Récit de la course : Grand Raid des Pyrénées - Le Tour des Cirques 2025, par Zucchini

L'auteur : Zucchini

La course : Grand Raid des Pyrénées - Le Tour des Cirques

Date : 22/8/2025

Lieu : Vielle Aure (Hautes-Pyrénées)

Affichage : 130 vues

Distance : 129km

Objectif : Pas d'objectif

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GRP Tour des Cirques 2025 : l’heure de la revanche a sonné

En 2024, j’étais venu en conquérant… mais sans vraie armure. 
Pas de préparation spécifique, juste l’arrogance et la suffisance d'un gugus qui pense pouvoir dompter la montagne "au métier", comme on dit.

Je visais la perf, comme sur un 60 km vallonné, ou un trail local facile, oubliant que le GRP ne se laisse pas apprivoiser si facilement.
Et la montagne m’a rappelé à l’ordre. Un bon coup de pied dans le séant.
À peine la moitié du parcours (60km sur les 125 à courir), j’ai dû laisser mes pieds au vestiaire. Les vraies difficultés étaient encore devant, mais moi, je restais à tout jamais derrière.
Les ampoules aux pieds ? Oui, elles étaient là, immondes et dégueulasses, incontournables. 
Mais elles n'étaient qu’un prétexte diplomatique, une médiocre raison officielle. 
La vérité, c’est que j’étais venu sans respect pour l’épreuve. Et elle m’a dit non.


Deux semaines après la défaite, le pacte est scellé.
Gilles45, vaincu sur le 160, moi sur le 125, notre orgueil en berne, nos jambes blessées, mais notre volonté intacte. Sans un mot de trop, on sait : la revanche aura lieu.

Je réserve un appartement à 200 mètres de Vielle-Aure, comme on érige une base avancée avant une expédition. Mais même ça, le destin s’en mêle : douze mois d’avance, et le proprio annule trois mois avant le départ.
La montagne me teste déjà. Elle veut savoir si je suis prêt à mériter mon retour.

Alors j’ai construit une machine de guerre.
Depuis janvier, plus de 65 000 mètres de D+, une moyenne/semaine à 70 km de course à pied depuis Mars, du vélo en haute altitude — plusieurs cols hors catégorie avalés pendant les vacances, moi qui n'en fais jamais, c'est tout à fait bénéfique.
Déjà six épreuves de 60 km ou plus, sur route, sur sentier, en montagne, sur plat.
Blindé, le petit soldat, qui veut porter haut les couleurs de la Courgette du 12.

Une semaine de stage à Luz mi-juillet, pour explorer les zones que je n’avais pas vues l’an dernier, et peaufiner la prépa spécifique.

Mais surtout, l’état d’esprit est différent.
Cette année, je viens avec humilité. Je ne cherche ni chrono, ni gloire. Je veux finir. C’est tout. Et ce serait énorme.
Côté matériel, j’ai tout repensé.
Un sac ajusté au poil de ***, stable même chargé à bloc. Des bâtons en carbone, légers comme une promesse. Des flasques souples, des Mafate pour dompter les descentes. Rien n’a été laissé au hasard.

Et pour pousser le vice jusqu’au bout… j’ai même adopté le rituel sacré du traileur : la bière de l’arrivée.
Moi qui n’ai jamais aimé ça, j’ai testé, exploré, goûté. Depuis février, j’ai développé mes références houblonnées. Je reste un amateur prudent, mais désormais, ça me parle.
Et qui sait ? Peut-être que dans les derniers kilomètres, cette pensée — celle de la bigniouze bien fraîche — me donnera ce petit supplément d’âme.

Jeudi, l’approche finale commence.
J’arrive à Saint-Lary, où Gilles45 m’attend déjà, installé depuis la veille. On part chercher nos dossards, et dès que je suis sur le sol de Vielle-Aure, un frisson remonte.
C’est comme si je revenais deux mois après… pas 12
Je me revois, dépité, sortant de la navette à une heure du mat, décomposé après l’abandon. Ce souvenir m'obsède. Le stress monte.

