Récit de la course : Ultra Tour des 4 Massifs - XTrem 160 km 2021, par truklimb

L'auteur : truklimb

La course : Ultra Tour des 4 Massifs - XTrem 160 km

Date : 16/7/2021

Lieu : Grenoble (Isère)

Affichage : 534 vues

Distance : 169km

Objectif : Terminer

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Ut4M Xtrem - La force et le côté obscur du trail


Il y a peu de temps dans une galaxie polluée,
très polluée....



Taaaa taaaa
Ta-ta-ta taaaa taa
Ta-ta-ta taaaa taa
Ta-ta-ta-taaaaaaaaaa
(ne me dites pas que vous n’avez pas reconnu la musique d’introduction de Star Wars ?! Vous n’êtes pas mélomane, visiblement…)


ULTRA TRAIL
EPISODE 1
L’Ultra Trail des 4 Massifs

C’est le grand jour ! Un attroupement de presque 600 Jedis a annexé le parc François Mitterrand, dans la constellation de Seyssins. Leur quête doit les mener à travers les quatre planètes environnantes : Vercors, Taillefer, Belledonne et Chartreuse, pour finir au siège du pouvoir central galactique, Grenoble.


Malheureusement pour nos héros, l’Empire a placé moult difficultés sur un parcours déjà fort escarpé : en sus des 172 kilomètres et 11 000 mètres de dénivelé, les forces adverses ont déchainé les éléments des semaines durant, transformant les sentiers en torrents de boue et parsemant les chemins de roches glissantes.


Le côté obscur du trail guette : blessure, hypoglycémie, abandon… C’est un combat épique qui attend les braves, et l’issue n’a jamais été aussi incertaine....


Vercors – La planète Kamino


Kamino, cette charmante planète sur laquelle il pleut tout le temps...


Pour suivre cette aventure de manière subjective, arrêtons-nous un instant sur un participant au hasard, disons le dossard 155 : jeune homme fringant, affuté et agréable à regarder. En un mot : vous êtes moi. Avouez que vous auriez pu tomber bien plus mal…

Vous prenez le départ dans la troisième et dernière vague, ce qui vous laisse quarante minutes de moins que d’autres pour rester dans les barrières horaires.


Merci maitre Yoda


N’ayant pas pour habitude de vous en inquiéter, vous partez comme toujours, à allure de Jabba the Hutt.


Ne vous enflammez pas, la route est encore longue...


Un tour de parc, puis vous attaquez les sentiers, où après trois kilomètres, vous vous retrouvez seul dans le vide intersidéral. Vous vous faites rattraper par une gentille vieille dame qui se met à râler par rapport au manque d’équité sportive, comme quoi c’est pas normal que vous ayez quarante minutes de moins, tout ça tout ça. Elle vous agace un peu mais cela vous met néanmoins la puce à l’oreille, et vous vous apercevez qu’avec ces histoires de vagues de départ, votre roadbook est faux et que vous allez effectivement être ricrac sur la première barrière horaire !

« Mais quel con, c’est pas possible ! Je vais être capable de me faire sortir après dix kilomètres de course ! »

Vous posez une grosse accélération pour assurer le coup et reprendre un peu de monde alors que vous remontez le long du tremplin de saut à ski via les innombrables marches qui vous font atterrir au ravitaillement de Saint-Nizier-du-Moucherotte. Tout est rentré dans l’ordre, vous êtes dans les temps et pouvez continuer sereinement. Juste au-dessus, vous avez le plaisir de croiser Franck et Teddy, deux icones de Kikourou avec qui vous discutez quelques instants.

Lors de la montée au Moucherotte, la pluie fait son apparition, d’abord une petite ondée, puis de plus en plus drue. Vous hésitez à sortir votre veste de pluie. Selon la loi de Murphy (dite « loi de l’emmerdement maximum »), vous savez que :

  • Si vous prenez le temps de vous équiper, il s’arrêtera de pleuvoir dans les cinq minutes et vous mijoterez alors dans votre veste pas respirante du tout.
  • Si vous restez en tee-shirt, un déluge de grêle devrait s’abattre sur vous.


