Récit de la course : EmbrunMan 2003, par cigaloun dupuy

L'auteur : cigaloun dupuy

La course : EmbrunMan

Date : 15/8/2003

Lieu : Embrun (Hautes-Alpes)

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Distance : 233km

Objectif : Terminer

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Le récit


TRIATHLON D'EMBRUN 2003
l'EMBRUNMAN

Natation : 3,8 km
Vélo : 188,500 Km (5000 m dénivelé)
Course à Pied : 42 km 195 (dénivelé 400 m)

Christian Scifo
le Puy Sainte Réparade (13)
Centaures Triathlon Pertuis (84)


Vendredi 15 août 2003, 6 heures du matin, Plan d'eau d'Embrun

Voilà, ça y est, dans quelques secondes le départ.
Devant moi, les meilleurs tri athlètes mondiaux, et moi je suis là, je savoure ces instants, je suis comme un musulman revenant de la Mecque, ou un catholique béni par le Pape, un espèce de béatitude et de bien-être m'envahissent, et je me dis qu'aujourd'hui, de toute manière, j'ai gagné, m'aligner au départ du triathlon d'Embrun me semblait tellement inimaginable il y a encore quelques mois.

Je repense à ces moments de galère de l'année 2001, où après l'opération d'une hernie discale, la partie du nerf sciatique qui commande mon pied droit a été endommagée, et suite à cela, mes muscles releveurs du pied et des orteils droits, ainsi que le péronier latéral droit ne marchent plus.
Je reste 6 mois sans activité physique si ce n'est la rééducation. Je suis obligé de me déplacer avec une orthèse, un "astep" comme disent les spécialistes. Rééducation et marche tous les jours, je me fais "lâcher" dans les montées par mes enfants lorsque nous partons marcher ensemble, je n'arrive pas à monter sur le vélo, car ma jambe ne se soulève pas, je dépasse les 90 kg, je ne peux plus conduire ni voiture ni moto, je reste 13 mois en arrêt maladie, je suis tributaire d'une tierce personne pour me déplacer bref c'est dur….
Aujourd'hui, la seule certitude que j'ai, c'est que les nerfs ne fonctionneront plus, mais grâce au triathlon, grâce à mes entraînements pendant lesquels les muscles en question, bien que plus commandés, sont malgré tout, obligés de fonctionner, je marche normalement, je suis donc "condamné" à faire beaucoup de sport.
Mon rêve de courir un jour le marathon des Sables s'est évanoui depuis longtemps car je ne peux plus courir sur un sol qui n'est pas plat.

Pour couronner le tout dans la nuit du 11 au 12 novembre 2001, un incendie s'est déclaré dans les combles de ma maison, suite à un court-circuit, et le destin a voulu que ma femme qui a d'habitude le sommeil très léger, ne se soit pas réveillée, et moi qui ai le sommeil très lourd, je me sois réveillé.
Les pompiers nous ont dit que nous revenions tous de loin car une épaisse fumée avait déjà envahi la maison, et nous avons tous les cinq, échappé de peu à l'asphyxie.
Si je rajoute aussi le décès de ma belle-mère, que j'appréciais beaucoup, en début d'année, vous comprendrez qu'il était temps pour nous que 2001 se termine.

Je me rappèle aussi, mes débuts en natation, à la piscine de mon village, car mi-septembre 2002, je ne savais pas nager, et oui.
Éric, le maître nageur qui m'a conseillé, a semblé dubitatif, lorsque je lui ai dit, que je voulais faire Embrun, mais il s'est pris au jeu, lui aussi, il n'a cessé de me conseiller, de me faire travailler, de me préparer des séries d'exercices tout au long de l'année, de me rassurer, de me féliciter de mes progrès et de mon abnégation, car je suis le seul de tout le groupe, à n'avoir rater aucun cours.
Qu'est-ce que j'ai pu en boire des tasses !!!!
Je me rappèle aussi que je n'arrivais pas à faire 25 m sans m'accrocher au moins trois fois à la goulotte, mon mur comme je l'appelais, dont je ne me serais pas éloigné pour tout l'or du monde.
Merci Eric pour ton aide.

Alors ce 15 août 2003, quel bonheur, je repense à ma préparation, je sais que j'ai fait beaucoup de volume, mais que je manque de qualité de travail, car je n'arrive plus à monter en fréquence cardiaque depuis ce long arrêt forcé. Je sais depuis déjà quelques semaines, que je finirais hors délai la partie cycliste, mais tant pis, il fallait, pour mon mental, que je m'inscrive.
J'ai une pensée pour mes "net-entraineurs" Nicolas, Olivier, le Papy, Nick, Yo de Villeurbane……. et même pour ceux qui ont critiqué mon projet, car leurs critiques m'ont amené à me remettre en question, et à bien évaluer les risques encourus avant de me lancer dans une telle aventure, ils se reconnaîtront.
J'ai rencontré toutes ces personnes sur le forum de discussion Internet spécialisé dans le triathlon, fr.rec.sport.triathlon.
Je n'ai rien à gagner ni à perdre, rien à prouver, si ce n'est au docteur Gimbert de la clinique Axium à Aix en Provence, qui m'a dit, alors que j'avais du entrer en urgence dans son service, en février 2001, et d'un ton plein de certitude : "M. Scifo, le sport c'est terminé pour vous, vous n'êtes pas prêt de recourir ou de remonter sur un vélo"

J'ai également une pensée pour Thibaut mon médecin généraliste, et pour Stéphane mon kiné, qui eux, m'ont toujours aidé, soutenu, conseillé et encouragé. Dans mon malheur, j'ai eu de la "chance", car suite à un accident de moto, Stéphane a eu lui aussi un nerf coupé, et il m'a renseigné, rassuré et encouragé à chaque fois que je doutais.

J'ai vu Mathias au départ , il semble inquiet pour la natation, il table sur 1 h 50, et je suis allé voir à la place de Nicolas Urago, deux triathlètes du forum, mais il n'était pas arrivé, je souris car je me dis qu'on voit là les vrais spécialistes et les habitués qui savent conserver leur calme et prendre le temps.

