Récit de la course : L'Echappée Belle - Du'o des Cimes - 120 km 2022, par Vik

L'auteur : Vik

La course : L'Echappée Belle - Du'o des Cimes - 120 km

Date : 19/8/2022

Lieu : Vizille (Isère)

Affichage : 676 vues

Distance : 110km

Objectif : Balade

12 commentaires

Faire connaître ce récit sur Twitter :

Faire connaître ce récit sur Facebook : Partager

124 autres récits :

Gagas sauvages en liberté: Duo des Cimes des Gagalouches

 

Cela fait un moment que je n'ai pas e-griffoné quelques mots sur une aventure en montagne. Le manque de sujets à raconter et l'incident de perte du blog en sont les raisons principales, mais peut être une lassitude, une perte d'envie, aussi ?

Cette fois, je dois prendre la plume électronique pour raconter le cadeau de l'anniversaire des 10 ans de l'échappée belle que nous a offert l'organisation. Les illustrations seront rares, mais un tel évênement ne peut être passé sous silence. Oubliez par contre le style journalistique ou un lapidaire léchage de fessard "merci encore pour tout à l'année prochaine" ponctué de quelques descriptions boooooooorring de la longueur et de la grosseur et de la largueur et des angles des pentes et des cailloux et des temps de passage de vos serviteurs, ça risque d'être introspectif.

Introspection sur une bambée en duo ? Et pourquoi pas... ?
C'est la magie de l'ultra, mais particulièrement de projets sauvages et authentiques comme celui proposé par l'Echappée Belle: on croit savoir ce que l'on vient chercher, on repart régulièrement avec autre chose...

La candidature à l'épreuve était une évidence. La demande d'accompagnement, à Florent AKA Gaga, l'était également. L'occasion d'une nouvelle belle bambée ensemble était forcément réjouissante et il avait "une revanche" à prendre après son abandon sur blessure sur l'intégrale en duo de l'année passée.

C'est facile, avec Gaga. On a pas forcément besoin de parler. Moi qui suis de nature plutôt solitaire, c'est appréciable de pouvoir être plongé dans mes rêveries de longue durée, ou de ne pas devoir faire des efforts conversationnels alors que je n'ai rien qui me vient. Je peux être suffisament bavard pour le saouler, comme il s'est moqué gentiment une fois ou deux en ciblant mon flot incessant de récit d'annecdotes ou de balançage de vannes dans l'excitation de la soirée pré-course. Je peux le frustrer aussi, en avançant pas d'un gramme sur un chemin carrossable plat au milieu de la nuit, en voulant m'assoir tous les 500m, ou en titubant appuyé sur ses batons qu'il me prete pour me sortir de mon état de zombie. Alors même qu'il sait très bien qu'un godet de mélèze ou de chartreuse, ou qu'un déclenchement d'orage, peut me faire me rescussiter en quelques minutes en fringuante gazelle (il y a du vécu sur le grand trail de serre ponçon, mais c'est une autre histoire...).

Mais jamais un mot plus haut que l'autre, jamais un agacement non maitrisé, jamais une tentative de forcer la direction. Toutes les décisions sont prises en commun dans le calme et la sérénité, que ce soit de rebrousser chemin (sur une connerie) ou de partir ou continuer (dans une connerie); ou acceptées en suivant le leadership de l'autre (ou remises en question, quand la connerie devient un peu trop visible).

Notre candidature retenue, il nous restait à nous préparer pour mener à bien cette balade à partager. Nos agenda respectifs nous menèrent à partager un week-end caillasse dans le massif des Ecrins, notamment sur un passage très sauvage que j'avais incorporé à mon tracé "la petite trotte à vik", la traversée Chambran/Ailefroide par le col du Paillon et un A/R sur le Glacier Noir.
Un weekend très agréable mais bien léger au regard de ce qui nous attendait, sur le papier, à la fin aout.

