Récit de la course : La 6000 D 2012, par franck de Brignais

L'auteur : franck de Brignais

La course : La 6000 D

Date : 28/7/2012

Lieu : La Plagne (Savoie)

Affichage : 948 vues

Distance : 60km

Objectif : Terminer

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Un petit géant

« 2 km !!... »

2 bénévoles me confirment que c’est la fin et m’indiquent la piste cyclable à gauche. Je ne suis pas épuisé… C’est sur, j’ai mal aux jambes, aux épaules… un peu partout, mais je pourrai encore courir sans trop de problèmes.

Je n’en ai pas envie… je voudrais que le moment ne s’arrête pas. Je suis juste bien. Quelques concurrents, dont un jeune couple avec qui nous avons joué au « yoyo » sur une dizaine de km, continuent à trottiner et s’éloignent doucement. Le classement m’importe peu… je serai simplement finisher, c’est une certitude maintenant. J’ai tellement eu peur de ne pas l’être, de ne pas être à la hauteur de cette montagne. J’ai lu tellement de récits sur cette course, tellement fait de calculs, de simulations, de repérages,… j’étais intimement convaincu de ne pas pouvoir terminer sous les barrières horaires imposées… Beaucoup d’émotions se bousculent, la gorge se serre, une ou deux larmes en marchant tranquillement le long de l’Isère. Des larmes mais avec un grand sourire sur le visage… Petit retour en arrière…

2 ans quela 6000Dme trotte dansla tête. Lefait d’avoir passé la ligne d’arrivée de la Saintélyon en 2010 avait provoqué quelque chose : tu peux le faire !! Tu peux t’aligner sur des courses de ce type et les finir !! Les Templiers l’ont confirmé en 2011 : un cran encore au dessus, mais là aussi c’est possible !! Ca passe !! 

 Chaque fois que nous montons à l’appartement à La Plagne, nous passons à Aime devant les flammes qui annoncent fièrement qu’il s’agit de «la course des géants ». Sitôt les Templiers bouclés, j’ai pris ma décision, on va tenter encore plus difficile : En 2012 je prends le départ dela 6000D !!

Je commence mon plan d’entrainement mi Mai dans la douleur : j’ai beaucoup de mal à me remettre du Marathon d’Annecy. J’ai conservé une douleur dans la jambe droite pendant 1 mois et demi. Ce n’est qu’à la reprise du plan d’entrainement, que la douleur, doucement, diminuera. (pour avoir complètement disparue 10 jours avant le départ… allez comprendre !!) 

Mon ventre ne me laissera pas beaucoup de répit, pas plus que le boulot… et puis une grosse crève 3 semaines avant la course : au moment où je devais finir de charger en kilomètres, je tentais vainement de me soigner !! Bref, j’ai tout de même pu accumuler un peu plus de520 kmet17 000 mD+ en 9 semaines. Je termine ce plan persuadé que ça ne sera pas suffisant…

Nous montons à La Plagne la semaine avant la course, en famille. Au menu, finir la prépa en randonnant gentiment en famille et s’acclimater à l’altitude (un vrai « plus » pour ces courses relativement hautes en altitude). Denis et sa famille seront avec nous pour cette semaine. Denis s’aligne lui aussi au départ. Pas d’angoisse sur les BH pour lui, juste la volonté de se prouver qu’il peut boucler ce genre de courses en restant dans les 20 premiers pourcents du classement. Pique nique pâtes et soirées pâtes (ce qui ravis nos enfants… un peu moins nos épouses !!) agrémenteront un séjour avec un temps splendide.  On croise nombre de traileurs qui ont eu la même excellente idée de conjuguer vacances en famille et « balade » de fin de semaine. Juste une sortie de moins d’une heure en trottinant sur les chemins autour de Belle Plagne.

Des questions commencent à se poser sur la météo dès jeudi matin : de violents orages sont annoncés par Météo France le jour dela course. Première communication de la direction de la course sur le site jeudi : orages annoncés, le parcours pourrait être revu. Vendredi soir, veille de la course, tout doute est levé : les orages n’arriveront pas avant la fin de la journée, pas de modifications. Effectivement les prévisions se sont nettement améliorées.

Samedi matin 3h45 : debout après une nuit meilleure que prévue … d’habitude j’ai de la peine à dormir 2 petites heures… là c’est au moins le double… et d’une traite !! C’est toujours ça de pris !!

