Récit de la course : Saintélyon 2009, par DJ Gombert

L'auteur : DJ Gombert

La course : Saintélyon

Date : 6/12/2009

Lieu : St étienne (Loire)

Affichage : 2466 vues

Distance : 69km

Objectif : Terminer

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Plus prés des Etoiles ...

8 décembre 1999, cela fait bientôt 1 an que je suis arrivé à Lyon, ma fille Florine est née en février, le 10 … le même jour que sa grand-mère. Il y a des coïncidences qui sont si belles.

Je suis en réunion chez un client dans le quartier des Berges. 19h je sors de réunion, et là : des bougies à quasiment toutes les fenêtres, c’est cela donc cela que les Lyonnais appelle la fête des Lumières ! Les ténèbres de la Nuit sont parsemées de l’éclat des bougies qui sont autant de phare dans la nuit, l’expression d’une douce ferveur, de celle que l’on ressent quand on regarde vaciller les flammes des bougies, que cela soit dans les Eglises où les temples Bouddhistes, ces bougies si frêles et fragiles lorsque leur flamme vacille, mais si fortes de l’amour que nous portons aux êtres qui nous sont chers.

Eté 2000, nous déménageons sur Marseille.

Début septembre 2009, je m’inscris à la SaintéLyon, je ne sais pas vraiment pourquoi, mais la magie de cette nuit du 8 décembre 1999 avec tous ses lumignons y est certainement pour beaucoup. L’envie de courir la nuit, toute une nuit, de participer au légendaire AAB kikouresque. Pour le reste mitigé : le nombre de kilomètre sur le bitume (35 kms), le nombre de coureurs (6 000 en simultanés).

Dimanche 13 septembre 2009
Préparation classique pour une sortie nocturne, en préparation SaintéLyon : frontale, piles de rechange, corsaire, tee-shirt, polaire … tout de noir vêtu.

"Elle est décédée à 17h44 …", le message laissé par mon cousin, suite à l’entrée de ma tante aux urgences la veille au soir.

La peine qui étreint mon cœur, une multitude de souvenirs qui m’envahissent l’esprit, des images saccadées comme celle d’un film super 8, d’un temps heureux, celui de l’enfance, de vacances d’été dans le Berry où à la mer, de promenades du soir au bruit des grillons. Le souvenir d’une immense gentillesse et d’une bonne humeur à toute épreuve.

Chronique d’un dimanche soir ordinaire, ranger la maison, coucher les enfants, demain ce sera l’école et le travail.

22h30, départ dans la nuit, j’ai pris sur mon dos mon sac de skyrunner avec les deux drapeaux à prières bouddhistes, les trois tissus de Provence, …

Le fond de l’air est chaud, des ombres étranges apparaissent éclairées par la frontale, une peur enfantine m’étreint. La même que je ressentais, quand avec ma lampe de poche je devais sortir de notre maison de famille et aller aux toilettes au fond du jardin. En même temps le chant des grillons me rassure.

Je trottine dans la Nuit étoilée vers le massif de l’Etoile.

Un réservoir anti-incendie, surgit à ma droite. Je monte à son échelle et me dresse debout, face à Marseille, … aux halos des éclairages nocturnes, une Ville qui se couchent doucement.

Je me retourne, face à l’Etoile, dans son écrin de pénombre.
Je ferme les yeux, et récite un "Je vous salue Marie" :

"Je vous salue Marie
...
Priez pour nous pauvres pécheurs,
Maintenant et à l'heure de notre mort."

Je garde les yeux fermés, regardant longuement au fond de moi, ce visage si souriant, …
"Voici venu le moment de se mesurer au Silence à tous ce qui à vécu et agit en nous et qui s’est désormais à jamais tu"

Lentement mes yeux se ré-ouvrent sur un ciel clairsemé d’Etoiles, l’une d’entre elles et beaucoup plus brillante, comme plus proche.

Je reste debout un long moment, dans la nuit, à sentir la brise nocturne soulever mes drapeaux.

La nuit est douce et chaude comme des larmes...

La Ville s’endort ... ainsi va la Vie

Adieu Suzette.

Septembre – Novembre 2009 : plan d’entrainement SaintéLyon avec 3 sorties par semaines.

C’est décidé, la SaintéLyon sera pour moi l’occasion de rendre un dernier hommage à Suzette, à tout ce qu'elle m'a apporté dans ma vie, son immense gentillesse, sa bonne humeur à toute épreuve ; alors autant préparer sérieusement cette course, non pas tant pour faire une performance, car au fond, je dirai que je préférerai que cette course dure le plus longtemps possible, mais pour arriver jusqu’à Gerland et offrir comme un dernier hommage le tee-shirt de finisher, ce bout de tissu qui sera mon dernier trait d’union avec Suzette.