Vous optez pour la seconde solution, qui a au moins l’avantage de ne pas vous faire perdre de temps inutilement. Comme anticipé, la pluie redouble et le vent se lève ; à contrecœur, vous sortez votre veste… Peu importe les conditions, le moral est toujours bon et vous cochez le premier sommet en un peu plus de trois heures, conformément à vos attentes.

La descente vers Lans-en-Vercors est sans difficulté et sans intérêt, donc sans commentaire. En sortant du ravitaillement, ce ne sont plus des gouttes mais des seaux d’eau qui vont tombent dessus. Les forces obscures sont puissantes dans ces montagnes, et on teste clairement votre mental. Qui commence déjà à s’étioler alors que la nuit tombe. Personne devant, personne derrière, la tête sous la capuche, les pieds dans la boue…

« Fait ch##r, c’est la deuxième montée et je me demande déjà ce que je fous là… »

Heureusement, vous étiez venu patrouiller dans le secteur il y a quelques semaines et vous savez que la montée vers le Pic Saint Michel est raide mais pas très longue. Vous vous fixez comme objectif d’atteindre le sommet sans allumer votre frontale, ce qui est débile mais que vous parvenez à faire en ouvrant des grands yeux de chouette alors que vous arpentez les dernières rampes.

La bonne nouvelle, c’est que la pluie s’est enfin arrêtée. La mauvaise, c’est que vous attaquez la descente sur le col de l’Arc, puis celle tant redoutée sur Saint-Paul-de-Varces, qui avait réduit vos quadris en miettes lors de la reconnaissance. C’est glissant, c’est crispant, c’est fatigant… En plus, les participants du « challenge » ont déjà tout labouré en passant hier, ce n’est plus un sentier mais un bourbier. A mi-pente, l’orga a décidé de mettre en place un parcours de repli pour éviter une partie rendue complètement impraticable par la boue. C’est donc par un très long détour de dix kilomètres, en partie sur bitume, que vous arriverez au prochain check-point. C’est long, c’est ch##nt, ça casse les genoux et aussi les c###lles…


Vous commencez déjà à perdre la foi...


Le seul point positif, c’est que vous retrouvez Fred, compagnon d’équipage du vaisseau amiral Kikourou lors de la TDS il y a deux ans, et avec qui vous avez patienté hier avant le grand décollage.

Reste à gravir la taupinière d’Uriol, une bosse pas bien méchante sur le profil mais, je vous le donne en mille, bigrement glissante. La descente sur Vif est, comme par hasard, boueuse et casse-gueule, mais vous vous en sortez sans bobo pour l’instant. Vous arrivez à la vive base vie de Vif sans l’être vraiment. C’est l’opportunité de manger une plâtrée de pates, de changer de tenue et de sabots pour repartir beau comme un Wupiupiu neuf.


Le cours du Wupiupiu n'est pas très bon (0,62 Crédit Républicain), mais il faudra s'en contenter...


Première planète vaincue, il en reste encore trois…


Taillefer – La planète Byss


Byss, son plateau accueillant et ses cours d'eau (notez tout de même que le temps reste nuageux...)


L’entrée de la planète Taillefer est gardée par deux portails préliminaires : le col de la Chal et la descente sur Laffrey, puis la montée jusqu’à la Morte, siège de la station de l’Alpe du Grand Serre. On ne va pas se mentir : cette section n’est pas folichonne. C’est tellement le cas que vous n’en garderez aucun souvenir, si ce n’est la satisfaction de faire cette portion de nuit, ce qui a au moins le mérite de tromper l’ennui. L’astre solaire se lève et vous permet d’éteindre votre frontale pour voir du blanc, partout. Du blanc devant, du blanc derrière, du blanc au-dessus. L’atmosphère de cette planète est donc étrangement opaque…

« Pfff, le Taillefer, c’est la plus belle partie de la course et j’y vois comme à travers une pelle, c’est génial. »

Etant également venu faire un petit tour dans le coin il y a quelques semaines, vous connaissez la rude montée qui doit vous mener au pas de la vache, et savez qu’il ne faut pas partir à vive allure. Vous quittez ainsi la Morte à morte allure. Vous reprenez néanmoins plusieurs participants, pour finalement déboucher, une centaine de mètres sous le sommet, au-dessus de la mer de nuages. C’est magnifique et cela vous rebooste ! Vous savez enfin ce que vous faites là ! Malheureusement, c’est de courte durée et sitôt dans la descente vers le lac du Poursollet, vous revoilà à naviguer à vue à la recherche de la prochaine balise perdue dans le brouillard. Le Taillefer a par ailleurs ceci d’agréable qu’il est moins boueux que le Vercors ; il n’en reste pas moins très caillouteux et surtout très humide. La descente est laborieuse, et comme depuis le début, vous y perdez du temps par rapport à votre ambitieux roadbook en quarante-deux heures. Au ravito, malgré la bonne ambiance qui règne auprès des bénévoles, vous vous posez pour faire le point.

