Récit de la course : Saintélyon 2014, par dg2

L'auteur : dg2

La course : Saintélyon

Date : 7/12/2014

Lieu : St étienne (Loire)

Affichage : 1195 vues

Distance : 72km

Matos : RàS

Objectif : Terminer

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Des petites flaques et une grosse claque

(Bon d'accord, les flaques n'étaient pas vraiment petites, mais ma déception a été plus grosse encore)

 

Il est assez désagrable pour moi de faire le récit de cette, hum, course. Il ne s'agit que de mon second trail, après l'ÉcoTrail 50 de Paris en mars dernier, qui s'était bien passé (premier tiers des finishers). C'est donc avec un relatif optimisme que je m'aligne sur la SaintéLyon, tout content d'avoir, non sans difficulté, battu mon record sur marathon six semaines plus tôt. Divers sites d'évaluation de performance sont d'accord pour dire que sur le profil de la SaintéLyon, mon temps de l'Écotrail vaut aux alentours de 9h30. Mais bien sûr, ce genre d'extrapolation ne tient pas compte de la différence de température (20°C en mars vs. 0° maintenant), de l'état du terrain (très sec vs. très boueux), et de l'éclairage (jour vs. nuit). Je me dis quand même qu'un rythme aux alentours de 10h est jouable, au moins dans la première partie de course. La principale inconnue pour moi est l'obscurité, car impossible de s'entraîner dans des conditions sombres en région parisienne, la combinaison couverture nuageuse + pollution lumineuse faisant que l'on voit assez bien la nuit, même frontale éteinte.

 

En septembre, j'ai pris mes précautions pour acheter des billets dès l'ouverture (le 6 septembre pour l'aller, le 7 pour le retour), ce qui fait que je peux voyager en première à un prix défiant toute concurrence. Je me trouve étonnamment détendu dans le train, allant même jusqu'à légèrement somnoler pendant le trajet. Je vois cela comme un bon signe, mais j'ai tort : c'est juste un premier indice que je couve un truc et que je suis en fait fatigué.

 

L'arrivée sur Lyon se fait sans stress, il y a certes du monde au retrait des dossards, mais pas de cohue. Je ne connais personne au Flore, mais je fais vite connaissance avec mes voisins de table, dont certain ont pas mal d'éditions de la SaintéLyon dans les pattes. Le repas est fort agréable, et en souvenir de mes maux de ventre lors de mon dernier marathon, je prends deux cachets de Spasfon que cette fois j'ai eu la présence d'esprit d'emporter avec moi. Vient le moment où chacun à la table fait part de ses objectifs aux autres. Quand j'annonce que j'espère faire dans les 10h, alors que je n'ai que 20 mois de CàP derrière mois, je sens que je suscite une forme de perplexité polie : apparemment, on ne saurait s'attaquer impunément à un tel mythe si tôt dans sa vie de coureur. Par bonheur, un autre kikoureur qui se trouve ici pour la première fois annonce lui qu'il espère faire dans les 9h. Je ne suis donc pas le seul à paraître présomptueux. Un peu plus tard dans la soirée, je croise Émir le lapin qui me dit qu'il trouve aussi que c'est assez ambitieux de viser 10h pour une première SaintéLyon, mais pourquoi pas. Lui-même revient ici car sa Lapine avait dû abandonner l'an dernier, il sait que la course réserve son lot de mauvaises surprises.

 