Une telle bambée nécessitait normalement un investissement dans l'entrainement important, et mon attachement à voir Florent finir le parcours, oublier son abandon de son premier gros ultra organisé/en compétition, devait me pousser à en réaliser un minimum syndical, par responsabilité, puisqu'un binome est sensé être indisociable. Mais des problématiques personnelles m'ont éloignés de la montagne et de la pratique sportive pendant quelques mois (5 et demie) avec hygiène de vie en baisse et stressomètre au plafond, insomnies régulières et la tête embrumée par ces problématiques à chaque rare tentative de sortie. La tête n'y était pas, le corps était absent. "Je n'ai pas courru finalement, on a marché un peu", disais-je à Elena au retour de la balade de notre poilu bienveillant mais qui aurait aimé faire plus.

Le "minimum vital" a donc été de me forcer à deux sorties de rando-trottinage de 800/1000md+ à j-7/j-6, pour avoir des courbatures à j-5/j-4 et donc les éviter le jour de l'évenement.

"Au talent", rigolait-on avec plus ou moins d'inquiétude sur l'issue de l'aventure, avant le départ.

Aujourd'hui, ce soir, je suis allé courir avec Toundra. Oh un petit truc, un tour en boucle au hameau à 400m au dessus de l'appart. Avant même qu'on soit sorti, le petit loup sautait partout en couinant comme jamais. Il avait compris qu'on n'allait pas se limiter au tour du lac de 700m, aux abords peuplé de touristes dans ce village qui n'a de montagnard que la proximité immédiate. J'ai dû ralentir pour ne pas le sécher ou le semer sur le bitume, je me suis surpris à le suivre ou à l'entrainer à coup de "aller gogogo yihaaaa" à des accélérations dans les descentes sur les sentes étroites...

L'échappée Belle m'a redonné l'envie de courir.

le talent, cela n’existe pas. Le talent, c’est avoir l’envie de faire quelque chose. Je prétends qu’un homme qui, tout à coup, rêve de manger un homard, a le talent de manger ce homard dans l’instant, de le savourer convenablement. Avoir envie de réaliser un rêve, c’est le talent. Et tout le reste, c’est de la sueur. C’est de la transpiration, c’est de la discipline.         - Jacques Brel.


Il est aussi probable qu'après de très longs mois difficiles, j'avais besoin d'un "électrochoc". Quoi de mieux qu'un revival de ma première Echappée Belle, qui m'avait déjà sorti d'un quotidien délétère à coup de gros shoot d'endorphine sur un corps impréparé, mais d'un bonhomme vagabondant dans des réveries de sauvageries ("plus belle, plus dure") s'étant forgé une motivation digne d'un JCVD.

Le moto de Florent (Florent Hubert, le grand manitou de l'EB) "gestion, gestion, gestion" doit donc s'appliquer au maximum, car il y a moins de marge de manoeuvre qu'avec une bonne caisse.

Le format du duo des cimes, présenté comme non chronométré, sans classement, se prête heureusement bien à ce genre de plan osé: une progression plus lente, moins de parties courable, donc moins de chocs, et moins la tentation d'enquiller coute que coute. Il faudra tout de même "gérer" Gaga, qui est justement un enquilleur de première classe. Pas besoin de couler un bronze et quasiment jamais envie de dormir, il va falloir composer.


Chamrousse, 6h10 du mat. On est déjà trempés, a être descendus du logement au foyer de ski de fond sous la flotte. Au briefing 2j avant c'était détente sur les prévisions mais ce matin c'est le brale bas de combat au niveau du PC course et on nous fait patienter.

Les visages sont crispés, l'incertitude hante le troupeau.

Alors que la place sous la casquette du foyer de ski de fond manque pour nous protéger tous de la pluie en laissant un minimum de place au passage des coureurs de l'intégrale, je tente de "faire contre mauvaise fortune, bon coeur" en acceptant que tombe sur moi cette eau tant attendue, car elle manquait tellement, en ce moment si innoportun. Une sécheresse maudite depuis le début de l'année, deux mois de canicule et des records de durée sans une goute d'eau, et voilà que l'on maudit ces précipitations salvatrices pour la nature. L'égoïsme de l'Homme auquel je n'échappe pas, j'ai les boules, j'ai les glandes, j'ai les crottes de nez qui pendent. Fait chier.

