Récit de la course : Trail d'Ecouves - 35 km 2010, par Le Lutin d'Ecouves

L'auteur : Le Lutin d'Ecouves

La course : Trail d'Ecouves - 35 km

Date : 6/6/2010

Lieu : Radon (Orne)

Affichage : 1646 vues

Distance : 35km

Objectif : Pas d'objectif

29 commentaires

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LE CHAT DE SCHRÖDINGER

 

 

 

Cette saison fut une des pires pour moi. Depuis juillet, j’avais l’impression de nager dans du mercure, épais et toxique.
J’avais pourtant progressé dans ma maîtrise de la cohérence spatiale au prix de gros efforts sur moi-même.  Des efforts tels qu’ils me retournaient parfois comme un gant, exposant au grand jour des facettes inversées que j’avais du mal à reconnaître.
Malheureusement, même en étant passé maître en appréhension de la réalité, je ne pouvais m’empêcher de voir çà et là les déformations  de l’espace qui m’entourait.

*****

Dernière d’une série de neuf compétitions en huit semaines, ce trail d’Ecouves  était un peu un bilan pour moi et presque la conclusion de cette saison 2009-2010.

Etant conscient de mon peu de fraîcheur, je m’alignai l’esprit assez léger, sans grande pression sur le 35 km.

Courir le 61 km comme à l’accoutumée eut été téméraire et je faisais pour une fois preuve de modération.
M’étant ouvert de mon intention de courir avec sagesse,  je rencontrai un écho favorable auprès de mes connaissances qui m’annoncèrent leur intention de m’accompagner.
Vincent le sage avec qui j’avais fait le trail d’Erquy, le jeune Alexandre, mon collègue et même Reynald le véloce m’avaient dit qu’ils courraient avec moi.

Mais voilà, la course, c’est un peu la vie en miniature, aussi imprévisible que cruelle et généreuse. Dès le départ, je vis Reynald et Alexandre disparaître pour aller chercher les 15ème et 17ème places hors de portée de ma modeste personne. Je n’avais pas leur classe et ils n’avaient rien à faire près de moi.

Pas de trace de Vincent… Je me retrouvai seul avec moi-même, sans même mon Ipod pour me tenir compagnie. J’entamai les 35 km d’une course solitaire...


Un trail avec moi-même




Dès la montée au-dessus de Radon, je sens que je dois courir cette épreuve seul. La solitude, c’est comme un interminable après-midi d’été quand vous avez dix ans, desséchant et presque infini. Et il faut que je compose avec cela…

Heureusement, j’ai droit à un peu de distraction et je m’envole rapidement sur les premières descentes, traversant presque les ombres qui progressent avec  moi. Cette vitesse me permet de recoller les morceaux  épars de l’espace qui m’entoure et je vois mieux ce qui m’environne.
Ne cédant cependant pas à l’euphorie, je parcours assez tranquillement le terrain allant des Chauvières au Rendez-vous malgré la relative facilité du terrain, je sais que les vraies difficultés se situent dans la deuxième partie du trail. J'ai à composer entre une nécessaire économie d’énergie et une vitesse minimum me permettant d’échapper à l’enlisement dans un décor fluctuant et incertain.

 

Des trous avec de l’eau dedans…. J’avance sinueusement, essayant d’éviter le regard de ceux qui y veillent. Le terrain m’est familier et j’accélère progressivement.  Comme cela m’était arrivé il y a deux ans, cet effort me permet de modifier le terrain qui se met à descendre de plus en plus jusqu’à devenir presque dangereux.

Je me calme, inutile de dévaler ainsi sur un terrain quasiment plat. Je risque non seulement de m’épuiser mais aussi de voir s’inverser la tendance et de me trouver face à des murs comme lorsque je me battais avec l’Optimum.

L’Optimum avait bien failli me perdre et je ne le cherchais plus. Plus d’illusions, d’accord, mais plus de gouffres… Finalement, j’y avais gagné à circuler dans un monde relativement plat, même si les murs se déchiraient encore régulièrement.
 
 
 

J’approche des quinze kilomètres et c’est la grande bascule : je me retrouve face à la première grande montée qui va me conduire en plusieurs étapes à la Verrerie du Gast. Une ombre inconsciente me double en courant dans la montée. Sa vitesse supérieure à la mienne me permet de distinguer un peu ses traits fluctuants. Il est jeune et je vois déjà les esprits de la brume le suivre. Il ne terminera pas.
Cette impression sera confirmée quand, par deux fois, je le passerai en constatant que sa substance diminue. Il se vide progressivement. Je connais malheureusement ce qu’il doit ressentir, comme la sensation d’une bouteille qui se renverse.
 
 


C’est lors d’une des  paradoxales descentes de cette longue montée vers la Verrerie que je vois une biche traverser le sentier d’un bond surnaturel. L’animal est énorme, anormal. Aucune biche ne fait une taille aussi imposante. Elle emporte les lambeaux de l’ombre que je suivais depuis un moment…

Mes mains traversant déjà les branches comme si elles étaient des ectoplasmes, je ne m’arrête pas au ravitaillement de la Verrerie.

