Récit de la course : Grand Raid 56 - Golfe du Morbihan 2011, par breizhman14

L'auteur : breizhman14

La course : Grand Raid 56 - Golfe du Morbihan

Date : 24/6/2011

Lieu : Vannes (Morbihan)

Affichage : 1709 vues

Distance : 177km

Objectif : Pas d'objectif

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ULTRA MARIN : 177 km d'aventure

Pour la 1ère fois, je viens de passer la porte de l'ultra. Pourquoi? c'est tout simplement la porte de l'inconnu. La vie contemporaine nous impose de plus en plus la culture du risque zéro, nous façonne des cadres de vie, des shémas comportementaux dont il devient de plus en plus difficile de s'extraire. Il est donc temps pour moi de vivre une aventure "hors cadre". J'ai envie (besoin?) d'accrocher un rêve au-dessus de ma tête.

Alors pourquoi un ultra? Pourquoi m'infliger des heures de difficulté, de douleur, voire de souffrance? Sans doute pour pouvoir les maîtriser, les dominer, et les accepter juste pour ce quelles sont.

Je veux m'offrir un moment de partage avec moi, avec les autres, découvrir le monde qui nous entoure autant que mon monde intérieur.

L'ultra est une invitation à avancer sur le fil du rasoir, là où l'esprit et le mental s'imposent pour ne pas succomber à la peine et à la douleur. Et puis, au bout, franchir la porte du bonheur.

Une entreprise démesurée? Selon les codes habituellement répandus, ça ne fait aucun doute! Alors place à la création, à l'imagination...

Pour revenir terre à terre, il faut bien le dire, j'aborde cette aventure humblement. Mon expérience se borne à quelques trails dans les 50/60km, le maximum atteint: 80. Je me suis donc donné une stratégie cyrano: 14min course / 1min marche. Question allure, sachant que la vitesse va nécessairement se dégrader avec le temps, je préfère partir "rapide", sur une base de 10km/h. Et puisqu'il faut bien se fixer un objectif, je me dis que 30H doit être un but cohérent.

 

Les moments précédants le départ sont un curieux amalgame d'émotions contradictoires mélant plaisir, angoisse, envie, défaitisme, optimisme.... Heureusement à H-10min, je reçois ce texto de ma fille : "No stress, je suis sûre que tu vas tout déchirer!" . Sa confiance me touche. Je m'engage dans le sas, un bagad chauffe l'ambiance, et c'est parti pour 177km d'aventure! Temps limite: 42h.

 

 

 

1ère étape: Vannes - Séné - 18.3km

Nous sommes 580 fondus (félés?) à nous élancer sur le port entourés d'une foule nombreuse, colorée et bruyante. Je me sens bien, heureux d'être là. Cette première étape se révèle très agréable, on longe le bord de mer tranquillement. La mer est basse, dommage pour le coup d'oeil. Tout se déroule dans l'aisance, la quiétude. Je profite de ces moments, sachant qu'ils ne dureront pas. 1er pointage et 1er ravitaillment (18.3km, 1h50). Première bonne surprise: si nous ne sommes pas là pour un exploit gastronomique , la table est néanmoins bien fournie. Je prends le temps de m'alimenter. Rien ne presse.

 

2ème étape: Séné - Noyaleau - 19.6km

Le décor change rapidement, on quitte le bord de mer pour remonter dans les terres. De petites routes ont aussi remplacé les chemins, je goûte peu au bitume et prend moins de plaisir à vivre l'instant présent. Pour autant, chaque carrefour, croisement, hameau, maison est prétexte à encouragements et applaudissements. Il y a vraiment un lien entre cette course et les locaux. J'arrive au 2nd pointage et ravitaillement (37.9km, 3h50). Je m'attarde peu, la table est bonne mais les moustiques voraces!

