Récit de la course : Le Grand Raid de la Réunion : La Diagonale des Fous 2014, par trailaulongcours

L'auteur : trailaulongcours

La course : Le Grand Raid de la Réunion : La Diagonale des Fous

Date : 23/10/2014

Lieu : St Philippe (Réunion)

Affichage : 1884 vues

Distance : 174km

Objectif : Terminer

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GRR 2014 : I'll be back!

Orly Ouest, dimanche 19 octobre. Nous partons pour l’Ile de la Réunion.

Le rendez-vous a été pris il y a une éternité. Cette année, le Grand Raid tombe pendant les vacances scolaires, c’était l’occasion ou jamais d’y aller.

Nous en profiterons pour rendre visite et courir en famille, mon beau-frère est installé là-bas depuis 7 ans et enseigne la physique chimie à Saint-Paul. Il s’est mis au trail depuis deux ans, c’est une religion à la Réunion, donc rien d’anormal.

Ce récit est le mien, mais aussi le sien. Un hommage à sa détermination et sa persévérance.

Je fais connaissance avec Philippe 94 dans l’aérogare. Nous ne sommes pas les seuls sur le vol AF ce soir-là à vouloir aller traverser l’île de la Réunion. C’est amusant de se retrouver dans ce lieu, à 10000km du lieu de la course, tous en Salomon, tous avec des T-shirts ramenés de courses plus belles les unes que les autres. Une grande famille.

Nous arrivons lundi matin à Saint-Denis et croisons Iker Karrera et François d’Haene alors que le comité d’accueil est là pour accueillir les coureurs en musique et avec un petit rhum local. C'est ça le GRR, l'expérience commence dès votre arrivée.



Le soir même nous dînons avec Nicolas. Nicolas est un fou de trail et enseignant/collègue de Franck. Il s’est proposé de nous suivre et de nous accompagner pendant toute la course. Il fait partie avec un petit groupe de traileurs de la
StPaul4 and co Team Trail.

Il connaît le terrain comme sa poche, la soirée est donc une reco virtuelle du parcours 2014 sur écran télé. Pour être allé à la Réunion une fois déjà, je ne connais que le col du Taïbit, étant donné qu’il est shunté cette année, on peut dire que je ne connais rien du parcours. La courbe de dénivelé ne me parle que très peu, il faut dire qu’elle est plus que succincte, quant à la feuille de route, elle est laconique et peu éclairante.

La soirée est néanmoins informative et nous faisons un gros point sur le suivi assuré par Nicolas. Pour des raisons pratiques et stratégiques, nous décidons que Nico nous retrouvera à Piton Textor (km40), à HellBourg (Km 87), au Maïdo (km121), puis sur tous les postes jusqu’à l’arrivée.

Mardi nous montons au Maïdo pour jeter un œil sur la fameuse brèche du Maïdo. Franck, mon beauf, la connaît bien. C’est son terrain de jeu. Le veinard, cela lui servira pendant sa course. La seule portion qu’il ne connaît pas est celle qui correspond à la partie modifiée du plan B. La section entre la brèche et le col du Maïdo est terrible. On prend 700m de D+ en 2/3km. En pleine journée, s’il fait beau, on y est en plein soleil et il peut y faire très chaud.

Mercredi, retrait des dossards et passage obligé auprès des sponsors pour récolter les quelques goodies de la course qui font plaisir.

La pression monte sérieusement. Je me suis bien préparé depuis des mois pour la course et je suis en forme, physiquement et mentalement.

Le jour de la course, nous passons l’après-midi à faire nos sacs, à vérifier, revérifier qu’il ne manque rien. Un premier point météo est donné par le président du GRR, Mr Chicaud, à 12h30. Il fera beau. Temps clément sur l’ensemble du parcours avec quelques averses possibles sur la plaine des Cafres et Mare à Boue. Cela me rassure, j’avais peur de devoir gérer en plus des difficultés topologiques la pluie et les écarts importants de température que l’on peut rencontrer à la Réunion. Il n’en sera rien.