J’axe ma préparation sur une sortie 1H30 le vendredi soir à la frontale, une sortie VMA en semaine (la mienne culmine à 13km/h), et des sorties longues roulantes en colline le dimanche matin (échelonnées de 2h30 à 3h30), avec quelques kilomètres de bitume, histoire de commencer l’acclimatation. A ce sujet, ma vitesse moyenne sur sortie longue passe de 9’15/km (prépa Merell Sky Race) à 7’40/km, ce qui a pour conséquence de m’exploser un peu les quadriceps, …, les muscles n’ont pas l’habitude de cette vitesse.

Ses trois mois d'entrainement, ont été plutôt décousus à cause des contraintes habituelles : famille, travail, etc. , Cependant cela à toujours été un plaisir, celui avant tout de courir pour Suzette, de la "retrouver" dans les longs monologues qui peuplent mes sorties longues. Et lorsque la concentration où le physique flanchait, je sentais sa présence et son sourire.

En définitive, je cours 110 km sur septembre, 140 km sur octobre et 170 km sur novembre. Je suis cependant serein sur ma capacité à finir au vu des “barrières horaires“ de la course. Mes doutes portent plus sur la capacité de mes genoux à encaisser les kilomètres sur bitume, et ma crainte du risque d’hypothermie. Pour cette raison j’adopte une stratégie réduisant au minimum les temps d’arrêts aux ravitaillements, et bien sûr une tenue trois couches : tee-shirt manche longue Gore wear, polaire Gore wear et coupe-vent Odlo, testée avec succès lors des 6h40 du trail de Signes sous la pluie par 7°C.

En fin stratège, j’arrête la stratégie à la "one again mistoufly" suivante pour les ravitaillements : Moreau (profites en encore pour faire le beau), St Genoux (priez pour nous), Beaunant (mal an), et à Bellecour (va au plus court).

Mardi 1er décembre 2009 :
Nos amis lyonnais, chez qui nous devions aller pour le week-end, nous appellent, car leur fils à la grippe A, …, changement de plan, les filles et Béa resteront à la maison, je prends in extremis un billet de train : départ de Marseille à 15h, retour le lendemain à 17h. Il m’en faudrait plus pour renoncer à cette course.

Samedi 5 décembre 2009 :
 Depuis le levé, comme un lent et long rituel, je prépare mes affaires. La première des choses, la plus importante, imprimer, découper, protéger, puis accrocher la photo de Suzette

 

Pour le reste je vérifie ma check-list et prépare au fur et à mesure mes sacs, celui de course, mais aussi celui de rechange :
- Frontale Tikka XP avec piles de rechanges x3 (recharger les 6)
- NOK
- Sportenine + Doliprane
- Stick pour lèvres
- Lentilles de rechange dans produit + lunettes
- Cardio + montre (rechargée)
-
Chaussettes diosaz noires X2 (paire de rechange) – sac pour chaussettes et vêtements sales
- Paquet kleenex x3 (1 dans sac + 2 dans sac rechange)
- Slip quechua
- Collants longs North Face Noir
- Tee-shirt manche longue Gore Noir
- Polaire Gore Noire
- Coupe-Vent Odlo Rouge
- Gants Noir + paire supplémentaire (si grand froid)
- Camel Back + 1 gourde bretelle (en lieu et place du gobelet fourni par l’organisation)
- Buff Kikourou + Bonnet polaire (si grand froid) + Casquette kikourou rouge (en cas de pluie)
- GSM (recharger batterie)
- Prendre 5 EUR en pièces + 2 x 10 EUR + Carte identité + Groupe sanguin + attestation d'assurance MATMUT
- Gel bananes Décathlon
- Caloreen + eau gazeuse Rozanna (1L) à prendre dosé à 60 g
- Lampe à main (pour changer les piles frontales si besoin)
- Pensez à NOKer le bas du dos
- Prendre Trabucco XI + Sac à chaussures
- Certificat Médical (copie)
- Imprimer Road-book et Profil de Course, calculer temps de passage sur base 9h20

Je prépare deux profils de course avec mes temps de passage : un à partir du bulletin d’inscription (qui est sur papier glacé et donc plus résistant) que j’emporterais avec moi en course. L’autre au format A4, pour permettre aux filles de surveiller ma prévision avec la réalité qu’elles pourront suivre avec le SUIVI LIVE

Pourquoi 9h20 ?
Parce que dans toute préparation, il est important d’apprendre à se connaître, à mesurer ses limites, sa progression et quoi de plus ludique que de faire une prévision sérieuse de son temps de course, comme un indicateur de lucidité plus que de performance, comme un clin d’œil au destin, cette envie de deviner ce que l’avenir sera.