Je n'ai pas dormi de la nuit car une fête avait été organisée par un centre de vacances voisin du camping municipal jusqu'à 2 heures du matin, et après je n'ai pas réussi à m'endormir. J'ai ressassé tout ce qu'il me fallait pour le départ, l'ordre dans lequel je devais tout mettre en place, ce que je ne devais pas oublier.
J'ai tellement "gonflé" ma femme, en lui disant "fais moi penser à…" qu'à la fin elle a pris un carnet pour noter tout ce que je lui avais dit.
Je me suis lever à 3 h 50 pour mon petit déjeuner, céréales, spordej, banane, café, j'ai essayé de faire une préparation diététique un peu plus "poussée" en suivant les recommandations de la marque Overstim, donc malto + surdynamisant pendant 3 jours avant la course, malto + hydrixir pendant.
J'ai décidé de panacher entre mes ravitaillements, je ne prends que du liquide, et ceux de l'organisation qui me semblent bien fournis et assez complets.
Pour l'instant, tout va bien je suis extraordinairement calme, confiant et serein, c'est même surprenant, car je suis plutôt tendance "trac" d'habitude.
Je me rappèle que plus jeune, lorsque je faisais de la musique, je n'ai pas pu jouer à certains examens ou concerts tellement je tremblais.
Je pars à pied pour l'aire de départ vers 4 h 50, c'est déjà la queue au marquage, certains concurrents semblent ignorer les règles élémentaires de correction et me passent devant sans pudeur, ni excuses, bon je ne me prends pas la tête pour cela, j'ai tout mon temps. Les spectateurs sont déjà très nombreux, et le parc fourmille. Je suis sur un nuage, je pose mes affaires à ma place, et jette un regard circulaire autour de moi, que c'est beau, le plus impressionnant c'est le premier parc avec un éclairage blanc très fort qui fait briller les vélos.
Je redescends sur terre, et commence ma préparation.
La veille j'ai tout rangé par discipline dans des sacs spécifiques, je n'ai plus qu'à mettre en place, ce que je fais assez rapidement, avec à priori peu d'erreur ou d'oubli. Je suis très calme, très lucide.
J'enfile tranquillement ma combinaison, en n'oubliant pas de lubrifier les endroits sensibles aux frottements, mes net-entraineurs doivent être fier de moi.
En même temps, je regarde autour de moi, et j'écoute les habitués s'interpeller, à aucun moment je ne me sens pas à ma place.
Mon seul souci pour la natation c'est la buée sur les lunettes, car j'ai nagé jeudi matin sur le parcours du CD de mercredi, et j'ai été énormément gêné par la buée. Je suis allé voir le magasin Zorbike du Pontet qui exposait sur le site, ils m'ont conseillé et vendu un produit que je n'ai pas expérimenté, et je n'aime pas cela.
Bon, voilà, maintenant faut y aller, je marche sereinement vers l'aire de départ, et rejoins Mathias, et nous restons dans les derniers pour partir.
La tension monte un peu, j'ai un peu de mal à respirer, une fraction de seconde l'ombre de Saint Raphaël me hante, mais je reprends vite le dessus, l'ambiance monte d'un cran avec le départ des filles, je tape comme un fou dans mes mains pour les encourager.

, c'est-à-dire que je me suis étouffé, impossible d'arriver à respirer, même sur le dos, j'ai donc abandonné.>

Je décide au dernier moment de ne brancher aucun chrono, juste le cardio fréquence mètre, de toute façon mon centre d'intérêt sera uniquement la montre.
Le départ est donné, et alors que je pensais craquer nerveusement car je suis un peu émotif, je me sens extraordinairement bien, je savoure le départ des premiers, tout en avançant doucement dans l'eau, puis je pars.
J'avais un peu d'appréhension quant à la température de l'eau, parce que ce matin il ne faisait pas chaud du tout, mais dès les premiers instants je ressens une douce chaleur m'envahir, l'eau est bonne.
Je pars calmement, en bien gérant mon souffle, ma reconnaissance du plan d'eau m'a mis en confiance, je nage souple, je me fie à mon souffle tout va bien.
Je ne peux m'empêcher de regarder tout autour de moi, certes je suis dans les derniers, et ce n'est pas la cohue autour de moi, mais, quel spectacle, toutes ces lumières dans la nuit, tous ces gens, de vraies grappes humaines sur les rives, c'est magique.
Malgré la nuit, je discerne bien les "fameux roseaux" et ça me fait rire en pensant au délire qu'ils ont provoqué sur le forum Internet triathlon, j'ai beau chercher, je n'y vois personne de caché.
Je regarde derrière moi, et je vois encore quelques bonnets blancs.
Je continue mon bonhomme de chemin, je trouve, me semble t il, de bonnes trajectoires, je passe sans problème la première bouée avec son feu clignotant.
La deuxième me posera plus de problème, car je fixe un feu clignotant qui s'avérera être celui d'un bateau de secours , inutile de vous dire que ma trajectoire s'en est trouvée un peu "perturbée", bon je rattrape bien le coup, je passe devant le club nautique et attaque la fin de la première boucle, avec une vue magnifique sur les montagnes et le lever du soleil. Je scrute derrière moi, et je vois les bateaux de la tête de course qui se rapprochent, les premiers vont me rattraper.
Je me débrouille bien, car je traverse le plan d'eau pour la deuxième boucle sans me faire embrocher par les "hors bord" car, à priori ils ont pris une trajectoire plus courte que la mienne sur la dernière ligne droite, il faudra que j'étudie cela à tête reposée.