De retour à l’appart, on profite de l’après-midi pour déposer nos sacs de base vie. On retrouve Citron, lui aussi engagé sur le 120. 
Ces retrouvailles d’avant-course ont quelque chose de précieux : on parle de tout, de rien, on rit, on détourne l’attention.
Mais au fond, on sait.
Chaque minute nous rapproche du départ. Le compte à rebours est lancé.

Le soir venu, je mets mon peignoir de champion du monde du dentifrice — un classique — et on partage un repas d’avant-course : solide, mais raisonnable, pour ne pas gêner le sommeil.
Pour moi, ça fonctionne : dodo de 21h à 3h.
Pour Gilles, c’est une autre histoire. Il me dit n’avoir dormi qu’une heure… mais à 00h30, quand je me lève pour un besoin technique, bizarrement je l’entends ronfler comme un sapeur.
Je lui laisse le bénéfice du doute. Après tout, chacun sa guerre intérieure.

Vendredi

3h10, j'entends Gilles bouger dans sa chambre à côté. On se lève, mais son départ est imminent, alors que j’ai encore deux précieuses heures devant moi. 
Ça me va. J’aime ce moment suspendu, ce sas de calme avant la guerre, où je peux doucement me glisser dans ma bulle.

À 4h, on se check une dernière fois. Gilles sort de l'appart pour le départ du 160, malgré son expérience aussi grande que lui, il n'en mène pas large.
Moi, j’attends encore. Le cœur bat lentement, mais fort.

À 6h, la navette nous emmène vers Piau. Dans le car l’ambiance est feutrée, sans un bruit, presque solennelle. À 6h30, on arrive sur zone. Je retrouve Citron, fidèle au poste, prêt à en découdre lui aussi sur le 120.
On discute, on plaisante, on fait semblant d’être détendus. 


7h, le départ, on continue à papoter. Et mine de rien, ça fonctionne : on avance modestement, mais sûrement. C’est exactement ma stratégie du jour, enfin des deux jours qui viennent.

La boucle au-dessus de Piau est plus belle que celle de l’an dernier. Les 500 mètres de D+ passent sans encombre, portés par la fraîcheur du matin et l’énergie du départ.
Mais à notre retour à Piau, après 1h10 de course, le brouillard est là.
Citron, profite de son assistance perso, nos chemins se séparent.
C’est là que commence ma propre aventure.

 

Piau-Gèdre Gavarnie (Aller) 4h08 25km et 1375d+//2231d-
L'ambiance dans le peloton reste détendue, il y a des blagues, des discussions sympas. Mais je sais ce qui nous attend, une montée très minérale, sans ombre, de 900d+ jusqu'au Port de Cambieil. 
La bonne nouvelle c'est que les nuages nous protègent du soleil. 
Mais je ne l'aime pas cette montée, elle part en lacets, des avions de chasse ou des imprudents me doublent. Je doute. Je suis trop lent? Je puise déjà ??
Je m’accroche à ma stratégie. Rester lent et prudent.
Tous les voyants sont au vert. Et pour garder le cap, j’utilise le support mental suggéré par Gilles : les 4 notes sur 10 — pieds, jambes, ventre, tête.
Motard dans l’âme, je m'approprie ça et visualise quatre cadrans sur mon tableau de bord. Pour l’instant, tout est stable, au max.

On arrive au sommet de cette partie, encore une fois, que je n'apprécie pas. J'ai pris soin d'être très prudent, d'être à l'économie. 
Et la descente s'amorce, elle aussi en lacet. Elle est longue (14 km...2h30 en tout) fourbe, un peu glissante, des petites pierres, tout le temps des petits pièges.
L'an dernier, j'avais voulu attaquer un peu et j'avais commencé sur cette partie de me flinguer les pieds.
Cette fois, j'y vais cool, en me méfiant de tout. 
Vers la cabane du Sausset, le terrain s’adoucit. Le plus dur est passé.
Je pense à ma femme, à mes filles, sûrement à peine réveillées à cette heure…Et là, bim. Chute.
Un plongeon digne de Léon Marchand… ou plutôt Gaston Lagaffe.
Je me réceptionne sur les mains et la hanche droite. 
Tout de suite la peur de devoir abandonner m'envahit, j'ai mal, et quand je marche ça me lance. Je pense brutalement à l'abandon. Punaise, pas de bol.

