Récit de la course : IronMan Nice 2018, par Laurent V

L'auteur : Laurent V

La course : IronMan Nice

Date : 24/6/2018

Lieu : Nice (Alpes-Maritimes)

Affichage : 1133 vues

Distance : 226km

Objectif : Pas d'objectif

3 commentaires

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Ironman Nice - 24 juin 2018

« Una mattina mi sono alzato 

O bella ciao, bella ciao, bella ciao, ciao, ciao.... »

Cette musique, crachée par les hauts parleurs, me touche immédiatement. Elle me fait penser à mes garçons qui la chantent constamment.

Mes garçons ne sont pas là et je ne me sens pourtant pas seul, à 6h30 du matin, ce dimanche 24 juin, sur les galets de la plage de Nice.

 

Entouré de près de 2.800 coureurs, j’attends le départ imminent de cet Ironman. Plus exactement, je me morfonds. Oubliant avoir réalisé la distance en octobre dernier sur l’Ironman de Barcelone, je redoute de ne pas passer la barrière horaire de 2h15 pour réaliser ces 3.800 mètres de natation.

 

Rien n’y fera, mon manque de confiance en natation me fait douter à chaque triathlon. Ce stress gluant m’a attrapé dès la sonnerie du réveil à 3h30 et ne me lâche pas. Mais je commence à le connaître et à faire avec. Je me sens comme un usurpateur au milieu de ces athlètes en combinaison néoprène.

 

Je me glisse dans le dernier sas et, buvant le calice jusqu’à la lie, mon angoisse de l’échec durera jusqu’à l’entrée dans l’eau du dernier sas, 15 longues minutes après le départ des premiers.

 

Arrive mon tour. « Un matin, je me suis réveillé, O ma Belle au revoir, bella ciao, ciao... ». C’est porté par cette musique que je rentre dans la mer. Dès le premier pied dans l’eau, mon stress se transforme immédiatement en grande excitation. Je commence ma conquête et ça me plaît. C’est parti pour cette folle aventure.

 

À 6h30, la mer est calme. Je suis frappé de constater que, à quelques mètres de la plage, je n’ai déjà plus pied. Contrairement à Barcelone où le sable blanc et rassurant du fond paraissait à portée de main, à Nice, on ne voit ni fonds marins, ni rochers, ni poissons. On ne voit qu’un bleu intense, profond.

 

Ce bleu épais est envoûtant. Il ne m’inquiète pas. Je ne scrute pas d’éventuelles méduses comme je peux le faire dans des eaux plus claires. Il n’y a rien d’autre que la nage et moi. Aucun monde extérieur. J’ai en tête des images de plongée de Jean-Marc Barr dans le Grand Bleu.

 

Nous commençons par nager 1 km vers le large, avant de revenir en formant une boucle de 2,4 km, puis de repartir, sans mettre pied à terre, pour une autre boucle de 1,4 km.

 

Je me sens bien dès les premiers battements de crawl. Bien qu’étant parti parmi les tous derniers, je suis au contact d’autres nageurs. Je prends des coups. J’en donne aussi, certainement.

 

J’ai ma place dans ce qui ressemble à un ban de poissons et, sans avoir vu le temps passé, j’entame déjà mon premier virement autour de la grosse bouée rouge des 1 km.

 

Je me dis que le plus dur est passé, que le retour vers le bord sera une formalité. Erreur : ce retour me parait une éternité, la bouée visée pour le prochain virement est au diable.

 

Comme je suis avec d’autres nageurs, je n’ai pas peur pour la barrière horaire et m’interdis de regarder ma montre, pour ne pas perdre la moindre seconde.

 

Arrive la bouée, je vire, et c’est parti pour la boucle de 1,4 km. Léger courant de face, l’eau est nettement plus fraîche, ce qui n’est pas désagréable.

 

Bouée rouge, dernière ligne droite vers la plage.

 

La sortie de l’eau est tellement abrupte que des volontaires nous donnent le bras pour nous aider à quitter la mer. Ciao bella.

 

Je regarde ma montre : 1h38 de natation. Ce chrono me ravit. Je serre le poing et me frappe la poitrine. J’entends le speaker annoncer : « et un concurrent très motivé qui se frappe la poitrine.  Sûrement un de ces nombreux athlètes qui redoute cette première épreuve et qui va maintenant prendre beaucoup de plaisir sur le vélo et la course à pied ». C’est exactement cela. Je lève le pouce en direction du speaker. Je souris. Je suis heureux.