Je me prépare tranquillement et sors assez tôt du Flore pour humer l'ambiance sur la ligne de départ. Du fait que j'arrive tôt (23h15), j'ai le temps d'observer le loin les pros s'échauffer, et me retrouve sans m'en rendre compte près de la ligne de départ alors que l'affluence devient plus importante. Le speaker explique le système de vagues, et enjoint ceux qui se trouveraient par erreur devant à se mettre contre les barrières lors du départ afin de ne pas gêner et de se retrouver dans une vague plus en rapport avec leur niveau. Je m'exécute donc au moment du départ, pour constater que soit tout le monde a été discipliné (à part moi), soit personne parmi ceux qui n'avaient rien à faire dans la première vague n'ont écouté ce qu'on leur demandait de faire. La deuxième vague se met en place. Certes, elle est censée être pour les moins de 9h, mais si on consulte le classement final, il apparaît que même en comptant les relais, il n'y aura pas 2000 partants en moins de 9h. Or les deux premières vagues comptabilisent 3500 personnes, en tout, aussi je me dis que commencer en queue de deuxième vague reste conforme à mon objectif. Je n'arrive pas vraiment à remonter à contre-courant vers l'arrière de celle-ci, mais dès que nous sommes libérés, je profite deux premiers kilomètres de bitume pour me laisser doucement glisser vers l'arrière, en me disant que cela devrait me mettre avec des gens visant les mêmes objectifs que moi. Les premiers kilomètres sont un peu moins plats que ce que donne l'impression visuelle du profil de la course, mais je suis prévenu. Les choses sérieuses ne commenceront que plus tard.


Enfin, en principe, car dès le troisième kilomètre, mon estomac fait des siennes. Manifestement, il n'a pas terminé de digérer, et me le fait savoir. Ça commence bien. J'essaie de voir le bon côté des choses en me disant que cela a m'aider à ne pas aller trop vite, car plus je vais vite, plus ça fait mal. J'arrive avec une pointe d'inquiétude à Sorbiers, où la route commence à s'élever plus sérieusement. J'avais entendu dire que des premiers bouchons pouvaient se former dès ce moment, mais est-ce l'effet des vagues, ou celui d'un parcours légèrement modifié, il n'y a aucun ralentissement. Pour ma part, j'ai hâte d'arriver aux premières montées, car c'est dans cet exercice que je m'étais, comparativement, montré le plus rapide à l'ÉcoTrail. Première montée et première surprise, je ne vais pas spécialement plus vite que mes voisins. Ceci dit la course est longue, et contrairement à l'ÉcoTrail, je suis plus vers l'avant de la course que vers l'arrière à ce moment là, donc peut-être est-ce normal.

 

Nous quittons le bitume pour nous engager sur les chemins qui vont être invariablement boueux. Ceci dit, la chose me gêne bien moins que ce que j'imaginais. Sans doute le terrain est, à la longue, usant pour l'organisme, mais j'arrive à courir les yeux rivés sur le terrain en observant du coin de l'œil (le coin du haut) la trajectoire de mes prédécesseurs, ce qui me permet d'anticiper les flaques et autres portions particulièrement boueuses, aussi j'arrive sans difficulté à garder les pieds secs, sans pour autant avoir à slalomer dans tous les sens à cause d'obstacles de dernière minute. Cinq kilomètres plus loin, je commence à être franchement surpris de n'avoir doublé quasiment personne en montée, mais le flot est à ce moment là assez dense. Gagner quelques secondes au kilomètre en doublant ne serait de toute façon pas bien rentable. Et puis j'ai une douleur bizarre au mollet dont je ne sais si c'est rien du tout ou un début de crampe. Pour l'instant, tout ne va pas trop mal, mais se profile peu à peu le sentiment qu'il y a quand même quelque chose qui cloche.

 

Vers le dixième kilomètre, au somment d'une montée qui surplombe bien le parcours devant comme derrière, je le vois enfin, le fameux serpent lumineux de la SaintéLyon. Son aspect est très différent, selon qu'on l'observe devant soi, où il a un aspect très diffus, laissant l'impression qu'il s'étire paresseusement entre les collines, ou derrière soi, où on voit individuellement l'éclat de chaque lampe, qui au gré des mouvements de chacun scintille telle une guirlande de Noël. J'ai plusieurs fois vu des chapelets de lampes lors de courses d'alpinisme, mais même sur des courses très fréquentées (Mont Blanc), c'était infiniment moins impressionnant qu'ici. Il ne manque qu'un ciel dégagé et des collines enneigées pour que la chose soit vraiment féerique, mais bon, ce sera pour une autre fois.