Ma deuxième boucle est parfaite, je regarde toujours le paysage, c'est fabuleux, le soleil s'est bien levé, c'est vraiment magique. Je crois reconnaître sur un bateau à la première bouée, la jeune fille qui s'occupe du magasin Endurance Shop d'Aix en Provence, il faudra que je lui pose la question à la rentrée, elle m'a dit qu'elle faisait le duathlon du dimanche.
Je repense à la trajectoire que j'ai du avoir au même endroit lors du premier tour, et je suis pris d'une espèce de fou rire aquatique, non, non je n'avais pas fumé de roseaux Cela ne devait pas être triste vu de dessus, j'ai du un peu zigzaguer.
Arrivé au club de voile, je tourne et j'attaque la dernière ligne droite, j'essais de voir quelle trajectoire ont pris les meilleurs, je nage plus à l'intérieur du lac, et pas sur le côté comme je l'ai fait au premier tour.
L'anti-buée fonctionne à merveille, je ne crains pas le soleil car mes lunettes sont foncées, cela ne m'a pas gêné au départ, car j'ai l'habitude de courir et de rouler la nuit.
Je me sens bien, j'accélère, je tourne les bras régulièrement, mon souffle suit bien, même s'il s'accélère, une douce euphorie m'envahi, j'accélère encore, et… oui, oui, miracle, je double d'autres concurrents, c'est pas possible, c'est pas moi, je me calme, craignant le pire.
Je nage de concert avec un autre triathlète, et involontairement nous nous donnons quelques coups, je m'en excuserai auprès de lui en rentrant dans le parc, à son grand étonnement d'ailleurs. Je tourne bien les bras et tire dessus, je vois l'arrivée approcher rapidement, tiens pourquoi il n'y a presque plus personne ??
J'ai pensé à battre les jambes vers la fin, (merci les net-entraineurs).
Je sors de l'eau sans trop de difficulté, et je regarde de suite ma montre, il est 7 h 33 mn, c'est pas vrai 1 h 33 je lève les bras comme si j'avais gagné, je cours, je saute, je suis fou de joie, je suis même presque sur le point de m'arrêter, le public rit et m'encourage, les spécialistes ont du comprendre que j'avais fais un bon temps pour moi.
J'avais un peu peur de courir pieds nus sur les graviers par rapport à mon pied, mais cela aussi se passe bien et je rejoins ma place, j'enlève ma combinaison en un temps record, je commence à me préparer pour la partie vélo.
Là encore, je savoure tous ces instants, j'entends dans les hauts-parleurs qu'il y a encore des concurrents dans l'eau, je ne suis même pas sorti dernier, c'est fou !!
Bon, je pars en vélo, je fais bien rire les rares spectateurs sur le parc à vélo, car je fonce deux fois dans les rubalises, parce que j'ai du mal à mettre mes chaussures, je suis mort de rire et eux aussi, et c'est parti…il est 7 h 41 car j'ai mis 8 minutes pour la transition, j'ai pris mon temps, mais j'ai bien savouré.
J'attaque la partie cycliste sans appréhension, je suis déjà super content de mon temps natation, je calcule rapidement que si j'arrive à tenir une moyenne de 20 km/h, je peux rentrer largement dans les temps, entre 16 h 30 et 17 h le délai limite étant à 17 h 15.
La première montée est dure, je l'ai reconnu mercredi après midi, c'est tout à gauche, et advienne que pourra. Je me fais rattraper par un concurrent très rapidement, ça commence bien… Un autre cycliste me rejoint, je discute longuement avec lui, je ne réalise que bien plus tard qu'il ne fait pas partie de la course. Il est sympa, originaire de la Tourraine, il est en vacances chez son beau-frère, et il est venu tenir compagnie à un triathlète, et c'est moi l'heureux élu, car en discutant de tout et de rien, cela m'aide à oublier la dureté de la pente.
Je double même plus tard, un cycliste portant le maillot du Paris Brest Paris 1999, et j'en profite pour discuter avec lui de cette épreuve à laquelle j'ai participé moi aussi cette année là.
Je m'aperçois en roulant que j'ai oublié mon multi-outils "l'Alien", en cas de problèmes mécaniques, tant pis. Ce sera mon seul oubli.
Après Réallon nous abordons une superbe descente pour reprendre la route de Savines, et quelle vue sur le lac !! Je ralentis pour emmagasiner le maximum de souvenirs et d'images dans ma tête.
La partie Savines Embrun se fait sans difficulté malgré la circulation, de nombreux véhicules nous encouragent, je rattrape même à mon tour une concurrente de la Réunion, j'arrive à Baratier où il y a beaucoup de monde encore pour nous encourager.
Je ne me suis pas arrêté, jusqu'à maintenant aux ravitaillements, j'ai juste bu plusieurs petits bidons d'eau, mais là je fais une petite pause, pas longue, juste pour remplir mes bidons, puis je repars. Les petites routes sont en assez mauvais état, les pentes sont dures, mais ma moyenne est à 22/23 km/h et je tourne bien les jambes, pour l'instant. Le cycliste qui m'accompagnait s'arrête là, car il commence à pleuvoir, une petite pluie fine mais surtout froide, je n'ai rien pris pour la pluie, j'ai juste prévu la chaleur, avec une casquette plus un foulard sur la nuque pour éviter l'insolation.
J'ai froid, mais je continue, ce n'est pas cela qui va m'arrêter.
Je vois les flèches jaunes en sens inverse pour le retour, et je pense déjà qu'il va falloir que je monte au retour, ce que je suis entrain de descendre.
Cela monte toujours, je commence à voir les premiers panneaux, Guillestre, le Queyras, et je me retrouve sur la route nationale qui va à Briançon, beaucoup de monde, mais les automobilistes m'encouragent et font attention, certains vont même jusqu'à me suivre avec les phares allumés dans les tunnels, c'est fou ce respect qu'inspire cette épreuve.