J'ai beau aimer que les éléments se déchainent, que le vent me fritte la gueule, que le grésil complique la progression, que l'orage tonne au loin... on ne peut pas dire que je sois en amour avec la chiasse qui s'abat sur nous et qui annonce avec de plus en plus de certitude à mesure que le temps passe, que les parcours de repli seront activés.

Le départ est décalé à 8h et on apprend que l'on emprunte le parcours de l'intégrale jusqu'au habert d'Aiguebelle. Après ? On verra. En attendant c'est une pluie plus ou moins mouillante qui nous tombe sur le coin du grouin, accompagné, en altitude, d'un vent plus ou moins prononcé. On apprend tout de même que les bénévoles des postes montagne ont de très grosses difficultés à monter à leur postes, avec des torrents qui ont quadruplé de volume et des rafales violentes qui n'arrangent pas la progression sur les caillasses de ce massif rugueux au toucher.
Pas de croix de Belledonne, non plus.

Et ben merde, ça commence fort. Nous voilà donc à nous échauffer tranquillement (cette fois ci, c'est indiscutable, le mode gestion / non-compétition est enclenché) avant d'accélerer un chouille, car quand même, ça fait long et on espère pouvoir attaquer les premières spécialités décennale dans l'après midi, avec la Belle Etoile, seul passage qui nécessite la longe.

Le choix du mode ultraléger, avec sac de 10L, semble alors judicieux pour pouvoir courir sur ce parcours "roulant", mais je réalise assez rapidement que le poids est tout de même trop important et mal réparti avec ce type de sac et m'occasionne des douleurs au dos très désagréables (et qui dureront jusqu'à la fin de la bambée, de manière quasiment ininterrompue).

Nous avalons les bornes nous séparant du habert d'Aiguebelle avec déception mais aussi l'espérance de pouvoir récupérer le tracé du duo l'après midi. Les conditions météo qui nous interdisent les déambulations de haute altitude sont finalement assez agréable pour avancer correctement sur ce tracé plus roulant: il ne fait pas chaud, il ne fait pas froid non plus lorsque l'on est protégés du vent. Nous effectuons même quelques longs km en débardeur/tshirt voire torse nu. Evidemment, les passages plus exposés nous obligent à enfiler la veste. C'est un peu pénible de mettre/enlever la veste ou un tshirt supplémentaire régulièrement mais on ne risque pas la surchauffe qui habituellement me frappe un moment ou l'autre. La veste en tissu anti-UV cousue sur mesure par ma petite soeur pour me protéger du soleil, à enfiler par dessus le sac, est finalement également utile face au vent.

Les nuages et le vent ne faiblissent que peu alors que la matinée fait place à l'après midi, et je râle auprès de Gaga que nous ne passerons pas la Belle étoile, et commence à me projeter dans la suite avec des idées sombres. Que ferons nous si les parcours de replis activés nous écartaient totalement du duo, pour la totalité du weekend ? Se résoudre à l'abandon ? Courir malgré tout en ayant laissé le surplus de matériel - casque, baudard, longe - à la base vie ? Les scénarios les moins agréables envahissent mes pensées, sans qu'aucune réponse satisfaisante ne puisse être trouvée.

"Ah ! Lui c'est le seul que je sais qu'il ira au bout !" s'était exclamé Florent (Hubert) lorsque l'on s'était croisé au foyer de ski de fond. Réelle conviction, petite mise en pression sympatique, motivation par l'exemple des participants présents... un peu de tout ça ? Reste que cette phrase trotte en boucle dans ma tête. On fait quoi si on nous dit qu'on ne fait "que" l'intégrule, sous la flotte, avec un dos déjà ruiné ?