« Punaise, c’est pas gagnée cette affaire. Je suis déjà bien entamé sans être à mi-parcours. »

Mais c’est surtout la terrrrriiible descente vers Rioupéroux qui vous fait peur, et pour cause : 1500 mètres négatifs sur quatre kilomètres. Dans la boue. Et les pierres glissantes.


Vous la sentez monter, la colère ?


Le doute commence à vous assaillir, mais pour l’heure, vous vous remettez en branle pour monter vers le plateau du lac Fourchu. Des randonneurs vous chambrent, les ordures, à cause de votre démarche laborieuse. Néanmoins, vous vous réjouissez d’arriver sur le plateau, que vous connaissez bien pour y avoir bivouaqué il y a quelques années. Ce plateau, avec le lac Fourchu et sa multitude de flaques et de cours d’eau autours est certainement l’un des plus jolis coins de moyenne montagne que vous connaissez, à n’en pas douter le plus bel endroit de la course. Ce qui est chouette, c’est qu’à la faveur d’une trouée dans les nuages, vous arrivez même à voir le lac qui était quasiment sous vos pieds ! A peu de choses près, vous auriez pu finir noyer, ça aurait été dommage. Vous jouissez du spectacle au moins trente secondes avant d’être à nouveau enveloppé par une brume épaisse. Voilà, c’était beau le Taillefer…

Vient alors cette fameuse descente… Qui contre toute attente, n’est finalement pas si gadouilleuse que ça, en tout cas en regard de toutes celles effectuées jusque-là. La difficulté tient plus de la raideur de la pente que de la technicité, et en prenant votre temps, vous arrivez à la base vie interstellaire de Rioupéroux, avec des cuissots bons pour la casse, certes, mais également ravi d’avoir enfin franchi ce passage clé de l’itinéraire.

Vous refaites le plein du cargo, changez d’uniforme et tentez de vous assoupir quinze minutes. Le lieu tenant plus de la cantina de Chalmun que de la salle de repos, c’est peine perdue et vous préférez repartir rapidement.


Une bonne ambiance et des gens sympa, mais c'est un peu trop bruyant...


Deuxième planète franchie, il en reste encore autant…


Belledonne – La planète Hoth


La planète Hoth, ce tas de cailloux recouvert de neige et de glace


Le passage clé suivant est relativement similaire au précédent. Sauf que là vous êtes dans un trou, donc si le profil est le même, il va falloir cette fois-ci le faire en montant. Mille mètres à gravir en trois kilomètres, puis un replat avant d’arriver à l’Arselle. Dixit les récits des éditions précédentes, si vous arrivez encore frais à l’Arselle, vous êtes sûr de finir la course. De fait, vous êtes déjà sûr de ne pas être sûr de finir la course…

Le terrain change et la boue laisse place à un chemin plutôt agréable à parcourir. Vos mollets sont mis à rude épreuve par la raideur de l’itinéraire alors que vous arrivez sur des passages équipés de cordes fixes. Se trouvent là quelques bidasses qui vous indiquent de faire attention, des fois que l’équipement mis en place ne soit pas assez explicite. L’un d’eux, le gai luron de la bande visiblement, vous lance même une bonne boutade au passage :
« Allez, plus que 70 kilomètres ! ».

