heureux de t'avoir fait partagé ce petit bout de voyage intérieur et d'avoir fait raisonner un beau souvenir.

Commentaire de LaBalle Rine posté le 17-05-2019 à 09:23:33

@Thibaud: Yep,pour les photos, emprunte tout ce que tu veux, c'est aussi fait pour ça ;-)

Commentaire de Thibaud GUEYFFIER posté le 17-05-2019 à 09:50:37

T'es au top merci beaucoup!

Commentaire de Arclusaz posté le 17-05-2019 à 15:11:30

Quelle plume !!!!! j'avoue avoir "ignoré" tes CR pour le moment, je vais me rattraper. Un récit bien écrit donc mais aussi plein d'humanité et de bonheur d'être là. A noter que certaines de tes photos en sont malheureusement pas lisibles dans ce récit. Et pour info, Antoine est un kikoureur (discret !) qui participe parfois à certains de nos OFF. Son pseudo est Antoine_Gigi. Il avait écrit un CR sur sa STL à 16 ans mais devant les réactions suscitées il n'est plus lisible ici.

Commentaire de Thibaud GUEYFFIER posté le 17-05-2019 à 15:31:08

Merci pour ton commentaire enthousiaste et merci pour ces informations à propos d'Antoine que je vais pouvoir contacter grâce à toi. (Je ne suis pas certain de son âge en revanche).
Pour les photos peux-tu me donner (à l'occasion) le dernier mot que tu vois avant le bug stp.
J'ai enfin découvert comment en insérer!! Je suis en train de mettre en image mes anciens C.R. du coup.

Commentaire de Arclusaz posté le 17-05-2019 à 15:41:11

4 photos ne sont pas lisibles.
Après "bocages, "souvenir","Sautet", "forcené".
J'étais dans le gymnase près de la ligne puis j'ai remonté le peloton en VTT à partir de 21h pour aller chercher les copains.

Commentaire de Thibaud GUEYFFIER posté le 17-05-2019 à 15:55:35

Mince ce sont les miennes uniquement, merci pour l'info

Commentaire de Shoto posté le 17-05-2019 à 19:21:15

Merci pour ce nouveau magnifique récit poétique. Non seulement tu écris bien mais en plus tu cours vite. Beaux récits, beaux classements ... et toujours finisher ! Bravo et respect.

Commentaire de Thibaud GUEYFFIER posté le 17-05-2019 à 20:04:27

Raaahhh mon fidèle Shoto, merci pour ton clin d'œil. C'est que du bonheur d'être lu par des gens qui connaissent ça de l'intérieur.

Commentaire de david foliard posté le 18-05-2019 à 14:55:39

Slt Thibaud magnifique recit.je valide T commentaire dommage que nous nous soyons perdus et pas vu à l'arrivé pour discuter 5 min.
Bonne recup et a bientôt sur un trail ou ultra pour faire un bout de chemin ensemble3

Commentaire de Thibaud GUEYFFIER posté le 20-05-2019 à 10:50:32

Oui tu as totalement raison ça c'est dommage mais j'étais tellement gelé que je suis parti me mettre au chaud au plus vite.
Au plaisir de te recroiser en tous les cas!

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