 

Je file au parc de transition, après m’être attardé quelque peu sous les douches disposées le long de la plage. 

 

J’attrape mon sac bike et enfile ma tenue cycliste du club (RMA Paris Triathlon). J’ai décidé, cette fois-ci, de me changer intégralement entre chaque épreuve. Le chrono en sera impacté (10 mn) et je me dis que je ferai l’IM d’Italie, en septembre prochain, en trifonction.

 

Pendant que je me change, j’entends le speaker faire état d’un nageur se réfugiant sur un bateau ou d’un autre, brasseur, qui, tellement loin, ne pourra certainement pas finir avant la barrière horaire.

 

J’éprouve une réelle compassion pour ces athlètes.

 

Pour ma part, la confiance est au beau fixe, comme la météo. 

 

Après avoir lutté contre l’eau, les premiers km à vélo sur la Promenade des Anglais me paraissent tellement agréables. Je ressens cette sensation de glisse que je ne parviens pas à acquérir à la nage. Je prends très vite position sur les prolongateurs et ne comprends pas ces deux concurrents que je dépasse alors qu’ils pédalent côte à côte en discutant. Hé les gars, on est sur l’Ironman, pas sur une cyclotouriste !

 

Je sais que le parcours est plat les 20 premiers km. Je décide d’envoyer sur cette portion qui correspond à mon profil de rouleur : je ne suis pas un grimpeur.

 

Km 20, virage à gauche et première difficulté : la Condamine, une pente de 10 %, heureusement courte. Cette côte ressemble à celle du château de la Madeleine que je prenais presque chaque dimanche à Chevreuse. J’appuie sur les pédales en danseuse en soufflant fortement, ce qui semble impressionner les quelques spectateurs. J’esquive quelques coureurs qui montent péniblement en zigzag. Deux marchent en poussant leur vélo.

 

Passé cette côte, le parcours est plutôt facile, jusqu’à l’ascension du col de l’Ecre, 20 km sans pause d’une pente modérée.

Je remarque qu’un coureur a pris ma roue, en dépit de l’interdiction du drafting. Je n’apprécie pas. J’accélère pour tenter de le décrocher, il suit. Je ralentis pour l’inciter à dépasser, il ralentit.

 

Je décide donc de m’arrêter au ravitaillement suivant. Il ne s’arrête pas. Débarrassé de lui, je reprends la route.

 

Je ne peux m’empêcher d’admirer le paysage, ces villages accrochés au flanc des montagnes.

 






Photos prises par Eddie K lors de sa reconnaissance du parcours en janvier


L’ascension du col de l’Ecre se poursuit. Je suis bien, je dépasse des paquets de coureurs. Je reprends également mon suiveur qui, immédiatement, se recolle dans ma roue. J’ai vu sur son dossard qu’il s’agit d’un Espagnol au prénom de Pedro. Je note qu’il est dans la catégorie des 60-65 ans et ne peux m’empêcher d’admirer son allure à son âge.

 

Kilomètre 60, dernier tronçon du col de l’Ecre. Il fait vraiment chaud. La route en serpentin est impressionnante. Elle permet de visualiser l’ascension qu’il reste à faire, mais également les coureurs en contrebas, loin derrière. Cela me motive. Je relance. Pedro a du mal à suivre. Moi qui voulais m’en débarrasser, je m’entends l’alpaguer : « Arriba Pedro, vamos ». Et il me suit, vieille canaille.

 

Je monte à un rythme soutenu pour moi. Je cherche de l’ombre auprès des rochers du bord de route. Je me verse une partie de mes bidons d’eau sur la tête et dans le cou. 

 

Sur le bord, un jeune homme en fauteuil roulant apostrophe le duo que je forme avec Pedro : « le sommet est dans 500 mètres alors vous vous faites mal, vous ne lâchez rien, vous appuyez et après, ça descend ! ». Oui jeune homme. S’il me fallait un raison pour ne pas lâcher vous me l’avez donnée. Merci à vous. Je passe le col sans faiblir.

 

S’ensuit une belle descente avant un traitre faux plat montant. On ne voit pas la pente, et pourtant, difficile de dépasser les 25 km/h, ce qui est démoralisant. Au surplus, le soleil est à son zénith et il fait vraiment chaud. J’aperçois au loin un maillot noir et rose que je connais bien : celui du club. Cela me donne une décharge d’énergie et je fonds sur cet objectif.