Mon adorable épouse (elle lit le CR…j’ai pas le choix !!) a l’extrême gentillesse de nous descendre à Aime pour le départ. Je plaisante évidemment et j’en profite pour remercier ma « team » : Caroline et mes 2 garçons, toujours investis dans mes « défis ». C’est un lieu commun de le dire, mais c’est tellement réconfortant de savoir qu’ils sont là avant, pendant et aprèsla course. Tellementbon de les entendre au loin lorsqu’on approche d’un ravito ou de la ligne d’arrivée… Nous avons, la veille, organisé les passages aux ravitos : changement des gourdes de boisson, rechargement en barres énergétiques,… Difficile d’estimer les horaires de passages. Ce ne sont pas des fourchettes que je leur donne… c’est des râteaux !!

Nous arrivons vers 5h00 en bas à Aime, une heure environ avant le départ. Compliqué de se garer. Le petit village de Aime est entièrement investit parla course. Nous nous asseyons au bord d’un trottoir et commençons doucement, sans parler, à nous laisser imprégner par la course. Son ambiance, les adorables et indispensables bénévoles qui s’activent pour faire en sorte que la course soit une réussite. Merci à eux, elle le sera ! 

5h40. Nous entrons dans le sas et nous plaçons au milieu du peloton. Trop haut pour moi à mon goût… je me mettrai rapidement sur le côté pour laisser passer. La relative sérénité que j’ai eu jusque là me quitte presque immédiatement : gros maux de ventre, la pression monte en flèche en quelques secondes. Briefing sécurité : « la bonne météo est toujours confirmée, on devrait finir la journée sans orages (…) ». Quelques secondes après le briefing, des trombes d’eau s’abattent pendant quelques minutes. Applaudissements collégiaux pour le speaker et sa météo… et le départ est donné sans coup de pistolet. Un simple décompte et le directeur de course nous souhaite « une bonne journée ». J’aime beaucoup cet état d’esprit : ne pas nous imposer l’agressivité d’un coup de feu et nous souhaiter une bonne journée. C’est exactement ainsi que je conçois ma pratique du trail. (il faut aussi préciser, toujours dans le même état d’esprit, que les premiers ne gagnent pas d’argent sur cette course…) 

Nous sortons rapidement du village et commençons à courir, à plat, au bord de l’Isère.  Je regarde autour de moi et essaie de connaitre les objectifs de mes congénères. Est-ce un gros objectif pour eux ? Une course préparatoire ? Beaucoup de physionomies différentes : des coureurs affutés et taillés « en V », d’autres beaucoup moins (plutôt taillés « en A »…comme moi…). J’aime ces débuts de course, on est tous facile, chacun jauge l’autre « est ce qu’il va finir ? » … « est ce que je vais finir ? » … « dans quoi on s’embarque ?! »... Bref des questions un minimum réfléchies pendant que le cerveau est capable de réflexion !!...

Les 3 à 4 km de plat laissent place à une légère montée, très large, sur 1 bon km supplémentaire. J’avais prévu de le passer en trottinant, c’est ce qui se passera. Je ne me mets pas dans le rouge, je dépasse autant que je me fais dépasser… je trouve que certains montent très vite : ou bien ils ne se trouvent pas à leur place au fond, ou bien ils sont un peu trop rapides… je ne cherche en aucun cas à suivre, je baisse la tête et je prends un rythme qui me convient. Rapidement nous arrivons sur un chemin moins large et la véritable montée commence. Je déploie les bâtons et, comme tous mes voisins maintenant, à pas grands et rapides, nous prenons la direction de Longefoy. Le chemin n’est pas très large, mais il est possible de passer à 2. Je suis docilement celui de devant. Je pourrai aller plus vite, mais je sais tout ce qui nous attend. Je temporise… Nous traversons rapidement le joli petit hameau de Longefoy (1h05 de course), je suis surpris du monde qu’il y a. Juste avant le replat, un couple de personnes agées, habitant certainement ce petit village, encourage un à un les coureurs, par leur prénom et met une intensité et une énergie qui réchauffe le cœur.

