Récit de la course : Le Grand Raid de la Réunion : La Diagonale des Fous 2014, par Thibaud GUEYFFIER

L'auteur : Thibaud GUEYFFIER

La course : Le Grand Raid de la Réunion : La Diagonale des Fous

Date : 23/10/2014

Lieu : St Philippe (Réunion)

Affichage : 262 vues

Distance : 164km

Objectif : Pas d'objectif

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Le récit

 

 

Allez c'est jeudi le D-Day tant attendu! Je lis vos derniers messages pour me donner du courage et c'est parti direction Saint-Pierre pour le départ. On a tous le même T-shirt blanc aux manches fluo . La nuit est moite la tension se lit sur tous les visages même s'ils sourient.Ca parle créole, les proches restent le plus longtemps possible on s'embrasse avec ferveur.On passe le contrôle des sacs et ça y est on est dans l'arène, tout baigne dans la lumière: lampes frontale, projecteurs, podium avec écran géant. Je reste loin derrière rien ne presse et j'observe. Un feu d'artifice éclate, le départ est donné! Je piétine un quart d'heure avant de dérouler les premières foulées. L'ambiance autour est folle pendant 7km! C'est une allée de supporters de curieux qui viennent voir les héros de l'île, comme ils disent. On longe encore la mer avant d'attaquer les 2200m de montée pour rejoindre Piton textor. Il y a des percussions, ça danse, ça chante des chansons traditionnelles reprises par les coureurs. Les fauteuils sont dehors et même les grands mères viennent au spectacle. L'île palpite désormais pour l'événement dont ils sont le plus fier. Les choses sérieuses commencent on s'enfonce dans les pentes qui traversent les champs de cannes à sucre. Je laisse ma frontale éteinte, je suis absolument détendu et j'observe ce ciel sans lune balayé par les brises de l'océan indien d'un noir absolu sur lequel est cloué au diamant les constellations mystérieuses...Je plane sur ces idées et vois à peine le paysage changer avec l'altitude. On a quitté "Out of Africa" pour rejoindre un décor d'alpages plutôt traditionnel, vaches et paturages. Premières crampes chez des coureurs, la quintuple gagnante de l'épreuve abandonne sous mes yeux. Le ciel se voile, léger crachin, j'allume ma lampe et la peu à peu je me trouve dans un décor cette fois ci pyrénéen: végétation basse, température fraîche brume et pluie fine. Je fais mes deux premières erreurs, je me sens très bien et cours sous la pluie en short et T shirt toute la nuit, après avoir sympatise avec un certain Gilles on mène une remontée facile à un rythme bien trop soutenu. Arrivé au sommet je mets ma parka sur mes vêtements détrempés et suis pris de frissons. Je me rechauffe dans la descente du chalet des Pâtres ou je perds mon gobelet obligatoire, mais je renoue avec les fondamentaux: s'alimenter avant d'avoir faim, se calmer ant d'être fatigué. Je suis désormais avec des coureurs qui ont mon rythme il y a des Sicks, des musulmans, des Rastas dont le bonnet gigantesque est assorti aux baskets. C'est l'île du sang mélé ici, le niveau de tolérance à son maximum, je dirai même que la discrimination n'a plus de sens.

