Récit de la course : 100 Miles of Istria - 168 km 2022, par Grego On The Run

L'auteur : Grego On The Run

La course : 100 Miles of Istria - 168 km

Date : 8/4/2022

Lieu : Istrie (Croatie)

Affichage : 417 vues

Distance : 168km

Objectif : Pas d'objectif

1 commentaire

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2 autres récits :

l'ISTRIA 100 "by UTMB" : le 100 miles improbable

 

Voici mon retour d'expérience de l'ISTRIA 100

 

https://firstquartilerunners.wordpress.com/2022/04/24/recit-istria-100-by-utmb-8-avril-2022-lultra-trail-improbable/

 

Un Ultra Trail dont je n’avais jamais entendu parlé jusqu’à ce que Loïc J. me fasse part de son inscription un mois avant la clôture.

L’istria ? C’est où ? Spontanément je localise ce lieu dans les Pays Baltes. Or après quelques recherches je comprends qu’il s’agit d’une péninsule qui appartient à la Croatie. Une avancée de terre dans l’Adriatique à quelques encablures de Venise.

« Quelle est la capitale de la Croatie ? »

Ma réponse : « Euh…. »

J’adorais jouer au jeu des capitales quand j’étais jeune et j’étais incollable ! Cela dit je n’y ai plus joué depuis mon adolescence et il faut bien le dire : avec l’éclatement des empires dans les années 90, le jeu s’est considérablement complexifié !

En effet, j’en suis resté à la version vintage des années 80 :

« Yougoslavie ? »

ma réponse => Belgrade !

ou encore :

« U.R.S.S ? »

ma réponse => Moscou !

Donc, concernant la capitale de la Croatie j’ai dû me renseigner au préalable…

L’inscription à l’ISTRIA 100 m’a permis de me remettre à niveau au moins concernant le nouveau découpage – hyper compliqué – des nouveaux états de l’ex-Yougoslavie. Concernant l’ex-U.R.S.S cela attendra que l’on y organise des Ultra Trails, ce n’est pas à l’ordre du jour manifestement.

dialogue imaginaire :

« Je participe à un Ultra qui s’intitule l’ISTRIA 100. »

« ouhaouuu, 100 kms c’est hyper dur ! »

« Euh, « 100 » ce sont des miles »

fin du dialogue imaginaire.

Le Parcours en quelques mots

  • 168 kms (format 100 miles)
  • 6560 mètres de dénivelé positif
  • 46 heures max cut off
  • Au km 100 c’est comme s’il restait ensuite une SaintéLyon (citation de quelqu’un qui se reconnaîtra)

Mon état de forme

Oui je me sens plutôt au faît de ma forme.

Après 5 semaines d’arrêt de la course à pied en février pour infection j’ai repris le 28 février et totalisé depuis 450 kms environ dont 230 kms sur les seules deux dernières semaines en courant tous les jours environ 1h40 chaque matin. Mon dernier 100 miles remonte à loin en fait. Il s’agissait de l’UTMB lui-même en 2017.

Petit nota bene à l’attention des coureurs d’Ultra ci-dessous. Les autres lecteurs peuvent sauter le passage qui ne les intéressera pas. Il a trait au libellé de la course et notamment son suffixe « by UTMB ». C’est quoi cet addendum ?

« By UTMB » c’est quoi ce truc ?

Depuis cette année, l’association UTMB Mont-Blanc fédère et accorde une licence « by UTMB » (une trademark qui a pris beaucoup de valeur) à une liste d’Ultra Trails soigneusement choisis dans le monde. Ces épreuves (une vingtaine pour l’instant) font partie du circuit « UTMB World Series » qui comprend les courses qui sont désormais les seules à fournir aux finishers les crédits leur permettant de participer à la loterie des 3 Ultras de l’UTMB Mont-Blanc à Chamonix (l’OCC, la CCC et la grande UTMB Mont-Blanc). En d’autres termes, si l’on veut participer au tirage au sort d’une des courses de l’UTMB, et bien on doit impérativement au préalable avoir été finisher d’une des courses du circuit « UTMB World Series » pour être crédité de « running stones ». Les « Running Stones » sont des « tickets de loterie » permettant de participer aux courses de fin août à Chamonix (auto proclamé capitale du Trail Running). Plus on obtient de running stones plus on augmente ses chances d’être tiré au sort. Voilà pour le concept.