L’étape suivante, Montalbert (1h30 de course), arrive rapidement, là aussi, grosse ambiance, clarines et encouragements nous donne la force de continuer à monter. Il me semble entendre au loin le tonnerre gronder, mais je dois me tromper : « pas d’orages avant la fin de journée » nous a assuré le speaker il y a moins de 2 heures…. Un hélicoptère nous survole alors que nous attaquons la piste qui surplombe Montalbert, je me prends au jeu et, si je dois être filmé, autant que ce soit à une allure pas trop ridicule !! Je pousse sur les bâtons de plus belle… les pourcentages de montée sont variés, mais certaines portions sont de véritables murs !! Je commence à reconnaitre certaines pistes que nous empruntons l’hiver. Qu’est ce qu’elles sont bonnes à descendre ces rouges et noires !!… mais bon sang qu’elles sont rudes à monter !! Ce ne sont malheureusement pas des hallucinations que nous avions : c’est bien le tonnerre qui gronde, le ciel déjà chargé devient en quelques minutes noires… le vent se lève d’un coup… d’abord quelques gouttes… puis la pluie s’installe en quelques minutes. Beaucoup s’arrêtent autour de moi pour enfiler leur coupe vent. Je choisis d’attendre un peu : ils n’ont pas annoncé du mauvais temps, ce ne peut être que passager !!

En moins de 10 minutes, c’est une véritable tempête qui va s’abattre sur nous tous : pluie torrentielle, froid, vent, tonnerre. J’ai évidemment enfilé mon coupe vent entre temps. Malgré la monté j’ai froid, je me demande ce que ça peut donner plus haut, nous ne sommes pas encore tout à fait à 2 000 m, on va déguster à 3 000 !! Certains autour de moi sont en débardeur avec une simple gourde en ceinture !!... un tel manque de prévoyance sur des courses de ce niveau est simplement incroyable : nous allons franchir des passages de haute montagne : un minimum de précaution est nécessaire, tout comme en randonnée, il faut prévoir un minimum de mauvaises conditions. Certes le coupe vent n’est pas obligatoire… mais évidemment nécessaire !! Certains ont tellement froid en Tshirt qu’ils ont sortis leurs couvertures de survie et courent avec cette belle cape sur les épaules !! C’est du grand n’importe quoi… je comprends mieux les précautions que ressassent diverses courses en montagne en insistant sur le matériel et son utilité… il me semblait que tout ceci tombait sous le sens… à priori non…

Ceci a l’avantage de m’occuper et Aime 2000, synonyme de la fin de cette première montée, arrive assez vite. Je bascule sur Plagne Centre après 2h37 de course, 15km et 1500m positifs avalés. Une descente très technique dans un bourbier (signalé au briefing sécurité) pour rejoindre le 1er ravito (2h47 de course). En arrivant, je vois, de loin, énormément de monde sur ce ravito : couloir d’étranglement pour le pointage du dossard. Un bénévole signale que les abandons doivent se placer derrière le ravito pour laisser de la place aux autres (surpris de voir une vingtaine de personnes déjà concernées) et surtout une bénévole, munie d’un porte voix nous signale qu’à cause de conditions météo catastrophiques, nous ne monterons pas sur le glacier.  J’ai l’impression que ma course s’arrête : je suis venu faire le glacier AUSSI !! La même bénévole, voulant bien faire certainement, signale 10 à 12 km de moins. Je trouve le chiffre important et ne cesserait de le tourner dans tous les sens durant la quasi-totalité de la course… ce sera en définitif beaucoup moins !!

Je me ressaisis rapidement et après l’agacement de ne pas pouvoir monter, je me restaure et écoute les bénévoles du ravito : il a neigé au glacier !! Les œufs qui étaient censés monter les secours ne peuvent être mis en fonction : il est évidemment impossible d’y faire monter plus de 1 000 coureurs sans risquer des accidents majeurs (surtout avec certains qui n’ont même pas un coupe vent !! Ouai j’insiste, mais je trouve ça tellement incroyable de bêtise !! surtout sur ces niveaux de course…). Je repars en moins de 2 minutes après avoir surtout mangé des choses salées. Je tente de téléphoner à Caro pour la prévenir que les œufs sont coupés à Roche de Mio et que l’on se retrouve là bas. Impossible de se joindre correctement. Je rentre le téléphone dans le sac étanche, il pleut toujours autant, et repars à l’assaut du deuxième gros morceau : direction la roche de Mio et ses 2700m…

Je connais le terrain par cœur (ce sera un avantage indéniable dans la gestion de la course, je comprends mieux les recos obligatoires des champions…) Les pentes sont moins raides et certaines parties plates permettent de trottiner. Je m’efforcerai de relancer la course à chaque plat ou descente. C’est ça qui me permettra de terminer sous les BH. On passe au dessus de Belle Plagne que l’on retrouvera dans quelques heures et on monte jusqu’au lac des Blanchets (3h40 de course). C’est un endroit superbe que j’adore. Le temps à l’air de se calmer et le ciel bleu apparait au loin. Le moral remonte donc au beau fixe : roche de Mio n’est plus si loin que ça !