Habert d'Aiguebelle, ça discute entre coureurs du shunt de la Belle étoile et que l'on continue jusqu'au Pleynet. Le moral est dans les chaussettes mouillées. Mais nous n'avons pas eu l'info au pointage, et alors qu'une éclaircie semble se dessiner et que nous avons du mal à admettre que nous ne passerions ni par Rocher Blanc ni par le col d'Arguille, j'emet l'hypothèse que l'information est peut être rumeur ou sujette à changement face à une amélioration et demande à gaga la radio pour demander confirmation auprès du PC course. C'est confirmé, allez au Pleynet. 2mn plus tard la pluie revient rajouter une couche grisatre sur les perspectives de notre bambée. Gaga hèle 2 gars qui n'ont pas eu l'info et commencent l'ascension vers la pointe de la Jasse. Je repasse un coup de radio pour prévenir, que le mot soit bien passé à tous les duos lors du passage au habert.

L'interminable descente sur le Pleynet laisse le temps d'entrevoir la suite du programme et de préparer la stratégie à adopter. Il est à peut près certain que nous remontrons jusqu'au chalet de la grande valloire, au moins. Nous pourrions récupérer le parcours du duo au dessus.
Vu les conditions, j'estime que nous devons éviter la nuit, humide et fraiche, pour profiter des parties alpines en journée, avec des conditions météo plus sèches, de la visibilité pour une meilleure progression mais aussi profiter du paysage.
Le passage au Pleynet a l'avantage de nous permettre de nous reposer au chaud, au sec, de prendre une bière... Cette stratégie que j'argumente auprès de Gaga nous permet de reprendre un peu de légèreté et d'entrevoir une issue positive à une bambée bien mal engagée.

Sur la fin de la descente, un coureur devant moi est interpellé par une forme sur le bas côté, observe puis repart. Cela éveille ma curiosité et je m'approche également afin de découvrir ce qu'il s'y trouve.
Deux chiens sont roulés en boule au pied d'un arbre. Un adulte et un chiot border collie. Je m'approche, leur parle et les observe. Le chiot tremble, il a vraiment une sale gueule. Je le soulève et le repose sur ses pattes, il n'arrive pas à rester debout. Est il blessé ?
Impossible pour moi de le laisser là, je l'embarque dans mes bras et appelle l'adulte qui elle (un petit pissou plus tard m'apprendra que c'est une femelle) peut marcher et semble soulagée d'obtenir de l'aide.
Quelques km plus tard, je me résous à laisser le chiot au chalet du Pra. C'est maintenant carossable, je pourrais prévenir que quelqu'un monte les chercher pour les sécuriser. La chienne nous suit cependant et c'est ainsi que nous arrivons au Pleynet accompagné de ce chien. Elena prend le relai, nous lui passons une laisse de fortune et allons manger au restau. C'est ainsi qu'auprès de quelques membres de l'organisation, bénévoles ou potes, j'obtiens le nouveau surnom de "30 millions d'amis". Bébert de Quimper vient gentiment se foutre de ma gueule, de même que Cédric. Ayant mal compris ce que me raconte Aurélie, j'emmerde même Roman au PC course, qui a bien mieux à faire - je pensais qu'il avait eu les coordonnées des humains des chiens. Quelques personnes aident et une solution est trouvée, merci à ceux qui se sont investis.

Je prends avec humour ce nouveau surnom auquel je ne m'identifie pas à première vue. Mais si j'ai appris au contact de la nature a respecter l'Animal, à le déranger le moins possible, sans me revendiquer un attachement particulier à ceux cis et encore moins aux animaux de compagnie en général, je dois admettre que j'ai découvert avec Toundra que l'on peut avoir une relation extrèmement forte, une connection que je ne pouvais soupsonner auparavant. Et si c'était mon chien, j'aurais souhaité qu'on lui vienne en aide.