 

J'arrive dans les temps anticipés au premier ravitaillement, que je zappe comme prévu : mon expérience (bien modeste) est qu'en étant en autonomie d'eau et de nourriture, je gagne beaucoup de temps lors des ravitaillements (souvenir de l'ÉcoTrail où, alors que j'ai sans cesse été doublé à l'issue du dernier ravitaillement, j'avais gagné au final trente places entre l'arrivée au ravititaillement et l'arrivée de la course). Je m'arrête au bord de la route pour grignoter un peu, mais franchement pas beaucoup, car j'ai toujours bien mal à l'estomac, et je repars vite.

 

La seconde montée qui suit le ravitaillement est particulièrement boueuse, et je suis à deux doigts d'y laisser une chaussure, dont le laçage est un peu lâche, mais ça tient. Quand j'arrive au sommet, un petit moment de déconcentration me fait perdre l'équilibre, et je m'étale par terre. Deux concurrents s'arrêtent pour voir si tout va bien, mais rien de cassé. Enfin, c'est ce que je crois, car deux kilomètres plus loin, ma ceinture porte bidon tombe par terre, lanière déchirée, et je me retrouve comme un imbécile à courir en la portant à la main, en me disant que je regarderai ce que je peux faire au prochain ravitaillement. Mon estomac me fait moins mal, mais je n'ose toujours pas manger, chose qui serait de toute façon difficile avec des gants maculés de boue et une main prise par la ceinture. J'arrive finalement avec un peu de retard sur le planning à Sainte-Catherine. J'ai l'impression d'avoir perdu au bas mot une centaine de places, mais c'est une fausse impression : j'en ai en réalité gagné 150, sans doute uniquement du fait que je ne me suis pas arrêté à Saint-Christo. Malheureusement, j'ignore cela, et je commence à m'inquiéter de mon allure qui stagne : je suis en retard sur le vague planning prévu. Et en plus, je dois m'arrêter pour ranger mes affaires maintenant que ma ceinture est HS. La chose est un peu compliquée car mon sac est tout petit, mais finalement j'y arrive. Je repars en grignotant du sucré, car je me dis que ce serait du suicide de ne rien avoir mangé au bout de 30 km. Je trottine donc quelques minutes à la sortie du ravitaillement, et dès que j'ai fini, alors que je suis sur du plat, impossible de relancer. Je décide de continuer à trottiner jusqu'à la prochaine montée, vu qu'elle n'est pas loin. Mais bien sûr, tout le monde court ici, et j'ai l'impression de perdre une centaine de places bêtement. Arrive la montée où en principe je devrais pouvoir être plus à l'aise que mes compagnons du moment, d'autant que je viens de prendre une sacrée pause... et cette fois, c'est officiel, je suis incapable d'aller vite.

 

Que se passe-t-il ? Dans l'intervalle, mes douleurs au ventre se sont déplacées vers le bas et se font plus fortes, surtout quand j'essaie de courir. En haut de la montée, vers le 30e km, j'essaie de relancer sur la portion plate, mais les douleurs sont vraiment trop fortes. Si je n'ai pas de jus pour accélérer dans les montées, et si en plus j'ai trop mal au ventre pour accélérer sur le plat, la course va devenir franchement désagréable. Une descente plus tard, où là je vais lentement car les descentes je n'aime pas (chevilles fragiles), nous abordons la plus grosse difficulté du parcours, la montée vers Saint André la Côte. Je me dis que cette fois, les gens vont y aller doucement, et que je devrais pouvoir doubler, mais rien à faire, les jambes ne répondent pas. La nuit s'annonce longue. Ce n'est qu'aux trois quarts de la montée que je vais enfin arriver à rattraper quelques personnes. Une dizaine tout au plus, mais c'est quasiment la première fois que j'ai vraiment l'impression d'être, sinon à mon rythme, plus rapide que mes proches voisins. Les locaux mettent un peu d'ambiance en haut de la côte, mais le chemin n'est pas à la hauteur, si l'on peut dire. Il est très étroit, en contrebas de la route, en dévers, et séparé du pré voisin par des barbelés. Impossible de doubler sans prendre le risque de tomber sur les barbelés ou d'y faire tomber quelqu'un à cause d'un glissade. Certains d'ailleurs passent par la route plutôt que par ce chemin, ce qui agace tout le monde : quand ils quittent le chemin ils nous doublent car ils ont plus de place, et quand ils nous rejoignent, ils nous bouchonnent. Enfin, cela ne dure pas très longtemps, et nous abordons une longue descente un peu technique et sans doute potentiellement dangereuse en cas de verglas. Aujourd'hui, les dangers sont bien moindres, si on excepte les risques de collisions entre concurrents ayant des vitesses très différentes. J'aimerais essayer d'aller vite, mais dès que je secoue trop mon ventre, la douleur est très violente. Donc je suis le flot, ou en tout cas la partie la plus lente du flot.