 

3ème: étape: Noyaleau - Sarzeau - 20.3km

La nuit est définitivement tombée au départ de cette étape, et nos frontales jalonnent le parcours. Nous retrouvons (à mon grand plaisir) rapidement le bord de mer. L'air qui nous entoure est doux. Je me laisse aller au gré des sensations, l'esprit décroche et divague à l'envie. Je me laisse aller tant et si bien que je zappe une intersection! Heureusement une poignée de coureurs me remet sur le droit chemin! Du coup l'esprit se reconcentre, je reprends la main sur le parcours et m'interdis un second loupé. Je suis bientôt rejoins par un coureur. Nous passerons une douzaine d'heures plus ou moins ensemble. Pascal de Deauville. Nous courons et marchons au même rythme. Ici les chemins semblent s'être rétrécis, semblent plus piegeux aussi avec leurs racines, pierres, herbes hautes... Notre vitesse de progression a manifestement baissé. Cette étape prend fin en entrant dans Sarzeau, ravitaillement chaud à l'intérieur du gymnase (58.2km, 6h30). Ambiance calme et détendue dans le gymnase. Les coureurs installés là mangent tranquillement un bol de soupe, une assiette de pâtes.... surtout bien s'alimenter! Attention, ce n'est pas un pique nique non plus... Je prends mon repas en 20/25min, un petit café juste avant de repartir.

 

4ème étape: Sarzeau - Port Nèze - 20.7km

Dur de se remettre dehors après la tiédeur du gymnase. Les jambes commencent aussi à être plus lourdes. Dès les premiers pas je suis pris d'une douleur à l'estomac! Impossible même de trottiner. Je marche 10/15min avant de vraiment repartir. On se rapproche à nouveau très vite de la côte, l'air est toujours aussi doux, très agréable. Les chemins continuent d'être à la fois sympas et piégeux, on contourne nombre de pointes, anses, baies. Hormis le bruit des grillons et le martellement de nos foulées, le calme est absolu. Sérénité. Du moins dans la tête car dans le corps on sent déjà l'effort accompli. Un croissant de lune orange illumine la baie. Magnifique. Atterrissage en douceur à Port Nèze. (78.9km, 9h40) Ravitaillement toujours aussi bien fourni. Quelques coureurs ne peuvent déjà plus s'alimenter, ça va être long pour eux...

 

5ème étape: Port Nèze - Port Navalo 16.9km

Cette étape doit cloturer notre parcours côté Est. En réalité, à vol d'oiseau, elle est très courte, peut-être 4km, mais ici la côte est tellement découpée... Premier privilège sur ce tronçon: Le lever du jour sur la baie de Kerners. Magique! On aperçoit maintenant les îles éparpillées dans le golfe. très beau parcours malgré les nombreux obstacles qui incitent à la prudence. Second privilège: les bénévoles installés à mi-parcours nous annoncent, à Pascal et moi, notre classement: 60 et 61ème!! Stupeur!! Même en rêve aucun de nous n'aurait envisagé une telle place! Et comme deux privilèges n'arrivent jamais seuls, l'entrée du golfe s'offre bientôt à nos yeux. A gauche, Port Navalo, à droite on distingue Locmariaquer. Vue géantissime. Longue boucle inintéressante pour finir cette étape et déboucher sur l'embarcadère. (95.8km, 12h10)

 

Intermède

Il est tout juste 7h15 et on sent déjà que la journée va être chaude! Les bénévoles nous affublent d'un très seyant poncho jaune, d'une bouée de sauvetage et c'est parti pour 10min de traversée sur une mer sans la moindre houle. Remettre les pieds sur terre s'avère délicat, ma démarche s'apparente largement au pingouin! 2km pour traverser Locmariaquer et monter au stade. Très très dur dans les jambes! On longe une boulangerie, ça sent le croissant chaud! Miam! M'installer en terrasse, un croissant, un café.... Je reviens vite à la dure réalité et progresse vers le stade. C'est ici qu'est installé le plus gros poste ravito du parcours. Nouveau repas chaud (soupe, saucisson, jambon-purée, compote, café) . Je récupère ensuite mon sac perso pour me changer, le plaisir de pouvoir enfiler des affaires propres et sèches! Cet intermède me vaut bien 45min d'arrêt. Mais maintenant, je sais que j'irai au bout!!

 

6ème étape: Locmariaquer - Crac'h - 11.1km

Maintenant je suis tout seul. Je sais aussi que le retour sera beaucoup plus dur, jambes lourdes, forte chaleur, c'est maintenant que le mental doit commencer à oeuvrer. Le mental et puis les bonnes surprises: les textos d'encouragement qui commencent à arriver, un bénévole qui m'accompagne en VTT pour 1/2H en surveillant sa portion de parcours. On discute tranquillement, ça rompt la monotonie. Il me laisse à la fin de son secteur en n'omettant pas de m'encourager. Je termine cette étape par des routes sans intérêt pour arriver au ravitaillement de Crac'h. (107.1km, 14h30) Ravitaillement des plus sommaire: un simple point d'eau. Je prends un coup au moral: j'aurais aimé quelque chose de plus consistant...