Ha-ha-ha, comme c’est marrant…

Vous traversez ce qui semble être un marécage avant de retrouver le kikou Loiseau pour discuter un peu au ravito de l’Arselle. Vous mettez ensuite le cap sur la croix de Chamrousse, et plus vous montez, plus vous vous enfoncez dans un épais brouillard. Vous vous retrouvez complètement seul et, après vingt-quatre heures à crapahuter, vous profitez de ce moment pour faire une petite introspection et établir un bilan de mi-mandat :

  • Depuis le début, vous patauger dans la boue.
  • Vous n’avez absolument rien vu à part à de très rares exceptions.
  • A force d’avoir les pieds trempés, des ampoules ont fait leur apparition, en particulier une énorme sous la voute plantaire droite. Cela vous rappelle le très mauvais souvenir du marathon de New-York lors duquel une ampoule similaire vous avait flingué… le genou ! La faute à un changement de foulée aussi douloureux qu’inadapté et que votre TFL n’avait apprécié que modérément. Vous allez donc encore ralentir davantage en descente pour éviter pareille mésaventure.
  • Je ne sais plus si je l’ai déjà mentionné, mais il y a de la boue, partout. Et aussi du brouillard, beaucoup.
  • Vous accusez un gros coup de barre et vous n’avancez plus.
  • Vous commencez clairement à perdre votre lucidité. Ai-je précisé qu’il y avait du brouillard ?
  • Au moins, vous prenez du plaisir. Du plai-quoi ? Ah non, en fait ce mot a disparu de votre vocabulaire depuis une journée…


Vous commencez pourtant à en avoir un bon aperçu...


Vous sombrez et commencez sérieusement à envisager l’abandon. Sous la croix, le vent, froid et violent, s’en mêle. De plus, ce n’est plus du brouillard mais une véritable purée de pois. Vous ne voyez même pas les prochaines balises, ni même la tente de ravitaillement qui se trouve dix mètres devant vous.


Même Chirrut voit mieux que vous à ce moment de la course


Il y a là quelques autres larrons ; certains annoncent leur abandon, on leur dit de rebrousser chemin pour se refugier dans le 4x4 croisé à peine plus bas. C’est tellement tentant… Vous apprenez de plus, en écoutant les talkies-walkies des bénévoles, que l’organisation a décidé de neutraliser la course à partir de l’Arselle et qu’une cinquantaine de coureurs auraient été mis hors-course ! En gros, vous êtes les derniers à passer par là.

Des groupes s’organisent alors pour rejoindre le prochain check-point au refuge de la Pra. Vous qui la jouez d’ordinaire plutôt (Han) Solo joigniez volontiers le gars assis à votre droite, qui vous propose de faire route commune. Comme dit le dicton : tout seul on va plus vite, ensemble on va plus loin. Vous n’allez pas très vite tout seul, ça ne changera pas grand-chose. Sauf que le gars en question va encore plus doucement que vous. Si si, c’est possible apparemment. Entre deux bourrasques de vent, vous lui criez que vous préférez tenter de trottiner en descente pour optimiser vos chances en rejoignant le duo parti juste avant vous. Et c’est là que vous retrouvez celui qui va vous guider, vous ramener vers la lumière, vous porter à bout de bras : Franç-Wan Kenobi.


Votre sauveur !


Il est là, juste devant vous, mais vous ne le voyez qu’au dernier moment tant il est impossible de discerner quoi que ce soit à plus de deux enjambées. Vous engagez donc la discussion avec Franç-Wan, qui a déjà pris sous son aile un autre padawan. Votre nouveau maitre est tellement puissant qu’il arrive à dissiper la brume, ce qui est bien pratique pour voir les balises, et encore mieux pour voir le paysage qui se trouve être particulièrement attrayant à cet endroit : lacs Roberts, Léama, Longet puis Claret, avec la lumière plongeante, c’est juste magnifique. A ce moment-là, vous êtes d’ailleurs vraiment dégoutés pour les copains qui se sont fait éliminés par l'Ordre 66 à l’Arselle. Cette partie est avalée à bon train, même un peu trop rapidement pour vous. Franç-Wan vous explique qu’en alternant marche rapide et course, vous devriez pouvoir atteindre la prochaine base vie vers minuit, ce qui vous laisserait le temps de faire une bonne nuit pour repartir frais et dispo. Soit. Vous allez vous rendre compte que Franç-Wan, tout guide spirituel qu’il est, fait parfois montre d’un optimisme excessif…