Notons que cette fameuse License « by UTMB » accordée aux organisateurs de ces courses s’accompagne de critères/contraintes de qualités de services qui sont offerts aux participants. Ainsi : les organisateurs d’UltraTrails de la liste (bénéficient d’une forte promotion) les coureurs (qui bénéficient d’une qualité de prestation au top et des « running stones » pour le tirage au sort) et l’association UTMB Mont-Blanc (qui ne publie toujours pas ses comptes) : TOUT LE MONDE IL EST CONTENT !

Récit de course : enfin !

Jeudi 7 avril 2022 (veille du départ de la course)

J’arrive à l’aéroport de Trieste en Italie dans l’après midi. Un chauffeur (réservé via le site de l’organisation de la course) me conduit jusqu’à la petite cité balnéaire d’Umag. Il est 17 heures. Bon autant vous le dire, Umag c’est très moche. Cela ressemble à une de nos ville balnéaire construites à la hâte dans les années 60/70 chez nous (je ne citerais pas de noms). Mon hôtel (réservé via le site de l’organisation) est ultra moderne, il est situé à 3 kms du centre ville et du centre sportif. Dans ce dernier sont localisés à la fois la piste d’athlétisme sur laquelle figure l’arche d’arrivée de la course ainsi que la halle expo de remise des dossards. Je m’y hâte dès 17 heures pour prendre mon dossard et faire contrôler le matériel obligatoire (standard d’exigence correspondant à la licence UTMB cf. supra). Nous sommes très peu, il faut dire que sur la course 100 miles (dont le numéro de dossard est de couleur rouge) nous ne sommes que 245 inscrits (pour un numerus clausus fixé à plus de 500) et que nous ne serons que 185 à prendre le départ. Pour la première course de la toute première saison des « UTMB World Series » c’est ce qui peut s’appeler un flop. Mais c’est tant mieux pour les coureurs évidemment. Quel confort ! J’assiste à la présentation des élites dont notre français Alexandre (alias Casquette Verte qui terminera 8ièm) et je rencontre en chair et en os un correspondant Wa, Loïc J., avec lequel je corresponds depuis 2019 et qui terminera 21ièm.

Je file manger des pâtes dans un restaurant italien, et ce n’est pas bon.

Ensuite c’est direction l’hôtel pour préparer mon sac de change qui me sera restitué à mi-course et tout le matériel.

Dodo de qualité moyenne. C’est très médiocre, je me réveille fatigué.

Il est vendredi 8 avril 2022 au matin

Mes petits déjeuners à l’extérieur de mon domicile sont toujours les mêmes : scramble eggs, un thé, un peu de pain.

Je dois filer au plus vite au centre sportif pour laisser le sac de change qui me sera remis à mi-parcours. Il est 8h30, il fait déjà chaud. L’aller retour, à un rythme de marche rapide, fait 6 bornes. Cela peut sembler un peu insensé le jour de la course mais c’est ce que j’ai l’habitude de faire tous les matin après mon petit déjeuner à Paris. Il ne m’est pas possible de retourner travailler sans traverser le Palais Royal, Jardin des Tuileries, Concorde, et retour par le Palais Royal (soit 5 bornes de marche). Donc je conserve le même rythme le jour de la course dont le départ aura lieu l’après midi même si celle-ci fait 165 kms. Je dois faire vite car je suis en télétravail ce matin dans ma chambre d’hôtel au frais.