Je mets le clignotant quelques secondes, et passé le choc, finalement j'arrive à marcher. Un gars me propose de l'aide, je lui dis que ça devrait aller (plus pour rester seul qu'autre chose), et il me conseille de boire. Simple, basique, efficace.
J'arrive à reprendre mon petit trot, l'orgueil étant ce qu'il est, je décide de remonter ceux qui m'ont doublé pendant ma pause. C'est débile mais ça me rassure.
Cette chute m'a réveillé. Je suis trop tendu, trop crispé. 
Il faut que je me détende. Je prends des grandes bouffées d'air, et donc je décide de profiter de l'instant présent, et de chaque minute passée dans ces montagnes magnifiques, parce que ça peut s'arrêter très vite.
J'arrivé à Gèdre, où j'ai des souvenirs très contrastés. Entre ceux de mi juillet passés avec ma famille. Et le spectre de mon abandon un an avant.

Gèdre-> Gavarnie -> Gèdre 7h 35km et 2000d+//2000d-
Je vais retrouver un à un, des petits jalons de souvenirs que j'ai posé avec ma semaine de vacances en famille il y a un gros mois. 
On passe assez vite juste au dessus du Chaos du Coumély, où on s'était fait une via Ferrata avec mes fillotes. J'ai pas d'assistance, j'en n'ai jamais eu d'ailleurs. 
Pas besoin j'ai appris à faire sans.
En revanche je me construit des supports mentaux.
Le soleil est désormais présent, on chemine gentiment sur un sentier sans difficultés mais où on se prends 600 de d+ quand même, avec un groupe de 15/20 coureurs, et ça discute de stratégie de course.
Tout le monde dit y aller à l'économie, et c'est clair que de mon côté, c'est tout à fait le cas. 
Il y a une jolie petite descente que d'ordinaire j'attaquerai comme un bourrin. Là, je reste sagement derrière un coureur, moins à l'aise apparemment quand ça descend.
Je me suis trouvé très raisonnable sur les premiers 60 bornes !

J'arrive à Gavarnie, retour à la civilisation. Ca reste gérable, il y a finalement peu de touristes ou randonneurs, c'est la fin de saison.
C'est même très sympa puisqu'on passe pour des stars, et on a des encouragements, ça fait toujours du bien.
Ravito juste en dessous du chalet de Pailla, assez sommaire pour ma part, j'ai bien mangé et bien bu les heures précédentes, je ne prends pas grand chose.
Et là commence une montée de 1000md+, mais étalés sur 10 bornes.
C'est spécial, on longe un corniche dont les flancs nous protègent du soleil, avec la foret en contre bas. Paysage rare!
On sort de cette zone, et là grosse claque visuelle avec la Brèche de Roland superbe et impressionnante. 
Je fais un peu mon guide touristique, parce que beaucoup autour de moi ne l’ont même pas remarqué.


Et là, comme ça m’arrive parfois quand je suis en forme sur une sortie longue dans un cadre exceptionnel, je prends conscience de la chance que j’ai.
Pouvoir pratiquer un sport aussi exigeant, aussi dur parfois, dans un environnement aussi incroyable… c’est un sacré privilège.
Je ne regrette pas une seconde mes années à faire 10 heures de tennis par semaine, où le match s'arrêtait quand il pleuvait 3 gouttes, où il fallait jouer à l'abri d'octobre à Avril.
Ce que je vis là, c’est autre chose. Ca me correspond.
Galvanisé par tout ça, la montée passe sans encombre, sans puiser dans mes réserves.
On dépasse le refuge des espuguettes, où je refais le niveau de mes flasques, heureusement d'ailleurs, car le chemin jusqu'au prochain ravito sera un peu longuet, et je finirai à totalement à sec.

Je décide que c'est le bon moment pour sortir mes bâtons, jusqu'ici pas besoin (je trouve que ça me gène de plus en plus pour les sections techniques aves de gros blocs, je songe à m'en passer totalement pour plus de liberté).
Et enfin le sommet à la Hourquette d'Alans. L'endroit est technique et beaucoup ont bien dégusté dans la fin de la côte, et font une pause, il faut le dire, dans un panorama accidenté mais encore une fois bluffant.
Je fais une pause Changement de chaussettes + nok, car la descente qui arrive est longue et parfois abrupte.
Mais je suis "facile" (toutes proportions gardées), j'ai mal nulle part, et si je reprends l'allégorie du tableau de bord de moto, l'aiguille est au max partout.
La descente de 15 kms et 1500mD- se passe bien, je prends mon temps (2h30...), j'économise la bête. 