Je discute avec un gars que je suis depuis un moment. Nous échangeons quelques mots sur les conditions et la difficulté de l’épreuve. J’aurai la confirmation qu’il s’agit d’un kikoureur, Coco38, quelques jours après à la lecture de son compte rendu. C’est bizarre : j’ai assez peu discuté sur cette course (contrairement à d’habitude où je trouve la moindre occasion pour papoter !!) et un des rares avec qui je l’ai fait est un kikou qui m’avait rassuré sur le site, avant la course, sur mes capacités à être finisher !!

Roche de Mio arrive enfin (4h16 de course) : beaucoup de monde pour encourager, ça fait chaud au cœur… mais pas de petite famille… tant pis, ils ont dû faire demi tour aux vues des conditions. Je le comprends bien, mais petit pincement au cœur quand même… j’aurai bien eu besoin de leurs encouragements. La descente qui suit sur le col de la Chiaupe est excellente : j’envoie fort, je me sens bien, sur de mes appuis, aucune trace de fatigue. Je vais doubler une dizaine de coureurs au moins, sans jamais me faire rattraper. Les 3 km avant le ravito sont avalés en moins de 15 min !! et j’ai le bonheur de voir ma petite femme au col de la Chiaupe qui guette mon arrivée. Ca me fait super plaisir qu’elle soit là, elle m’explique qu’elle est descendue à pied jusque là …et qu’elle a même aidé les bénévoles à monter le ravito …et qu’elle joue au St Bernard avec les coureurs qui en ont besoin (hé ho attention quand même : que les vieux et moches hein ??!). Changement de gourde + remplissage du camel. Je prends le temps de manger une barre. Je resterai 5min environ. Avant de repartir je demande à un bénévole si les BH ont évolué avec la coupure du glacier : « Non, elles restent identiques ». Bon… plus trop de soucis avec les barrières donc…mais…. Ben oui vous pensez comme moi : est ce que j’aurai pu passer sous les BH sans la coupure ?! C’est la seconde question qui va me hanter quasiment jusqu’à la fin. J’aurai la réponse 10 km avant l’arrivée… 

En attendant je plonge vers le Carroley, et c’est maintenant que l’on va voir si l’entrainement a été efficace : plus de 600m négatif en moins de 3 km !! Je saute, je virevolte au dessus des souches, des pierres, des touffes d’herbes, je regarde loin devant moi, je suis détendu, concentré… je continue à dépasser. Décidément la descente me convient plutôt bien !! Au bout de cette descente, nous attaquons un long replat qui nous conduira au bas de l’Arpette… Nous serons arrêtés 4 à 5 min par une bénévole pour laisser l’hélicoptère des secours effectuer une manœuvre très impressionnante : déposer un médecin et un infirmier à flanc de montagne. Plutôt impressionnant à voir : les pales de l’hélicoptère tournaient à moins d’1 mètre de la montagne… A la reprise je prends un coup de moins bien : ce n’est pas si plat qu’il y parait ET nous nous faisons sans arrêt doubler par des coureurs de la petite sœur de la 6000D : le trail des 2 lacs. La plupart des concurrents de cette course sont très sympa et à la vue du dossard jaune prennent beaucoup de précaution pour nous doubler sans nous pousser dans le fossé. Mais ce n’est pas le cas de tous… j’aurai même des mots avec une jeune femme ( une des 1ères féminine…). Il est très exceptionnel que je me mette en colère, mais cette charmante personne y a eu droit : monotrace très peu large, je trottine, j’entends ses pas arriver derrière. J’attends un « gauche » ou « droite » à sa convenance, rien ne vient… j’entends soupirer derrière, j’essaie de me ranger sur un côté, mais je n’ai pas spécialement envie de m’arrêter de courir pour monter sur le talus et la laisser passer : chaque redémarrage est pénible, et si je peux en éviter quelques une ce n’est pas plus mal. La scène dure 2 ou 3 minutes. La monotrace s’élargit, la belle peut enfin me doubler et lâche à ce moment « ah quand même… ». Je n’ai pas pu m’empêcher : « la prochaine tu partiras de Aime et on reparlera de ta façon de courir sur ce sentier !! ». La princesse hausse les épaules. Son poursuivant me dépassera en souriant, en posant une main sur l’épaule et en me gratifiant d’un « courage !!» accompagné d’un clin d’œil amusé. Cette petite aventure m’a mis de mauvaise humeur, mais bien vite celle-ci sera un mauvais souvenir : se dresse devant moi le col de l’Arpette : il va falloir remonter 500m positifs sur 2 km…