30 millions d'amis

 

Cette gestion de chiens perdus apporte un interlude bien longuet dans notre périple. Le temps passe vite, mais je finis par aller me reposer au dortoir et Gaga fait de même. Nous ne sommes pas pressés et projetons un départ à minuit. Cela fera 4h d'arrêt au Pleynet, de quoi envisager de passer le reste de la nuit sans trop bailler et être au Moretan pour le lever du soleil.

Car nous avons été brieffé par Phil que nous empruntons désormais le parcours du 85km jusqu'au lac Moretan inférieur. Ce n'est donc encore pas pour tout de suite, les spécialités d'anniversaire. Si la perspective d'une n-ième remontée au chalet de la grande Valloire nous enchante guère, je suis content de découvrir le col et l'amélioration notable de ce parcours du 85km qui a pris une sacrée augmentation de difficulté par rapport aux premières éditions. C'est magnifique, c'est du beau belledonne sauvage comme on aime. C'est du costaud, et j'ai une pensée pour les coureurs de ce format, à qui on raconte parfois qu'ils sont sur le "parcours enfant". J'espère qu'ils sont conscients d'où ils mettent les panards quand ils s'inscrivent, l'enchainement Grande Valloire / Moretan, c'est déjà une dosette. "C'est pas l'échappée belle qui devrait donner des points pour l'UTMB, mais l'UTMB qui devrait donner des points à l'EB" disait un participant à la première édition.
Le parcours de l'intégrule a beaucoup été rangé depuis ma première édition (2015, 3eme édition de la course) mais il est loin de recevoir le label "écotrail" ;-)

Au col de Moretan, les gars sont chauds, comme d'habitude. ça chante, ça encourage, y a de l'ambiance.
On a droit à une explication fournie des conditions de descente, une corde a été mise en place pour le névé rikiki mais glacé. On nous demande si ça va, on nous conseille de mettre les crampons si on a, de mettre le casque pour parer une chute.

Avec les doses de décontraction, désinvolture, insolence, arrogance qui me caractérise, je réponds que ça va - ça va forcément, on a mal partout, on baille, mais on est en montagne - qu'on a pas de crampons, on ira doucement, on va pas mettre le casque pour 30m de névé plat, ça ira bien. Et je me viande comme une merde au deuxième pas sur la glace sous le regard bienveillant du bénévole qui m'a tout expliqué.
Je passe en marche arrière, c'est probablement étrange à regarder mais ça passe mieux avec l'aide de la corde, et on poursuis sans problème sur l'arrête morainique qui n'est pas équipée cette année (et c'est très bien comme ça).

 

Au lac Moretan inférieur, des bénévoles nous demandent si on a envie d'aller faire la crête prévue sur le parcours modifié du duo (on récupère le col de la Colombière par ce versant plutôt que de l'autre). On a l'impression que la réponse "oui bien sur" est surprenante, ce qui nous semble étrange. Pas de signe de vie devant nous dans l'ascension, alors qu'il y avait des frontales dans la montée du Moretan. Y aurait il des shunteurs ?
Pour nous, la question ne se pose pas. On est là pour ça. On peut finir dimanche à midi s'il faut, on veut tout découvrir.
L'arrête est balisée, ce qui nous étonne, mais avec le repli on a un peu perdu l'esprit navigation-démerde et on s'est habitués à "être drivés", donc on suit tranquillement. C'est joueur, ni vraiment difficile ou scabreux ni très décontractant car la progression n'est pas si évidente que l'on aurait imaginé et à quelques endroits la vigileance s'impose, il ne faudrait pas se boiter. On est en pleine matinée et les nuages nous laissent du répit. J'imagine les passages de nuit avec peut être des brouillards collant aux sommets, et je comprends que le balisage ait été ajouté, finalement. J'apprendrais plus tard que c'est sur retours des premières équipes que le PC course a envoyé de courageux bénévoles poser des fanions à la hâte, dans des conditions merdiques.

crête

 

Un regard en arrière, tiens, on est suivis. Ce sont les serres files ! Pas de pression, on est juste les derniers, mais on est large pour continuer notre balade.