Retour à Gèdre, les images de l'an dernier me revienne. Au même endroit j'avais appelé ma femme pour lui dire que j'allais bâcher, que j'avais les pieds défoncés, etc etc.
J'avais abandonné à Gèdre à 18h07, totalement détruit.
Cette année, j’arrive à 18h07… et franchement, honte à moi, j’ai l’impression de n’avoir rien foutu tellement je suis bien.
Pas une alerte, pas une douleur suspecte, tout roule.
Je pousse même le vice jusqu’à m’asseoir exactement au même endroit que l’an dernier, sur le banc où j’avais attendu trois heures la navette, complètement vidé après mon abandon.

Dans le genre exorcisme mental, on fait difficilement plus symbolique.
Et cette fois, je suis là par choix, pas par défaite.
Et ça change tout.
Je repars avec la banane, en me disant que je vais arriver à Luz dans 13k, donc dans pas longtemps...

Gèdre->Luz, 3h25 14km et 900mD+//1000mD-
Cette portion là je ne la connais pas du tout. Après un faux plat descendant gentillet, bam, surprise, une patate qui calme toute ma jovialité. Pour les connaisseurs c'est le chemin au dessus de la route de Pragnères.
Une montée de 350mD+ seulement, mais quasiment tout le temps autour de 30%.
Premier coup de mou pour la courgette, mais je ne suis pas le seul ! Je sens que ça s'essouffle et que ça fatigue autour, ça discute moins !! Ca ne discute plus du tout.
Je mets le clignotant 3 fois, pour reprendre mon souffle, je suis obligé de m'assoir. Je bouffe, je bois, ça ne revient pas trop.
Un bénévole perché quasiment au sommet nous donne une info, pour une fois juste, de ce qu'il reste à monter, pour en finir avec cette vacherie.
Ouf, je suis en haut. 
C'est la première escarmouche, le lent travail de sape commence à se faire sentir...
La descente suivante, tout aussi brutale, se fait encore une fois à l'économie, pas le choix de toute façon.
Le dernier coup de cul avant la base de vie se présente, sans difficultés, et ensuite on plonge sur Luz. 
Du moins c'est ce que je pense, mais au sortir d'un petit chemin, là où prendre à gauche nous emmènerai directement sur Luz, on part à droite, et on repart pour une petite montée de 70m dans la forêt, et où il faut sortir les frontales.
Petite contrariété, je râle, je maudit l'orga du GRP, tout ça pour 15 minutes de plus, preuve si besoin que je commence à morflé...
Et enfin Luz Saint Sauveur. 


Je suis passé tellement de fois devant ce bâtiment en juillet que j'ai l'impression d'être de retour chez moi. 
Je récupère mon sac d'allégement, et je file prendre une douche, pardon, un tuyau, pour essayer de me laver un peu.
C'est sommaire, un peu froid, mais je me sens mieux après !
De retour à l'intérieur, je vais pour enfiler mes chaussettes propres, et la gauche me reste entre les mains, déchirée sur toute la longueur.
Damned, c’est vraiment dommage…
Les chaussettes allaient parfaitement avec le changement de chaussures : très fines, elles compensaient bien le fait que les chaussures étaient un peu trop justes pour mes pieds.
L’équilibre était bon, mais ça n’a pas tenu.
Un petit détail qui faisait toute la différence et qui me rappelle à quel point chaque choix compte sur une course comme celle-là.
Tant pis, je me dis, je vais prendre la paire de chaussettes de rechange que j’avais prévue…
Sauf que non.
Je n’en avais pas mis.
Résultat : je me retrouve avec une chaussette impossible à enfiler pour courir, et encore 55 km à faire.
Le genre de petit oubli qui peut te plomber une course.
Mais l’esprit trail veille. Un coureur, avec qui j’avais partagé une trentaine de minutes avant l’arrivée à Luz, me propose une paire de Salomon.
Évidemment, j’accepte. Le gars m'a sauvé la course! 