Il est prévu une conf call avec le directeur des gestions pour nous présenter un changement de process qui doit apporter transparence et simplicité. Et ce qui répond à cette définition doit pouvoir être présenté en moins de 30 minutes, c’est d’ailleurs le slot qui est prévu dans les agenda de tous les membres de l’équipe à laquelle j’appartiens.

C’est ainsi qu’après 2h30 de conf call il ne me reste plus beaucoup de temps pour terminer mes tâches opérationnelles de la journée. Je ferme l’ordinateur à 12h30, je troque ma chemise pour ma panoplie de traileur couleur Schtroumpf en clin d’œil (et ce n’est pas une blague) à la Squadra Azzura, eu égard à mes origines transalpines ainsi qu’à la passion que portent les membres de ma famille au football.

J’ai donc 3 kms à faire à pied, je m’arrête en chemin dans le même restaurant italien pour manger un plat de tagliatelles au beurre bien dégoulinant. Oui, on peut le dire, la nourriture ici c’est un drame, même pour un plat de pâtes au beurre.

14h30 départ du bus qui nous mène au départ de la course à Labin aux antipodes d’Umag. Le parcours de l’Istria 100 ressemble à une grande diagonale traversant de part en part la presqu’île. Le voyage en bus va durer presque 1h30. Je suis toujours impressionné quand je vois ce que nous arpentons en bus par l’idée qu’il va falloir faire le chemin inverse, à pied, et avec du dénivelé qui plus est ! On a envie de dire au conducteur de ne pas aller aussi loin car nous, les runners, on va devoir tout se refaire dans le sens inverse en passant par la montagne. Nous commençons à emprunter des lacets qui me brassent un peu l’estomac. Et là je pense à ma fille 4 ans qui, impatiente d’arriver à destination quelle qu’elle soit (jardin public, cabinet du médecin, station de métro etc..) a pour habitude systématiquement d’user de l’expression « On arrive à quelle heure ? ». Et bien cela sera 16h, soit 1 heure avant le départ effectif.

Le village de Labin est haut perché sur un rocher (et cela sera une constante pour tous les villages que nous allons traverser durant la course), avec un surprenant puit de mines en périphérie.

Nous attendons 1 heure et il fait assez froid à Labin. Le ciel est couvert, aucun rayon de soleil.

le départ d’une course de quartier

17 heures : Top départ

Et l’on commence par une bonne descente. On part vite, trop vite. J’ai les jambes un peu flageolantes. Le sentier est jonché de grosses pierres. C’est assez technique mais mes SpeedGoats EVO sont vraiment exceptionnelles sur ce type de terrains. J’attaque par le talon et l’amorti de la chaussure fait le reste.

On sent que le climat va être assez menaçant. Il était temps que l’on se mette en mouvement car la température baisse assez vite.

Ravito 1 : Plomin km 15.5 / D+ cumul 486 / 1h45 depuis le départ / 75ièm au clt.

Il est 18h45. Nous sommes redescendus au niveau de la mer. Il s’agit d’un port industriel. Le vent vient de se lever. J’ai besoin de boire car je pars toujours les flasques vides. Toujours le même rituel de boire 3 gobelets de coca. Je remplis mes flasques, prend une banane et c’est reparti.

Nous avons une côte de 700 mètres de D+ qui nous attend. Franchement cela va me faire du bien, les montées quand on est un peu fatigué, et bien moi je trouve cela reposant. Le paysage est sec, de la garrigue.

Le vent souffle de plus en plus fort. De plus en plus menaçant, des volutes de brouillards commencent à freiner l’ascension. Je suis toujours en T-Shirt et il va falloir penser à mettre la Gore Tex. Nous sommes entre chien et loup et le vent commence à donner des coups de gifles et, ce n’était pas prévu il y a même quelques petites gouttes de pluie. Franchement ce n’est pas une partie de plaisir. J’en profite pour mettre tout de suite la frontale.