14h, je prends le métro jusqu’à la gare Saint-Charles.

Dans le train j’essaye de dormir, mais la pression est là. Je sommeille légèrement et en profites pour lire.

17h20 J’arrive à Lyon et retrouve Sarajevo (Pierre) et deux amis à lui. Notre première bière ensemble, du moins bière pour Pierre, thé pour moi, car malheureusement Pierre s’est blessé dans la semaine au pied et ne pourra courir la SaintéLyon. Nous partons tous vers Sainte-Etienne pour l’AAB, sans avoir auparavant profité de quelques illuminations de la fête des Lumières.

Arrivé à Saint Etienne, après un détour au hall de l’agriculture. Nous récupérons nos dossards et vérifions nos puces.

Noir … la couleur des dossards solos
Noir … la couleur du plus profond de la nuit
Noir ... la couleur du deuil
Noir ... ce mot qui rime malgré tout avec espoir.

20H30, nous arrivons au Flore, où une super organisation, supervisée par mamanpat et blob nous attends.

Dans la queue des pâtes, le kikou derrière moi, me dit : "DJ Gombert ?" (facile c'est écrit sur la casquette), je me retourne et  que vois-je Mathias himself ! le Boss ! Je suis plus heureux qu’un gamin à Disney qui serre la main de Mickey, moi c’est celle de Mathias le fondateur de kikourou.

A table nous dinons avec Tyliana, Cedric74 et Tercan. Le repas s’écoule très rapidement à discuter.

Après le repas, j’en profite pour rejoindre Françoise 84 et rencontrer Mustang qui nous a fait le plaisir de venir de sa lointaine Normandie.

 
Photo Mustang

On discute un peu, et voilà déjà le temps de se préparer, chose que je fais de concert avec François d’Arras, que je perdrais à la remise des sacs dans les bus.

23H et quelques minutes, je viens de perdre François d’Arras et je retrouve Alain, un collègue du travail, qui fait sa première SaintéLyon, et son premier long. Alain est tout excité. Je lui propose d’attendre tranquillement au chaud, vers la salle réservée aux bénévoles.

23h45, nous nous dirigeons vers la ligne de départ, il ne fait pas si froid que cela, et même immobile nous n’avons pas froid, avec tout celle chaleur humaine. Alain trépigne d’impatience, son cardio est à 94 au repos ! le mien à 74.

23h55, Florine m’appelle, elle est toute contente d’avoir eu l’autorisation de veiller jusque là, son rire cristallin est comme un rayon de soleil. Elle me donne le résultat de l’élection de Miss France (NDLR : s’il suffisait d’en douter, preuve est encore faire que les coureurs d’ultra sont des gros malades : se préparer à courir toute une nuit, au lieu de regarder tranquillement l’élection de Miss France chez soi, bien au chaud, pfff !!! du grand nimpornawak !).

Dimanche 6 décembre - 0h00 c’est le départ avec en fond sonore U2

Les avenues de Saint Etienne s’ouvrent à nous sur 4 voies, que de monde, 4 500 solos lâchés dans le Nuit. C’est à la fois silencieux comme une ville qui dort : aucun bruit de véhicule, et en même temps il y a un bruissement, où plutôt la douce mélopée de milliers de pieds tapant le bitume.

Au bout d’un moment je perds Alain. De toute façon courir à deux à la SaintéLyon n’est pas chose facile, surtout dans les chemins. En parlant de cela nous passons Sorbiers et attaquons les chemins. Je me retourne plusieurs fois pour admirer ce long serpent lumineux. Je suis même rassuré de ne pas voir sa fin. Pour une fois je ne suis pas tout au fond.

Dans les descentes, cela ralenti pas mal, alors plusieurs fois, je pars droit dans le champ avec ma Tikka Xp. Ce sont des descentes à la sensation, où le faible halo de la Tikka me permet juste d’éviter d’éventuels obstacles. Mais là dans la Nuit, j’aime cette sensation de perte de contrôle, de chute en avant, où l’esprit est concentré sur cette tache blafarde à jamais fuyante et glissante, et les pieds tels des métronomes effleurent le sol en cadences pour mieux avaler les obstacles entr’aperçus. Que d’évolution depuis mes débuts en trail et mon aversion pour les descentes. Ces moments que je redoutais tant par l’instabilité des pierres, la peur de chuter. Et là dans la nuit, je gambade dans les descentes, comme le fond les enfants en bas âge, à l’équilibre précaire, souriant et heureux, de découvrir qu’ils ont apprivoisé la pesanteur, grisé de sentir l’air glissé si rapidement sur leur visage.