Je me dit qu'il faut que je prenne soin du bonhomme, avant de repartir sur le front. La suite du menu s'annonce indigeste, la montée à la Glère, Hourquette Nére, etc
Je mange des pâtes, elles font un bien fou, et je vais essayer de dormir... Je n'y arriverais jamais, il y a trop de bruit dans le couloir devant la salle de repos.
Tant pis, il est 23h, soit 1h30 de pause à la base vie, je vais enchainer. 
C'est l'inconnu qui commence, courir en manque de sommeil, je sais pas bien le faire, ça risque de me souffler dans les bronches.
Je sors de la base de vie en pleine nuit, et pour l'avoir reconnu un mois plus tôt, je sais bien que la suite va commencer à sérieusement se corser...


Luz-> Tournaboup 6h25 22km 1600mD+//800mD-
C'est là que la providence intervient. Je fais la rencontre de celle qui deviendra ma compagne de galère sur tout le reste de la course, soit 14 heures... Céline.
On discute beaucoup, on s'interroge sur ce qui nous attends. 
Elle me dit qu'elle aussi a essayé de se reposer à la base vie, mais à cause d'un débile qui a ouvert son sac de délestage et manipulé du plastique, elle n'a pas fermé l'oeil.
Ledit gugus, c'est moi évidemment, un peu penaud je lui avoue, et dit que j'ai pas été très fin sur cette affaire. Mais comme j'avais trois sacs en même temps, j'étais sur de tout faire tomber au milieu de la salle si je ne rangeais pas tout ça.
On rigole un peu. Je lui dit que je connais un peu le tracé à cet endroit, que ça tape un peu mais en prenant notre temps ça va, ça va bien passer.
Le temps passe plus vite à deux, surtout de nuit, et malgré le monstre qu'on a commencé à attaquer, on y va d'un pas alerte.
On arrive sans trop s'en rendre compte au léger répit à environ 1400m d'altitude (donc déjà 800 de D+), je sais que là en temps normal ça se court.
Mais de nuit, avec la fatigue, par prudence et économie, on ne fait que trottiner légèrement quand ça descend, et le reste on marche avec un planté de bâton décidé.
Le courant passe bien avec ma collègue, on est dans la course mais le fait de discuter de choses totalement annexes nous évite de trop cogiter. C'est un plus énorme qui retarde la fatigue mentale.
Je vois que le décor très végétal, de sous bois, laisse la place à des pierres de plus en plus nombreuses... Signe qu'on va bientôt reprendre le chantier de l'ascension finale au refuge de la Glère.

Là, ce n'est plus de la course à pied, ni du trail comme je le connais et pratique au quotidien, c'est de la rando engagée et très très lente. Bien souvent les bâtons ne servent à rien, vu qu'il s'agit de franchissement de blocs de pierres.
C'est long, c'est technique, c'est brutal. Dans mon souvenir ce n'était pas si dur. Mais pour ma reco j'étais parti frais de bon matin, le ventre repus. 
La donne n'est pas la même en partant de nuit après 72 bornes et 4000m de D+ dans les guiboles.
On y va petit à petit, et le refuge se laisse deviner, apparaissant puis disparaissant au grè des changements de direction.
Céline peine en cette fin de montée, il faut dire qu'elle ne fait de la CAP que depuis 2 ans, qu'elle utilise des bâtons pour la 1ère fois sur cette course, et qu'elle n'a jamais fait de 120 bornes...
Je l'attends, et c'est bien le moins que je puisse faire après l'épisode de la salle de repos à la base vie. 
Globalement pendant ces 4h50 de montée, on était très lents, on a été doublés par 20 personnes, ce qui à la fois beaucoup, et négligeable, surtout en 5 heures. Mais c'était raisonnable comme rythme.