La descente en direction du ravito suivant se fait alors de nuit. J’aperçois en contrebas des lumières entourant une grande surface noire. Qu’est-ce que c’est que cette plaine noire ? Je croise déjà un coureur qui me dit qu' »il est flat ». Déjà. La descente est très technique sous les arbres qui semblent être des pins. Zut, la pluie commence à se faire sentir. Un coureur me croise, on s’arrête tous les deux en même temps. Moi c’est pour mettre mon pantalon imperméable, lui c’est pour changer sa frontale qui est en panne. Il me demande de l’éclairer. Merci la liste du matériel obligatoire de l’UTMB qui requiert deux frontales ! Il est italien et doit avoir au moins 60 ans. Il me dit qu’il est en peine car il n’a pas de batterie de rechange pour sa deuxième frontale alors qu’il anticipe de passer une deuxième nuit sur le parcours. Las, le matériel obligatoire impose bien d’avoir également une batterie supplémentaire pour chacune des 2 frontales ce qu’il n’a, semble-t-il, pas compris ou respecté. Je ne peux rien pour lui car si je lui prêtais ma Misti (ma lampe BU) il ne pourrait pas l’utiliser car elle requiert un unique serre-tête que je me dois de conserver sur la tête pour mes 2 frontales. Je ne peux que lui conseiller lors de la deuxième nuit de suivre des coureurs et de rester dans leur sillage. Nous courrons un peu ensemble et je le laisse derrière moi.

Et tout d’un coup la délivrance et une surprise nous attend. Nous sommes au bord de la mer dans une magnifique cité médiévale. Quel cadeau ! Le parcours suit une ruelle longeant de très belles maisons datant au moins d’un siècle, le flot de la mer me berce. Il fait beaucoup plus chaud. A peine quelques piétons, nous félicitant. C’est très beau.

Ravito 2 : MOSCENICKA DRAGA km 35 / D+ cumul 1451 / 4h54 depuis le départ / 79ièm au clt.

Il est 21h54.

Toujours le même rituel, banane et trois verres de coca. Cela fait plaisir de voir du monde, et des bénévoles. Car depuis Plomin je cours pratiquement seul. Il y a un coureur sur un lit de camp, je crois que c’est terminé pour lui. Je prends quelques carrés de chocolat. La portion à venir est la plus difficile en terme de D+. Je dois me préparer à 1400 mètres de D+ one shot ! C’est la plus grande ascension de la course. Alors ce n’est quand même pas Le Catogne (1900 D+) de l’X-Alpine non plus mais quand même à ce stade de la course en pleine nuit j’appréhende un peu.

Et la pente devient très très raide. Mais comme dit plus haut, je monte en me reposant. Toujours en mettant un pied devant l’autre, je gagne en altitude et puis tout d’un coup le vent violent refait surface comme par magie. C’est très bruyant. Il commence à faire froid, la Gore Tex me protège. Mais cela se gâte. Le brouillard revient. Je suis seul et je ne sais plus ce qu’il se passe. Je ne perçois plus les rubalises qui me permettent de rester sur le parcours. Je ne sais plus quelle direction prendre, enveloppé par le brouillard. Je n’ai pas de montre avec le parcours téléchargé, la mienne ne me donne que l’heure (et elle le fait bien). J’ai une montée d’adrénaline qui coule dans mes veines, les pulsations montent. Vent violent qui fait du bruit, brouillard, je suis déjà perdu….hostile la nature non ? Je vais attendre quelques minutes avant qu’une lampe frontale vienne dans ma direction. Ce coureur a-t-il une montre GPS ? Bingo ! Je suis sa trace. Il n’est pas seul, nous allons être trois à poursuivre l’aventure. Cela continue de monter assez fort dans un sous bois de pins, puis plus rien. Nous sommes sur un chemin de crète balayé par le vent. Enfin, le sommet se signale par un panneau de randonneur. Nous commençons la descente en direction de Poklon. J’ai besoin de souffler un peu.

Ravito 3 : POKLON km 52 / D+ cumul 2883 / 8h38 depuis le départ / 76ièm au clt.