La planète Hoth est normalement recouverte de neige et de glace. Arrivés au refuge de la Pra, vous apprenez cependant qu’un parcours de repli a été mis en place pour éviter le col du Loup, l’orga préférant ne pas envoyer des coureurs de nuit et dans le brouillard sur une partie encore très enneigée. Vous allez donc descendre en direction de Freydière pour remonter ensuite au refuge du Pré du Mollard. Le sentier est très caillouteux ; à ce stade du récit, il n’est sans doute pas nécessaire de rappeler que les cailloux sont glissants, si ? Vous vous retrouvez dans un peloton d’une petite dizaine d’unités alors que les frontales ressortent des sacs. Quand le soleil s’incline, c’est l’ombre qui grandit. Vous essuyez un nouveau coup de mou, vos ampoules vous font atrocement souffrir dans les descentes, les certitudes laissent place aux doutes. Une pénible traversée à flanc vous attend. Etonnamment, l’orga n’a pas jugé nécessaire d’équiper certains passages qui, même avec le pied alpin, paraissent tout de même franchement scabreux. Surtout aujourd’hui avec la boue (je ne me rappelle pas avoir placé le mot « boue » depuis au moins trois phrases, c’est trop). Vous explosez dans la montée vers le Pré du Mollard et laissez vos acolytes partir au loin, pour les retrouver au ravito. Franç-Wan vous propose de constituer un trio pour la descente ; vous déclinez l’invitation en arguant que vous allez les ralentir. Vous partez à votre rythme et quelques minutes plus tard, Franç-Wan et son copilote vous dépassent tels des X-Wings.


Vous êtes le petit point, loin derrière, celui parfaitement immobile


Vous en avez plein les bottes.

« Pff, qu’est-ce que c’est long. »

Cette descente n’est pas compliquée, elle est juste interminable. Vous êtes épuisé et envisagez sérieusement de vous écarter du chemin pour roupiller dans les bois.

« Pffff, mais quelle m##de cette descente… »

Finalement vous n’en faites rien, sans trop savoir pourquoi, juste parce que vous n'êtes plus capable de prendre la moindre décision rationnelle. Vous vous contentez d’avancer comme vous pouvez, en alternant marche pas très rapide et footing très lent.

« Pffffff, j’en peux plus. »

Vous regardez votre altimètre : 1250 mètres.

« Pffffffff, c’est pas possible, j’ai rien descendu depuis tout à l’heure, il me reste encore presque mille mètres ! »

Une éternité plus tard, vous re-regardez votre altimètre : 1230 mètres.

« Rhaaaa, mais p##ain de b###el de pu###in de me##e !!! »

Comble d’infamie, il y a même une légère remontée, juste comme ça, pour définitivement anéantir tout espoir de rébellion de votre part.


A quoi bon lutter, vous n'y arrivez jamais


Vous êtes surpris de reprendre Franç-Wan. Le vaisseau de son collègue a connu de gros problèmes d’ampoule qui l’ont poussé à ralentir. Vous poursuivez tous les deux dans un concert de lamentations.

« Pffffffffff… »

« Re-pffffffffff… »

« Re-re-pffffffffff… »

Vous n’aurez jamais autant soupiré de toute votre vie. Vous arrivez finalement au petit ravitaillement de Villard-Bonnot et vous affalez sur une chaise. Les bénévoles sont adorables et vous apportent tout ce que vous demandez sur un plateau. Il y a même des Haribo ; après un quart de seconde d’hésitation, votre régime sans sucre vole en éclats.

S’assoir, c’est le mal, et vous avez toutes les peines du monde à repartir. D’autant plus que maintenant, place à la purge : la traversée de la vallée du Grésivaudan et ses six kilomètres de plat, sur bitume, au milieu des friches, des zones industrielles et des ponts d’autoroute. Vous vous motivez pour essayer de courir avec Franç-Wan.


Ok ok, on court alors...


Vous allez tenir un petit kilomètre, puis vous résoudre à marcher. Pour faire illusion, vous adoptez un planté de bâtons régulier, façon marche nordique. A part votre égo, personne n’est dupe.

Quatre heures. Voilà exactement quatre heures que vous êtes partis du Pré du Mollard quand vous pénétrez enfin dans la base vie de Saint-Nazaire-les-Eymes. Il est 3h30 du matin, bien loin des minuits escomptés. Après un passage chez le podologue pour percer et désinfecter cette ampoule (soins qui s’avèreront par la suite totalement inutiles), vous convenez avec Franç-Wan de vous offrir une heure de sieste avant de partir à l’assaut du dernier massif.