5h20 de course. Je prends le temps de m’arrêter pour boire paisiblement, quitter mon coupe vent et reprendre mon souffle. Je contemple la montée et son serpent de coureurs (marcheurs à ce moment de la course, pour tout le monde…). J’enfonce la casquette et me met en mode « gestion » : débranche le cerveau… aligne tes pas à ceux de devant et ne pense pas … avance. La montée est longue, interminable. Il fait très chaud, le soleil est maintenant très présent… et il est midi !! Qu’est ce que je ne donnerai pas pour une petite mousse fraiche en terrasse, les pieds dans des tongs… et qu’est ce que je fous là ?!  Bref, je vous épargne les états d’âmes du moment, vous les connaissez mieux que moi : c’est dans ces moments là que l’on décide d’arrêter définitivement la course à pied pour s’inscrire dans un club de bridge !! Les concurrentes auront certainement des formes moins… fermes… mais au moins quand l’une d’elles est désagréable, on peut supprimer le dentier !!

Je distingue enfin le haut de l’Arpette. (flash back, c’est ici  que nous nous étions installés en famille l’année dernière pour supporter les concurrents, mes enfants m’ont beaucoup manqué à ce moment là…). Je passe le col et le pointage. Beaucoup de concurrents sont assis au pied du télésiège pour récupérer. Je n’en ai pas envie : je ne sais pas si je pourrai me relever. Je marche donc quelques secondes dans la descente, le temps de boire, de prendre le seul gel de la course et de remettre mes bâtons en position « descente ».

Le début de la descente vers Belle Plagne est compliqué, les cuisses commencent sérieusement à trembler sous l’effort et ne répondent pas comme je le voudrais. Du coup, je regarde moins loin, ma foulée est raccourcie, je suis en arrière, bref, tout ce qu’il ne faut pas… Et puis, petit à petit, la mécanique se remet en route. Nous traversons Belle Plagne dans une ambiance d’enfer !! plein d’encouragements, des enfants qui topent dans la main, je déroule de mieux en mieux, on enchaine immédiatement la grande descente sur Plagne Bellecote. Je suis bien, je sais aussi que m’attend Caro …. Et les garçons que je vois de loin !! Thomas insiste pour me prendre les bâtons, Caro me confie une caméra en courant à mes cotés pour « filmer l’arrivée… » « heu… c’est pas encore l’arrivée là… » «  Ouai enfin j’veux dire le ravito » … c’est balot… ça m’aurait arrangé que ce soit l’arrivée là !!

Içi (6h20 de course) grosse pause technique comme je les adore : la team en action : mes garçons me ravitaillent, et Caro me masse les cuisses (ouai je sais une femme kiné… ça a comme une petite utilité dans ce genre de cas… bande de jaloux !!). Je dois rester environ 10 minutes à cet avant dernier ravito. J’échange avec un concurrent tout aussi claqué (qui doit certainement envier la team en action !!). Je lui confie que « c’est incroyable de penser que pendant que j’attaquais la descente du col de la Chiaupe, le 1er était en train de passer la ligne d’arrivée Aime » « ouai mais c’est des gars du coin, ils sont entrainés à ces conditions, on pourrait faire pareil »… heu… je crois aussi qu’il y a une question de moulin… et le mien il est pas bien gros…