Le jour s'est bien levé mais la pluie tombe sans discontinuer et rentre sur.un nouveau sentier balisé par un panneau indiquant "fortement déconseillé par temps de pluie". Me voilà sur le bien nommé "mare à boue". Mes pieds jonglent entre les rochers glissants, les flaques profondes, c'est interminable et plein de relances. On monte ensuite sur le coteau Kervegen +700m. C'est magnifique la forêt est tropicale, on longe des arêtes abruptes, les oiseaux sont partout et la pluie cède sa place aux premiers rayons. Pour nous recompenser, on plonge au fond de la vallée pour atteindre "la Mare à Joseph". La descente est incroyablement technique, la pente donne presque le vertige par moments. Le jeu consiste à sauter sur des racines mouillées, des arêtes de rochers boueux, s'assurer en tenant les mains courantes installées, desescalader des échelles en alu.A ce jeu les jeunes reunionnais se révélent être des artistes. Le terrain s'assèche je me suis pris à ce jeu vingt minutes d'euphorie et nouvelle faute: une entorse sévère cheville droite. Je remonte sur Cilaos coeur d'un des trois cirques reunionnais,où ma famille est sensée être là personne, je trace déçu en zappant le dernier ravitaillement on j'étais encore capable de manger. J'attaque ma remontée vers le refuge du piton de neiges 2500 d'altitude. J'appelle à tout hasard pour savoir pourquoi ils n'etaient pas là. En fait ils y étaient mais on s'est raté, ils se débrouillent pour croiser ma route plus haut. On est au km 66 et je suis marqué, je change de T shirt, dose massive de créme Nok dans des chaussettes propres et surtout le regard de mes enfants...c'est bon.
C'est parti pour 1100m de montée tout en escalier fait de planches et de terre, on traverse les nuages ont est pétrifié par la violence de l'effort. Au ravitaillement plus rien ne passe mon régime sera pour les 24h qui suivent sera eau tiéde, coca et bouillon. La descente vers le gîte paradisiaque de Belouve est compliquée pierrier instable, des remontées incessantes et une quantité démente de marches à sauter. Je trace, il fait encore jour pour deux petites heures, je suis lucide et très réveillé malgré ma nuit blanche. 


Je croise coup de chance sur ma route Fabrice Valois double finisher de l'épreuve même rythme, même détermination on descend sur Hellbourg ensemble, la lumière se fait plus douce, on admire la cascade du voile de la mariée en montant vers l'intersection Bélier, la montée deviens dure, on rattrape le favori coréen de l'épreuve, on se fait doubler par un petit groupe qui nous annoncent deux heures trente de montée. Deux Malgaches frigorifiés et immobiles parlent d'abandonner. On rallume les frontales les heures noires commencent. Un concurrent se couche sur les hauteurs sans couverture de survie dans l'herbe. Mon état se dégrade, je paye la nuit précédente les frissons et les bouffées de chaleurs alternent et m'alterent. Arrivée "plaine des Merles" mon discours face à l'infirmier qui me trouve blême deviens incohérent. Je me couche sans dormir sous une couverture de survie pour ralentir les frissons. On repart sans avoir réussit à manger quoi que ce soit. Arrivée à Marla je pose ma tête deux minutes en fermant les yeux, deux minutes pour tout oublier faites que ce soit possible!