J'ai toujours froid, je m'inquiète un peu, car je ne me sens pas bien.
Au détour d'un virage, j'entends des voix qui crient mon prénom, ce sont les voisins de camping, Patrick et sa femme, un couple du Triath'Lons dans le Jura.
Patrick a fait le CD du mercredi, et hier soir je les ai invité à boire l'apéro, avec d'autres voisins normands, Mickael qui fait Embrun aussi, son père et son neveu, on a bien rigolé et bien décompressé, d'ailleurs Mathias est venu se joindre à nous et à manger avec nous, devinez quoi ??
J'ai bien apprécié cette soirée.

Leurs encouragements me font énormément de bien avant d'attaquer le dur, car doucement j'approche de l'Izoard.
Un copain qui l'a gravi plusieurs fois m'a bien expliqué ses difficultés, et je l'aborde sans complexe, car ma moyenne est toujours autour de 22/23 km/h, et pour l'instant je suis bien, je commence même à rattraper d'autres concurrents, dont un Suisse qui semble mal en point, je roule un peu à coté de lui et lui parle pour lui remonter le moral, mais il est mal.
Au pied du col, je rattrape Etienne Caprin, triathlète handisport, quel courage, je discute avec lui car il est comme moi, équipé du Plein Tube, l'increvable, puis je continue, et j'arrive à Arvieux sans trop de dommage, je prends le temps de remplir un bidon de 640 un aliment liquide, car je sens la fringale poindre, je me restaure, bois et pars, pour monter ce col.
La faim s'est estompée, je me sens bien, j'ai moins froid, pourtant, une certaine inquiétude m'envahi car je ne suis pas un grand grimpeur.
J'ai raison, car je sens dès les premiers hectomètres que mes jambes sont restées au ravitaillement, c'est certes une belle région, mais quand même….
Je me traîne à 5 à l'heure, c'est dur, car mon rythme cardiaque ne monte pas, je suis toujours entre 130/140 pulsations, mais je n'ai pas de force, je suis "tanqué".
Je me prends un méchant coup de moins bien.
J'avance laborieusement, et je commence à calculer, que je suis en train de perdre tout mon bénéfice, et que cela va être dur d'arriver avant 17 h 15.
Je me fais rattraper par la concurrente de la Réunion que j'ai doublée plus tôt, et par d'autres, mais j'en rattrape aussi, et ceux que j'ai doublés plus bas ne me reprennent pas, cela ne me console pas.
Le paysage est magnifique, comme dans beaucoup de cols d'ailleurs, mais je n'en profite pas trop.
J'ai des larmes aux yeux car, je ne pensais pas, être aussi pitoyable, je ne souffre pas, je ne suis pas essoufflé, mais je n'avance pas, je savais que je n'ai pas fait assez de fractionné que ce soit en vélo ou en course à pied, mais je ne m'attendais pas à cela.
La fin du col arrive, et au ravitaillement je m'écroule, je pleure de rage et de colère.
J'avais commencé, grâce à ma partie natation, et à mon "bon" départ en vélo, à espérer pouvoir finir largement dans les délais, et là, tout s'écroule.
Heureusement, un des bénévoles reste à coté de moi et me parle doucement, en me disant que rien n'était fini, que je pouvais encore rentrer dans les temps, il sait trouver les mots qu'il faut, je reprends mes esprits, je mange quelques quartiers d'orange, bois bien, je recommence à plaisanter avec les personnes qui tiennent le ravitaillement, c'est dire que ça va vraiment mieux.
J'ai accepté l'idée de rentrer hors délai, comme je l'avais d'ailleurs prévue dès le départ, mon illusion n'a duré qu'un temps. Je pars en remerciant sincèrement ce monsieur d'une grande tape dans la main. Je fais la descente normalement sans chercher à faire un chrono, je rattrape là encore des concurrents, c'est vrai que je descends bien, je le sais, la pratique de la moto et du VTT m'a énormément apporté à ce niveau là, à tel point qu'au ravitaillement de Briançon, un des concurrents que j'ai doublé dans la descente, me dit : "Putain qu'est ce que tu descends bien !!!" Je m'entends encore lui répondre : "oui mais comme je grimpe comme un fer à repasser cela ne sert à rien".
A la sortie de Briançon, le seul couac dans l'organisation, un signaleur est tranquillement affalé sur le bord d'une fontaine dans un rond-point, je pense qu'il va se relever, et bloquer la voiture qui arrive sur ma gauche….. et bien non, je suis obligé de planter un grand coup de frein avec un petit dérapage maison. Bon ce n'est pas bien grave, 1 âne sur des milliers de bénévoles sympas et efficaces cela reste un pourcentage dérisoire.
Je continue mais les jambes ne sont plus là, je reste coincé sur la moindre montée, alors quand je pense qu'il me reste encore Champecla et Chalvet, que j'ai reconnu la veille…… en voiture, pas fou le gars, je panique un peu, mais je fais de belles descentes, je rattrape malgré tout quelques concurrents, surtout dans Champecla, que je monte somme toute pas trop mal.
Au fil de la route, je commence à réaliser que, peut être l'exploit va être possible. Je décide de monter "au mieux" et de faire à fond les descentes et les rares portions de faux plats malgré le vent de face qui semble s'être levé.
Je regarde de plus en plus ma montre, les descentes sont "chaudes" le revêtement ne se prête pas trop à ce genre de parcours "sportifs" mais qu'importe, je maîtrise parfaitement, j'anticipe, j'assure, je penche, je contre-braque, je balance les fesses à gauche, à droite, je me fais plaisir, et à part un virage mal négocié un peu sur la gauche, mais j'avais anticipé sur la visibilité et vu qu'aucune voiture ne se présentait de face, tout se passe bien.
Le fait de faire les descentes à fond m'oblige à être à 110 % de mes moyens, je crois à posteriori que j'ai fait le bon choix, car sinon je me serais écroulé mentalement, là, je calcule, réfléchi, regarde devant, derrière, j'anticipe les trajectoires, les freinages, la circulation, le degré des virages et de la pente, bref je ne m'endors pas, je suis même bien chaud, je me re-motive en permanence en me parlant et en m'engueulant.
A aucun moment je ne me mets en danger, d'abord parce que j'anticipe beaucoup sur la circulation et ensuite… parce qu'il y a peu voire pas de circulation, et puis aussi parce que le fait de rouler en Increvable me permet de me concentrer uniquement sur ma technique. Je sais que je ne crèverai pas et que n'ayant pas de chambre à air, je gagne énormément en tenue de route, la chambre ne s'écrasant pas dans les virages.
Peu avant Embrun, je prends une bonne pluie, mais pas trop froide, ouf !!
L'heure avance, mais rentrer dans les temps me semble de nouveau possible. Je roule à fond sur les dernières portions pas trop pentues.
J'arrive à Embrun et je croise les marathoniennes et marathoniens qui sont déjà parties, je lis dans leurs pensées :
"Il n'est pas encore arrivé celui-la".

J'arrive au pied de Chalvet vers 16 h 30.
C'est là que je reçois un coup de main inespéré par un simple appel sur mon portable, c'est le Papy d'Internet lui-même en personne qui est au bout du fil, il m'encourage.
Je n'ai pas trop la force de parler car les premières rampes sont là, mais cet appel me stimule et me fais plaisir, après coup, je reconnais la voix de la personne qui m'a appelé alors que j'étais au briefing du jeudi soir, et avec la sono je n'ai pas compris qui m'appelais, c'était déjà le Papy.

[Ce briefing, parlons en, j'ai tout bu, la moindre parole, le moindre son, j'étais là, moi, au milieu de triathlètes chevronnés pour prendre le départ du triathlon d'Embrun, j'ai ressenti l'émotion de Gérald Iacono.]