Retour aux choses sérieuses il reste entre 10 et 18 km suivant si on se situe dans le rang des manifestants ou des forces de l’ordre… quoi qu’il en soit il va falloir les tomber et je me fais fort de m’en occuper !! A ce moment là, je vais vivre un véritable état de grâce (certainement les soins prodigués par ma charmante épouse !!). Les montagnes russes en sous bois jusqu’à Montchavin sont un véritable bonheur, j’arrive à tenir sur le plat une moyenne supérieure à 10 km/h, en descente je dépasse parfois les 12km/h et je maintiens une marche très active en montée. Je me dis que je vais forcément m’écrouler à un moment ou à un autre. Mais les km s’enchaînent et je suis au top. Je ne sens aucune douleur, mes jambes sont fraiches, le souffle est super. Je pose mes pieds où il faut, pourtant les dangers sont nombreux. Un franc sourire est ancré sur mon visage… et je dépasse, je dépasse. Nombreux sont ceux qui ne s’attendaient pas à devoir gérer parfois de bons raidillons en montée, je les entends en les dépassant, moi je le savais, j’avais lu tous les CR, regardé toutes les vidéos que j’avais pu trouver sur le Net… je savais à quoi m’attendre et ça tombe au moment ou je me sens le mieux. C’est un bonheur extrême, vraiment, difficile à expliquer, mais un moment comme j’en ai rarement vécu en course (et surtout après 40km dans les pattes !!). Et après 10 km environ et 1h10 au compteur (vi vi !!)…

…J’arrive au dernier ravito : Montchavin (7h30 de course). Je prends 5 min pour récupérer et discute avec un gars qui arbore le Tshirt de la Saintelyon 2010 (neige et verglas !!) Je lui confirme que « j’ai le même !! » « ah oui… et il a un goût particulier celui là !! ». Nous enchainons ensuite sur l’actualité et la coupure du glacier. La même question me hante toujours. Et ça tombe plutôt bien je suis avec un spécialiste : « C’est ma 6ème 6000D, je peux te dire, par expérience, qu’un aller/retour au glacier c’est 1h30 à 1h45. Rajoute 15 min de plus pour la fatigue supplémentaire à gérer…. En gros, tu ajoutes 1h45 à 2 heures à ton temps d’arrivée et tu es très large sur ce que tu aurais fait avec le glacier !!».  Et il me laisse ainsi à mon arithmétique…

Je reprends la direction de Aime maintenant… l’état de grâce est passé avec le ravito, mais je ne suis pas complètement mort, je gère doucement : je continue à courir en descente, trottiner sur le plat et marcher dans les montées… et elles sont encore nombreuses les montées pour… descendre à Aime… si si, croyez moi, la monotrace en sous bois que nous suivrons sur 7 à 8 km parait une éternité… je me ferai doubler 4 à 5 fois. Je réussis à accrocher un couple de coureurs, à priori dans ma catégorie d’âge et nous jouons au yoyo.

J’entends enfin l’Isère en contre bas… Nous coupons une route et à travers champs. Une nouvelle bande de goudron apparait…

  « 2 km !!... »

2 bénévoles me confirment que c’est la fin et m’indiquent la piste cyclable à gauche. Je ne suis pas épuisé… C’est sur, j’ai mal aux jambes, aux épaules… un peu partout, mais je pourrai encore courir sans trop de problèmes.

Je n’en ai pas envie… je voudrais que le moment ne s’arrête pas. Je suis juste bien… Je marche le long de l’Isère, le bruit du torrent est rafraîchissant, il me projette vers l’arrivée. Je consulte ma montre : 8h50 que je suis partis… en marchant sur ces 2 gros km, je passerai la ligne après 9h20 de course…

Si j’ajoute les 2 heures maxi d’un aller retour sur le glacier, ça veut dire…. 11H20 de course… les larmes me montent aux yeux… je ne pensais pas que je le réaliserai… je ne pensais vraiment pas un seul instant pouvoir arriver, dans le temps impartis, au bout de cette course réservée aux géants.

Est-ce que je serais un « petit géant » ? Bien sur que non, rien de bien fantastique à tout ça… juste des heures à courir… à s’entraîner…en conservant cet objectif en tête…Pourquoi ?... difficile à dire. Certainement pas la satisfaction d’un temps ou d’un podium…j’en suis bien incapable. Je fais partis de ceux qui finissent au bout du classement… mais qui finissent… pour le moment…

Beaucoup de personnes autour de moi me demandent après quoi je cours, pourquoi je me lance dans des défis aussi difficiles à atteindre… je réponds toujours en souriant que c’est pour pouvoir prendre 2 fois plus d’apéros que les autres… mais il y a, bien sur, bien d’autres choses derrière tout ça…

En passant la ligne d’arrivée 9 heures et 13 minutes après le départ et en retrouvant ma famille et mes amis proches, j’ai encore appris beaucoup sur moi… pas tellement physiquement, ça je commence à connaitre : je sais où ça fait mal… quand ça fait mal… pourquoi… Je sais aussi qu’une préparation physique sérieuse est indispensable pour arriver au bout… mais aussi que passé un moment, ce n’est plus vraiment sur son corps qu’il faut compter, c’est la tête qui finira la course…

Je me suis surtout réaffirmé que rien n’est impossible à qui le veut, qu’il y a tellement de belles choses à faire, à voir et à partager. Prendre un verre entre amis, jouer aux cartes en famille ou… courir autour du Mont Blanc….