Et si en plus, le trail était régressif ?

1h55 - Saint Christo en Jarez
Les premiers relais nous doublent. Ce sont des fusées qui passent sur notre gauche, ils vont au moins deux fois plus vite que nous, un autre monde, une autre course, eux ils ont le dossard rouge.

Franchement je m’attendais à pire au ravitaillement, je fais le plein de madeleine et re-rempli ma gourde d’eau, qui se révélera trop froide. A chaque fois, je couperai l’eau de la gourde, par une gorgée de mon camel back. Par la suite, je ne prendrai plus d’eau au ravitaillement, mais soit du thé chaud, soit de la soupe, histoire d’éviter des problèmes intestinaux avec de l’eau trop froide.

02h50 -  Moreau
Le fond de l’air est frais. J’ai senti plusieurs fois, une brise fraiche, et décide donc de mettre mon coupe vent, en plus de ma polaire. Je sais que dans la nuit, l’hypothermie peut vite arriver. Alors autant avoir chaud. Je fais le plein de thé au ravito, et attaque la cote tranquille, non sans admirer la longue file des frontales. Que la nuit est douce. Le ciel est voilé, et la Lune ne se laisse admirer que fugacement.

Tout compte fait le terrain n’est pas si boueux que cela, quelques mares par ci par là, mais aucune piscine en vue. Je continue à doubler en descente, droit dans le pré, … et si le bonheur était vraiment dans le pré ?

Et là au détour d’un chemin, un bivouac dans la nuit avec, sur plusieurs dizaines de mètres,  ses lumignons multicolores de chaque coté du chemin comme une piste d’atterrissage. Le brasier du bivouac projette des étincelles qui montent dans la nuit, la strient comme des étoiles filantes. Le son de la cloche, un coté Mont Blanc, …, une autre course, un autre monde. Merci à eux de nous avoir encouragés dans la Nuit.

03h36 - Ste Catherine
Il y a du monde au ravitaillement, et des cars stationnés remplis de relayeurs. Je me recharge en thé chaud et madeleines. L’occasion de faire la connaissance du kikoureur Guignol de Lyon et je repars aussitôt, car dans la nuit on se refroidit rapidement.

Nous sortons du village et attaquons de nouveau des chemins. Et là comme un gros de coup de mou.  L’envie d’arrêter, d’autant plus que j’ai perdu depuis le début mes temps de passage, je ne sais pas si je suis en avance ou en retard par rapport à mon tableau de marche, je me souviens juste que je dois être à 6h00 à Soucieux, et qu’il me reste donc au moins encore 6H de course. Je suis fatigué, je n’ai plus l’habitude de passer des nuits blanches. Cette impression de monter et descendre dans la nuit, mais de ne pas avancer sur le fond, de ne plus savoir où je suis dans la Nuit. Alors autant arrêter …mais NON ! pas maintenant ! pas sur cette course ! pas avec Suzette avec toi, l’essentiel est d’avancer, c’est vraiment pas le moment de lâcher. Et comme un mantra je me mets à réciter en boucle :

"Je vous salue, Marie pleine de grâces ;
le Seigneur est avec vous.
Vous êtes bénie entre toutes les femmes et Jésus, le fruit de vos entrailles, est béni.
Sainte Marie, Mère de Dieu,
priez pour nous pauvres traileurs,
maintenant et à l'heure de notre mort.“

Mon Dieu, que le temps paraît si long dans la Nuit, quand les repères s’effacent, que les limites s’abolissent, que le temps semble immobile et figé.

"Je vous salue, Marie …
priez pour nous pauvres traileurs,
… "

Puis comme une délivrance, une descente, celle du bois d’Arfeuille. L’occasion d’emboiter le pas à des relais, d’accélérer le rythme, de revenir à la vie, à la réalité.

Et là pour la première fois, je me retrouve esseulé dans la fin de la descente du bois d’Arfeuille, ma frontale accroche les bandes réfléchissantes d’un coureur seul aussi devant moi. Celui-ci met ses bras en croix, et se met à zigzaguer comme un footballeur venant de marquer un but, et par mimétisme je me mets à suivre son mouvement à écarter les bras, un grand sourire aux lèvres, 10 mètres derrière lui, mais avec la douce impression de jouer avec lui, de ses jeux d’enfants lorsque nous dévalions les collines les bras en croix à faire comme les avions, à courir l’un après l’autre, moment de douce magie.