A 21h, nous arrivons à Saint-Pierre où le départ est donné à 22h30. Nous avons décidé de ne laisser qu’un sac d’assistance, celui de Cilaos, puisque Nicolas n’y sera pas. Nous avions été surpris par la rapidité avec laquelle nous avions pu récupérer nos dossards la veille, nous sommes tout autant surpris pas la foule de coureurs qui attend pour rentrer sur l’aire de départ. Ca n’avance pas. Il fait 26°C, nous avons chaud, nous transpirons, j’ai l’impression de fatiguer avant le départ. Nous prenons notre mal en patience. Au final, nous piétinerons plus d’une heure sur place pour faire enregistrer notre sac d’assistance et vérifier le matériel obligatoire. C’est une cohue monstre. Certains coureurs s’agacent et le font savoir.



 

J’avais prévu de me noker les pieds et autres parties sensibles...avant le départ. J’en aurai à peine le temps. Vers 22h15, un sas est ouvert sur la partie opposée à celle par où nous sommes rentrés. Les coureurs s’engouffrent dedans. Nous suivons la foule, sans savoir si c’est le départ ou pas. J’ai encore mon tube de Nok dans les mains et les doigts qui collent. Nous nous retrouvons sur l’immense avenue sur laquelle le départ est donné. Les minutes passent et à 22h30, dans un vacarme assourdissant, le coup de feu tant attendu est donné suivi immédiatement par un feu d’artifice. La musique se mélange aux cris des spectateurs, aux pétards et aux paroles peu audibles des coureurs autour de moi.

Les 8 premiers kilomètres sont ceux de l’émotion. Des centaines, des milliers de spectateurs sont amassés de part et d’autre de la route. Des groupes jouent de la musique, certaines personnes chantent. C’est une fête populaire unique. Nous longeons la mer. Au fil des kilomètres, les spectateurs se font moins présents, nous quittons doucement l’agglomération de Saint-Pierre pour nous enfoncer dans les champs de canne à sucre. Nous passons quelques hameaux isolés sur les premiers contreforts où l’ambiance est toujours festive. Parmi eux, un village dont le nom m’échappe mais où l’ensemble de la population s’est donné rendez-vous dans la rue principale pour former une haie d’honneur large à peine d’un mètre. On se croirait à l’Alpe d’Huez lors du Tour de France. Extraordinaire. Un souvenir que je ne suis pas prêt d’oublier.

Mon beauf avance à un rythme supérieur au mien, j’ai décidé de le laisser avancer sans chercher à suivre.

Les premiers ravitaillements ressemblent à de véritables champs de bataille, après la bataille, la bonne grosse bataille. Il ne reste pas grand chose et des bouteilles, des gels, des emballages gisent par terre, parfois sur plusieurs dizaines de mètres après le ravitaillement. Le rythme est bon mais au km 18/19 c’est le bouchon. Le gros bouchon, l’énorme bouchon. Il me faudra près d’une heure et 45 minutes pour parcourir deux kilomètres. Il ne fait pas froid, heureusement. Le bouchon a été créé par la première difficulté du parcours. En moins de 300m on passe d’un replat herbeux à une forêt vierge. Je n’en garderai qu’une image, celle du coureur devant moi qui disparaît soudainement. Il y a un trou vertigineux de quelques mètres. En tournant la tête à droite en bas, je vois les frontales qui se suivent comme dans un escalier en colimaçon ; elles se trouvent 7m sous là où je suis. Le passage est délicat mais gérable...sauf que nous sommes plus de 2000.

Piton Sec – Mare à Boue

Le soleil se lève tôt à la Réunion. Les dernières heures de la nuit sont magnifiques. Les étoiles scintillent au-dessus de nos têtes. Le ciel est dégagé, la voie lactée est pure et rendue exceptionnellement visible par la noirceur de l’Océan Indien qui entoure l’île. Il fait bon. Vers 4h du matin, soudainement, je distingue ce que je pense être des insectes dans la lumière de ma frontale. Tant d’insectes m’étonne. Incrédule, je finis par comprendre que c’est une fine bruine qui tombe. Mais le ciel est dégagé. Parfaitement dégagé. Et puis on nous a annoncé du beau temps. J’en parle avec deux autres coureurs, qui sont aussi étonnés que moi. Pas un nuage, on distingue parfaitement les étoiles, et pourtant il bruine. Je ne comprends toujours pas. Petit à petit le jour se lève et j’arrive à Piton Sec. Cela fait quelques kilomètres que je marche en compagnie d’un monsieur de 65 ans qui effectue sa 7ème Diagonale. Il est suisse. Il a terminé toutes ses éditions. Nous parlons longuement de ses épopées, il est intarissable sur la Réunion. Nous quittons Piton Sec ensemble pour entamer l’ascension finale vers Piton Textor distant de 5km.

