Récit de la course : Ultra Trail du Mont Blanc 2011, par Jihem

L'auteur : Jihem

La course : Ultra Trail du Mont Blanc

Date : 26/8/2011

Lieu : Chamonix Mont Blanc (Haute-Savoie)

Affichage : 611 vues

Distance : 166km

Objectif : Pas d'objectif

3 commentaires

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Tout, rien et son contraire, un petit tour autour du Mont-Blanc

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Tout, rien et son contraire

Un petit tour autour du Mont-Blanc

 

 

De mon petit tour autour du Mont-Blanc,

Il y a tant à raconter,

Et si peu,

Des souvenirs confus,

Imprécis,

Des sensations, des sentiments intenses,

Telle la rétine trop charmée par le soleil.

J'ai envie d'y retourner, un désir fort,

Sans comprendre vraiment ce que j'y ai trouvé.

Pendant le tour, j’ai pourtant songé,

Que je ne reviendrai pas.

 

Il y a tant à raconter,

Et si peu,

Tant ces moments passés,

Seul avec d'autres,

Sont remplis de choses intimes,

Qu'il est difficile de partager.

Tous ces instants si forts,

Que je ne sais pour moi garder.

Je me sens humble, et pourtant trop fier.

 

Il y a tant à raconter

Et si peu,

De ces 40 et quelques heures à la fois si brèves,

Et si longues.

 

Il y a tant à raconter,

Et si peu,

Tant se mêle l'infime à l'infini,

Le sentiment d'être tout, et de n'être rien.

D’évoluer dans un espace où tout est distendu.

 

Depuis quelques jours je suis finisher de l'Ultra Trail du Mont-Blanc. Je n’apprécie pas tellement ce terme de finisher que je trouve un rien prétentieux. Je ne suis pas venu chercher mes limites. J’ai fait plutôt l’expérience d’un "voyage intérieur". Un voyage quelque part au pays de la sagesse. Sans doute n’est-ce pas moins prétentieux que d’écrire cela.

 

J’ai bien failli ne pas partir. Ma fille a en effet eu la bonne idée de faire une grosse chute il y a deux jours : quatre mètres de dénivelé négatif en une fraction de seconde. La course est n’est alors plus grand-chose, dérisoire. Plus de peur que de mal mais quelle peur ! Une entorse tout de même. Et une bosse. Grosse. J'en ai oublié mes chaussures. Je dois improviser. J’achète sur place un tout autre modèle. A ce moment, il ne faut pas s'embarrasser de doutes et accepter les évènements comme ils viennent.

 

Une nuit sans sommeil avant l'UTMB. Un départ retardé à vingt-trois heures trente à cause du mauvais temps. On devait partir à deux. Je pars seul. C’est pas drôle. Je sais que je ne pourrais pas partager ma course. Que je vais devoir la vivre égoïstement. Et solitairement. Ca n'est pas le scénario envisagé. Du tout.

 

La pluie nous accompagne jusqu'à Saint-Gervais. J’avais imaginé que le col du Bonhomme serait le plus éprouvant, la météo avait pronostiqué qu’après l’orage viendrait le beau temps. Le coquin s’est fait un peu attendre. Le col de la Seigne joue au méchant avec moi comme avec beaucoup d'autres, je crois. Pluie, neige, brouillard. Il est difficile de trouver l’habillement adéquat. Trop ou pas assez. En bas c’est sauna, en haut, c’est humide et il fait froid. Je grimpe mal, sans puissance.  Je perds 300 places sur le col. Déjà 2 nuits sans sommeil. Je somnole. Il me semble alors que ça va être compliqué. Je n'ai aucun désir d'abandon, mais des doutes certains sur l’après. Côté barrières horaires, je suis déjà tranquille. Il me reste à préserver mon matelas de secours même si je ne suis plus en capacité de le gonfler.

 

Je progresse lentement lorsque l’inclinaison est forte et je dois l'accepter. Toute la course c'est ainsi. J'ai la chance de descendre beaucoup mieux. Les quadriceps sont efficaces. Ca compense.