Nous repartons pour une montée vers Saint Genoux. Le temps pour moi de contempler le long serpent qui monte jusqu’à Saint Genoux

05h00 - St Genoux
Arrêt au ravitaillement pour le rituel plein de thé et de madeleines. La queue pour remplir le camel back me rebute. Je n’ai pas envie de m’arrêter longtemps. Déjà que cette grange ressemble à un hôpital de campagne : de nombreux coureurs sont accroupis dans leur couverture de survie à attendre le rapatriement. NON ! je ne finirai pas comme eux. Allez repars, Il faut continuer à avancer. Et c’est reparti pour une montée, qui permet cette fois de contempler les frontales dans le fond de la vallée.

Passé le col, nous récupérons une vue dominante sur la vallée du Rhône : enfin de l’espace, du grand air, les lumières du Grand Lyon au loin, j’attaque la descente sur Soucieux, et là une douleur de plus en plus violente au niveau du coup de pied gauche. Ta lucidité conserver du devras. Je m’arrête pour délasser un œillet sur mes Trabucco. J’ai en fait lacé assez serré jusqu’au dernier œillet par peur de perdre ma chaussures dans une piscine. Ce type de laçage ne m’a jamais posé de problème sur mes sorties longues de 25 km, mais là au bout de 38 km, j’ai vraiment l’impression d’être cisaillé. Je repars, la douleur s’estompe pour mieux revenir quelques minutes plus tard. En plus, le coup de pied du pied droit commence à présenter le même symptôme. Nouvel arrêt où je décide de défaire deux œillets sur chacune des chaussures. De toute façon c’est plutôt du bitume qui reste.

Je reprends ma route vers Soucieu, à travers de ce qui semble être des vergers.

Et à partir de là, une seconde série de SMS d’encouragements, va m’accompagner jusqu’à l’arrivée : ils seront mes lumignons à moi, ces lueurs d’espoir, qui émailleront la fin de la course, me touchant, qu’au saut du lit vous pensiez à moi, me faisant sourire, celui du plaisir de savourer vos encouragements, fort de savoir que l’on est pas seul, que ce moment est partagé, merci à vous tous : Jean-Marc, Pierre, Thierry, Yves, Laurent, Eric, Ketty, …

06h17 - Soucieu en Jarrest
Je suis content, il est 6h17 et je sais que j’avais prévu de passer à 6H00, un quart d’heure de retard, une broutille, surtout que le reste s’annonce roulant, … ce qui n’est pas forcément ma tasse de thé. A ce sujet, au ravitaillement, je passe du thé à un plein de soupe, je prends quelques madeleine et repars en marchant le temps de grignoter. Un coureur me demande qui est la Dame dans mon dos. Je lui explique, nous parlons, et ensemble nous continuons à trottiner dans l’aube naissante, puis nous nous séparons. Je continue mon chemin, perdu dans mes pensées, quand la sonnerie de mon téléphone retenti, c’est Laurent qui m’attend au ravitaillement de Soucieu !

Mais je suis déjà passé !
- J’ai mis le réveil à 4h00 du matin, et sur le suivi live ils prévoyaient ton passage à 6h40
- Vraiment désolé mais cela fait bien 10 mm que j’ai quitté le ravitaillement
- Quel est le prochain ravitaillement ?
- Heu … Beaunant
- OK je t’attends là bas.
- OK. “

Je raccroche éberlué que Laurent ce soit levé pour venir me voir moi, touché de cette amitié, de cette présence, comme une transition douce entre la solitude et l’émotion de la nuit et la promesse d’un jour nouveau.

Le temps de reprendre mes esprits, je calcule que je ne serais pas à Beaunant avant une heure.
Je rappelle Laurent :

Salut c’est  moi ! Tu sais je ne serais pas à Beaunant avant une heure.
- OK pas de problème pour moi “

Je raccroche, trop fatigué pour être abasourdi de savoir pourquoi il va m’attendre.

Le parcours se fait monotone, en sous bois. Nous traversons un parc. Nous enjambons un ruisseau sur un pont en bois. Quelques relais nous dépassent, mais leur vitesse c’est fortement réduite depuis Saint Christo, la fatigue fait son effet pour eux aussi.

L’aube est douce. Mon esprit est ailleurs. Le corps commence à être rétif à ces kilomètres sur le plat, à cette course où il faut continuellement relancer, trottiner à défaut de courir. Je passe en Cyrano : 9 mn trottinage, 1mn marche. Chaque coté est une salvation : marcher !

J’aime bien la traversée de Chaponost. Ce village qui s’éveille doucement, l’odeur des croissants chauds dans la boulangerie.

Voilà le panneau ravitaillement "500m", une belle descente d’escaliers et nous sommes au ravitaillement de Beaunant (mal an )

de drôles de lucioles perdues (? !) dans la nuit ... 
 