Enfin, le fameux refuge se présente à nous. Un peu d'animation, un peu de vie, ça fait du bien et ça requinque son traileur.
Ces 1600mD+ ont fait du mal. Les jambes sont lourdes, mais le reste tient bon.
Et là rien ne me fait plus envie qu'un bon potage. 3 en réalité. J'ai faim de rien d'autre, et ça suffit pour relancer la machine.
Le froid s'installe, le vent, tout en haut, est glacial.
On repart ensemble avec Céline, avec un bon paquet d'autres coureurs, dans de la descente facile et roulante. 
Tellement roulante qu'on ne fait pas attention à la rubalise sur la droite sur un petit bloc de béton, qui indique de prendre un chemin single...
On s'en aperçoit au bout de 10 minutes, bien plus bas. C'est donc pour ça qu'on avait croisé deux autres traileurs en sens inverse au début de la descente? Sympa, ils n’ont rien dit.
On revient donc en arrière, on prévient ceux qui font la même erreur, et on reprend le bon, bien plus compliqué et caillouteux.
Il nous faudra 1h40 pour faire la jonction La Glère et Tournaboup, on aurait dû mettre bien moins de temps en évitant de jardiner sur la piste 4X4.

Tournaboup->Merlans 5h43 17km et 1300D+
L'arrivée à Tournaboup. Les lieux me rappelle pleins de trucs, une nouvelle fois!  
On passe devant une petite fontaine où j'avais rempli mes gourdes en juillet, quand je m'étais attaqué au Tourmalet un peu à l'improviste, avec mon vieux vélo cadre alu, sans entrainement.
J'avais adoré, puisque comme beaucoup j'ai été bercé par le Tour de France toute ma jeunesse et même plus tard! Monter un col, c'était un vieux rêve. Et encore un support mental qui fait que j'irai au bout de cette course, peu importe le chrono et les conditions.
Enfin on débarque dans le ravito, où il y a de tout, des traileurs en PLS, des traileurs frais comme des gardons, des traileurs fumés comme des saumons. Céline et moi on se fait un joli bol de pâtes bombés avec le gruyère, ça requinque de l'intérieur !
Mais l'estomac commence à être en heures sup', et me donne des signaux de fatigue, je n'arriverais pas à finir les pâtes, et jusqu'à la fin, ce sera compote uniquement, et bonbons...
Un traileur sur le 120 au bord de l'abandon se fait remonter le moral par sa copine à priori.
Elle lui dit "J'ai des bonnes nouvelles, là ça va monter très doucement, puis ensuite un pierrier un peu plus compliqué mais pas long, et la fin est un peu pentu mais c'est la dernière bosse".
On ne saura jamais si le traileur est reparti ou pas, gonflé à bloc ou résigné. 
Mais une chose est sûre, il aurait pu demander le divorce à l'arrivée.
Car la montée à la Hourquette Nère, s'il faut un seul truc pour la résumer, c'est le mot dur. 
Si on veut du détail, c'est technique sur la seconde moitié, minéral tout le long, et on n'en voit pas le bout. 
Et pour nous ce jour-là, petite prime, il faut ajouter le froid, par endroits le gel (il est 5 heures du matin).
Autant dire que ce n'est pas tout à fait une partie de plaisir. Ceci étant la notion de plaisir après 25 heures de course est toute relative. 
Il y a quand même un espoir, celui de venir à bout de la dernière grosse difficulté. 
Il y a une promesse, celle du lever du jour. 
Et il y a une certitude, pas d'échappatoire, c'est le parcours, point final.
On continue donc de se serrer les coudes avec Céline, tantôt je lui range ses bâtons dans le carquois, tantôt elle me file une compote... On perd du temps à deux, c'est sur, mais c'est plus agréable et facile avec l'entraide et le papotage.
Notamment dans les montées je suis plus rapide, et aussi dès que ça devient un peu plus technique dans les descentes. 
En revanche elle me challenge dans les faux plats et les descentes linéaires et plus douces.
Du coup on se complète bien, et c'est inespéré d'évoluer à deux aussi longtemps, dans ce qui est la partie la plus ingrate et technique du parcours, qui plus est de nuit.