En quelques kilomètres, l’environnement et les conditions dans lequel nous évoluons vont changer radicalement, rappel, s’il en est besoin, que nous sommes en montagne. Je mets ma Goretex. La bruine se transforme en petite pluie puis en pluie plus soutenue. Le vent se lève. Mon beauf est toujours devant.

Je sais que Nicolas nous attend à Piton Textor. Les derniers kilomètres sont éprouvants. Le vent souffle fort, il pleut, la température doit avoisiner les 9/10°C. Quel contraste. Lorsque j’arrive au sommet, je distingue à gauche de la route le ravitaillement. Le vent souffle très fort. Quelques coureurs s’abritent comme ils le peuvent. Personne ne traîne. Nicolas et Franck, qui est arrivé 10mn avant moi, sont dans un abri en bois de l’autre côté de la route. Nico est frigorifié et emmitouflé dans une couverture de survie. Il grelotte. Franck a également froid. Il me dit qu’il a chuté et qu’il a mal au genou. Qu’il souffre et ne finira pas. Je ne dis rien. Je me sens plutôt bien. Je renoke les pieds, je mets des manches longues, je fais le plein d’eau et de nourriture. Nous repartons ensemble. Le vent baisse dès le sommet passé mais il pleut de manière continue. Le terrain qui était sec s’est transformé en boue épaisse et collante. C'est bien pour préparer l'O'Rigole Embarrassé



Ravitaillement Piton Textor

 

Franck finit à nouveau par me distancer. Je prends mon temps, je suis bien et je ne veux pas compromettre mes chances de finir. Je veux avancer à mon rythme.

A la faveur d’une portion plate, je distingue un écusson kikourou sur le sac d’une coureuse devant moi. Je sais que c’est Françoise, que je ne connais pas. Je la rattrape et nous nous présentons. Après quelques échanges, je la laisse derrière moi.

Je passe un coup de fil rapide à Bubulle pour lui donner des nouvelles. Je sens qu'il est à fond. Je le rappelerai deux fois pendant la course mais impossible de me souvenir quand.Embarrassé

J’arrive à Mare à Boue où Franck est arrivé quelques instants auparavant. Il me dit qu’il veut voir un médecin, que je peux continuer.

Le poste de Mare à Boue propose des pâtes et du poulet Boucané. Toppissime la recette. Je repars seul sous la pluie pour entamer la longue montée vers Kerveguen.

Mare à Boue – Kerveguen – Cilaos

Cette portion, je l’avais clairement sous estimée. Mais comment savoir ? C’est l’enfer. Un long chemin qui grimpe à 10/20% pendant des kilomètres. La boue est épaisse et enveloppe des rochers parfois invisibles. Ma vitesse n’est guère rapide mais je parviens à remonter pas mal de coureurs sur cette portion. C’est après ce qui m’a semblé une éternité que nous arrivons sur Kerveguen. La vue sur Cilaos est magnifique. La pluie baisse. Le coteau Kerveguen, on m’en a beaucoup parlé. Nicolas m’a prévenu que l’endroit était dangereux. Nous avons environ 58km dans les jambes, il faudra faire preuve de prudence.

Au moment de m’engager dans la descente longue de 2km avec un D- de 700m, l’ami suisse me rattrape. Je le salue. Il me dit qu’il en a marre de marcher dans cette boue, qu’il va se faire plaisir, « s’éclater » est le terme qu’il utilise me semble-t-il, et faire la descente en courant. Je pense un instant qu’il plaisante car courir dans cette descente me paraît insensé. Impensable! C’est en le voyant accélérer et sauter de rocher en rocher avec un à pic de 15m sur notre gauche que je comprends qu’il ne plaisante pas, que cette Diagonale est bien celle des fous, de fous comme lui, qui viennent chercher ces moments où l’on joue avec le feu, où le danger guette. Quel dingue.

150 mètres plus bas un coureur chute devant moi. Fracture de la cheville. Il hurle. Je compatis, propose de l'aider, mais il est accompagné. Dur dur.