Je monte Chalvet comme un dieu, enfin du moins un dieu un bien fatigué, même très fatigué.
Je suis souple même si je n'avance pas très vite.
Dans la montée je me retourne, et je vois la concurrente de la Réunion, Françoise je crois, qui revient sur moi, je ne me rappèle pas l'avoir doubler, sûrement dans une des descentes "sportives", concentré que j'étais sur celle-ci.
Elle fait une fin de course magnifique, je réalise que pour rentrer dans les délais elle a 5 minutes de moins que moi, alors de loin je l'encourage, et je l'attends, lorsqu'elle me double, je lui crie qu'elle peut finir dans les temps, et qu'elle fonce.
Un spectateur, peut-on vraiment l'appeler ainsi, me pousse en me disant de rattraper la fille, je ne pensais que des idiots pareils existaient encore en 2003, moi, je n'ai pas vu une fille me doubler, j'ai juste vu quelqu'un qui luttait pour réaliser un rêve, pour arriver au bout de mois et de mois de préparation intense, et je crois qu'elle a réussi.
Au départ de cette épreuve, il n'y a pas d'hommes ni de femmes, pas de PDG, ni d'ouvriers ni d'employés, pas de catholiques pas de juifs, pas de blancs, pas de noirs, rien que des athlètes, se préparant selon leurs possibilités, leurs disponibilités, leurs moyens financiers et physiques, et leur but.
Je pense qu'avec la gifle que je lui ai mise, parce que j'ai horreur d'une qu'on me pousse en vélo et deux des machos, j'ai du me faire bien comprendre.
Pour moi cela va mieux, je réalise que l'exploit se dessine à l'horizon, j'arrive en haut de Chalvet en levant les bras, et en m'invectivant pour la descente, je descends comme un fou, je crie de rage, et la hargne m'envahie, je reste prudent malgré tout, ma roue arrière dérape une fois, je rétablis sans problème.
Je me calme, les premières maisons d'Embrun sont là, je suis fou de joie, je lève un poing rageur devant les spectateurs qui m'encouragent, j'entends la sono du parc, je suis heureux.
Il est 17 h 10, je traverse l'arène, sous une ovation, je salue la foule, je suis à 10 000 pieds d'altitude, je vole, je rentre dans le parc à vélo.
J'ai quand même la lucidité, de sortir les pieds des chaussures, comme un vrai triathlète, si, si. 
Mission accomplie, je suis comme un gamin le jour de Noël, excité, heureux, comblé.
Les officiels me font signe de m'arrêter à la ligne jaune pour descendre de vélo, je suis comme sur un nuage, je plane, je regarde autour de moi, je cherche ma femme et mes enfants, je cours dans le parc, en poussant mon vélo par la selle.
J'arrive à mon emplacement, ils sont là, de l'autre coté de la barrière avec le père de Michael, ils sont autant heureux que moi, je leur fais un grand sourire avec un poing vengeur.
Un kiné viens me proposer de me masser les jambes, ce que j'accepte avec plaisir. Je prends le temps là encore de savourer tous ces instants, pendant le massage, je demande au kiné si je continue ou pas, j'ai déjà rempli mon "contrat", j'hésite, je me sens bien, mais ne veux pas en faire trop.
Finalement, je pars, les encouragements du public, des arbitres et des bénévoles sont nombreux, je suis déjà très ému et ravi.
Je vais essayer de courir ce marathon "avec plaisir", de le savourer minute par minute, je plaisante avec le public, je salue les bénévoles dans les ravitos, je remercie les signaleurs dans les carrefours.
Lors de la montée de la rue d'Embrun avec tous les commerces, bars et restaurants, dans une ambiance de feu, je fais même demi-tour pour taper dans les mains de deux petites filles qui me tendaient le bras et que je n'ai vu qu'au dernier moment, je suis plus content qu'elles.
Je réalise maintenant que j'ai pris le départ du marathon du triathlon d'Embrun, c'est fou !!!
Ce qui me semblait encore il y a quelques heures impossible va peut être se réaliser.
Quelque part au fond de moi, je sais que, sauf problème physique, je vais finir ce marathon, car, si je n'ai pas fait beaucoup de fractionné, court ou long, je n'ai couru, pendant les 3 derniers mois, que sur des parcours avec des bosses, longues, raides, bref tout ce qui se montait autour de mon village, même plus loin puisque j'ai courru Marvejols Mende, je l'ai fait.
Je salue la foule qui m'encourage, je tape dans des dizaines de mains, que c'est beau le sport ainsi.
Une chose me choque énormément, car lors du briefing de la veille, il avait été dit par l'arbitre en chef, qu'ils ne tolèreraient aucun accompagnateur sur le parcours marathon, et je vois plusieurs dizaines de concurrents accompagnés, à pied ou en vélo, sans que les arbitres présents, ne disent rien.
Certes, un arbitre a bien engueulé le cycliste qui m'accompagnais ce matin, en lui disant que le drafting était interdit alors qu'il n'avait même pas vu que ce cycliste n'avait ni casque ni dossard, personne n'est parfait et tout le monde peut se tromper, mais dans ce cas, c'est limite "faute professionnelle".
Dans les montées, je fais de la marche rapide en balançant bien les bras, cela me fait du bien et me détend les épaules, même si les cuisses commencent à être "fracassées"
Les premiers appels sur le portable commencent, les copains, Alex et JB, le Papy me rappelle aussi, mais je n'ai son message que sur la boite vocale, mystère du réseau.
Un de mes copains, JB, me laisse lui aussi un message, j'en prends connaissance au ravitaillement en haut de la rue commerçante d'Embrun, je suis mort de rire, il me dit qu'il est surpris de ne pas m'avoir vu sur le podium à la télévision, car il est déjà tard même si je n'ai pas de notion de l'heure.
Je rigole, les gens du ravitaillement sont surpris de me voir de si bonne humeur alors je leur raconte l'anecdote en leur disant que je finirais quand même premier…. de mon village.
Je continue, je marche et je cours, je m'arrête à chaque ravitaillement pour boire du Coca et de l'eau, et manger des tomates salées plus quelques fruits secs en alternance, je n'ai pas pris mes préparations à base d'Overstim, tant pis, mais finalement je ne le regrette pas, les stands sont copieux et variés et puis ça me donne l'occasion de m'arrêter pour papoter un peu .
Je me masse aussi longuement les cuisses à chaque ravitaillement avec une éponge d'eau froide.
La partie le long de digue de la Durance est laborieuse, c'est monotone, j'essaie de chercher Mathias, Nicolas et Mickael, mais bien sur, je ne vois personne.
Je croise Alain Dupuis, un ultra triathlète de la région d'Aix, qui fait tout ce qui est très très très long, le Fontanil, Mexique…
La suite dans la campagne est là aussi plus ennuyeuse, bien que le public soit très chaud et m'encourage à fond, j'ai encore la force de plaisanter avec lui.
A un carrefour, avant de rentrer à Embrun je retrouve en signaleur, Cyrill le CTR de la Ligue PACA que j'ai rencontré à un stage de préparation aux transitions.
Il est surpris et heureux de me retrouver là, il m'a d'ailleurs reconnu de suite, je pense qu'il avait du noter dans un coin de son cerveau, ce fou qui voulait faire son premier triathlon à Embrun, on se tape dans les mains et je sens un profond respect de sa part dans ce geste.
Je commence à fatiguer, et j'ai les pieds qui me font souffrir de plus en plus, je m'attendais à avoir mal aux cuisses mais pas aux pieds. Je marche et je cours, je n'ai à aucun moment regardé le chrono, je ne sais même pas l'heure qu'il est, j'arrive vers la fin de la première boucle, je ne me sens pas trop mal, juste inquiet pour mes pieds. L'arrivée sur le site est là encore fabuleuse, quels encouragements….. Merci à toutes et tous pour ce respect.
J'ai encore la force de plaisanter avec le public, je suis bien.
C'est marrant, mais je n'ai absolument pas l'obsession du kilométrage comme dans un marathon "normal" dans lequel j'ai tendance à me motiver en me disant : "allez plus que 30, 20, 10….".
Ici, mon seul but c'est "finir"
Je vois ma femme et mes enfants, un peu avant la ligne d'arrivée, je ralentis pour laisser mes lunettes de soleil, car je n'en aurais plus besoin, ma femme m'a dit après, qu'elle avait été inquiète de voir mon visage très marqué, par la fatigue, pourtant je me sentais encore assez bien.
Je repars pour ma deuxième boucle dans une ambiance de feu, ce qui me touche beaucoup, c'est le respect de tous ces gens, j'entends, des "allez soit fier de toi, tu vas jusqu'au bout maintenant, champion gars…"
Énormément de respect aussi des autres triathlètes que je croise sur la digue et qui sont sur le point d'en finir, un simple regard, une tape, tous me souhaitent bon courage à leur façon, et moi je les encourage pour la fin, si proche et si loin à la fois.
Il me semble voir devant le plan d'eau, la femme de Patrick qui m'encourage et le père de Mickael qui me prend en photo.
La montée pour partir vers le club nautique est raide, je la fait malgré tout en courant.
J'attaque la ligne droite de la digue avec appréhension à cause des gros galets qui risquent de me tordre le pied, mais il fait jour, et je passe sans dégâts, j'ai déjà peur pour la fin de la deuxième boucle de nuit.