Il est 1h38 du matin.

Autant le dire je me sens rincé depuis le précédent ravito de Moscenicka Draga. Je ressens une fatigue, envie de dormir. Une sensation jamais ressentie dès la première nuit d’un Ultra. C’est surprenant pour moi. Sur le Tor il m’avait fallu attendre au moins deux nuits blanches pour me sentir fatigué (au sens d’envie de dormir). Cette sensation inédite je ne la comprends pas. N’ai-je pas assez dormi les nuits précédentes ? Bof, ni plus ni moins que d’habitude.

La descente qui suit, je ne m’en souviens plus vraiment.

Ravito 4 : BRGUDAC km 67 / D+ cumul 3117 / 10h48 depuis le départ / 73ièm au clt.

Il est 3h48 du matin.

Pas de grands souvenir de ce ravito si ce n’est qu’à la sortie lorsque je regarde le panneau qui figure dans tous les ravitos et qui indique le chemin qui reste à parcourir ainsi que le D+, je me dis qu’il reste à parcourir une TransAubrac à savoir environ 100 kms et 3400 de D+. Finalement ce n’est pas si difficile.

J’ai le souvenir que les sentiers qui suivent et que je fais de nuit sont principalement des chemins de 4*4 assez roulants. J’arrive relativement bien à relancer malgré cette fatigue qui m’est tombée dessus et dont je ne me débarrasserai finalement jamais. Je ne me souviens pas vraiment des quelques côtes que l’on doit surmonter et que je redécouvre en regardant ex-post le profil en rédigeant ces lignes.

Ravito 5 : TRSTENIK km 85 / D+ cumul 3884 / 14h08 depuis le départ / 61ièm au clt.

Il est 7h08 du matin.

Le petit jour. Au sortir de ce ravito je vais suivre une traileuse hyper forte et trapue, elle a plus de 55 ans au moins. Elle est impressionnante. On ne se parle pas, on est je pense elle comme moi complètement flingués. Le paysage que l’on traverse au levée du jour est magnifique et me fait penser au paysage provençale que l’on peut arpenter autour de la Montagne Sainte Victoire. Dommage qu’il n’y ait aucun rayon de soleil (la lumière est juste blanche) car c’est magnifique, sec, de la garrigue avec des herbes sèches couchées de couleur très claire (presque blanc comme de la neige). Je suis le sillage de la coureuse, elle semble plus en jambe que moi, je ne suis pas capable de prendre la relève. Nous allons nous suivre, nous croiser, enfin nous parler…jusqu’à 18 heures mais nous ne le savons pas encore.

Ravito 6 : BUZET km 99.9 / D+ cumul 4287 / 16h46 depuis le départ / 69ièm au clt.

Il est 9h46 du matin quand nous atterrissons sur la terre ferme de la petite ville de Buzet. C’est vraiment une étape importante, presque la délivrance car la nuit a été très dure. Le fait que cela soit un grand ravito, qu’il symbolise un peu la fin de la première partie de ce trail et notamment le fait de laisser derrière soi la majorité du D+ rassérène … même si c’est une illusion. Car le plus difficile est en fait à venir. Pour l’instant je profite des derniers hectomètres d’ici le ravito pour appeler ma femme, faire une vidéo pour mes proches sur Wa.

Toujours pas un seul rayon de soleil. Dans mon sac de change je retrouve mes brownies fait maison, des barres de blondies (toujours home made) que je déguste et découvre pour la première fois car c’était un peu la récompense que je me réservais si j’atteignais Buzet. Je déguste deux énormes plats de pâtes au beurre (des Penne) qui me font rappeler mes ravito du Tor des Géants (je ne prenais que cela en plat chaud). J’arrose cela de verres d’eau. Et c’est donc la panse bien remplie que je décide de repartir. Je pense être resté à ce ravito au moins 20 minutes.

Faisons le point :

Il reste la distance d’une SaintéLyon et avec le dénivelé d’une SaintéLyon, cela devrait le faire ça non ?