 

Toujours avec Pedro dans ma roue, je dépasse Olivier B. Il me dit traverser un coup de mou. Nous échangeons quelques mots et je le dépasse. Il me reprendra dans la descente suivante, je le re-dépasserai dans une autre montée et il me lâchera définitivement dans la dernière grande descente.

 

Je me force régulièrement à mordre dans une barre énergétique, mais je n’ai vraiment pas faim. En revanche, je bois avec plaisir.

 

Nouvelle ascension vers le col de Vence. Au sommet, le parcours nous fait faire un aller retour d’une quinzaine de km, avec un vent de face bien gênant. Cela me permet de croiser des copains du club : Stéphane K et Olivier T.

 

Arrivé au point de demi-tour de cet appendice, j’entends, venant du public, un « vas-y Laurent ». J’ai la surprise de voir mes amis Justine et Benoît venus me supporter avec leurs deux petites filles tenant un carton sur lequel est écrit « Allez Laurent ». Je m’arrête un instant pour leur taper dans les mains et repars. 300 m plus loin je dépasse Pedro qui ne m’avait pas attendu à mon arrêt pour saluer mes supporters. Je lui fais signe de la tête de prendre ma roue, ce qu’il s’empresse de faire.

 



Kilomètre 125 : le plus dur est fait. Les 20 km de descente sont les bienvenus. Certains passages sont techniques et je vois quelques coureurs au tapis.

 

Retour dans la vallée de Nice. Il reste une vingtaine de kilomètres, sur du plat. Je calcule que, en roulant fort, je peux terminer en moins de 7 heures. Je prends position sur les prolongateurs et relance fortement. Avec Pedro dans la roue, je dépasse un paquet de coureurs qui semblent s’économiser en vue du marathon.

 

Promenade des Anglais. Je croise les coureurs à pied, dont mon ami Eddie qui m’apostrophe « vas-y mon Lolo ! ». Du haut de ses 60 ans, ce diable d’Eddie m’a pris plus d’une heure sur le parcours vélo, roulant à plus de 30 km/h de moyenne en montagne. C’est juste énorme. Il finira 7ème de sa catégorie, 3ème Français. Respect.

 

Pour ma part, je dépose le vélo en 7 heures et 15 secondes. Dans le parc, Pedro vient vers moi, me fait l’accolade et, en espagnol, me remercie de l’avoir tiré pendant près de 180 km. Il ajoute, et cela me flatte venant de cet homme d’expérience, que j’ai roulé avec une régularité impressionnante.

 

Je récupère mon sac runner, et me change complètement. Il est 16 heures, il fait chaud. J’ai du mal à me lancer pour un marathon. Je prends mon temps. Je me mets de la crème anti-frottement sur les pieds. Je m’assois, je mange tranquillement une pâte d’amende. Quelques gorgées d’eau. Une barre énergétique. Je vais tranquillement aux toilettes. Tout pour ne pas reprendre la course.

 

Et finalement, après une transition qui a duré une éternité (18 mn, j’ai honte), je rejoins le circuit du marathon. 

 

Je me rends immédiatement compte que le temps perdu à la transition m’a fait un bien fou. C’est incroyable, mais je me sens frais comme au départ d’un marathon « à sec ». Je n’ai mal nulle part, je n’ai pas les jambes lourdes.

 

Je pars d’emblée sur une base de 10,5 km/h.... que je maintiendrai jusqu’au bout.

 

Le parcours de 42,195 km consiste en 4 allers-retours sur la Promenade des Anglais. À chacun des 3 premiers retours, un chouchou de couleur différente nous est mis autour du poignet. Au 4ème passage, pas de chouchou mais bifurcation vers les 100 derniers mètres sur tapis rouge, devant des gradins bondés. 

 

Je suis encore loin de l’arrivée. Je cours, à un rythme d’automate. Le public s’est massé sur le bord. Des ravitaillements sont installés tous les 1,7 km. À chacun d’eux (ou presque), je croque avec délice dans des quartiers d’oranges. Je bois beaucoup aussi, alternant coca et St Yorre.

 

Dès le 2ème km, je rattrape mon copain Stéphane K. Je le dépasse sans un mot, en lui posant la main sur l’épaule. À ce moment là, pas besoin de parler pour se comprendre.