La pause à Périoule est longue, réconfortante. 1h pour laisser les pieds se reposer, sécher. Manger des tonnes, faire la gueule devant Benman qui me prend en photo, rigoler, plus tard, sur des propos dont je n'ai plus de souvenirs, avec les uns et les autres.

mais si on s'amuse !

 

Les serres files profitent de la pause également, nous laissent 5mn d'avance pour boucler leurs affaires lorsque nous repartons et nous collent rapidement au cul dans la longue ascension du col du Crozet, sauvage à souhait. Le couple est en cannes, ils sont partis du Pleynet 3h après nous, et sont d'une fraicheur insolente. Je les entends, sans écouter la conversation, discuter sans discontinuer, faciles dans la pente raidasse qui nous attaque le souffle et les mollets.

"On se prend une leçon par les serres files, gaga !", pour mettre un peu d'humour au sommet. (si t'as pas le clin d'oeil, retourne en Belledonne)

Elle pique bien cette bavante. De la pente herbeuse que t'imagine pas descendre par humidité sans piolet, puis de la caillasse entassée comme dans une chambre d'ado en crise.
La descente, un beau merdier de moraine, m'est plus facile. Je ne sais pas combien on a mis mais je reste étonné du temps annoncé par les bénévoles du PM "1h15 pour 2km". J'ai eu l'impression que ça passait relativement crème. Je crois qu'on prend notre pied, réellement.

Bonjour le refuge des Férices. "oh les gars, vous êtes en duo ? on a un ravito spécial réservé pour vous. Des pates, ça vous dit ? crême fraiche ? fromage ?".
3 saluts tibétains improvisés, une banane jusqu'au oreilles et un "tout ce que tu veux, tout ce que t'as" plus tard nous engloutissons notre pitance sous un soleil espiègle qui joue avec les passages nuageux.

La crête jusqu'au col de la Frêche, on connait, on sait que c'est long, mais c'est pour moi interminable.
J'ose pas lâcher une caisse au risque d'éclabousser tout belledonne et je multiplie les pauses techniques au milieux des blocs rocheux.
300m de dénivelé, c'est peanuts d'habitude. C'est incroyablement long cette fois ci pour rejoindre le sommet des Grands Moulins, par un sentier ne présentant aucune difficulté.
Daphné et Manu nous acceuillent chaleureusement là haut et Manu nous sort le grand numéro de téléguidage dans l'ébouli dégueulasse qui s'ensuit. J'étais venu pour la démerde, ma désinvolture habituelle me pousse à penser que je n'ai pas besoin de cela, mais je suis touché par la passion et l'engagement du bonhomme, le soin qu'il apporte à nous guider, nous conseiller, pour éviter tout incident et nous permettre de progresser au mieux. Je n'ai pas tellement le sourire avec mes histoires de bide et serrer le cul en réalisant un numéro d'équilibriste est en soit une performance, peu importe la vitesse de progression.

La suite nécessite une navigation à la trace et/ou à l'a peu près de ce que nous a roadspeaké Manu, dans un merdier d'éboulis tout doux. Une dernière pause technique me soulage et je prends le lead pour la suite, ma montre ayant décidé de fonctionner après des dizaines de plantages.

Gaga m'interpelle, je ne serais pas sur le bon chemin. "sisi, je suis sur la trace". Ben non, il faut grimper dré dans le pentu avant de continuer sur la ligne de crête. Ah, c'est possible,la trace doit manquer de points, les 5% de marge d'erreur d'à la fois la montre le jour J et de la trace préparée peuvent faire leur effet, de même qu'un grand écart de dénivellation sur peu de distance. Il y a en effet un fanion plus haut.
Soudain, à 20m de moi, un frigo dévale la pente et s'explose sur d'autres rochers. Ambiance !