Oui mais…cela n’est pas si simple que cela.

Tout d’abord ce qui reste à courir va s’effectuer de jour (et donc avec une température plus élevée) et avec au préalable dans les jambes 100 kms et 3600 de D+ derrière soi. Donc, non les conditions ne sont pas vraiment les mêmes.

Je sors du ravito toujours habillé de mon pantalon imperméabilisé, je n’ai plus ma Gore Tex. Et puis très vite le soleil fait son apparition, comme par enchantement alors que cela n’était pas vraiment prévu par la météo.

Je vais être assez vite assommé par la température et le soleil. Je dois impérativement ressortir mes lunettes de soleil que je ne pensais pas remettre, je dois me couvrir tout ce qui dépasse autour du visage : les oreilles et la nuque. Mettre de l’écran total sur tout le reste car je sais que je risque de cramer. Cette matinée est assez difficile et les deux ascensions qui suivent sont pour moi harassantes. Je vais me laisser dépasser plusieurs fois. Ma vitesse ascensionnelle n’a jamais été aussi lente. J’ai l’impression de peser le poids d’un tank. Avec la coureuse slovène on commence à échanger quelques mots. Elle va courir l’UTMB cette année après s’être qualifiée sur une course très difficile dans le Val d’Aran. Sur la deuxième ascension on souffre tous les deux, on ne parle plus. J’ai toujours mon pantalon qui commence à me faire transpirer mais j’ai la flemme de m’arrêter et de l’enlever. Je continue même si cela m’incommode. Oui cela peut paraître étrange mais il faut savoir qu’après plus de 110 kms de course et presque 20 heures passées le moindre geste requiert des ressources que l’on n’a plus en réserve quitte à supporter une gêne. C’est une attitude irrationnelle mais assez classique sur un Ultra, enfin pour moi.

Lors de la deuxième deuxième descente on aperçoit en contrebas un énorme lac et un ravito là bas tout au bout. La température est probablement au dessus de 25 degrés. C’est quasiment insupportable. Cela cogne !

Ravito 7 : BUTONIGA km 117 / D+ cumul 5072 / 19h51 depuis le départ / 54ièm au clt.

Il est midi 51 minutes.

Franchement je n’ai pas envie de rester trop longtemps au ravito. Je décampe vite fait. Il fait trop chaud. Je continue le long d’une rivière et je fais le constat que je suis complètement rincé, totalement vidé d’énergie. Je me traîne, incapable de relancer. Je mets un pied devant l’autre. Limite je jardine. Je m’arrête enfin pour enlever mon pantalon imperméable que j’avais conservé jusqu’alors. Oui je sais c’était déjà très inconfortable depuis au moins 2 heures. J’ai perdu ma slovène. Je suis au fond du trou à ce moment là de la course, le moral est au plus bas. Il reste sur le profil de course encore 4 bosses d’environ 400 mètres à peine de D+ chacune. Je cuis littéralement sous le soleil, je suis très loin de me douter que dans moins de 4 heures … se prépare une tempête de grêle.

Il y a deux ascensions. Elles se terminent de mémoire par deux très beaux jolies villages. Au vue des boutiques et restaurants que l’on longe je comprends que la grande spécialité locale est la truffe. Le long d’une magnifique terrasse de restaurant on en hume l’odeur qui s’exhale des assiettes des clients. Je ne peux goûter mais cela semble être une tuerie ! Finalement on doit bien manger ici.

Nous savons depuis quelques jours qu’il est prévu de la pluie en fin de journée sur le parcours, c’est d’ailleurs la raison pour laquelle j’avais déjà endossé ma panoplie anti-pluie dès la première nuit. Ce qui n’était pas prévu c’était le plein cagnard de début d’après midi. J’avais même hésité à prendre la crème solaire pensant qu’elle était inutile. Le ciel s’obscurcit assez nettement, le vent violent est de retour lorsque j’arrive sur cette longue route bitumée me conduisant à Livade, huitième ravito.