 

J'arrive à Saint Genoux avec la mine des mauvais jours. Je suis lent, j'ai mal, je suis en retard sur mon planning et on me double de partout (même si en vrai, j'ai gagné une cinquantaine de places, sans doute grâce à mon ravitaillement rapide à Sainte-Catherine, malgré l'opération rangement de sac). Et en plus, contrairement à Saint-Christo, on ne peut pas éviter la tente du ravitaillement, et donc on doit limite jouer les coudes non seulement pour approcher les tables, mais pour simplement traverser la tente. J'en profite pour enlever mon sac, et grignoter des trucs, même si je sais que toute nourriture risque de raviver mes maux de ventre. Le départ du ravitaillement se fait avec une descente facile. J'essaie de courir vite, mais la douleur est trop forte. En fait, désormais, il ne me sera plus possible de courir. Je vais désormais alterner marche au mieux pas trop lente en montée, et trottinage en descente ou sur plat. L'objectif de 10h s'est envolé, sans doute depuis longtemps, mais j'en prends vraiment conscience maintenant, ce qui achève de me miner le moral. D'autant que les douleurs au ventre deviennent franchement insupportables trois kilomètres après Saint-Genoux. Tout plaisir a désormais disparu, le temps affiché par ma montre à chaque nouveau kilomètre étant à chaque fois pire que le précédent. Mais qu'est-ce que je fais là ? Je passe le cap du marathon en 5h59, contre 4h36 à l'ÉcoTrail. Je veux bien que le terrain soit un peu plus technique cette fois-ci, mais de là à perdre plus d'1h20, c'est complètement anormal, d'autant que je n'ai pas l'impression d'avoir été volontairement sur la réserve depuis le début de la course.

 