C'est parti pour la "petite remontée". ça doit être du 70% dans une pente herbeuse, avec quelques gradins bienvenus pour poser les pieds. Les batons sont fermements aggripés par mes 3 compagnons et moi je suis à 4 pattes.
On est dans le sauvage ici, y a pas à tortiller du cul pour chier droit. La radio de serre-filage est muette.
Quelques fanions bienvenus complètent les rares cairns et perdus dans le brouillard nous cherchons les traces de passage, les herbes couchées, les marques répétées de pas, en consultant régulièrement le téléphone et la montre.
Je continu le lead, ayant une remontée d'énergie dans ce passage loin de tout.

Avec le recul, on a grave kiffé ce coin paumatoire.

Nous retrouvons le sentier d'accès classique à la pointe rognier, emprunté également par les coureurs du 62km. Au sommet, une tappe dans les mains, un selfie, "on a fini".

Enfin presque, hein. Mais on a fini. Joie, bonheur, et panards humides.

 

Une dernière portion casquée avec une sente étroiteuse, joueuse, qui tournicote, et nous voilà au col de la perche, fin de toute difficulté. Il n'y a plus qu'à se laisser glisser jusqu'à l'arrivée.

Ah oui... vraiment ?

J'arrive à motiver Gaga à courrir malgré ses douleurs aux pieds et jambes. "ça fait longtemps qu'on a pas courru, les jambes raides, c'est rien. il faut se forcer, t'envoie pendant 5mn en serrant les dents, puis tu serra chaud et les douleurs disparaitront". Dont acte. Cependant, au milieu de la descente vers le Bourget-en-huile, les douleurs des pieds nous arrêtent. Les pieds brulent, nous enlevons les chaussettes à la baraque à Michel (où j'espérait prendre une Chartreuse, mais y avait personne cette année. Pas un godet sur tout le parcours, c'est du jamais bu !) et constatons les dégats: crevasses tous les deux, mais bien pire chez Gaga.
Terminer nous prends donc un temps "considérable" (5h30 pour la dernière section de 14km !) et cela ne vaut pas la peine de s'épancher sur le sujet.

Nous repensons à ce que l'on a vécu ces dernières heures, et sommes d'accord sur quelques points:
- c'est de la belle balade sauvage. On en doutait pas, mais on est heureux de l'avoir vécu
- c'est putain de couillu d'envoyer 55*2 trous du cul là dedans. C'est bien beau d'avoir de belles idées de parcours, après faut oser aller déposer à la pref', et faut assumer. J'imagine pas le boulot et le stress engendré par "ce truc", que ça ait été fait c'est juste monstreux, exceptionnel.
- on a râlé, je suis suffisament con pour dire vouloir aller voir par moi même si je tiens debout face au vent et au torrent, mais faut reconnaitre que les conditions étaient difficiles et que les décisions de l'orga ne pouvaient être différentes. Pardon, je me corrige: ça aurait pu jouer la sécurité-facilité. Or, ils se sont battus pour nous conserver ce qui pouvait l'être. Des meufs et des gars se sont gelés le cul à attendre dans les coins les plus inconfortables de Belledonne, à planter des fanions dans la tourmente, pour qu'on puisse nous balader paisiblement.
- vous avez organisé et accompagné mes vacances. merci quoi !

Aiguebelle s'annonce. Gaga est tendu, fatigué par la douleur et il faut attendre les derniers mètres devant l'arche d'arrivée pour voir un sourire éclairer son visage.
Elena, Phil, Mathieu sont là pour nous acceuillir, ils ont attendu longtemps et bien que ça doit pas se voir, ça nous fait bien plaisir qu'ils soient là pour nous.

Comme je l'écrivais ce matin à Daphné, on a pas toujours été reconnaissant ou avenant avec les bénévoles, accompagnants et supporters que l'ont a croisé. La concentration, la fatigue, les douleurs nous plongent facilement dans notre bulle. Parfois nous arrivons à en sortir et certains on pu constater notre joie d'avoir pu profiter de ce beau cadeau des 10 ans de l'échappée belle. Aux autres, nous communiquons par écrit toute notre gratitude pour ce qu'ils nous ont offert.