07h57 – Beaunant
Laurent est là, à m’encourager. Nous nous dirigeons vers le ravitaillement, où en plus de mon plein de soupe, j’en profite pour prendre du saucisson, discuter un peu avec les bénévoles, les remercier, l’afflux de coureurs sur les stands est moins important. Je grignote en discutant avec Laurent, j’ai envie de repartir car je sens mon corps se refroidir, les muscles se durcir, mais comment bouder son plaisir d’avoir un supporter surprise, comment ne pas s’accorder quelques minutes, si courtes. Ces minutes qui s’égrènement, comme les places au classement final, mais l’essentiel n’est pas là : c’est si bon de gouter au plaisir simple d’être en vie.

Laurent est admiratif devant ma “performance“ est veux me photographier, goguenard, je prends la pose “Warrior attitude“

 

Je repars du ravitaillement, direction la fameuse montée de Sainte Foy avec son aqueduc. Au moment de traversée la route, comme une réminiscence : mais je suis juste à coté de la piscine où Florine a fait du bébé nageur ! 10 ans déjà ! Que de choses ont changées …, mais son rire enfantin raisonne encore dans ma tête, cette même sonorité cristalline que le sien lors de son appel d’hier soir. Oui les choses changent et évoluent, mais d’autres demeurent, c’est là tout le paradoxe de notre Vie.

La familiarité de ce lieu me revigore, et j’attaque allégrement la montée de Sainte Foy.

Lison m’appelle, elle s’est connectée et je suis en train de prendre du retard sur ma prévision. J’attends sa voie rauque du haut de ses 8 ans :
“Allez papa, dépêches toi tu vas arriver en retard ! “
Je souris de l’opiniâtreté de sa voix, si tu savais ma chérie comme l’essentiel est ailleurs pour moi aujourd’hui.
Je lui demande si elle a bien dormi, et si elle a vu aussi l’élection de Miss France ?
Oui, elle est elle aussi toute contente de sa veillée.
Je savoure sa voix et sa présence, comme d’autres sont en train de savourer un café chaud en ce dimanche matin.
“Allez papa, il faut que tu cours jusqu’au au bout !“
Je lui dis que oui, je souris, du bonheur de l’entendre.

Oh mes chéries, si un jour la vie nous sépare, sachez combien je vous aime et rien ne pourra rien n’y changer ni le temps ni l’espace.

Me voilà sur la place de l’Eglise, il faut relancer continuer à trottiner, mon talon d’achille droit commence à me tirer, la paume de la plante du pied droit aussi. Je sature de tout ce bitume, sans saveur. J’ai soif, envie d’une bonne douche. Il reste moins de 10 km. Je n’arrive plus à avaler la soupe trop salée. La traversée de la Mulatière est insipide, du plat entre deux rangées de maisons de ville. Enfin la descente sur la Saône et le ravitaillement de l’Eglise Saint George. Une coureuse descend les dernières marches à reculons : une belle tendinite en perspective.

09h07 - Eglise St Georges
Je demande de l’eau mais celle-ci est rationnée à un verre par personne ! Moi qui ai si soif. Je fais donc deux bénévoles et en profites pour éplucher et manger deux mandarines. Je suis rejoins par Laurent, avec qui je papote. Badgone accompagné de Martinev passe au ravitaillement. Bon ben, il faudrait que je reparte. Et là cette fois, le redémarrage est vraiment dur. Il me faudra de longues minutes avant de retrouver un semblant d’élasticité. Nous traversons Lyon désert, triste comme un jour sans soleil. Ce qui est étonnant c’est le manque d’ambiance par rapport au reste du parcours.

Voilà enfin les voies sur berges, et comme les surprises que nous réserve la Vie, me voilà en train de longer l’immeuble sur Berges d’où j’étais sorti de réunion ce 8 décembre 1999, comme une boucle bouclée.

Nous sommes encouragés par les joggeurs du dimanche : contraste de deux mondes, de deux conditions physiques bien différentes : le flot des coureurs trottine lentement ou marche. Les derniers mètres dans le parc de Gerland. Et que vois-je, Laurent de nouveau, qui a décidé de me suivre et de m’accompagner jusqu’au bout. Il se met à courir à coté de moi, en vue du panneau 75 m, il me dit d’accélérer, mais je ne suis pas là pour cela, et arrivé au niveau du panneau au lieu d’accélérer, je détache mon sac, et le prend tendrement dans mes bras, la photo de Suzette devant, beaucoup d’émotion, mais c’est ensemble et avec elle que je voulais passer l’arrivée…

09h55 – Arrivée – Palais des Sports Gerland
Ca y est  l’arche d’arrivée est franchi. Il me faudra quelques minutes pour réaliser, que tout est fini, définitivement fini, … d’arrêter mon chronomètre.