 

Franck 

Merci Caro pour la vidéo :

 

19 commentaires

Commentaire de coco38 posté le 16-08-2012 à 21:08:01

Grand bravo. C'est clair que même avec le glacier tu aurais fini largement dans les délais. Super compte rendu. j'ai l'impression de me revoir en 2009 avec tous les doutes qui accompagnent une 1ère... Sinon c'est sur qu'il vaut mieux une épouse qui masse les mollets plutôt qu'une sonneuse de clarine.
A se revoir sur une course... et vivement la vidéo.
Jean-Claude

Commentaire de coco38 posté le 16-08-2012 à 21:26:18

... bien aussi la video... en plus j'ai reconnu une sonneuse de clarine à Bellecote !!!

Commentaire de lalan posté le 16-08-2012 à 22:29:29

T'es content, tu m'as donné les larmes aux yeux avec ton récit et ta vidéo!!!!!!!!!Je ne sais quoi te dires ,tu m'enlèves les mots.Un grand BRAVO.Vivement ton prochain challenge.Merci à toi d'avoir partager ta course.

Commentaire de tidgi posté le 16-08-2012 à 23:16:59

Un récit de géant, tout emprunt d'émotion. Merci pour ce partage Franck.

Commentaire de Jean-Phi posté le 17-08-2012 à 07:15:13

C'est malin. Je suis tout chamboulé maintenant ! En + tu me donnes envie d'y retourner ! Bravo pour ta course. Je savais que tu le ferai et avec la manière !! Il y a toute une affaire de famille et d'amour dans ta vidéo et ton récit ça transpire le bonheur de ces instants, c'est magnifique. J'ai ce type de souvenir au gd duc, c'est indélébile. Merci et bravo à ta team. A très bientôt par chez nous.

Commentaire de marat 3h00 ? posté le 17-08-2012 à 08:54:36

bravo pour le récit et la perf mais surtout merci de nous rappeler le bonheur et les difficultés pour toujours avancer, continuer !

Et donc la prochaine fois c'est l'utmb !?!

Commentaire de ogo posté le 17-08-2012 à 09:24:29

Merci pour ce récit et cette très belle conclusion. En remontant à la Plagne, tu ne regarderas plus jamais les flammes de la "Course des Géants" de la même façon. Un grand coup de chapeau pour ta course et pour l'émotion que tu as su faire transparaître dans ce CR. A la prochaine :)

Commentaire de totoro posté le 17-08-2012 à 10:49:51

Un grand merci à toi Franck pour ce récit plein d'émotions et qui retranscrit bien ta course : tu as été fort, très fort ! UMTB en 2013 ou 2014 ? Bravo à toi !

Commentaire de OF82 posté le 17-08-2012 à 13:04:12

Superbe CR, merci de ce partage de sensations et d'émotions que l'on rencontre tous dans l'ultra.

Commentaire de Maëlwenn posté le 17-08-2012 à 13:38:29

Bravo Franck, belle course. Ton CR est également réussi. Tu as retranscrit toutes les difficultés de cette course et toutes les émotions qu'elle procure. Merci pour ce partage, ce sont aussi ces CR qui donnent envie de s'inscrire !

Commentaire de fildar posté le 17-08-2012 à 15:06:01

Quel plaisir de te lire, tu as vraiment su faire partager tes émotions Bravo encore pour ta course et ton récit.

Commentaire de sebmelalix posté le 17-08-2012 à 17:22:56

Merci Franck ainsi que ton Team de nous avoir fait partager avec tant d'émotion et de sincérité ton magnifique récit et ta superbe vidéo. Tu m'as transporté dans ta course et fait rêver!!!
Même au delà du classement, tu es un performeur et nombreux sont ceux qui voudraient détenir ton palmarès de FINISHER et ce n'est pas FINISH ;-)....
Merci.

Commentaire de sebmelalix posté le 17-08-2012 à 17:28:37

Et j'oubliais, bravo à Denis pour sa très belle performance!!! Il a envoyé du lourd.