Frank me double peu après. Il me dit que son genou le fait terriblement souffrir et qu’il n’ira peut-être pas plus loin que Cilaos. J’avance prudemment. Je ne veux pas faire de conneries. La descente se passe bien et rapidement je me retrouve sur la terre ferme. C’est Cilaos entouré de ses remparts. En regardant le coteau Kerveguen d’en bas, l’on en perçoit toute la démesure. C’est un mur, un véritable rempart.


Sortie coteau Kerveguen, entrée de Cilaos

 

Je ne m’arrête qu’un instant au point d’eau proposé à la sortie de Kerveguen. Le gros ravitaillement de Cilaos est à quelques kilomètres et il me reste suffisamment d’eau. Il fait chaud. Les manches longues sont de trop. Heureusement que mon sac d’assistance m’attend. S’ensuivent une dernière descente, le bras Benjoin, suivi par un passage à gué avant une petite montée sèche. C’est dans cette montée sèche qu’un homme me demande si je suis bien Bart. Mais oui, c’est bien moi. Il se présente, Marc. C’est un collègue de Franck. Il nous attend. Il a loué une maison pour le weekend avec sa famille à Cilaos. Il me propose de venir chez lui prendre une douche. Je réfléchis. Je suis un peu entamé. Mais suffisamment lucide pour ne pas voir d’obstacle à la chose. Je passe au stade récupérer mon sac d’assistance, manger une bonne assiette chaude et le retrouve à la sortie. La maison qu’il a louée est sur le parcours en direction du Bloc. C’est parfait. J'adore. Je prends une douche. C’est du bonheur. Une délivrance que d’avoir de l’eau froide sur les jambes. Franck arrive après moi. Il était au petit point d’eau à la sortie de Kerveguen, je ne l’avais pas vu. Il prend également une douche, nous refaisons nos sacs et nous préparons à l’ascension du Piton des Neiges.

Cilaos – Hell Bourg

Nous remercions nos hôtes. Il fait très chaud. Nous quittons Cilaos vers 16h30 en direction du Bloc. C’est le plan B. Nous aurions dû passer par le col du Taïbit, mais un glissement de terrain a contraint l’organisation à changer le parcours à la dernière minute. Le Bloc, puis l’ascension finale vers le Chalet du Piton des Neiges, c’est le coteau Kerveguen dans l’autre sens, multiplié par deux. Le double effet kissCool. Une montée monstrueuse en lacets et sans aucun répit. Raide dès le début, très raide sur la partie finale qui est le rempart ultime avant le gîte du Piton des Neiges.

Frank a la patate, il part devant. Je temporise. Le chemin est raide, chaud, technique. Avec un coureur réunionnais nous montons en tandem, tantôt devant, tantôt derrière; la compagnie rend l'ascension moins douloureuse.  A mi-chemin, le soleil commence à baisser. Nous prenons de l’altitude et vous l’aurez compris, il commence à faire froid. Au niveau de la cabane qui se trouve à mi parcours, je décide de me mettre en mode nuit. J’ai déjà froid, j’aurais dû le faire avant. Je grelotte. Je me couvre bien. Deux couches, plus ma Goretex et les gants. Il faisait 28°C 2 heures auparavant. Quel contraste encore une fois. Pendant que je grignote un peu, une nana vient me demander où nous sommes. Je crois qu’elle plaisante. Elle est de Montigny et nous courons parfois ensemble. Elle ne m’avait pas reconnu. Fatigue de sa part ? Ou avais-je la tête trop fracassée pour être reconnu ? Au moment de repartir je reconnais l’odeur d’un bon pétard d’herbe. Je me retourne et je vois un coureur rasta en train de se fumer un bon pet. La Diagonale c’est ça aussi.

La partie finale de l’ascension du rempart est terriblement raide. La nuit est tombée. Il fait froid. La bruine recommence à tomber. En levant les yeux au ciel je distinque les frontales qui scintillent dans la nuit. J'ai la sensation qu'elles sont au dessus de moi, qu'elles flottent dans le ciel. J’arrive enfin au gît du Piton des Neiges où un ravito nous attend...avec...ben rien. Pas terrible. Rien de chaud, rien à manger. Quelques coureurs sont couchés enveloppés dans des couvertures de survie. Ca me fout un coup au moral. Je ne veux pas me poser, le sol est humide et puis il vaut mieux ne pas traîner. Je repars seul mais quelques frontales sont visibles à une cinquantaine de mètres devant moi. 300 mètres après avoir quitté le chalet, le chemin est creusé et bordé de hautes herbes. Un instant d’inattention et c’est l’entorse. Je n’avais pas vu le caillou. Putain de caillou. La cheville a craqué. Mais je peux marcher. Je continu. A peine 500m plus bas, rebelote. Deuxième entorse. La cheville a été fragilisée la première fois. C’est pas bon. Je ne réagis pas trop, en fait je n’ai pas le temps d’y penser. La descente vers Bellouve puis Hell Bourg est insupportable. Aucun plaisir. Une torture. Il me faudra près de 5h30 pour parcourir 13km/1500D-. C’est l’enfer. J’ai mal à la cheville.