On reprend notre évolution lente mais assurée. Passage par une piste de ski au début de la montée, puis transition avec plus de paysages de pâtures, de sous bois. 
Pour finalement arriver sur la Hourquette Nère où tout est pentu et minéral. 
Je vais un peu vite pour écrire cette partie. Il s'agit de constater qu'en fin de nuit blanche, dans le froid, après 22 heures de course, mon ciboulot est déconnecté du reste du corps. 
Le sang afflux dans les jambes, les bras (pour les bâtons), et l'estomac pour digérer ce que j'arrive à manger ou boire, mais That's All, le reste est quantité négligeable. 
Du coup je n'ai, 5 jours après, que des souvenirs très nébuleux cette partie de course.
Céline peine de plus en plus dans les montées sévères, mais on s'attends, c'est la stratégie en place, et on l'appliquera jusqu'à l'arrivée.
Le soleil vient enfin nous chauffer un peu la nuque, c'est encore mieux qu'un bon bol de soupe. 
Et enfin, la Hourquette, un peu avant 9h du matin.

Là, c'est le début des cadeaux, avec un point de vue incroyable, un lac en contre bas, des panoramas sur les deux cotés de la montagne. Un grand moment !


De quoi repartir de là avec plein d'entrain, le soleil en prime, et ce qui s'apparente au début de la fin de course.
La descente nous fait perdre 700mD-, pour nous faire arriver au Lac de L'oule. Et commence la toute dernière montée au Col de Portet, avec passage au dernier ravito du Restaurant Merlans.
Au point où on en est, le D+, le D-, même plus mal, on avale ce qui se présente comme des PacMan et PacWomen.

En fait c'est facile l'ultra, c'est un sport de feignasse. 
Quand tu es en canne, tu gères pour en garder sous le pied, ne pas taper dans le bonhomme, en faisant semblant d'en baver.
Quand tu commences à être fatigué, tu ralentis, tu bouffes comme un hobbit et tu commences à te plaindre.
Enfin quand tu es dégommé, tu marches, tu fais des pauses, et tu bouffes du fromage et du potage. Si tu peux-tu dors dans un fossé, et dans tous les cas tu dis "plus jamais ça".

Voilà où j'en suis de mes réflexions très intellectuelles et philosophiques, quand on distingue le fameux restaurant merlans. 
Repéré et espéré mille fois sur la trace GPS et sur les cartes, quand le postérieur bien assis dans mon fauteuil de bureau, j'établissais des plans sur la comète, et des stratégies de champion du monde.
Merlans, dernier pet de mouche avant l'ouragan de l'arrivée, ou plutôt dernier pet de vache avant explosion finale. 
Car tout autour du ravito les vaches sont affolées et très agitées.
Céline m'apprends qu'une vache est en chaleur, et que cela excite les autres, du coup il faut rester prudent à leur proximité.
OK OK, de toute façon c'est pas ma vitesse folle de 3,2 km/h qui va les effrayer encore plus. 

Merlans->Vielle Aure,  2h10 13,7km et 150D+//1400mD-

Dernière recharge des gourdes et GO GO GO. Les derniers D+ sont indolores, on est happés par l'arrivée.
Céline me promet une descente rapide, vu qu'elle a déjà couru cette partie là sur une course récemment. 
Un peu sûr de moi, je me dis j'ai de la marge, je suis un descendeur plutôt aguerri et à l'aise, bref, je ne m'attends pas à ça.
Et c'est là que la perfidie féminine prend toute son ampleur, un vrai coup de poignard, ou un vrai coup de pied entre les deux parties charnues.
Elle met les gaz tout de suite, me mets 5m, 10m... Je m'accroche, en espérant qu'elle va faiblir dans 200 mètres.
Mais non, c'est de pire en pire, on double plein de monde mais je suis au bord de la rupture de la chute.
Je serre les dents et je maudis mon binôme, sur le moment. 
Et puis, je prends le tempo, et j'y vais plus relâché.
Arrive de la descente un peu plus pentue et plus technique, et là, enfin la virilité masculine brille de toute sa superbe et je reprends le lead.
Non mais.
On continue de doubler des gens. A notre vitesse supersonique ce sont des chicanes mobiles. 
Bon, ça va 5 minutes ces conneries. Mais mon orteil égyptien tape sur le mur et veut qu'on baisse la musique.
On calme le jeu, on discute, on savoure ces derniers moments, ces moments où tu sais que tu vas finir, tu sais que c'est gagné.
Je sais que je vais pleurer. Ca fait un an que j'espère pleurer...
Vignec, sa fontaine où comme Gilles45 je me rafraichit, et on débouche enfin sur le plat, avec l'église de Vielle Aure dans le viseur, les deux derniers kms.
Du sommet au Col de Portet, à l'arrivée, 1h30. 
Les larmes ne sortiront que le lendemain, dans la voiture sur le trajet retour. Là, c'est place au sourire et à la fête.
Il y a plein de monde à Vielle-Aure, et nous arrivons en vainqueur !🥳
Ca y est, le combat de 30h15 et de deux ans prends fin. Ce n'était pas toujours flamboyant, mais c'était efficace. Et puis j'ai tellement appris !