J’arrive cependant à reconnaître à cet endroit une amie courageusement engagée sur le 61 km. Je parle même avec elle, ne pouvant me départir d’une certaine admiration pour cette femme qui, après avoir vaincu le cancer, s’attaque à si forte partie. Elle ignore heureusement que par son effort, elle crée devant elle une onde de réalité qui rend provisoirement cohérent l’espace la précédant mais a pour conséquence de durcir l’avenir qui peut se faire si compact qu’il devient impénétrable.
 
 



Tout cet effort me déséquilibre un peu et je la quitte finalement, gravissant maintenant les difficultés en courant.

Le Signal d’Ecouves, point culminant de la forêt (417m). Maintenant, il n’y a plus qu'à descendre en espérant ne pas me perdre dans les marais précédant Pierre-Chien. Dans ces lieux, les arbres sont parfois hostiles. Impossible de leur parler…

Malgré ma prudence, j’ai un moment d’inattention et je perds de vue les fumerolles  rouges et blanches que forment les rubalises remontées intentionnellement par des hêtres vindicatifs. Je me ressaisis vite et retrouve mon chemin. Je perçois même les ombres d’autres concurrents lors de la remontée vers Pierre-Chien.

Je m’aperçois que j’accélère encore, ce qui me permet d’apercevoir quelques taches de bleu au-dessus des arbres. Je reconstruis un environnement cohérent. C’est bon signe, ma confrontation avec le vide semble ne pas se passer trop mal…

Amusant... Alors que je tournoie sur des chemins moins mouvants qu’auparavant, je perçois clairement un concurrent debout au milieu de la forêt. Il est aussi crûment réel qu’incongru et il téléphone à son épouse, lui demandant de venir le chercher. Coup de chance pour lui, j’aperçois un ruban d’asphalte qui se forme non loin de là. Sa femme va pouvoir le récupérer.
 

 

La zone de cohérence créée par cet étrange personnage persiste encore un moment et je me trouve enfin au pied du rocher d’escalade après une belle descente sur un terrain relativement réel.
Là, un passeur muni d’une rame m’indique le chemin. Je frémis en pensant aux pauvres ombres du 61 km qui doivent encore aller se perdre dans les étangs de Fontenai.
 
Je me retrouve bientôt au Vignage que je descends, des étincelles aux pieds, comme à mon habitude. La remontée vers les Petits Bois et le Chêne à la Taverne est d’autant plus aisée que je perçois à nouveau les couleurs et les contours de manière presque normale. Cette course correctement gérée m’a permis de donner un peu de forme à un espace qui n’en a guère.
 

 

Quelqu’un me dépasse et ce n’est plus une ombre… C’est fort naturellement que j’échange quelques mots avec Agnès qui va allègrement vers son podium de deuxième féminine. Je suis un moment son sillage de réalité mais je descends cependant seul vers Radon.
 
J’appréhende quelque peu la conclusion...
Je viens de passer presque quatre heures seul avec moi-même et la rencontre avec l’intense activité du champ de l’arrivée risque de me saisir brutalement, me faisant traverser trop vite les couches du réel.

C’est à ce moment que survient une sorte de miracle. Vincent apparaît subitement derrière moi et la solidité de son intense et sereine personnalité me projette en avant. Il me suivait depuis longtemps sans que je le soupçonne et sa vaste aura de cohérence m’avait certainement aidé à ne pas m'égarer dans les dédales de ma course  aléatoire.

Quatre cents mètres ensemble, ce n’est rien et déjà beaucoup. Le sourire et la quiétude de Vincent m’ont projeté sans douleur vers l’arrivée.
 
 

Je finis 56ème sur 162. Voilà un résultat inespéré. Je pensais avoir perdu plus de substance. La vie est peine de surprises...
 
 
 

 

29 commentaires

Commentaire de caro.s91 posté le 09-06-2010 à 08:00:00

A te lire je pense que cela a dû vraiment être terrible d'arriver à te mouvoir dans un tel espace spatio-temporel déformé par des forces occultes et négatives. ;-) Au final, l'esprit libre de la forêt que tu es n'a même pas puisé dans ses ressources hormonales pour finir de façon plus qu'honorable ce trail couru presque à la maison. :-)
Merci pour le récit et bravo. A bientôt pour de nouvelles aventures!
Caro

Commentaire de francois 91410 posté le 09-06-2010 à 08:38:00

Bravo pour ce texte tout droit sorti de la quatrième dimension de ton esprit, et de ton corps ... Quatre heures seul avec soi-même : le pied. Il est des moments où cela fait du bien car ensuite la renaissance n'en est que plus merveilleuse.
A+

Commentaire de McFly posté le 09-06-2010 à 08:55:00

La prise de substances forestières illicites engendre parfois de surprenantes réactions, nous en avons encore une fois la preuve ! Merci pour ce récit d'un autre monde, et bonne récup !

Commentaire de la panthère posté le 09-06-2010 à 09:21:00

surprenante forêt d'Ecouves.....
et surprenant récit du lutin qui arrive encore et toujours à innover! en tous cas, encore une belle édition de ce beau trail!