Fichu pour fichu, je réfléchis à me donner un nouvel objectif. J'imagine encore comme un imbécile que ma situation va finir par s'améliorer. Je décide de ne plus brusquer la machine jusqu'à Soucieu, d'y arriver en 7h20, et de filer au même rythme moyen jusqu'à l'arrivée, ce qui devrait se faire en moins de 11h. J'imagine que c'est faisable car jusqu'ici, on ne peut pas dire que j'aie forcé sur les muscles, donc la fatigue ne devrait pas me jouer des tours. Malheureusement, les douleurs augmentent à chaque kilomètre, et maintenir le rythme envisagé devient une véritable épreuve à chaque fois. Au bout de deux heures qui me paraissent une éternité, j'arrive enfin à Soucieu, "là où la course commence vraiment", dixit les vieux Sages de la Saintélyon, mais pour moi, ça fait longtemps qu'elle est finie, la course. Il y a un peu moins de monde, et de toute façon je ne suis plus en mode "course", donc je me pose un peu. Dans l'ordre : (i) enlever les cailloux des chaussures (ii) Mettre de la Nok (iii) ah non, en fait je l'ai pas prise (iv) ne pas rester assis trop longtemps (v) manger (vi) essayer de boire du chaud (vii) sauf s'il y a trop de monde (viii, le plus important) faire la queue aux toilettes (ix, ah non, c'est ça le plus important) noter dans mon carnet que la prochaine fois, c'est bien de penser à avoir du papier toilettes. Sale journée. Il doit rester dans les 22 km, à faire en 3h35 pour l'objectif de 11h. Même en marchant, je peux le faire. Ou pas. À la sortie du ravitaillement, je marche un peu car ça monte légèrement, et j'essaie de trottiner dès que cela devient pas, mais pas moyen. Je suis complètement scotché au sol, sans la moindre énergie. Suprême insulte, des gens qui marchent me dépassent quand j'essaie tant bien que mal de trottiner. Mais qu'est-ce qui m'arrive ? [Il t'arrive que t'es malade, gros malin, t'as pas encore compris ?] Me voilà transformé en marcheur du dimanche, incapable de tenir à moins de 10 minutes au kilomètre, spectateur impuissant d'une défaillance d'origine inconnue. À un moment, je reconnais Émir le Lapin, avec qui j'échange quelques mots. J'essaie de suivre son rythme, mais une fois encore, ça n'est pas possible. J'assiste sans émotion au lever du soleil, en essayant de ne pas compter le nombre de personnes qui me doublent à chaque minute. Quand je vois l'allure de certains, je me demande comment il est possible qu'il ne me doublent que maintenant. 350 places perdues et 2 heures plus tard, me voilà à Chaponost, sans la moindre envie. Je suis de plus en plus proche de la queue de la course, et la plupart des gens qui sont là sont heureux d'avoir survécu jusque là, c'est manifestement pour eux une petite victoire, et cela fait plaisir à les voir, souffrant, serrant les dents, mais confiants dans le fait qu'il vont aller au bout de leur objectif, voire de leur rêve. De mon côté, je suis effondré de me voir si en deçà de ce que j'estimais, de ce que je croyais, pouvoir faire. J'échange deux, trois mots avec les gens qui se trouvent à côté de moi, prévenant que la fin du parcours est plus difficile que les autres années, mais je sais que c'est surtout pour moi que cela va être difficile. Au départ de Chaponost, ma montre me lâche définitivement, batterie à sec. Au moins, ça nous fait un point commun. Sur le coup, je me dit que cela me déprimera moins de ne pas savoir quelle heure il est, mais en fait, cela va être pire, la perte de la notion du temps allant de pair avec l'inquiétude de rater mon train (13h05). Commence alors une longue période d'errance sur les routes, à mettre un pied devant l'autre car il le faut bien, mais sans la moindre énergie. Pire, c'est à ce moment là que je me rends compte que je n'ai pas noké quatre de mes orteils et que 75% d'entre eux protestent de façon concertée et fort douloureuse de ce manque flagrant d'attention. Bon, cette fois, c'est officiel, cette journée est complètement pourrie. Ai-je à ce point offensé les Dieux de la Saintélyon en espérant faire moins de 10h pour être châtié à ce point ?

 

Enfin, au moins, je peux compenser les douleurs des ampoules par le fait qu'au rythme qui est désormais le mien (moins de 5 km/h), j'ai suffisamment de temps pour poser les pieds à chaque pas pour ne pas trop avoir mal à cause des ampoules. Comme nous sommes dans un milieu de plus en plus urbanisé, il y a de plus en plus de pancartes d'encouragement, et de plus en plus de spectateurs au bord des routes et des chemins. J'avise deux spectatrices devant un panneau encourageant un certain Jean-Phi, panneau que je vois pour la trois ou quatrième fois depuis le départ. "Il en a de la chance, Jean-Phi, il a plein de supportrices sur le chemin", leur dis-je. "C'est parce qu'on le suit depuis le départ", me répondent-elles "Il va bientôt arriver". Je me dis de mon côté que c'est sans doute la dernière fois que je verrai ce panneau car ledit Jean-Phi, même s'il a eu la gentillesse de rester derrière moi depuis le départ, il va bien finir par me doubler lui aussi. Comme tout le monde. Alors que mon allure doit être de 4 ou 4,5 km/h, j'ai tout le temps d'entendre les gens du cru parler de la suite du parcours. J'entends dire que le chemin des aqueducs est difficile. Même mon rythme est vaguement moins calamiteux en montée, je reste le plus lent : j'ai beau chercher, je n'ai pas souvenance d'une seule personne que j'aie doublé entre Chaponost et Lyon. Pas une.