La cloche est sonnée, et nous aussi, un peu.

Merci à vous tous, et vive l'échappée belle.


Une dernière citation pour la route, empruntée à une amie dont je n'ai pas suivi l'aventure sportive récente de tétrachiée de km à vélo en autonomie (elle me racontera de vive voix), ni abreuvé de bravo à son retour:

Faites ce que vous aimez et consacrez-y du temps. Ce n'est pas un sacrifice, c'est juste un sens. - Sophie

12 commentaires

Commentaire de Thomas74 posté le 23-08-2022 à 14:07:53

Joli récit, ça faisait longtemps. Dommage que ton blog ne fonctionne plus, tu as perdu tout tes anciens récits ?

Commentaire de Vik posté le 24-08-2022 à 09:52:53

oui, très probablement. j'ai peut être un backup sur un vieux hdd quelquepart, mais si c'est le cas c'est dans un carton que je ne suis pas prêt de déballer.

Commentaire de Franch posté le 23-08-2022 à 15:56:31

Ton récit retranscrit pas mal cette aventure, content que vous ayez pu aller au bout
J'ai vu les chiens en passant vers 18h15 sans prendre la peine de m'arrêter, bien joué !

Commentaire de jano posté le 23-08-2022 à 17:29:57

joli récit, brut, sans détour...
je t'avais trouvé un peu dur au départ avec l'annonce du repli mais au moins, t'as constaté et changé d'avis.
et donc bravo pour être allés au pic merlet... ;-)

Commentaire de Arclusaz posté le 23-08-2022 à 21:32:08

Merci de nous avoir fait partager, à ta manière, cet ovni du trail engagé. Et effectivement, bravo à l'orga.

Commentaire de Mazouth posté le 24-08-2022 à 11:11:57

Belle bambée ! Cool que vous ayez pu kiffer malgré les conditions et que vous ayez fini par sonner la cloche tous les deux avec Gaga cette année.

Commentaire de Killua posté le 24-08-2022 à 14:51:51

Bravo pour cette belle balade, et merci pour le partage d'émotions. Je crois bien que je vous ai vus passer, torse nu au chalet de la Valloire en pleine nuit :-) ah, et je crois que je connais la même Sophie, très belle citation finale ! Bonne récup

Commentaire de Trixou posté le 24-08-2022 à 15:28:24

Bravo pour la bambée (surtout avec l'entrainement pipi du chien, c'est limite scandaleux), pour ce beau récit et bien sûr tes toujours belles photos (je suppose que tu ne les a pas perdu avec le blog), et pour avoir pris le temps d'aider le chien, ca veut dire beaucoup je trouve.

Commentaire de anthodelb posté le 24-08-2022 à 16:43:46

Bravo à vous, belle aventure. Et encore merci pour l'hébergement au départ !

Commentaire de Spir posté le 25-08-2022 à 21:45:04

Quelle balade quand même ! Je pensais que c'était ton chien à Pleynet ;) Sacrée aventure et chouette récit. Merci d'avoir partagé ça !

Commentaire de Vik posté le 28-08-2022 à 20:24:22

mon chien était là, c'est probablement lui que tu as vu !

Commentaire de JuCB posté le 28-08-2022 à 08:09:30

On a fait qu'un tiers mais quel tiers !
Les souvenirs de l'UTE-MC ont ressurgi. Un off où aucune course ne passerait. Manifestement, avec Florent, vous avez les mêmes goûts et c'est pour mon plus grand bonheur. Merci à vous 2

Il faut être connecté pour pouvoir poster un message.

Votre annonce ici !

Accueil - Haut de page - Aide - Contact - Mentions légales - Version mobile - 0.22 sec
Kikouroù est un site de course à pied, trail, marathon. Vous trouvez des récits, résultats, photos, vidéos de course, un calendrier, un forum... Bonne visite !