Merci à ma famille, soutien au quotidien de mes délires sportifs, Merci au GRP, merci aux bénévoles, Merci à Céline/Gilles/Citron, etc etc.
Au passage, belle dotation de finisher avec une belle médaille, un très beau sweat (sobre et mettable). 
Je vais m'octroyer un peu de temps pour vraiment savoir sur quoi je veux aller pour la suite. Réussir un truc comme ça donne l'envie de se tester sur un peu plus dur.
D'un autre côté, c'est quand même beaucoup de préoccupation sur de longues périodes. Ou alors aborder ça de façon plus légère, sans prise de tête.
Allez, 2026 est encore loin, il reste deux ou trois objectifs pour fin 2025, notamment continuer dans le pur plaisir !!

 

5 commentaires

Commentaire de cloclo posté le 28-08-2025 à 15:13:05

Je comprends pourquoi je t'ai raté aux Merlans en tant que bénévole, tu étais plus occupé à regarder Céline qu'un vieux crouton avec un Chabob Kikourou sur la tête ;-)

Commentaire de Zucchini posté le 28-08-2025 à 15:43:44

Ahah, je m'attendais trop à ce genre de remarque! Bande de jaloux. Le pire c'est qu'aux merlans justement, des gars du 120 nous ont un peu chambrés là dessus, en disant qu'il y avait anguille sous roche, etc etc et qu'ils avaient remarqué mon petit manège depuis bien longtemps. C'est fou qu'un mec ne puisse pas courir avec une nana sans que ça fasse jazzer!
C'est dommage parce que moi je préfère courir avec une nana, parce qu'une nana ça pète et ça rote moins. Voilà.
Bon en tous cas je suis désolé de t'avoir loupé, j'avoue que je n'avais pas l'info comme quoi tu y étais, et puis à ce stade là, chabob ou pas, je ne t'aurais pas retrouvé tout seul. La prochaine !!

Commentaire de Gilles45 posté le 28-08-2025 à 21:55:03

Ton récit est aussi réussi que ta course. Sympa de voir comment tu as vécu tout ça de l’intérieur, c’était top à lire.
T’as fait comme moi pour être « classe » à l’arrivée : la fontaine de Vignec et le beau t shirt marin :-)
On a fait d’une pierre 3 coups:
- prendre notre revanche
- se construire de beaux souvenirs
- faire de chouettes rencontres
C’était cool de partager ça !!!

Commentaire de Gilles45 posté le 28-08-2025 à 21:56:06

Ton récit est aussi réussi que ta course. Sympa de voir comment tu as vécu tout ça de l’intérieur, c’était top à lire.
T’as fait comme moi pour être « classe » à l’arrivée : la fontaine de Vignec et le beau t shirt marin :-)
On a fait d’une pierre 3 coups:
- prendre notre revanche
- se construire de beaux souvenirs
- faire de chouettes rencontres
C’était cool de partager ça !!!

Commentaire de Zucchini posté le 29-08-2025 à 08:28:04

Merci Gilles! Oui, hormis la crève d'après course dont je sors à peine 6 jours après... je ne vois pas de choses mal gérées au cours de ce GRP. Ca a été une réussite sur toute les lignes, tout en étant dans une ambiance agréable et détendue! Dans mon récit j'ai mis de côté l'après course, qui lui aussi est très important, mais qui se vit plus qu'il ne se lit.
Et oui, le style a son importance, arrivé propre et "frais" pour l'arrivée, a eu son effet sur la retransmission vidéo, ma femme et mes filles m'ont trouvé clean, pour une fois !! Allez, bon fin de récup

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