 

Lors de la fameuse montée de l'aqueduc, je dois vraiment faire une sale tête, car une jeune et jolie concurrente coiffée d'un chapeau de Père Noël s'arrête à ma hauteur pour me demander si ça va. Je lui dis que non, et elle me dépanne gentiment d'un ou deux cachets pour calmer les maux de ventre, efficacité garantie, m'assure-t-elle. J'accepte bien volontiers, convaincu cependant que mon cas est sans espoir (j'aurai raison). Nous échangeons quelques mots, le temps que le terrain  devienne plat puis descendant, et elle se met à courir, m'assurant que je vais largement finir avant midi et que je ne raterai pas mon train. Mai impossible pour moi de suivre. J'ignore à combien de kilomètres j'étais de l'arrivée à ce moment là, mais elle va me mettre 40 minutes dans la vue. J'entre dans Lyon, ce qui n'est pas la plus jolie portion du parcours, mais cela reste mieux que l'arrivée sur Paris de l'ÉcoTrail. Les fameux escaliers descendant sur les quais ne sont pas spécialement difficiles à descendre du fait que je n'ai pas vraiment sollicité mes muscles depuis des heures, mais j'enrage de voir que des tas de gens sont à la fois plus entamés que moi et largement plus rapides, fût-ce en descendant les escaliers à reculons. J'ai l'impression de ralentir encore plus sur les quais. En fait, j'ai honte. Honte même de recevoir des encouragements alors que j'espérais passer là deux heures plus tôt. Peu après le pont, je croise deux kikoureurs (Arclusaz et un autre que je ne connais pas), dont je suis content qu'ils ne me reconnaissent pas tant j'ai envie de me cacher. Autour de moi, les gens sont heureux d'en finir, parfois seuls, souvent accompagné de conjoint(e), d'enfants, d'amis spectateurs ou d'amis coureurs qui en ont fini et qui ont fait demi-tour pour les attendre. Mention spéciale à ceux qui ont fait toute la course en couple et que je vois courir main dans la main et sourire aux lèvres, heureux d'avoir victorieusement traversé les épreuves de la nuit. J'aimerais courir comme ils le font tous dans ces deux derniers kilomètres, mais je n'ai pas plus le cœur que l'énergie de le faire. Me reviennent en tête les mots de je ne sais plus quelle personne interviewée avait prononcé au départ (Maud Gobert ?) "Vous aurez forcément des coups de moins bien, mais c'est là qu'il faut serrer les dents car ça finit toujours par partir". Euh, Mme Gobert, quand ça fait 11h45 qu'on a mal au ventre, on a des chances que ça parte pour le dernier kilomètre ? [Réponse : non]

 

Lors dudit dernier kilomètre, les photographes sont là. Je passe devant le premier en montrant ostensiblement le pouce vers le bas, ce qui laisse le photographe perplexe, car il prend cela pour un geste d'hostilité à son égard. "Suis pas content, c'est tout", maugrè-je pour lui dire qu'il n'y est pour rien. Clac. Au moins j'aurai une photo qui traduit mon état d'esprit. Vivement que ça se finisse ! J'aurais aimé courir sur les deux cents dernier mètres, mais je ne le ferai pas, tant la chose semble sur le coup dérisoire, difficile... et douloureuse. J'entre dans le palais des sport sans joie, pour constater que j'ai réussi l'exploit (hum) de faire moins de 12 heures. C'est juste 2h30 de plus que mon objectif secret... Et c'est juste une heure avant le départ de mon train ! Une autre course commence : récupérer mon tee-shirt de finisher (que je me promets de jeter dans la première poubelle venue), puis mes affaires en boitant, claudiquer jusqu'au métro (car les ampoules ne s'améliorent pas, bien au contraire), et ramper jusqu'au quai de la gare. J'attraperai mon train à une minute près. Issu d'un milieu pas vraiment porté sur la pratique sportive (euphémisme), j'ai droit à quelques SMS de félicitations, notamment, je cite, pour ma "course héroïque", ce à quoi je m'empresse de répondre que mon rythme relevait, dans les faits, plutôt de celui d'une marche funèbre. Mais bon, c'est un des avantages de la course à pied : même quand on n'est pas bon, cela reste socialement valorisant.