Ravito 8 : LIVADE km 132 / D+ cumul 5722 / 22h36 depuis le départ / 49ièm au clt.

Il est 15h36.

Il commence à faire très froid tout d’un coup. Je remets tout mon équipement anti-pluie du pantalon à la Gore Tex, je mets immédiatement la capuche. La température a probablement chuté d’au moins 10 degrés. On se caille grave.

Dans l’ascension du col on aperçoit des nuages noirs comme de l’encre qui viennent dans notre direction. C’est comme dans un film, la noirceur des nuages ferait presque penser au champignon atomique. Le vent commence à être très violent. Nous atteignons le sommet où la violence du vent nous empêche de courir. Il faut lutter pour pouvoir avancer. Et soudain on sent des gouttes…non ce ne sont pas des gouttes de pluie, mais de la grêle. Et c’est la tempête. J’ai hâte que l’on redescende le plus vite possible pour être à l’abri au moins du vent. J’ai la trouille de me prendre une tuile sur la tête lorsque l’on longe quelques bâtiments en ruine. Le chemin de la descente n’est pas très technique. Et pour se prémunir du froid et du vent autant courir le plus vite possible. Face à l’adversité je retrouve mes jambes, l’adrénaline vient de couler dans mes veines, les pulsations cardiaques montent en flèche. La température doit être en dessous de 10 degrés. Et bien le froid me fait courir comme un lapin. La grêle se transforme en une forte pluie balayée par le vent. Cela commence à bien m’angoisser car ma grande crainte est d’être mouillé et de finir sous une tente (de la croix rouge) pour cause d’hypothermie. La toute dernière bosse se fait dans cette angoisse. J’ai également endossé mes gants de ski avec une double protection en Gore Tex. Je ne les quitterai plus jusqu’à l’arrivée. Cela me donne un style de boxeur runner mais c’est pour moi le seul moyen de rester au sec. Et j’arrive en toute fin d’après-midi dans l’avant dernier ravito dans un magnifique village en pleine tornade qui doit probablement être charmant et magnifique quand il fait beau. Il s’agit de Groznjan : hyper typique du pays mais je n’ai qu’une envie : quitter cet enfer et en finir.

Ravito 9 : GROZNJAN km 148 / D+ cumul 6426 / 25h13 depuis le départ / 48ièm au clt.

Il est 18h13 quand je pénètre dans la tente. Le vent souffle tellement qu’il crée un bruit d’enfer sur les bâches. Dehors il pleut des cordes. Donc loin d’être un refuge je trouve que l’endroit est dangereux. Moi cela me fout la trouille. Et si les pylônes qui soutiennent les bâches n’étaient pas assez solides et se détachaient. On se prendrait la structure sur nous et on serait blessé. J’imagine les gros titres dans le journal local du lendemain : « une tempête fait s’effondrer une tente de ravitaillement sur les personnes abritées, plusieurs blessés ! ».

Je prends mes jambes à mon cou et préfère affronter la tempête de vent et pluie plutôt que de me prendre un pylône sur la tête. Je me colle à la roue d’un autre coureur. Je sais qu’il n’y a que 7 kms d’ici le prochain ravito et que le parcours est en légère descente jusqu’au prochain bourg. J’ai légèrement froid avec mon T-Shirt recouvert de ma Gore Tex de Mickey (super légère en Shake Dry qui ressemble à un sac poubelle). Je n’ai pas le choix : pour me réchauffer il faut que je cours, et vite.