 

7ème étape: Crac'h - Auray -

Etape franchie essentiellement au moral. J'arrive quand même à garder mon alternance 14min/1min mais ce secteur manque d'intérêt, trop de successions de routes. Ce n'est pas dans l'environnement que je puise la moindre ressource. Je me coupe alors de l'extérieur et instaure un dialogue avec mes jambes, leur fait comprendre que la douleur qu'elles ressentent n'existe que par la perception que j'en ai. Idem pour la lassitude, elle s'est sournoisement  greffée à moi comme un corps étranger. J'opère une ablation à coup de scalpel mental et laisse se détacher de moi les émotions parasites. A l'approche d'Auray je rejoins Pascal, on s'était perdu de vue au stade. On passe ensemble les derniers kilomètres dans un décor qui devient somptueux. Ravitaillemnt au fond de l'anse, et cette fois, un vrai ravito! Je sors le portable, les textos fusent! Que ça fait du bien...

 

8ème étape: Auray - Baden

Maintenant c'est très dur de se relancer. Les jambes ne se privent pas d'envoyer des élancements. Je repars donc en marchant doucement, pour accélérer au bout d'un 1/4H et enfin trouver les ressources pour trottiner 30min plus tard! C'est dire si ça devient délicat... Le parcours est très agréable, malheureusement je n'en profite pas à sa juste valeur... Pointage au Bono (121.7km, 16h30) Reste 56km. Je me souviens à peine des 6/7 derniers km de cette étape. Arrivée au ravito de Baden, il est 13h30 et il fait chaud. Là je constate que tout le monde est plus ou moins cuit. Plusieurs déclarent terminer en marchant (il reste quand même pas loin de 50...) Un autre est allongé attendant depuis 2h d'être évacué. Des bénévoles tentent de le déplacer vers un coin d'ombre, il hurle à mort, ces articulations ne sont qu'un volcan de douleur. Je grignote et m'hydrate tranquillement, repoussant le moment du départ...

 

9ème étape: Baden - Larmor

Cette fois c'est cuit! Fini la domination sur la douleur. C'est elle qui a pris le pas. Je n'ai plus suffisamment de ressources pour la contrer. Je marche en essayant de conserver une allure correcte, trottine quend c'est possible (donc rarement). Là encore je n'ai que peu de souvenirs de ce tronçon. Heureusement j'entends les textos qui affluent de plus en plus! Je n'ai même pas besoin de les lire dans l'immédiat. Je préfère attendre d'être bien installé à Larmor, de les lire tranquille afin de bien m'en imprégner, d'y puiser de nouvelles forces. Le ravitaillement arrive enfin!! (138.3km, 19h25) Une nouvelle soupe, une nouvelle assiette de pâtes, j'envoie des nouvelles à tous...

 

10ème étape: Larmor - avant Arradon

De ce tronçon je ne garde qu'un souvenir: j'ai marché. Pour le reste..... des portions de routes, du soleil, encore de la route... j'ai l'esprit en mode veille... J'arrive néanmoins au ravito. Il y a autant de coureurs que de bénévoles (je dois d'ailleurs dire que les bénévoles sont aux petits soins de bout en bout). La 2ème féminine est là, estime son heure d'arrivée. Bien incapable en ce moment de tenter le moindre calcul, je sais seulement qu'il nous reste 25 "petits" km. Je sais depuis longtemps que je vais aller au bout, mais je découvre en temps réel ce qu'il faut donner pour avancer...

 

11ème étape: avant Arradon - après Arradon

Les textos arrivent maintenant en rafale!! Cela va être déterminant pour mon moral et je me remets à trottiner. Pas encore très vaillant, le pied est peu sûr et la foulée saccadée. Prudence, le terrain n'est qu'enchevêtrement de racines, quand il n'y a pas d'escaliers!.. Je refuse la chute! 10ème et dernier pointage avant l'arrivée. (156.9km, 23h30) Encore un peu de temps et j'arrive au dernier ravito.