 

L'arrivée à la maison a au moins le mérite de me permettre dresser un vague diagnostic médical me concernant : j'y trouve ma fille aînée la tête au-dessus des toilettes, manifestement victime d'une sorte de gastro, et une séquence nettoyage de parquet plus tard, une inspection de l'armoire à pharmacie me révèle avec horreur que dans la boîte de cachets roses de Spasfon avait été rangée par erreur une plaquette de cachets tout aussi roses, mais de Tardyféron, médicament bien connu contre l'anémie, également célèbre et redouté pour les très douloureux maux de ventre qu'il provoque en guise d'effets secondaires. Et bien sûr, l'inspection des tablettes montre que ce sont ces cachets là que j'avais pris avec moi... C'est donc avec le double handicap d'un (vrai) problème de santé et d'un très artificiel amplificateur de symptômes que je m'étais retrouvé au départ de la course, ayant, sans le savoir, déjà annihilé toute mes chances de faire quoi que ce soit de bon, ou même de simplement prendre plaisir à être là.

 

Les jours qui suivent me montrent que le corps n'a guère souffert du rythme plus que lent qui avait été le mien : aucun bobo mis à part les ampoules, et aucune courbature... si ce n'est aux abdos, bien sûr. Les bobos, c'est surtout au moral. Pire (si l'on peut dire), ma petite sortie initialement de décrassage trois jours plus tard, se transformera vite, la forme étant revenue, en entraînement sur 10 km où je serai à deux doigts de battre mon records, certes bien modeste, sur la distance. La vie est parfois mal faite.

 

Bref, difficile de tirer un quelconque bilan de cette course. Le mythe ne s'apprivoise pas facilement, et il faudra bien revenir l'an prochain pour s'y mesurer vraiment. Le seul avantage que j'y vois sur le coup est que j'y ai cumulé les tuiles, et que l'on peut espérer que j'aie eu ma dose pour quelques temps. Nous verrons bien.

5 commentaires

Commentaire de arnauddetroyes posté le 04-01-2015 à 02:33:31

Moi je trouve ca valorisant de terminer une course de 72 km en étant malade avec il ne faut pas l oublier ,une température basse et de de nuit.
Félicitations aussi pour ton CR
En espérant pouvoir prendre part à la Sainté-Lyon cette année...

Commentaire de richard192 posté le 04-01-2015 à 09:59:53

Bravo d'avoir terminé. Dans ces conditions beaucoup auraient jetés l'éponge assez tôt.
Maintenant, je ne pense pas que ton objectif était trop optimiste par rapport à tes capacités. Ce n'est pas parce que c'est une 1ère expérience sur la STL qu'il faut revoir ses ambitions à la baisse.

Commentaire de Arclusaz posté le 04-01-2015 à 10:51:15

ben tu vois,en lisant ce CR, j'aurai presque envie de t'engueuler : c'est pas possible d'être aussi négatif !
Pourquoi avoir honte de ta performance ? tu es arrivé au bout en cumulant plein de handicaps, tu as réussi un truc que tu n'avais jamais fait.

Donc, c'est sur, tu reviens l'année prochaine et tu fais moins de 10h !et si tu fais 11h, ce sera bien aussi, pareil pour 12, 13, .... Le chrono ne veut rien dire, c'est la ligne d'arrivée qui est belle.

Commentaire de dg2 posté le 05-01-2015 à 13:08:30

Pendant la course, j'étais vraiment vexé d'avoir cru être bien préparé alors que, apparemment, je ne l'étais pas. Penser à tous ses entraînement qui avaient enquiquiné une partie de la famille, tous ces retards pris dans le boulot, le coût du truc (inscription + TGV A/R + nouvelles chaussures + ...), tout ça pour se planter dans les grandes largeurs, quelles qu'en soient les raisons, ça me mettait (et me met toujours) en rogne. C'est vrai qu'il y a deux ans, avant que je ne commence la CàP, je n'aurais jamais imaginé faire 72 km en un jour et encore moins en 12 heures. Mais c'est un problème récurrent chez moi : je vois plus souvent mon image le verre à moitié vide qu'à moitié plein.

Commentaire de scrouss posté le 25-02-2015 à 22:33:17

Arriver c'est un succès, la réussite est donc pleine et entière et c'est tout ! Bravo.

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