Nous rentrons dans le cirque de Mafat, le plus beau, le plus sauvage pas d'échappatoire si ce n'est tes jambes ou l'hélico. Prevenu on se lance dans 1400 m de montée infernale pour toucher "Maïdo-tête-dure". Un point de vue à couper le souffle de jour, mais là on fait ça pour rien et ça me rend fou! Je n'arrête pas de me le dire.On fait des pauses mon coeur cogne. En haut il fait un degré, des supporters courageux attendent dans des duvets. Surtout ne pas s'arrêter maintenant, sur cette arête ventée je flirte avec l'hypothermie, je n'arrive plus à réfléchir mon esprit peu à peu se décolle. Dans une tente bondée un peu plus bas je vois ces concurrents qui n'ont plus rien de flamants, juste des rescapés d'un rêve qui tourne au cauchemar . Je dors quinze minute pendant que Fabrice se fait soigner son pied blessé. C'est indispensable avant les 1100 m de descente qui nous attendent. Une gorgée de bouillon et de coca et on repart titubants. Le chemin yoyote le long de l'arête puis on dégringole dans la forêt ma lampe donne des signes de défaillance elle aussi. Le jour se lève dans moins d'une heure. Je compte beaucoup sur lui pour me résucciter, mon état psychologique m'inquiète je suis amorphe, apathique incapable de dire deux phrases, je suis de plus en plus à l'extérieur.
Le jour se lève la mer est impériale, la terre rouge des champs de géraniums et de canne nous colore, la chaleur lourde annonce des promesses douloureuses. Les paysans qu'on croise et qui voient notre état nous disent tous avec beaucoup de gentillesse "pense la Redoute" (c'est le stade mythique de l'arrivée à Saint Denis). On atteint "Ecole-sans-Soucis" puis "Stade-halte-là" on traverse des terres pauvres et calcinés par les brûlis pratiqués ici, on traverse la rivière de galets. Le soleil est d'une blancheur qu'on ne trouve qu'ici, je suis en nage en permanence.on remonte sur khala et ses terres rouges je suis exténué incapable de suivre le rythme. Un serpent me suit sur plusieurs métres dans un champ de cannes coupées et ça ne m'inquiète même plus. On enchaîne sur une descente stupéfiante dans un décor à la Tarzan, et le seul moyen sauter d'arbres en arbres, de lianes en racines. Peu de temps après il faut remonter l'équivalent et descendre un interminable sentier exposé qui rejoint le village de Possession.
Miracle, Carole et les enfants sont là au milieu de nul.part et finissent en courant la descente avec nous! Mais mon état reste second. Je dors cinq minutes chrono au ravitaillement, mon esprit est un vagabond ivre mort que je contrôle difficilement. On rejoint le départ d'une route pavée par les esclavagistes anglais pour joindre les deux bouts de l'île. Cette unique route à l'époque ressemble à un serpent géant en pierre de lave, plancha à ciel ouvert gondolée et par endroits en pleine décomposition. Je commence une série de multiples hallucimations: un sac renversé, une noix de coco, une photographe couchée dans l'herbe et là c'est sur que c'est un chien, en fait rien que des pierres et des branches mortes. Enfin on atteint le village de grande chaloupe, encore un bout du serpent infernal et environ 800m de montée pour atteindre l'observatoire qui surplombe saint Denis: colorado. Pitié faites que tout ceci s'arrête (des coureurs vidés ont abandonné à grande Chaloupe et je comprends). Le soleil liquéfie tout sur son passage, Fabrice soudain s'allonge sur le dos sur un grand rocher noir brûlant et incommode et s'endort instantanément en plein soleil. Je l'arrose pour le sortir de sa torpeur! Il réalise le danger, on repart. A nouveau un peu de forêt et d'ombre je réalise que c'est la dernière montée. Arrivé à une dizaine de métres sous l'observatoire un bénévole me dit qu'il faut désormais  descendre. Je croyais devoir le toucher et l'embrasserai presque de me les épargner! Mon coeur explose! Je dévale comme un fou que je suis désormais une pente herbeuse majestueuse poursuivi par l'ombre des pâles del'hélicoptère de Canal Grand RAID; Entre-chat pour le photographe. Je plonge avec Fabrice dans le nid de racines de cette ultime forêt qui nous sépare de la redoute, on rattrapera en tout dix concurrents et on termine au sprint main dans la main. Juste derrière la ligne je m'effondre, on essaie de bière: la Dodo (la bière reunionnaise). On s'était juré de la boire ensemble mais alors qu'on trempe nos lèvres dedans on s'endort sur la table collante à quelques pas de l'église la Délivrance. Celle qui veille sur le sommeil des fous au bout du chemin...

 

2 commentaires

Commentaire de Shoto posté le 04-10-2018 à 07:58:27

magnifique ton récit. Je suis étonné qu il n y ait aucun commentaire. Pourtant tout y est, ton ressenti, les paysages, la ferveur des habitants de l île ... le voyage au bout de la fatigue et de toi même avec le soutien de ta famille. Bravo pour ta course et ton CR.

Commentaire de Thibaud GUEYFFIER posté le 04-10-2018 à 17:20:22

Je te remercie et je suis heureux que tu aies trouvé dans ce récit l'essentiel de ce que je voulais y laisser. En fait cela fait plusieurs années que je ces compte rendus et je me suis décidé il y a peu de les partager.
C'est pourquoi seul les curieux sont amenés à les lire. Mais dans le fond ça me va bien. Merci en tous les cas chaleureusement pour ce retour qui m'encourage à partager ces expériences si fortes qu'elles finissent par changer ton regard sur les choses.

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