Troisième planète achevée, reste la dernière…


Chartreuse – La planète Dagobah


Dagobah, une terre vraiment accueillante...


Vous avez toutes les peines du monde à émerger, replier vos affaires, faire les mises à niveaux et manger un morceau. Votre efficacité n’a d’égale que votre envie d’en découdre : nulle. Alors que vous quittez la base vie, vous assistez à votre deuxième lever de soleil. Enfin pas vraiment, puisque le soleil est évidemment caché derrière les nuages. Il ne s’agirait tout de même pas d’avoir un petit moment sympa sur la course, c’est pas vraiment la thématique du jour. La boue glissante du Vercors est maintenant remplacée par de la boue visqueuse, genre sable mouvant. A l’instar de la planète Dagobah, la Chartreuse vous apparait ce matin comme un marais putride, c’est dire comme vous êtes bien luné. Cahin-caha, vous rejoignez un troisième lascar avec qui vous discutez jusqu’à atteindre le col de la Faita puis le Habert de Chamechaude. Les coureurs (des gens qui courent vraiment, pas comme vous) du 40 km, puis du 20 km, vous dépassent à vitesse lumière. Ils ont tous un petit mot d’encouragement pour vous, ce qui vous parait louche ; ils ont dû être briefés par l’orga avant le départ. Au Habert, les bénévoles vous font bifurquer directement vers la descente au lieu de gravir Chamechaude, pour compenser les kilomètres en trop du début. Pour sauver les apparences, vous faites semblant d’être déçu mais partez rapidement avant que le bénévole change d’avis.

Vous vous élancez dans la descente. Est-il judicieux de préciser que c’est boueux ? Les bourrins du 20 et du 40, que vous détestez maintenant plus que tout, ont bien évidemment saccagé ce qui ressemble vaguement à un sentier. Malgré vos douleurs aux pieds, vous parvenez maintenant à garder un rythme convenable, que vous estimez en tout cas bien suffisant. Vous croisez dans la descente Franck et Teddy, c’est marrant de repenser à tout le chemin parcouru depuis votre première rencontre ! Le ravitaillement du Sappey est un havre de paix, les bénévoles y sont encore incroyables. Vous bénéficiez d’un petit espace réservé pour les participants de l’ultra, avec un bénévole qui vous supplie presque de rester assis pour que lui aille vous chercher tout ce dont vous avez besoin. C’en est presque gênant. Mais là où il y a de la gêne, il n’y a pas de plaisir, donc vous en profitez allègrement. Vous tâchez néanmoins de ne pas vous attarder plus que nécessaire tant vous redoutez cet instant où il faudra se lever de votre chaise.

La dernière ascension au fort de Saint Eynard, une crotte de 400 mètres de dénivelé, vous parait insurmontable. Mais ça y est, vous y êtes, il ne reste que de la descente (ou presque, une sournoise remontée de cent mètres vous attend, dernière banderille lancée par l’Empire dans l’espoir de vous faire succomber). Votre ampoule vous fait un mal de chien, mais Franç-Wan vous chauffe pour courir autant que possible. Vous y parvenez tant bien que mal jusqu’à atteindre la Bastille puis les innombrables lacets qui vous déposent en bordure de l’Isère. Tient, il y a maintenant un beau soleil, c’est sympa comme ça grâce à l’effet cuvette de Grenoble, vous allez pouvoir finir la course sous un cagnard étouffant et en faisant le plein de particules fines. Jusqu’au bout la météo aura été contre vous…


Grenoble – La planète Coruscant


A vous l'air pur !


Vous traversez l’Isère et entendez le speaker, la libération est toute proche. Mais en fait non, parce que l’orga a trouvé rigolo de vous faire faire un petit tour dans le centre, pour découvrir la ville. Une broutille, à peine trois kilomètres à courir au milieu des badauds, c’est toujours sympa. Un virage à 90 degrés, puis un autre, puis un autre, puis encore un autre, et ensuite encore une petite dizaine d’autres, et pour finir quelques marches d’escalier (franchement, qui bouderait ce petit plaisir après à peine 11 000 mètres de dénivelé ?), et vous franchissez enfin l’arche d’arrivée, 46 heures après le début de la mission.