Commentaire de robin posté le 09-06-2010 à 10:31:00

il y avait une omelette aux champigons la veille de la course ?

Sympa ton récit!

Commentaire de RogerRunner13 posté le 09-06-2010 à 11:56:00

Et alors! t'a pris un coup de chaud à la tête? ou serait-ce cette forêt d'écouves qui t'a ouvert les portes de la 4e dimension ? mystère...... Merci pour ce récit très surprenant....

Commentaire de frankek posté le 09-06-2010 à 12:42:00

super réçit !! merçi et maintenant STOP et récupère:)

Commentaire de domi81 posté le 09-06-2010 à 13:09:00

vaut mieux être seul que mal accompagné ! ;-)
mais quand même 4 hrs...c'est long !
félicitations (à tous) et maintenant repos.

Commentaire de CROCS-MAN posté le 09-06-2010 à 13:39:00

Vraiment magique cette forêt, comme toi Lutin d'Ecouves. BRAVO pour ta série de courses. C'est une saison pourrie ça? A bientôt MON AMI

Commentaire de Mustang posté le 09-06-2010 à 14:46:00

Ecouves, ne serait-ce pas La Forêt ?

Commentaire de BENIBENI posté le 09-06-2010 à 15:41:00

Arretes l'alcool et pour te donner de la joie, regarde le film " La route " ...

Commentaire de _azerty posté le 09-06-2010 à 16:25:00

Un trail avec toi-même doit te changer d'un trail avec un gros camion ?

Commentaire de titi61 posté le 09-06-2010 à 21:26:00

bravo thierry.super recit tjrs agreable a lire.

Commentaire de JLW posté le 09-06-2010 à 21:45:00

"Elle ignore heureusement que par son effort, elle crée devant elle une onde de réalité qui rend provisoirement cohérent l’espace la précédant mais a pour conséquence de durcir l’avenir qui peut se faire si compact qu’il devient impénétrable."

Tu pourrais traduire en français ?

Commentaire de Land Kikour posté le 09-06-2010 à 21:56:00

Bon je sais ce qu'il me reste a faire, venir courir dans la 5ème dimension d'Ecouves :-)
A bientôt,

Commentaire de fulgurex posté le 09-06-2010 à 22:09:00

J'aimerais détenir comme toi la maîtrise de la conférence spéciale! J'adore la poésie du récit et les trucages photos.
Encore un CR phénoménal pour une place trés honorable: le premier tiers! Tu es donc sorti de la boite vivant.

Commentaire de l'ourson posté le 09-06-2010 à 22:54:00

Bravo mon Lutin ! mais dis donc... tu as du vague à l'âme on dirait..

L'Ourson_ho_hisse_:-)

Commentaire de totoro posté le 10-06-2010 à 12:12:00

Ecouves est proche de Brocéliande ? Superbe récit et maintenant au repos !

Commentaire de bin' posté le 10-06-2010 à 13:08:00

L'année prochaine, tu passes au 16 ? :)

Commentaire de Astro(phytum) posté le 11-06-2010 à 00:36:00

Arrête le LSD (Lutin Sodomite Défrisé) :-)))

Commentaire de L'Dingo posté le 11-06-2010 à 06:59:00

Ma parole, C'est Matrix ton monde , et c'est donc toi L'Elu(tin) :-))).

[et puis, faute d'y rencontrer le chat de Schröndinger, tu avais sous la main le chat de Chesshire, eh eh !! :-)]

Commentaire de MOUNE78 posté le 11-06-2010 à 14:11:00

Et oui Agnès c'est moi, il est vrai que lorsque je t'ai croisé, tu ressemblais à un papillon qui butinait en faisant clic clac avec ton appareil photos un peu partout, voilà pourquoi tu as pris plus de temps pour faire le parcours. Tu me donneras ton truc pour faire des photos comme les tiennes ?
Au plaisir de se revoir sur une autre course (entre V2 on se comprend).

Commentaire de eric41 posté le 11-06-2010 à 14:45:00

Merci Thierry pour ce beau weekend.
Eric

Commentaire de runner14 posté le 11-06-2010 à 16:37:00

Salut Le Lutin D'Ecouves!

Dure réalité parfois qui se confonds avec l'horizon
mais d'un bond tu as su remonter du grand profond et ne pas penser à l'abandon grâce à ton compagnon
d'une aide secourable passer le fanion de l'arrivée à fond!

Commentaire de golum posté le 11-06-2010 à 23:47:00

Du grand Lutin, une fois de plus ;o) Bravo et merci pour ce beau CR. A une prochaine

Commentaire de LtBlueb posté le 12-06-2010 à 00:16:00

saison terminée déjà ? ... ben tu vas nous manquer alors ... respect !

Commentaire de millénium posté le 13-06-2010 à 07:29:00

Superbe récit. Merci !

Commentaire de Bambi posté le 13-06-2010 à 15:12:00

sublime, un peu ma course, sauf que je me suis tordu la cheville

Commentaire de JLW posté le 02-06-2011 à 22:04:00

Me présentant au départ de ce trail ce WE j'ai pris un grand plaisir à me replonger dans ce récit "ubuesque" ? Je me demande ce qui m'attend ...

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