Peu avant Bellouve, la pluie commence à vraiment tomber fort. Les roches sont glissantes. Le chemin est un enchevêtrement de racines, de boue, de rochers, ponctué par de longues sections d’escaliers. J’ai compté les escaliers pendant quelques temps mais impossible. Il doit y en avoir au moins 3000. J’avance prudemment et me fais doubler sans cesse. Je suis un boulet pour moi-même et pour les autres. Je n’en peux plus de cette putain de descente qui n’en finit pas.

J'arrive enfin Bellouve où personne ne va bien. Une sud-africaine pleure toutes les larmes de son corps. J’essaye de l’aider en anglais mais elle ne m’écoute pas. Un gars me demande si je connais quelqu'un qui a une voiture. Euh, ben non! Je retrouve Fabienne qui cette fois-ci me reconnaît. Je lui dis que je me suis fait deux entorses consécutives. Elle me dit qu’elle aussi. Au même endroit. Mais elle veut continuer. Je lui dis que ma cheville ne me permet plus d’avancer. Je me renseigne sur un éventuel rapatriement en voiture vers Hell Bourg où m’attend Nico. Impossible, me dit-on. Bon ben on repart à pied. Le calvaire continu. Je me fais doubler par des paquets de coureurs jusqu’à Hell Bourg qui me semble un petit village bien détestable sous cette pluie froide et noire.

Je rentre dans le ravitaillement et rends mon dossard après 26h30 de course. Impossible de continuer et d’entamer Mafate avec une cheville qui me fait mal à chaque foulée. Je suis fatigué et j’ai a peine l’énergie pour être en colère. La colère et les regrets je ne les aurai que plus tard et je pense pour encore longtemps.

Fabienne abandonnera également à Hell Bourg, fracture de la malléole.

Nico a planté sa tente dans le parking. Franck y a dormi 40mn et vient de repartir. Je me rends compte à quel point j’ai été lent dans cette descente.

L’ami suisse est là. Paisible, l’air serein, il se repose, la frontale solidement vissée au front ! Je n’en doute pas, il ira au bout.

Franck est parti dans Mafate. A partir d’ici, c’est sa course que je raconte même si j’en ai raté de gros épisodes par la fatigue accumulée lors de ma propre course.

Après quelques heures de sommeil, nous avons rendez-vous le lendemain 14h au col du Maïdo pour l’arrivée de Franck prévue vers 16h30. Nous partons avec Nico et un ami Roberto qui ont prévu de descendre dans la brèche et d’aller à sa rencontre vers Roche Plate.

Nous en profitons pour nous installer au point d’arrivée des coureurs au Maïdo et savourons pendant deux heures le spectacle hallucinant et halluciné de coureurs qui débarquent tantôt joviaux et heureux, tantôt fatigués, terrassés. Sous les applaudissements d’une foule épaisse, certains ne s’arrêtent pas, d’autres s’écroulent. Certains pleurent, certains n’en peuvent plus. L’endroit est transformé en lieu de repos improvisé. Les familles sont au rendez-vous pour encourager leurs  coureurs, retaper ceux qui ont besoin de l’être. Il fait chaud, très chaud. L’endroit n’est que poussière.

L’arrivée du dossard 1155 est un grand moment. Monsieur Barret est bien connu à la Réunion. Les caméras de Canal Raid sont là pour l’accueillir. Il est torse nu et porte un petit short en toile bleue. Cheveux et barbe tressés, bandana au front, ce qui frappe sont ses tongues. Et oui, monsieur fait la Diagonale des Fous en tongues. Il a fait Saint-Pierre-Marla en chaussures et depuis Marla est en tongues. Il explique qu’il ira ainsi jusqu’à l’arrivée, se reposera, prendra une douche et, tenez-vous bien, repartira à Saint-Pierre, le départ de la course, à pied, bien sûr. 350km a/r. La diagonale des Fous porte décidément bien son nom.