Commentaire de DROP posté le 17-08-2012 à 20:35:39

Tu as tres bien retranscrit les émotions de ta course dans ton récit. Un des plus touchant que j'ai pu lire sur Kikourou.Et que dire de ta vidéo... Merci et surtout bravo pour avoir conclu course de légende... Bravo

Commentaire de sonny69 posté le 17-08-2012 à 22:16:26

Slt et grand bravo Gones !!! ;-)
Je suis sincerement admiratif de ce que tu as accomplit et je te remercie de me l'avoir fait vivre par le biais de ton excellent récit !!!
Je cours depuis un peu plus de 3 ans et j'ai atteint un niveau assez raisonnable. Mon plus gros trail à été au mois de juin de cette annee,, c'était L'éolienne à l'arbresle, 37km D+1400m ... Mais je dois avouer qu'en te lisant, j'ai des fourmis plein les jambes !!! ;-)
Enfin, en attendant d'avoir ce niveau, je te remercie encore d'avoir partager un peu ce moment magique avec nous !!!
@+++ (J'ai vu que tu était de Brignais, je bosse dans un Resto sur Lyon si tu a besoin un jour d'un ravito en ville !!! )

Commentaire de l ignoble posté le 22-08-2012 à 12:56:49

salut, j'ai lu votre récit car je veux faire cette course un jour,je ne regrette pas........un putain de bon récit!!!!....,merci pour le ton,le style,l'intonnation,plaisant et pas chiant.....et encore bravo.....

Commentaire de JEFF75 posté le 24-08-2012 à 14:35:08

Salut "Petit Géant",

C'est avec une vive émotion que j'ai lu le récit de cette magnifique aventure. Les mots se bousculent dans mon esprit et en même temps j'ai du mal à m'exprimer tant tu as mis d'intensité dans tes propos. Même si nous nous connaissons finalement peu, je reconnais le "Franck" adorable au sens noble du terme, sensible et intègre. J'avais déjà perçu et apprécié ta personnalité, différente de nos autres collègues. Je n'ai pas peur de dire à l'ensemble de la "communauté" d'ailleurs et ici réunie :-) que tu es un exemple pour nous tous, tant ton investissement en tous domaines est exceptionnelle. Comme tu le sais, je ne suis qu'un piètre marathonien mais ton récit a suscité ma curiosité voire envie de basculer à moyen terme vers le trail. Il me faudra juste chercher un vrai terrain d'entrainement car mes falaises du Cap Fréhel et d'une manière générale les vallons des Côtes d'Armor n'ont rien de comparable avec ce relief. J'espère surtout que j'aurai le plaisir de t'accompagner dans un premier temps lors d'un prochain marathon et qui sait ensuite franchir le pas vers de tels défis. Embrasse fort ta "real team", je suis certain qu'ils sont à ton image !
Au plaisir de te revoir === Jeff ===

Commentaire de JEFF75 posté le 24-08-2012 à 14:35:14

Salut "Petit Géant",

C'est avec une vive émotion que j'ai lu le récit de cette magnifique aventure. Les mots se bousculent dans mon esprit et en même temps j'ai du mal à m'exprimer tant tu as mis d'intensité dans tes propos. Même si nous nous connaissons finalement peu, je reconnais le "Franck" adorable au sens noble du terme, sensible et intègre. J'avais déjà perçu et apprécié ta personnalité, différente de nos autres collègues. Je n'ai pas peur de dire à l'ensemble de la "communauté" d'ailleurs et ici réunie :-) que tu es un exemple pour nous tous, tant ton investissement en tous domaines est exceptionnelle. Comme tu le sais, je ne suis qu'un piètre marathonien mais ton récit a suscité ma curiosité voire envie de basculer à moyen terme vers le trail. Il me faudra juste chercher un vrai terrain d'entrainement car mes falaises du Cap Fréhel et d'une manière générale les vallons des Côtes d'Armor n'ont rien de comparable avec ce relief. J'espère surtout que j'aurai le plaisir de t'accompagner dans un premier temps lors d'un prochain marathon et qui sait ensuite franchir le pas vers de tels défis. Embrasse fort ta "real team", je suis certain qu'ils sont à ton image !
Au plaisir de te revoir === Jeff ===

Commentaire de Arclusaz posté le 27-08-2012 à 23:10:15

ben.......

j'ai plein de conneries à dire mais non, c'est pas la peine, cette course, ce CR, ce film sont trop beaux.

Garde tout ça pour tes vieux jours et surtout le "allez Papa, allez Franck".

Bravo.

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