Je récupère mon tee-shirt de finisher : très années 1970, d’un vert très A.S.S.E.

 

J’assiste à la photo souvenir de Badgone avec Matinev et Mamanpat. Content pour Christian, qui malgré son dos, est arrivé jusqu’au bout, son premier long, bel exploit !

Je remonte hagard la piste, vers le panneau 75 m, pour retrouver Laurent, le remercier de sa présence surprise à l’arrivée (Je sais, je sais, sa présence est assez logique, mais je n’avais plus la lucidité pour le percevoir …).

Laurent me propose de venir prendre ma douche chez eux, de déjeuner, et il me raccompagnera à la gare. Je n’hésite pas, je suis tellement exténué que je rêve d’une bonne douche chaude. Je récupère mon sac, et en profites pour prendre mon sac repas : avec un fabuleux trésor : une bouteille d’eau et deux mandarines, j’ai si soif !

J’appelle la maison pour leur dire que je suis arrivé, je tombe sur Florine :
“Cà y est je suis arrivé.
On le sait, c’est écrit sur le site ! “
… Elle est pas belle la technique ?!

EPILOGUE

Alain est arrivé en 9H40, en deçà de son objectif de 8H20. Heureux avant tout d’être devenu un finisher solo de la SaintéLyon.

Je prends le train et m’endors, après avoir dit à ma charmante voisine de ne pas hésiter à me réveiller lors de sa descente en Avignon, car je viens de passer une nuit blanche et je suis un peu fatigué (si vous aviez vu son regard soupçonneux sur mes activités nocturnes ... hum ! hum !)

Je suis heureux d’avoir fini la course, cette course pour Suzette, je ne sais pas si je reviendrai sur la Saintélyon : autant la course dans la Nuit était bien, autant le final à partir de Soucieu était monotone, certainement trop bitumineux et roulant pour moi (à me dissuader définitivement de faire un jour un marathon). Mais bon, il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis.

Lundi, je reçois plusieurs appels téléphoniques de félicitations de collègues lyonnais : je suis entrée de plain-pied dans le panthéon du joggeur du dimanche. Je n’avais pas réellement mesuré le prestige de la SaintéLyon, l’aura du finisher. C’est étrange d’être considéré comme un demi-dieu, pour qui ne cours que 10 km le dimanche matin, alors que sur le fond, il n’y a rien  d’extraordinaire. Et pour moi aussi, tout cela me paraissait inimaginable, au delà de ce qui était envisageable, il y a de cela quelque temps.

Voilà, je viens de ranger mes affaires de la SaintéLyon : nettoyé ma gourde (dont le tube est resté vert fluo de la soupe), détaché la photo de Suzette du sac, la déposer doucement avec mes revues de trail, poser mon sac dans le placard, car pour moi est venu le temps de la saison de ski.

Et lorsque les beaux jours reviendrons, si vous croisez dans les collines, un extra-terrestre vêtu d’une casquette et d’un tee-shirt verts, ne vous inquiétez surtout pas, il n’y a pas de Mars attack en perspective, juste un neveu, qui gambade au milieu des cistes et des romarins, dans ce Sud où sa tante est née et qu’elle aimait tant.

22 commentaires

Commentaire de Cédric74 posté le 04-01-2010 à 04:05:00

Merci DJ pour ton CR.
Il y a parfois tellement plus à dire sur une course que de simplement égrener des temps intermédiaires et le récit des conditions rencontrées !!!

Très émouvant et au plus près de toi dans ta course, merci de ce partage avec nous.

(Et très heureux d'avoir pu faire ta connaissance durant l'AAB: ton "Being a skyrunner" était mythique pour moi, C toujours une joie de pouvoir mettre une tête sur un pseudo !!)

Au plaisir

Commentaire de CROCS-MAN posté le 04-01-2010 à 07:51:00

BRAVO Christophe, un très beau récit et un défi remporté.
Au plaisir de te revoir.
Je te souhaite un excellente année 2010.

Commentaire de millénium posté le 04-01-2010 à 08:01:00

très très beau récit , plein d'émotion.
Bravo et merci ami marseillais

Commentaire de Tercan posté le 04-01-2010 à 08:31:00

Chapeau de pas avoir lâcher quand tu en avais marre !!!
J'imagine que Suzette t'as pousser et que ce T_Shirt de finisher lui appartient également un peu, alors félicitations à vous 2 !!!

Au plaisir de te revoir sur une autre AAB :)

Commentaire de Mustang posté le 04-01-2010 à 08:34:00

Un récit très personnel avec beaucoup d'émotions.
Bravo Christophe, très content de t'avoir rencontré, cher skyrunner!