Franck arrive à 16h30. Il est euphorique mais fatigué après 42h de course et seulement 40 minutes de sommeil. Son genou continue à lui faire mal mais il se plaint surtout de frottements insupportables entre les jambes, là où ça peut faire très mal. Il pense ne pas pouvoir repartir.

 

 

Il demande à dormir. Nous avons un matelas, une couverture. Il décide de s’appliquer de la crème d’abord. Les blessures à l’intérieur de ses jambes sont impressionnantes. De grosses plaques noires. Et plus haut, nous dit-il, c’est pire. Il s’endort. Nous faisons son sac afin qu’il puisse repartir. Après 40mn de sommeil, Franck repart et nous disant qu’il rendra probablement son dossard au point de contrôle dans deux km. Nico part avec lui en nous disant qu’il nous rejoindra à la voiture dès que Franck sera reparti. C’est ce qui se passera. Franck ne rendra pas son dossard. Il avait annoncé avant le départ qu’il ne s’arrêterait que si quelqu’un lui arrachait le dossard.




Juste avant de quitter le Maïdo, j'aperçois l’ami suisse, toujours en vie, toujours d’attaque. J’esquisse un sourire d’admiration.

Rendez-vous est pris à Sans Soucis. Sophie du groupe StPaul4 and co Team Trail est allée à la rencontre de Franck, la nuit, avec sa frontale. Elle arrive en sa compagnie à 19h58 après 45h28 de course. Franck est en piteux état. Mais on l’encourage. Ses amis et les autres membres de StPaul4 and co Team Trail sont petit à petit mis au courant que le gars est en train de faire un gros truc. La communauté des profs de l’école où il enseigne est là également. Franck est connu dans le coin, Sans Soucis est près de chez lui.



 

Je croise Françoise à Sans Soucis. Nous la pensions hors course. Elle me demande d’appeler Bubulle pour lui dire qu’elle est encore là. Et bien là. Elle arbore un large sourire.




Nous retapons Franck comme nous le pouvons. Il passe 10 minutes dans les toilettes pour s’envelopper les jambes et le reste dans de la cellophane. Faut arrêter les frottements. Il ne peut plus courir. A peine marcher. La douleur est terrible. Il saigne. Il continu.

Nous devons repasser par la maison chercher sa paire de Riot que nous avions oubliée. Nous sommes dans un état d’excitation terrible. Je n’ai quasiment rien avalé de la journée. J’ai oublié les 90km que j’ai faits. La fatigue soudainement me rattrape. Il est 20h30. Je ne peux plus réfléchir. Je dois manger et me coucher. J’abandonne les supporters de Franck pendant quelques heures.

Nicolas passera sa troisième nuit quasiment sans sommeil à accompagner Franck sur les sentiers, à lui apporter le soutien mental et matériel dont il a besoin. Sans avoir fait le calcul précis, je pense que Nicolas aura parcouru près de 50km sinon plus, dans l’abnégation la plus totale, dédié entièrement à Franck. Il est à bout mais porté par l’effort surhumain fourni par Franck.

6h13 du matin, sms. Franck est à la Grande Chaloupe. Putain il va y arriver. Nicolas lui avait prévu une tente pour se reposer. Franck refusera, veut en terminer. Mettre fin à la souffrance, aux brûlures entre ses jambes. Il continue. Retrouve du souffle, ce fameux souffle que nous aimons tant. Que l’on attend parfois longtemps mais qui finit toujours par revenir. Il passe au Colorado à 9h32 après 59h de course. Il lui reste la longue descente de 4 km jusqu’à la Redoute. Il les parcourra en 1h26 dans un jeu de pacman effréné.

 

 

Sa fille Carla est là. Sa femme. Ses amis et collègues. Nous sommes une quinzaine je pense, lorsque Franck entre dans l’arène. Il effectue les derniers mètres au pas de course et passe la ligne d’arrivée.

Redoute arrivée 26/10 10:58 60h28mn04s 172km 53m 1024ème 401ème

 

 

Je parviens à filmer la scène pour saisir ces moments uniques d’émotion, les larmes, les traits qui se détendent, la longue étreinte avec Nicolas, celui qui aura porté notre vainqueur à bout de bras.