Or je vais vivre les 45 minutes les plus intenses de cet Ultra. Nous sommes 3 ou 4 coureurs à envoyer du lourd sur un chemin de 4*4. Nous allons nous relayer pour courir assez vite et de manière assez intense comme si une meute de chiens était à nos trousses. Cela requiert pas mal de concentration et d’attention pour ne pas faiblir, ne pas craquer et ne pas lâcher. L’effort est intense. Et à un moment donné le parcours emprunte un single track dans la bruyère, on ne peut vraiment courir car il y a de nombreuses pierres. Et c’est tant mieux car je commençais à lâcher prise. Je me retrouve seul, lâché par deux autres coureurs qui faisaient partie des formats plus courts (et non de la 100 miles) dont le départ était plus en aval. Enfin on arrive dans un autre village Buje. Mais la pluie et le vent sont toujours de la partie, la luminosité a fortement baissé. Il est aux alentours de 19h30… et je cherche la signalétique pour arriver au ravito. Et ce ravito je vais passer à côté de lui sans m’en rendre compte. Je ne serai pas pointé. Je me retrouve sur la route bitumée en descente et toujours pas de ravito. Je m’inquiète, mais il est où ce ravito ? Zut je ne vais pas être pointé, je vais être éliminé ! Je ne vais quand même pas revenir sur mes pas et refaire 500 mètres. En fait à ce moment là je me raisonne en me disant que le ravito a probablement été supprimé d’autant que je ne comprends pas l’intérêt d’en mettre un 7 kms seulement après le précédent. Donc je continue plutôt confiant.

La pluie s’est arrêtée mais le terrain, très boueux, est un vrai chantier. Il reste environ 10 bornes qui me semblent interminables. Il faut très souvent s’arrêter pour éviter de patauger. Manifestement c’était le déluge quelques heures plus tôt. La nuit tombe. Il reste une TREEEEES longue ligne droite dans la boue jusqu’à ce qui semble être des lumières de lampadaires de notre ville d’arrivée, Umag. C’est interminable, combien de temps reste-t-il. « On arrive à quelle heure ? » me dirait ma fille de 4 ans. Je dois zigzaguer entre les mares de boue. Parfois on n’a pas le choix et les chaussures pèsent des tonnes car complètement encastrées par de la boue qui cimentent les semelles. C’est atroce. Enfin j’arrive sur le bitume d’Umag à quelques centaines de mètres de la piste d’athlétisme de la délivrance, je prends mon temps pour frotter mes semelles crottées contre le trottoir. Et à ce moment un coureur me dépose d’un coup d’un seul comme une fusée là dans les derniers hectomètres ! Quel manque de civilité, alors que j’ai été sa locomotive dans les 10 derniers kms.

Il se remet à pleuvoir quelques gouttes au moment où j’arrive sur la piste en tartan du terrain d’athlétisme. Je franchis la ligne.

40 ièm finisher de cet « Istria one hundred miles ». Il est 20h48. Une seule envie : me doucher.

En quelques chiffres la synthèse du résultat

  • Chrono : 27h48
  • Classement : 40 ièm parmi 185 partants =>> soit classement appartenant au 3ièm décile des coureurs au départ.
  • 125 finishers (taux d’abandon de 32%) donc 40/125 =>>soit classement appartenant au 4ièm décile des finishers.
  • Score ITRA : 582

Rideau, 7 jours plus tard il est prévu de courir les 105 kms de l’Ultra Trans Aubrac.

Merci

A ma femme qui m’a permis de vivre cette aventure.

A mes supporters : mon frère Fab, Sylvain et François toujours connectés sur LiveTrail.

Bravo à l’organisation et aux bénévoles : c’était au top et tout à fait d’un niveau de classe « by UTMB » bien sûr…

1 commentaire

Commentaire de Twi posté le 28-04-2022 à 12:40:33

Bravo pour cette course rondement menée !
Et merci pour ce récit qui donne un peu à découvrir de ce coin méconnu des pays baltes ( :-D).

C'est marrant, je m'étais justement intéressé il y a quelques jours à cette course dont l'aspect clairement géographique (= traverser la presqu'ile d'une côté à l'autre) m'avait séduit Et la Croatie, c'est un brin exotique.
Bon OK, la météo par contre, pas très dépaysant pour un Normand.
mais ... qui sait un jour ?

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