 

Alors que la course devait être raccourcie par la suppression de la Tête aux vents, on apprend par texto que Bovine est supprimé également, mais qu'un parcours de substitution allonge la distance et le dénivelé : 170 kms et 9700 m de D+. Je l'accepte avec philosophie. On n’en est pas encore là. Il ne faut pas s'embarrasser avec les aléas de la course. Il faut faire avec.

 

La suite jusqu'à Courmayeur est sereine. Le soleil pointe le bout de son nez. Un peu plus même. Au ravito de la mi-course, je manque un peu de lucidité, j'ai un mal de chien à refaire mon sac. 3 fois je vide tout et je recommence. Sans assistance, tout est plus compliqué. Ca n'est pas la même course. Pas d'assistance médicamenteuse non plus. Pas même un demi cachet de paracétamol ou un cachou du bon docteur Lajaunie. Rien. Je ne cours pas pour m'enfiler des cachetons.

 

J’affirme que je n’avais pas d’assistance, c’est presque exact : Si je communique peu, il y a tous ces petits messages de soutien sur mon portable. Qui sonnent souvent juste. Qui font du bien. Qui confortent. Les mots de Line, meurtrie, qui malgré sa déception d’avoir renoncé m’encourage. Pas facile. Ceux nocturnes de Vincent qui me poussent : « Le Grand col Ferret tu l’as déjà eu 2 fois », « plus qu’une CCC ». Et tous les autres. Et ceux de mes filles, qui me touchent. Il y a aussi ces petits échanges sympa avec les bénévoles. Leur disponibilité malgré les grimaces de la météo. Je crois bien que mon père aurait aimé me soutenir. Il y a 60 ans, il montait tout là haut, avec du matériel et des vêtements de fortune. Je crois bien que sur ce coup là, ça l’aurais un peu épaté de me voir en faire le tour.

 

Je suis pressé d'attaquer le grand col Ferret. C'est le dernier grand col. Mais j'ai oublié que pour se rendre en son pied, à Arnuva, c'est assez long. J'aimerais dormir un peu mais je préfère passer ce grand obstacle avant, le plus tôt dans la nuit. Je crains un peu le froid. J’évolue lentement mais à vitesse régulière. C’est avec Line dans le Mercantour que j’ai appris à monter régulièrement.

 

Le col est atteint vers 22h30. Les plus grosses difficultés sont maintenant derrière moi. A cet instant, je sais que c’est possible. Aller au bout de l'UTMB. Aller au bout du rêve. Mais je ne suis vraiment concentré que sur l'échéance suivante, le ravito de la Fouly. Je pense la course étape par étape. Toujours.

 

J’adore courir la nuit, j’adore cette sensation que le temps n’est plus temps. Qu’il ne se mesure plus. Qu’il est matière, qu’il est une image. Pourtant, c’est la première fois que je cours deux nuits consécutives. C’est une nouvelle découverte. C'est là que je suis sujet pour la première fois ces fameuses hallucinations. Pleins. Souvent. Pas si impressionnantes que cela. Je vois des sculptures, des animaux, des êtres chers. Mais je ne délire pas. Je sais que mon œil me trompe mais je n'arrive pas à fixer le regard suffisamment pour voir autre chose que ce que mon cerveau associe à l'image floue qui s'imprime sur ma rétine. C'est plus gênant qu'impressionnant. Dès que l'illusion disparait, je ne peux identifier ce qui a pu me tromper ainsi.

 

Parfois, je ne suis plus capable de fixer le sol. L’image saute. Je ne comprends pas ce qui me permet de courir sans trébucher, de m’affranchir des obstacles que je n'ai plus le temps d'identifier consciemment. Je deviens spectateur de mon inconscient.

 

La Fouly. J'ai très envie de dormir. Beaucoup sont allongés là, à même le sol, ou bien la tête posée sur les avant-bras, sur les tables comme des clients ivres avant la fermeture. « Monsieur, faut pas rester là, ça va fermer ». Les visages sont hagards. Je vois des gens qui me regardent, je ne dois pas être mieux. Je préfère continuer, avancer dans la nuit jusqu'à Champex où des couchages sont prévus.