Franck et Nicolas

 

Il l’a fait. Lui qui n’avait que deux Mascareignes à son actif mais qui s’est entraîné dur depuis des mois. Lui qui aimait bien cloper son paquet par jour jusqu’à il n’y pas si longtemps. Lui qui bosse comme un dingue au lycée mais qui n’hésite pas à aller s’entraîner à 3h du matin au Maïdo parce qu’il y a la Diagonale au bout.

Notre champion hurlera de douleur en rentrant dans la douche ce matin là. Il sombrera dans un sommeil profond, mangera et resombrera. Il mettra, je pense, de longs jours à s'en remettre.

Je n’ai pas terminé ma Diagonale. Franck a fait la sienne, et j’ai grâce à lui vécu la fin de course par procuration. Mais le goût amer laissé par ma cheville est là.

Je reviendrai. Pour finir.

 

 

Je remercie ma petite femme d'avoir accepté de subir mes sorties parfois longues pendant tous ces mois. Je remercie les amis, la famille et les kikous qui m'ont encouragé avant et pendant la course. Merci pour votre soutien, vos mails, textos et autres messages. Certains n'ont été reçus que bien plus tard.

Passé chez le médecin hier. Petit hématome au niveau de la cheville. Rien de grave. J'espère pouvoir l'O'Rigole dans quelques semaines.


Remarques subisidiaires :

- Les ravitos sur le GRR sont peu fournis par rapport à ceux de la métropole. Certains ne proposent que des bananes et de l'eau. Peu d'aliments chauds.

- Ne pas écouter la météo.

- La gestion des sacs d'allègement au départ de Saint-Pierre est une cata. Prévoir suffisamment de temps.

- Attention aux bouchons à certaines pointages.

- On le savait, des bouchons se forment en début de parcours. Celui dans lequel je me suis retrouvé m'a mis 1h30 dans la vue. Inutile de dire que ça vous rapproche sévèrement des BH.

- J'ai été choqué par les détritus jetés par les coureurs. Des gels et autres emballages par dizaines. Pas la peine de pousser un coup de gueule, mais quand même. On est dans un endroit magnifique, préservé, sauvage, faut pas déconner, c'est lamentable.


16 commentaires

Commentaire de SebKikourou posté le 30-10-2014 à 20:24:05

bravo pour ton CR et pour ta course tout de meme

Commentaire de trailaulongcours posté le 30-10-2014 à 20:35:52

Merci chef!

Commentaire de Bert' posté le 30-10-2014 à 20:38:06

Et bien quelle aventure !! et on a beau le savoir, quelle course de malade...

La légèreté de l'organisation est une difficulté supplémentaire et c'est fou ce que Franck a réussi : quel incroyable courage !

Je devine et partage ta frustration. Cela me rappelle trop de souvenirs...

Impossible de savoir comment tu t'en serais sorti sans cette bien malheureuse blessure mais...
je ne doute pas que tu ais vécu une histoire incroyable que tu ne vas pas oublier de sitôt.

Garde tout le positif et leçons pour tes prochaines épopées !

Commentaire de trailaulongcours posté le 30-10-2014 à 20:43:53

Tu m'avais prévenu. Le GRR, c'est du très lourd. Franchement, je ne sais pas si j'en serais arrivé à bout sans l'entorse. C'est du costaud de tous les instants, mais à l'exception des derniers kilomètres, j'ai pris mon pied...jusqu'à ce qu'il fiche le camp un peu trop à gauche. ;)

Commentaire de trailaulongcours posté le 30-10-2014 à 20:44:01

Tu m'avais prévenu. Le GRR, c'est du très lourd. Franchement, je ne sais pas si j'en serais arrivé à bout sans l'entorse. C'est du costaud de tous les instants, mais à l'exception des derniers kilomètres, j'ai pris mon pied...jusqu'à ce qu'il fiche le camp un peu trop à gauche. ;)

Commentaire de Bacchus posté le 30-10-2014 à 21:57:18

Superbe Compte rendu familial !!
J'ai mal pour Frank, ça a du être terrible sous la douche (j'ai connu) en tout cas bravo
Ca passera pour toi la prochaine fois.

Commentaire de bubulle posté le 30-10-2014 à 22:13:08

Merci, Bart de ce compte-rendu qui sera sûrement précieux le jour où....je m'y lancerai moi aussi (c'est bien beau de rêver derrière Radio RER, mais bon, chacun son tour !)