 

Ultime étape: la consécration

Je ne me suis pas attardé à ce dernier ravitaillement. Reste une douzaine de km et j'ai hâte, mais vraiment hâte d'en finir. Je repars en marchant bon pas. En sortie d'un chemin, 2 commissaires de course m'annoncent 61ème!!! incroyable!! Vu ma dégringolade d'allure, j'aurai parié avoir largement plongé depuis la mi-parcours!! Comme quoi les pensées négatives ne sont qu'un frein! Cette annonce vaut un bon coup de fouet, et je repars à fond (c'est à dire 8/9 km/h). Je remonte 1 coureur, j'en remonte un deuxième, ensuite un groupe de 3 qui déclare finir en marchant. Finir dans les 50!! Incroyable!! Pour moi un authentique exploit!! Je tiens ce rythme 15/20 min histoire de faire le trou. Je n'ai bien-sûr pas les moyens d'aller jusqu'au bout comme ça, je continue en marchant bon rythme. Plus je m'approche et plus les textos arrivent en rafale! Je voudrais prendre le temps de répondre, raconter ce qui m'arrive. Patientez! Patientez! Chaque petit "gling" sonore m'encourage. Et ils sont motivants ces textos! Super motivants! Une sourde fatigue s'est installée, insidieuse. L'herbe épaisse et verte qui borde le chemiun est une invitation à poser mon sac et m'allonger, m'allonger... "gling : tu y es presque! bravo!" Et je continue, continue... Retour au bord de mer, les plages, les digues, les estivants rieurs....

Dernière (très longue) ligne droite, le port de Vannes se profile, si près, si loin, longer une digue, un pied devant l'autre, contourner des bâtiments, un pied devant l'autre encore, revenir au bord de l'eau et remonter les voiliers au mouillage, un pied devant l'autre encore et encore, la traversée du port sur un ponton, les applaudissements, mon nom au micro, toujours des cris, des applaudissements, les ultimes mètres, les photographes, je lève les bras au ciel........

 

Epilogue

Difficile de réduire à quelques mots ce qui résume cette aventure. Je sais simplement qu'il y aura un "avant" et un "après". Je n'en connais pas encore la teneur. Le temps fera ce que je dois.

Tout ce que je sais pour l'instant, c'est que j'en termine en 26h53, 55ème au scratch.

 

A l'arrivée, ma première pensée s'adresse à tous ceux, nombreux, qui m'ont soutenu: mes enfants (t'avais raison Chloé, j'ai tout déchiré!), collègues coureurs, amis.... vous m'avez rendu cette aventure encore plus belle, merci! 

 

 

 

7 commentaires

Commentaire de robin posté le 04-07-2011 à 10:40:08

Yes ! Bravo Breizhman. C'est sur tu as déchiré grave ! Merci pour ton récit qui a fait remonter à la surface de sacrés souvenirs !

Bravo bonne récup !

Commentaire de Le Lutin d'Ecouves posté le 04-07-2011 à 13:00:28

Meuh !!! Quel chrono !!

Je suis jaloux d'abord car t'es trop fort !

Commentaire de david a posté le 04-07-2011 à 16:54:37

tu me l'avais déjà écrit, mais c'est fou comme nos 2 CR se ressemblent. Les mêmes sensations (douloureuses !)mais que c'était bon !
félicitations !

Commentaire de Mustang posté le 05-07-2011 à 09:51:36

magnifique, ta joie, Michel, fait grand plaisir à voir!! ton introduction résume bien ce que pourquoi beaucoup ici courent!

Repose-toi bien maintenant et à plus!

Commentaire de la panthère posté le 08-09-2011 à 08:08:07

oups..;;;;;;; je découvre juste ton récit, récit d'une belle course, menée avec brio, brrrrrrrraaaaaaaaavvvvvvvvvvooooooooooo

Commentaire de co14 posté le 14-12-2011 à 13:43:01

c'était il y a quelques mois, mais voilà je découvre ce récit aujourd'hui. je pense que cette course est encore bien présente dans ton esprit, bravo pour ta gestion Monsieur L'ultra fondu.. et en plus tu as le don de faire des envieux :) BRAVO

Commentaire de Fa² posté le 27-06-2014 à 10:08:47

Je pars dans 7 heures et je relis les comptes rendus pour me donner de la force mentale, le tien est une vraie bouffée de motivation. Merci

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