Voilà, c'est parti pour la fin, je repasse dans la rue d'Embrun dans une double ambiance de feu, les gens attablés se lèvent à mon passage, il est 20 heures, les effluves des restaurants montent à mes narines, c'est pô gentil ça.
Les encouragements me font chaud au cœur, car l'humidité de la nuit commence à m'envahir.
Je n'avais pas prévu de courir le marathon, du coup, je n'ai prévu ni manches longues, ni éléments de sécurité pour courir la nuit.

Allez c'est parti, j'ai froid, mais je sais au fond de moi que je vais finir, j'ai déjà eu des galères dans les différents marathons auxquels j'ai participé, et chaque fois je me suis accroché, d'autant plus que là je regarde régulièrement mon Polar, et je tourne à 120/130 pulsations, c'est dire si je suis bas. Je continue à plaisanter avec le public et les bénévoles, l'ambiance est super, j'arrive au plus dur pour moi moralement, la portion sur la digue de la Durance, avec son aller-retour, mais avant je me suis trompé de route, heureusement qu'un spectateur du haut de son appartement m'a rattrapé, et remis dans le droit chemin.
Il fait nuit noire, des voitures et des motos de l'organisation essaient de nous suivre, car nous sommes plusieurs.
Les bénévoles nous attendent au bout dans une nuit dense, ils ont du méritent quand même, ils nous remettent un joli collier fluorescent du plus bel effet dans la nuit, éh bé que ceux qui ont fini en plein jour ils l'ont pas eu tralalalalère !! C'est rien c'est les nerfs… 
Je cours avec un concurrent qui marche 10 m puis cours 10 m, je ne pourrais pas faire ça, jusqu'à maintenant j'alternais course/marche rapide mais sur de plus longues distances.
D'un coup, j'en ai marre, je me mets à courir, et décide de ne plus marcher, mis à part les pieds qui me font atrocement souffrir, surtout le droit bien sûr, tout le reste va, les cuisses sont dures mais tiennent le choc, l'estomac n'est pas trop perturbé par les différentes ingurgitations solides et liquides.
A vu d'œil fatigué, il me reste une quinzaine de kilomètres.
D'un coup, je ne sais pas pourquoi, je me mets à penser à Mathias, et à son surnom sur Internet, le Bœuf, car après l'avoir vu, cela me fait un peu rire. (il est petit et maigre)
Mon copain Jean Claude, m'appèle, je n'ai pas trop la force de parler, je commence à me sentir fatigué. Jean Claude c'est le copain de galère du Paris Brest Paris 1999, on a presque tout eu ensemble lors de la préparation des brevets de cette épreuve : pluie, neige, froid, canicule, grêle, vent, multi-crevaisons, défaillance, blessures.
Après son abandon au bout de 800 km, il m'a chouchouté et bichonné à chaque ravitaillement, c'est le seul homme que j'ai laissé me tripoter… pour me laver et me masser, avec Stéphane le kiné mais là c'était purement médical, c'est dire notre intimité
Je le sens très ému, il me dit de m'accrocher. Plus tard il me dira que c'était très émouvant de n'entendre au téléphone que le bruit de mon souffle et de mes pas dans le silence de la nuit, sur l'instant je n'ai pas du tout ressenti cette poésie…
Je pense aussi à ce jour d'été 2002, où, après avoir lu les comptes rendus, sur le forum Internet Triathlon, de certains triathlètes sur leur Embrun 2002, j'ai posé la question de savoir si c'était raisonnable, en fonction de mon passé de sportif, et de ma nullité en natation, d'envisager faire Embrun en 2003.
A ma grande surprise, il me fut répondu que oui, non sans conseils avisés et recommandations, bien sûr, car il n'est pas possible de faire Embrun autrement qu'avec une préparation sérieuse.
Les personnes qui m'ont incité dans ce projet fou doivent être remerciées.
Quelques larmes commencent à poindre sur le coin de l'œil, je sens que je suis proche de l'exploit, je me parle, je m'engueule, je chuchote, je crie, la fatigue commence à faire son œuvre.
Je cours dans la nuit noire, heureusement j'ai l'habitude, je retrouve là, les bienfaits de mes retours de piscine en courant les soirs d'hiver, au cours desquels je voyais les habitants de mon village me prendre pour un fou, courir de nuit avec ma petite frontale et mon sac à dos en plein hiver… des mauvaises langues parlaient même de m'attribuer le prix Concourt, car lorsqu'elles me voyaient passer la nuit, elles disaient : tiens le con court…
J'arrive à me diriger tant bien que mal. Des spectateurs ont des gestes incroyables, ils me discernent dans la nuit, à la lueur des quelques lampadaires, et arrêtent leur repas pour venir m'encourager.
Certains automobilistes font même demi-tour pour m'éclairer pendant quelques centaines de mètres voire pour un couple, plusieurs kilomètres, peu avant l'arrivée, je me suis arrêté pour remercier ce couple, ils m'ont encouragé à finir, car ils devinaient ma fatigue parce que, bien qu'éclairé par leurs phares, je me suis trompé deux fois de route.
Je croise de nouveau Cyrill, bien que sur le moment je ne me sois plus rappelé son prénom, au même endroit que toute à l'heure, il me tape dans les mains d'une telle force que j'ai senti comme s'il me disait "chapeau mec" je lui dis : "je vais le faire".
A un ravitaillement, je ne sais plus où, un des derniers sur la place d'un village, les bénévoles font un peu la fête, une odeur de pizza bien chaude plane, et le rosé coule à flot. J'ai du jeter un tel coup d'œil envieux à ces pizzas qu'une personne m'en propose avec un verre de rosé, je décline l'invitation, en me promettant, si je finis, de me faire un resto en famille à Embrun le samedi soir.
Super ces bénévoles.
Voilà, le pont à l'entrée d'Embrun, les voitures qui font la queue me klaxonnent et m'encouragent, la "descente" du bar des Pécheurs, la plus dure de toutes, et les derniers kilomètres qui approchent.
J'attaque la digue à l'arracher mais heureux, bien que cette portion soit ma hantise depuis le début, mon pied droit ne supporte pas trop les terrains accidentés, et courir sur cette digue en pleine nuit me hante. Heureusement, une moto tout terrain de l'organisation m'attend sous le pont, son conducteur ne saura certainement jamais comme j'ai été heureux de le voir.
Je croise un jeune couple avec un chien, je crois reconnaître les deux jeunes qui tiennent le magasin Endurance Shop d'Aix dont je parlais plus haut. Je ne leur fais pas de pub, mais ils semblent super sympathiques, et j'ai beaucoup apprécié ma visite chez eux. Je crie "allez endurance shop, je vais le faire" je ne suis pas sur qu'ils m'aient reconnu, mais bon, ça m'a fait plaisir.
Ma crainte était fondée, malgré mon attention, mon pied droit vrille sur un galet j'ai le réflexe de sauter de suite sur le gauche, et j'évite de justesse l'entorse.
J'arrive au club de voile, un dernier arrêt au ravitaillement, je remercie comme à chaque fois les bénévoles pour leur accueil, beaucoup m'ont dit à l'année prochaine, et à chaque fois j'ai répondu que cela m'étonnerai.
Voilà, je prends la route normale, la voiture qui m'accompagnais sur cette portion en relais de la moto, s'arrête, je suis seul, je m'arrête et appèle en premier avec mon portable, Florent mon collègue de bureau, avec qui j'échange une certaine complicité.
Je suis fatigué, mais hyper heureux je lui parle et commence à lui commenter l'arrivée en direct, pensant appeler mes autres collègues au fur et à mesure de mon avancement.
Mais je n'ai pas pu, en rentrant sur le bord du plan d'eau j'ai été assailli par une émotion indescriptible, tellement j'ai été ému et touché par la présence de tout ce public, par tout ce respect envers moi, par toutes ces paroles et ces mots d'encouragement, de respect et d'admiration, tous ces gamins qui courraient à mes cotés comme si j'avais été un grand champion.
Les nerfs lâchent, je me mets à pleurer bêtement, sincèrement, sans retenue, réalisant l'exploit, que j'allais faire, mon exploit, réalisant les heures et les heures d'entraînement, dans la nuit, le froid, la pluie, la canicule, dans la pollution autour de l'Étang de Berre, le nombre de tasses bues à la piscine, (pas bon le chlore) les périodes de doute, d'abattement, de découragement après Saint Raphaël.
J'allais terminer mon premier triathlon et quel triathlon le mythique, l'emblématique Embrun man, j'allais devenir un Ironman.
Pleins de sensations se mélangent en moi, la douleur, l'émotion, la joie, la fierté, la fatigue, le soulagement.
J'ai une grosse pensée pour ma nièce, Mireille, qui vit actuellement des moments difficiles, j'aurais aimé quelle soit là pour lui dire combien la vie est belle, et que la souffrance peut amener des moments de bonheur intense et merveilleux comme je vis ce soir là, et que parfois, il faut s'accrocher, même si c'est dur.