Commentaire de Mamanpat posté le 04-01-2010 à 10:27:00

Quelle émotion...
Retrouver la magie de cette fabuleuse nuit en ce début d'année, preque un mois plus tard, additionnée de cette volonté d'hommage...

Merci, vraiment merci de nous offrir ceci DJ.

Et bravo bien sûr

Au plaisir

Commentaire de maï74 posté le 04-01-2010 à 11:16:00

La boucle est bouclée d'une bien belle façon... Les gens qui se demandent à quoi peuvent bien penser les coureurs dans l'effort trouveraient une réponse dans ton récit...
Bravo et à bientôt

Commentaire de akunamatata posté le 04-01-2010 à 17:12:00

Bravo DJ Gombert!
Toujours une aventure avec une leçon de vie tes récits ;-)
apres Signes sur que le matos a ete testé !

Commentaire de RogerRunner13 posté le 04-01-2010 à 17:42:00

Merci Christophe pour ce beau et très émouvant récit, bravo d'avoir terminé cette belle épreuve, au plaisir de te revoir.

Commentaire de langevine posté le 04-01-2010 à 18:23:00

Je reste sans voix... émotive comme je suis, les larmes ne sont pas loin...
Tout à coup la Saintélyon prend un autre visage, un visage humain et non plus simplement simplement 6000 coureurs qui se suivent tant bien que mal. Merci pour ce magnifique CR.
J'espère ne pas avoir à attendre la Sainté 2010 pour te rencontrer!

Commentaire de Yann78 posté le 04-01-2010 à 18:41:00

Ton récit est magnifique et très émouvant!
Je retrouve en plus une partie de mes souvenirs (je suis arrivé quelques minutes après toi).

Voilà une des raisons pour lesquelles j'ai rejoint récemment les Kikourous !!!

Bravo encore et au plaisir de te rencontrer peut-être un jour.

Commentaire de riri51 posté le 04-01-2010 à 20:38:00

Merci christophe pour ce cr plein d'émotions, très touchant. A bientôt!

Commentaire de Rudyan posté le 05-01-2010 à 09:52:00

Superbe cr môssieur. Et bravo pour cette belle course réalisée! En espérant (enfin) te croiser sur une course de la région!

Yannick

Commentaire de Françoise 84 posté le 05-01-2010 à 17:37:00

Bien joli récit, Christophe. J'espère qu'on aura plus le temps de papoter sur une prochaine course (moins nombreux, c'est mieux!). Le Champsaur?

Commentaire de NICO73 posté le 06-01-2010 à 19:22:00

Salut DJ, encore du grand récit ! Je te souhaite une très bonne année 2010 à toi et ta famille.

Commentaire de l'ourson posté le 07-01-2010 à 00:08:00

Trés beau récit plein d'émotions ! Bravo et merci DJ pour cet hommage très émouvant à Suzette. Elle t'a je pense porté jusqu'à Gerland...

L'Ourson_victime_d'une_attaque_de_moucherons

Commentaire de martinev posté le 07-01-2010 à 12:40:00

Bravo pour ta course et pour ce récit très émouvant.
Félicitations et meilleurs voeux pour cette année 2010 qui commence avec pleins de nouveaux rêves et défis.

Commentaire de Le Lutin d'Ecouves posté le 08-01-2010 à 12:49:00

Bel hommage et beau récit très complet... on a bien fait d'attendre. J'espère qu'un jour, ce ne sera pas Mustang mais moi qui pourrai te saluer.

Commentaire de Francois dArras posté le 13-01-2010 à 08:06:00

Des milliers de coureurs, des milliers de points communs mais des milliers d'histoires différentes.
La tienne est très belle.
Que ta foi te porte vers d'autres courses.

PS : désolé de t'avoir "perdu" au dépôt des sacs, je suis juste retourné dans la salle retrouver un noyau de kikous.

Commentaire de BOB MORANE posté le 13-01-2010 à 20:01:00

"et lorsque les beaux jours reviendrons, si vous croisez dans les collines..." Que de plaisir de te lire Christophe, ce récit est digne de Marcel Pagnol. Franchement tu devrais te faire publier car tu as un véritable talent d'écrivain. Encore une étape pour toi, mais surtout quel bel hommage pour ta tante.

Commentaire de joy posté le 10-02-2010 à 13:07:00

B R A V O !!!

Commentaire de MACHERET posté le 18-03-2010 à 14:12:00

ola

juste un petit clin d'oeil, en flanant sur le site
j'ai reconnu la photo de cette vieille dame que j'ai accompagnée un moment sur la sainté sans oser demander de peur de raviver une peine, et voici que je tombe sur votre histoire !!
bravo à tous les 2 et qui sait à décembre 2010.

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