Générique de fin

Quel chantier ! A toute fin utile, j’apporte quelques menues précisions, des fois que ça ne transpire pas suffisamment du récit :

  • Il y a eu de la boue ;
  • Il y a eu du brouillard ;
  • Ça a été dur ;
  • Il n’y a pas eu de plai… de plai… merde j’arrive même plus à trouver le mot. En tous cas y’en a pas eu !
  • Reste la satisfaction d’avoir été au bout malgré les difficultés. Surtout, c’est la première fois que je trouve quelqu’un avec qui j’ai le même rythme. Clairement, je ne sais pas si j’aurais été au bout sans Franç-Wan François. Ce qui est sûr c’est que sans lui, j’aurais fait une grosse majorité de la Chartreuse en marchant. Merci infiniment mec !
  • Pour finir, énorme big-up aux bénévoles tout le long du parcours. J’ai vraiment eu l’impression d’être chouchouté du début à la fin, et ça aussi ça pèse dans la balance quand le côté obscur commence à prendre le dessus. Et j’arrête là ma métaphore filée de Star Wars, promis !


Dark Vador aime ça !


23 commentaires

Commentaire de Mazouth posté le 04-08-2021 à 00:42:03

Génial ! Ce dernier épisode est vachement mieux que celui qu'on voulait nous faire croire que c'était le dernier. En tout cas l'Empire peut trembler car tu incarnes la Résistance à toi tout seul !
Au fait, sur les dernières marches dans Grenoble, il n'y avait pas de boue... de quoi tu te plains ? ^^

Commentaire de truklimb posté le 04-08-2021 à 10:18:32

Merci Sylvain !
Par contre attention, faut pas mélanger les torchons et les serviettes :
- Dans les 6 premiers épisodes, c'est Empire vs Rébellion;
- Dans cette bouse qu'est la dernière trilogie, c'est Premier Ordre vs Résistance.
Sinon c'est vrai que le bitume grenoblois était relativement propre, je n'ai pas su en profiter sur le coup !

Commentaire de tidgi posté le 04-08-2021 à 09:18:37

J'adore !!
Que tu as grandi Ani (Anakin). Et dire que je t'ai vu faire ton premier 100km, te voilà maintenant avec ton premier 100 miles... Que la force et le côté obscur de la CAP continue à être avec toi !

Commentaire de truklimb posté le 04-08-2021 à 10:19:41

Merci ô Grand Maitre tidgi !! :)

Commentaire de Twi posté le 04-08-2021 à 09:27:33

J'adore !
Bien content que tu n'aies pas été victime de l'Ordre 66 à Ahr-Sell et que tu aies rencontré ce maître Kenobi (qui visiblement était ton seul espoir, comme pour Miss Donut). Est-ce que tu a aussi croisé un gars qui vendait des bâtons de la mort à Rioupéroux ?

Petit bémol cependant sur l'usage dégradant de la 3ème photo #Twilivesmatter ;-) ...

Commentaire de truklimb posté le 04-08-2021 à 10:54:08

Merci Twi !
Purée bien vu le coup de l'ordre 66, j'aurais dû y penser ! Mais j'ai tellement peu accroché avec la dernière trilogie que ça ne m'est pas venu à l'esprit...

Commentaire de Twi posté le 05-08-2021 à 06:46:59

C'était pas dans l'épisode 3 l'ordre 66 (quand les clones se retournent contre les Jedi) ? Donc l'avant-dernière trilogie (il y en a une autre depuis, si, si) !

Commentaire de truklimb posté le 05-08-2021 à 09:21:39

Mais oui tu as raison ! Ca ne peut vouloir dire qu'une chose : il faut que je me refasse l'intégral rapidement, j'ai perdu tous mes repères !! En tout cas merci pour l'idée, du coup j'en fais mention rapidement dans le récit ;)

Commentaire de Twi posté le 06-08-2021 à 20:12:43

Commence à négocier les droits d'image avec Disney, pour pouvoir publier le récit dans "Si KIkouroù m'était conté III" en 2030.