Je n'arrive plus à parler, j'entends dans mon oreillette mon copain Florent et sa copine Vanessa qui me crient des encouragements dans le téléphone.
Je ne vois plus rien, j'ai mal aux pieds et aux cuisses, je reconnais la voix de ma femme dans cette folie, je la vois, j'attrape sa main comme une bouée, elle court un moment à coté de moi, je cours à l'aveugle, je m'essuie les yeux, et toujours ces applaudissements et ces encouragements, je demande où est l'arrivée, je cours comme un automate.
Je ne sais plus où je suis, je croyais arriver directement vers le podium, je passe juste derrière, je continue, mais c'est où ?
Encore deux ou trois virages, et toujours des gens qui m'acclament malgré l'heure tardive.
Je me rends compte que je n'ai pas regardé l'heure une seule fois au cours de ce marathon, juste mon cardio.
Ma femme me laisse à l'entrée de la dernière ligne droite, je rentre dans cette arène, ça y est c'est fini, j'entends l'animateur citer mon nom, et surtout j'entends une formidable ovation, oui, c'est pour toi, il doit être tard, et pourtant ils sont tous resté pour nous accueillir.
Au bout de cette ligne droite, je ne vois qu'une seule chose un tee-shirt blanc que me tends un monsieur, je fixe mon regard dessus, et je cours, la foule crie, je cours, je pleure, je rie, je crie "je l'ai fait"

Je passe la ligne d'arrivée, j'arrachage le tee-shirt au monsieur, mon premier "finisher", je lui dis merci, j'embrasse MON tee-shirt, je me jette dans les bras de ma femme, je pleure, je crie "je l'ai fait, je l'ai fait" je m'appui contre une barrière, je réalise que moi, Christian Scifo, je viens de finir le triathlon d'Embrun, et je pleure encore longuement pour évacuer le stress, comme j'aurais aimé que mes amis soient là pour partager cette émotion avec eux.
Mickael, qui a fini en 15 h juste après Mathias qui s'est finalement très bien débrouillé pour un néophyte, son père et son neveu sont restés pour m'attendre, je me jette dans leurs bras, je tape dans la main de Mickael qui me dit que ce que j'ai fait c'est fabuleux, lui pour son premier Embrunman il a abandonné au marathon.
Cela me touche beaucoup qu'ils m'aient attendu.
Je ne sais pas si c'est le fait d'avoir pleurer mais, cela m'a aidé à évacuer, je reprends rapidement mes esprit.

Je vais me faire masser, je retrouve le jeune kiné qui s'est déjà occupé de moi à Titou (notez déjà le vocabulaire du parfait triathlète, même si l'orthographe est à perfectionner… )
Il me fait un méchant traitement de faveur car il se rappèle notre discussion et mes hésitations, et se rappèle aussi que je lui ai dit que c'était mon premier triathlon, ses massages profonds et ses étirements sont très douloureux, mais Ô combien salvateurs.
Il me fait parler de ma course, cela me fait du bien de raconter un peu tous ces évènements et de plaisanter, ma femme est là, elle est surprise par ma rapide récupération.
Je vois le kiné qui essaye de redresser sans succès mon pied droit, je lui explique mes problèmes de pied car, comme il n'est pas tenu ni par le péronier latéral ni par les releveurs, il tombe à l'intérieur.
Il me regarde avec des yeux presque horrifiés et me dit "et avec ça vous avez fini Embrun ? "
Je sens dans son regard une certaine inquiétude pour mon état mental

Je me sens extraordinairement bien, mes enfants sont arrivés, ils étaient allés voir le feu d'artifice, je les serre dans mes bras, ils sont très fiers de leur père, je le sens.
Toute la famille vient m'aider à récupérer mes affaires dans le parc qui est déjà presque vide, et pour cause….

Voilà, c'est fait, je me sens bien, j'ai mal aux cuisses et surtout au pied mais quelle émotion !!!! Quelle joie, quelle fierté.

Les chiffres officiels :

Temps total : 17 h 25 mn 36 s

Natation : 1 h 33 mn 45 s
Tiouane : 8 mn 19
Vélo 9 h 29 mn 02 s
Titou : 12 mn 20
Marathon : 6 h 02 mn 10
Classement 818/822
je ne compte pas ceux arrivés avant moi, et victimes des pénalités des commissaires.

Avec le recul, je ne regrette rien, je n'ai jamais été dans le rouge au niveau cardiaque, je savais que ma préparation manquait de "qualité" je ne sais pas si c'est à cause de cela que j'ai coincé en vélo, ou à cause du coup de froid du début, ou à cause du manque de sommeil, ou des trois cumulés, mais peu importe.