 

Je continue à mon rythme régulier. Si je ne souffre pas physiquement, mon état émotionnel me montre que je suis marqué par cet effort ininterrompu depuis l’aube.

 

Je regarde, j’écoute, j’enregistre les sensations, les couleurs, les odeurs, les émotions. 

 

Je m’accroche aux regards des spectateurs. Je m’accroche aux exclamations de ces jeunes qui lisent mon prénom sur le dossard. Je m’accroche au sourire de cette jolie bénévole qui me tend un verre d’eau. Je m’accroche à la vision du ravito que j’aperçois au loin. Je m’accroche à la foulée hésitante de ces concurrents que je dépasse. Je m’accroche.

 

Étonnamment, ma fatigue n’est pas physique, mais psychique. J’ai régulièrement les larmes aux yeux. En pensant aux copines et copains du club qui me suivent depuis ce matin sur Whatsapp, en pensant à ma mère qui m’a envoyé un message d’encouragement de sa chambre d’hôpital à 3h du matin, en pensant à mon père qui porte aujourd’hui un teeshirt avec ma photo, en pensant à ce que doit penser mon frère en suivant mon marathon sur internet, en pensant à ceux qui m’attendent à Paris, en pensant à celle qui ne m’attend plus. Ciao bella.

 

J’essaye de gérer au mieux mon émotion. Ne pas se disperser, ne pas flancher, penser à rien, rester dans l’action, ne regarder ni devant, ni derrière, rester dans l’instant, mètre par mètre, seconde par seconde.

 

Semi-marathon en deux heures. Un orage violent nous surprend. Une pluie tombe à boire debout. J’ai froid. Des coureurs prennent des couvertures de survie. D’autres des ponchos. Je refuse ces protections et continue au même rythme, trempé de la tête aux pieds.

 

Vers le km 25 je dépasse Olivier B. qui m’avait déposé dans la dernière descente de vélo. Un mot amical et je poursuis.

 

Dernier tour, derniers 10 km. Je cours toujours à 10,5 km/h. Je suis dans un état second. Au bout de la Promenade, devant l’aéroport, dernier demi-tour. Plus que 5 km. Je continue au même rythme, ne cherchant même pas à éviter les flaques créées par l’orage.

 

Plus que 2 km, je dépasse Olivier T. que je ne reconnais pas. Il m’appelle. Je lui donne la main et lui dis : « prends mon rythme, on va le finir ensemble ». Il n’arrive pas à me suivre et me dit de filer à mon rythme, ce que je m’empresse de faire.

 

Dernier kilomètre. Je lève les bras pour demander au public sur le côté de m’encourager. Il se met à hurler. Je ris, je pleure.

 

La musique et la voix du speaker me parviennent. Je vois l’arche d’arrivée surmontée du logo rouge de l’Ironman. La foule devient compacte derrière les barrières, le bruit est incroyable, les visages semblent hurler, les mains se tendent sur le côté, le temps se rétrécit, je voudrais pourtant qu’il se prolonge éternellement.

 

Cent mètres, j’accélère encore. Je ne cours plus, je vole. Je serre les poings en hurlant de bonheur. Ca crie tout autour. Le tapis Ironman sous mes pieds, le vent de la course, les hurlements du public, la ligne d’arrivée à quelques foulées, un sanglot qui monte dans ma gorge, une émotion qui me submerge, une sensation qui ne ressemble à rien, ni tristesse, ni joie, ni souffrance, mais un truc inédit, un truc qui me porte, me soulève, me transbahute, me roule, m’écrase, m’hallucine dans une même explosion.

 

La ligne que je franchis.

 



Je regarde ma montre. 4h00mn06s pour le marathon (723ème sur cette épreuve), 13h08 au total. Je hurle de bonheur. C’est fait ! Cette course à laquelle je pense depuis 6 mois est terminée. O bella ciao. Ô ma Belle au revoir.

 

 

3 commentaires

Commentaire de chrysomallus2s posté le 29-06-2018 à 22:07:09

Félicitations à toi. Dommage pour la météo. Après l'avoir fait en 2010, 2012 et 2016, je peux dire qu'il est beau et dur!

Commentaire de La Tortue posté le 02-07-2018 à 00:45:17

bravo ! merci pour le récit, ça me rappelle des souvenirs....

Commentaire de Runfredo posté le 06-07-2018 à 09:54:48

Bravo pour ta course et merci pour le récit !

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