Commentaire de Bérénice posté le 30-10-2014 à 23:35:39

Bravo Bart ! Beau récit sauf que je suis toujours triste de lire un abandon... Je te souhaite pleins de succès futurs et la joie de franchir des lignes d'arrivée !

Commentaire de Sabzaina posté le 31-10-2014 à 04:49:47

Très émouvant Bart, j'en ai les larmes aux yeux et ça fait bien longtemps qu'un CR m’avait fait cet effet-là.
Tu as été très courageux d'aller jusque là, très courageux aussi de prendre la décision d'arrêter.
Ta colère et tes regrets sont légitimes, laisse-les s'exprimer pour pouvoir passer à autre chose.
Hâte de te revoir par chez nous
Gros bisous

Commentaire de trailaulongcours posté le 01-11-2014 à 09:44:06

Merci à vous tous! Sab, on se voit à l'O'Rigole, si ma cheville me le permet. Ca aussi ça va être une sacrée aventure, à ne pas sous-estimer. On va prendre cher, mais j'ai l'impression qu'on sera une bonne bande donc unis dans l'adversité....;)

Commentaire de bubulle posté le 01-11-2014 à 09:55:21

Bon, il était trop court, mon commentaire alors que je l'ai tellement vécue avec vous, cette Diagonale.

En fait, quand on arrive à la fin, on a complètement oublié qu'on est en train de lire le récit d'un abandon. Donc, on ne lit pas le récit d'un "échec" mais le récit d'une belle course et d'un achèvement impressionnant, que ce soit celui de Franck ou le tien...ou les personnages rencontrés au fil de la course.

Tu y reviendras, Bart, c'est sûr. Et ça ne sera qu'avec encore plus de plaisir. En attendant, eh bien, un petit parcours "roulant" comparé au cloaque de la forêt de Bélouve nous attenda dans quelques semaines. On sera contents de t'y voir.

Et merci pour les coups de fil en route (le premier était juste avant Mare à Boue, le deuxième était à HellBourg et le troisième était après ta sieste réparatrice, quand Franck venait de passer Halte-Là.....comme tu le vois, j'ai toujours quelque mémoire...:-))

Commentaire de trailaulongcours posté le 01-11-2014 à 10:17:54

Génial Christian. Plus de mémoire que moi effectivement. Forêt de Bélouve, forêt de Rambouillet. Kif kif s'il fait froid et quand on a 60km dans les pattes, le piège étant toujours le gymnase bien chaud, et ça sur le GRR on a pas eu.

A propos des personnages rencontrés sur les sentiers du Grand Raid, j'ai oublié le japonais déguisé en sumo! Doassard nº2156,
KIKUCHI Nobuaki!! Vrai de vrai. Un accoutrement hallucinant, la tête blindée d'électronique, j'ai essayé d'échanger avec lui mais il se parlait à lui même, je pense qu'il s'enregistrait. La dernière fois que je l'ai vu c'était à Cilaos. Il avait l'air bien entamé. Abandon au Piton des Neiges.

Commentaire de Arcelle posté le 02-11-2014 à 10:55:10

Génial ce récit Bart, passionnant et plein d'émotions. J'ai l'impression d'avoir suivi votre course.
Et cette abnégation, je la garde en mémoire pour le 7 décembre. RDV à l'Origole !

Commentaire de Françoise 84 posté le 02-11-2014 à 20:34:05

Bien contente de t'avoir croisé mais bien déçue pour toi que tu n'aies pu terminer "en bon état"... On a vécu la même galère après le Piton des Neiges, Belouve et Hellbourg étaient vraiment des passages abominables. Soigne toi bien maintenant et à une prochaine fois? Bises!

Commentaire de trailaulongcours posté le 03-11-2014 à 10:14:16

Infernale la descente sur Bélouve et Hell Bourg. Quelle cata!

Commentaire de zinzinreporter posté le 15-11-2014 à 10:50:35

Une belle victoire en famille, poignante. Tu as du courage...d'avoir raconté la fin à travers sa course. La clef en ultra est d'être humble et de mettre de côté ses problèmes d'égo ( et crois moi que je lutte tous les jours contre ça ;-) . Le fait d'écrire ce CR de cette façon prouve que tu es sur la bonne voie. Ton insuccès de cette année annonce des beaux succès les prochaines années. bravo d'avance ;-)

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