J'ai juste deux petits regrets, c'est d'une part, de ne pas avoir osé aller un peu plus vite en natation, je pense en toute honnêteté que je pouvais faire mieux, mais j'ai eu peur de coincer après, et d'autre part de ne pas avoir pensé à remercier tous les bénévoles pour leur formidable générosité et leurs encouragements.
Je ne jamais rien ressenti d'aussi intense, d'aussi fort de ma vie sportive.
J'ai fait toute ma préparation par plaisir, je n'ai rien planifié, je suis incapable de dire combien de kilomètres en vélo, à pied, et combien d'heures de piscine j'ai fait.
Quelle que soit l'heure, le matin tôt lorsque je partais travailler en vélo (6 h), le soir vers 17h/18h lorsque je partais courir ou nager, je n'ai jamais éprouvé le sentiment d'obligation de faire mon "quota" et/ou de réaliser les objectifs d'un plan d'entraînement.

Aujourd'hui, je ne me sens pas triathlète, j'ai certes fini Embrun, mais ce n'est pas pour cela, que je me crois arrivé, j'ai encore énormément de boulot à faire.
Je ne me sentirai vraiment triathlète que lorsque j'arriverai, entre autre, à me mélanger aux costauds dans la natation.
Pour l'instant je ne l'envisage même pas, d'une part parce que mentalement je ne suis pas prêt pour cela, mais aussi à cause de la peur que j'ai de perdre mes lunettes dans l'eau, car je suis myope avec des lentilles de contact et si celles-ci prennent l'eau je les perds et alors, bonjour la navigation.
Donc, si un jour vous vous faites tripoter dans l'eau ce ne sera pas un gros pervers, ce ne sera que moi, alors pas sur la tête

Physiquement, je ne me suis jamais senti aussi bien malgré un gros volume de préparation, j'étais certes fatigué, mais de la bonne fatigue, bien saine, qui me faisait bien dormir. Plus de douleurs nulle part.
J'ai maigri, pas encore assez, 78 kg pour 1 m 75, je me suis affiné, beaucoup de personne que je n'ai pas vue depuis longtemps ne m'ont pas reconnu.
J'ai récupéré assez facilement j'ai suivi le "régime" Overstim Régéprot, avec en plus, beaucoup d'eau, de légumes, et un peu de sucres lents, et à part un mal de cuisse certains pendant deux jours, j'ai vite repris le dessus.
J'ai recommencé à nager le lundi, le vélo le mercredi, et à courir le jeudi.
Tout ça tranquillement, bien sur, petit plateau, moulinette en vélo, bien que j'ai grimpé une cote d'un kilomètre à 18 % pour voir les dégâts causés par un incendie, fin juillet dans un secteur où je roule souvent en VTT. C'est assez affligeant cette désolation.
Pour la course pied, idem, 38 minutes tranquillos.

Le 15 août au soir je disais que je ne ferai plus jamais l'Embrunman. Aujourd'hui je dis : je ne sais pas, mais dans ma tête je sais que j'ai une revanche à prendre sur l'Izoard, et je suis sur qu'en améliorant sensiblement la qualité de ma préparation je peux faire beaucoup, beaucoup mieux.

Donc, peut être rendez-vous le 15 août 2004 à Embrun ????


Merci à tous les net-triathlètes, à Stéphane, à Thibaud, à Jean Claude, Jean-Bernard, Alexandre, au Papy Ming, à Eric, c'est certes moi qui ai passé la ligne d'arrivée ce 15 août 2003, mais bien que loin vous avez tous été avec moi bien présent dans mon cœur.

Merci à toutes et tous les bénévoles et organisateurs, sans eux je crois que je n'aurais pas fini.

Merci également à Patrick et son épouse, à Mickael et son père, mes voisins de camping, leur gentillesse, leurs encouragements, la convivialité et la simplicité qui a régné tout au long du séjour m'a beaucoup touché.

Un grand merci à mon épouse, à mes enfants, Estelle, Guillaume et Romain, merci pour leur patience, leur soutien, leurs encouragements, mais je crois qu'ils sont tous fiers de moi……. Et moi aussi

Christian Scifo
Septembre 2003
Mise à jour mai 2005

http://christian.scifo.online.fr
http://vttlaquilho.free.fr

11 commentaires

Commentaire de lptitloup posté le 26-12-2004 à 20:43:00

Quel CR ! Et la partie juste avant la gifle est magnifique ! BRAVO !

Commentaire de L'Squick posté le 13-06-2005 à 09:00:00

Ton C.R est vraiment poignant, j'en ai eu les larmes aux yeux! Moi qui hésite encore à y aller cette année!! Tu as fais une superbe course, encore bravo.L'Squick.

Commentaire de ironcyril posté le 10-08-2005 à 08:30:00

2 ans après je te félicite pour ton courage et ta persévérance. Chapeau et peut être à bientot sur un tri, ou autre course... en tout cas sans doute sur le site...
Cyril

Commentaire de guigui posté le 06-09-2005 à 20:36:00

Je viens de pleurer comme l'Squick ...
Si un jour, je fini Embrun ce sera en grande partie grace a toi ;-)
Merci et encore Bravo

Commentaire de ultimefr posté le 27-09-2005 à 15:56:00

moi aussi j'en ai les larmes aux yeux. c'est trés beau. je fais partie aussi de ces sportifs pour qui tout est dur et lent :))
mais nos défis et notre plaisir sont les memes... nos victoires aussi !!! bravo , c'est énorme de volonté et de courage !

Commentaire de akunamatata posté le 30-10-2005 à 17:51:00

Tres beau CR Christian! tres emouvant aussi, ca donne du courage de lire ton parcours.

Akuna

Commentaire de titifb posté le 13-08-2006 à 21:05:00

J'sais pas quoi dire d'autre que BRAVOOOOOO !
Que d'émotions !!!
As-tu refait un autre triathlon aprés celui là ??
titifb

Commentaire de VB posté le 25-08-2006 à 11:26:00

Bein je viens de lire ce beau CR, j'ai la larme à l'oeil tellement c'est fort, émouvant, vraiment félicitaions et belle preuve de tenacité, courage enfin j'ai du mal à trouvé les mots. Juste un grand grand BRAVO

Commentaire de DJ Gombert posté le 06-03-2008 à 00:02:00

Très beau CR, poignant.
Quelle belle victoire ou revanche sur la Vie, qui sommes toute est Belle.

Longue Vie et bonheur à toi.

Commentaire de LtBlueb posté le 31-10-2009 à 22:53:00

Peut être n'étais je pas aussi sensible à l'époque à ce que représente finir embrun, je l'avais presque oublié ton cr, christian ! que dis je ? ton fabuleux récit , qui 6 ans plus tard m'a tiré quelques larmes ! admirable tout simplement !

Commentaire de l'ourson posté le 31-10-2009 à 23:57:00

Que d'émotions, que d'émotions.. Merci pour ce CR poignant qui remue et donne envie de s'inscrire à la prochaine édition !! M'enfin.. presque...;-))

L'Ourson_bravo_pour_ton_humilité_:-)

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