Commentaire de Franch posté le 04-08-2021 à 17:01:27

Beau récit ! Je réalise qu'on a pas tous bénéficié des mêmes conditions, que le brouillard de nuit sur le Taillefer est pas pire que le brouillard de jour, et que finalement il a fait beau samedi en début de journée sur Belledonne.
Bravo d'être allé au bout en dépit de tous les appels du coté obscure de la force

Commentaire de truklimb posté le 05-08-2021 à 09:26:50

Merci et encore bravo por ton énorme course !
Oui la fenêtre de beau temps que tu as eu sur la fin de Belledonne je l'ai eu en gros sur la descente du Taillefer puis jusqu'à l'Arselle, pas le meilleur endroit pour en profiter !

Commentaire de boire ou courir posté le 05-08-2021 à 15:44:29

félicitation pour ta course.
Très beau récit et très sympa à lire. J'ai beaucoup aimé le "Pour sauver les apparences, vous faites semblant d’être déçu mais partez rapidement avant que le bénévole change d’avis." Car c'est exactement ce que j'ai vécue il y a quelques années (2016) où on nous avait aussi shunté la dernière grimpette et j'en été super content or mes compatriotes affichés une mine triste mais qui ne devait être apparemment qu'apparente (car j'ai fini en plus de 52h donc tous les gens qui étaient avec moi devaient aussi en avoir plein les basket.)
C'était aussi mon premier 100 miles, ce qui est bien c'est que depuis je les trouve tous bcp plus facile et je pense y retourner pour être sur que ma mémoire ne me joue pas des tours.

Et encore super fun le coté star wars même si n'ayant vue que le 4 qui en faite est le 1 mais qui est sortie après le 3 qui lui en faite est le 6 donc la fin de la première histoire... Je n'ai pas pu saisir toute les allusions.
Pour ton prochain 100 miles si tu peux faire sur la trilogie du seigneur des anneaux ce serait parfait :)

Commentaire de Mazouth posté le 05-08-2021 à 16:07:58

+1 pour la trilogie de l'anneau ;) En plus à chaque fois que je les vois courir dans la pampa, Legolas, Aragorn et Gimli, je me dis que c'est de sacrés traileurs !

Commentaire de boire ou courir posté le 05-08-2021 à 16:11:21

Ha non pas Gimli, lui c'est un sprinter/crossman "Gimli : Les longues distances m’épuisent. Nous les Nains, nous sommes des sprinteurs, redoutables sur les courtes distances !"

Par contre la foulée de Legolas est plutôt sympa

Commentaire de truklimb posté le 06-08-2021 à 08:40:33

Merci pour ton commentaire !
Je me garde l'idée de la trilogie de l'anneau dans un coin de la tête...

Commentaire de jazz posté le 05-08-2021 à 21:01:50

merci merci merci le 170km ne m'attirait mais là j'en suis vraiment certains :))))

Commentaire de truklimb posté le 06-08-2021 à 08:37:20

C'est qu'une question de temps jazz, tu vas forcément y venir (surtout après les 100k du Mont Rose...) !

Commentaire de Cheville de Miel posté le 06-08-2021 à 10:37:00

Vraiment plaisant à lire ton CR! Belle gestion

Commentaire de truklimb posté le 06-08-2021 à 18:21:46

Merci Rémi, j'attends avec impatience de lire le tien sur la balade de fin d'été !

Commentaire de Arclusaz posté le 10-08-2021 à 08:14:09

je connais mieux le parcours que Star Wars qui aura donc été le vrai dépaysement pour moi dans ton récit ! j'ai d'ailleurs pas tout compris dans les (certainement) fines allusions.
En tout cas, bravo pour cette course, juste dommage pour l'absence de plai... plais... pla... mince, comment on dit déjà ?

Commentaire de truklimb posté le 10-08-2021 à 09:32:11

Merci Laurent, ta sagesse te ferait pourtant facilement passé pour un grand maitre Jedi !

Commentaire de randoaski posté le 14-08-2021 à 15:45:16

Super récit. j'aime beaucoup, ça m'a notamment permis de voir ma course différemment :)

Commentaire de truklimb posté le 23-08-2021 à 00:14:46

Merci pour ton commentaire, déçu de voir à l'instant que tu n'as pas pu boucler la traversée nord de l'EB, pas de gros bobo j'espère...

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