 

Les lumières de Champex se présentent enfin. Je me restaure, puis je m’engouffre sous la tente installée par Morphée. Là, il y a des matelas de fortune. Je ne sais pas dans quel sens le précédent chemineau s'est couché. C'est un peu spartiate. Je dors instantanément dès que je l'ai décidé. Même pas le temps de compter le premier mouton. Comme si tu t’endormais au moment précis ou tu éteins l’interrupteur. Trop fort Morphée. Je m'accorde quinze minutes pour préserver mon matelas d'avance sur les barrières. C'est peu, mais ça fait du bien. La lucidité est là. Vite courir pour se réchauffer.

 

Le parcours de substitution est sans intérêt pour le promeneur. Côté physique, le fort dénivelé depuis Martigny jusqu’au col de la Forclaz ne m'avantage pas. Plus c'est raide et plus je grimpe tel un fer à repasser. Et la montée est longue et rectiligne. En haut, c’est la bascule vers Trient.

 

Je suis maintenant pressé d'en découdre avec Catogne, la dernière difficulté. Je sais qu'en haut sauf accident ça sera gagné. L'émotion monte. Je vais finir l’UTMB. Surement. La chaleur s'invite. Passé Catogne, j’ai chaud au visage. Je crains un peu l'insolation. Attention à la descente. C'est pas le moment de se rater. A Vallorcine, je ne m'attarde plus. Plus que 3 heures, mais plus de vraies difficultés. 3 heures accidentées quand même mais 3 heures où je sais que je vais réussir. Arrivé à Chamonix, je ne cherche pas à dépasser les 5 types qui sont à ma portée. Je me dis qu'il faut profiter de la foule, des applaudissements. Finalement, j'arrive trop collé à eux au milieu de la marmaille et de leurs femmes qui veulent absolument franchir la ligne avec leurs maris. La prochaine fois, je ferai l'effort de les passer pour mieux profiter de l’instant. Et parce que c’est la course.

 

J'aime le lent apprentissage que nécessite la pratique de la course au long cours. Relever ce qui a été et ce qui ne va pas. Faire des petites améliorations. Cette fois-ci mon alimentation en eau a été correcte et je n'ai pas été gêné par mes deux bidons avec les adaptations que j'ai faites sur mon sac en plaçant des velcros. J'avais emporté par contre beaucoup trop d'alimentation solide. Hors, je me suis principalement alimenté sur les nombreux ravitaillements. J'ai envie de soupe, de pâtes, de laitage, de fruits. Pas de barres sucrées. En me strappant le bas du dos, j'ai évité les irritations. Avec mes nouvelles chaussures plus souples, je n'ai pas trébuché. Enfin, l'an prochain, je préparerai davantage mes ischios pour me sentir moins impuissant dans les montées. 3 tee-shirt manches courtes de rechange dont 2 dans le sac de Courmayeur n'aurait pas été un luxe s'il avait plu le deuxième jour. Du point de vue psychologique, je suis plutôt satisfait mais je dois pouvoir améliorer ma capacité à dormir avant la course. J'ai d'autres petites réflexions de ce type mais je m'arrêterais là.

  

J'ai couru l'UTMB. Il y a 3 ans, j’étais admiratif de ces gens qui l'avaient fini. Aujourd'hui c'est mon tour. C’est un cheminement. C'est une sensation étrange. C’est tant et presque rien.

 

Je reviendrai très bientôt, et j’espère qu’on pourra le partager.

 

 « Docteur, j’ai un peu mal au tendon d’Achille. Qu’est-ce que je dois faire ? ». « M’emmerdez-pas, vous savez très bien ce que vous devez faire. ». Il est trop cool mon docteur.

3 commentaires

Commentaire de marioune posté le 20-09-2011 à 17:51:23

Bravo! Difficile de redescendre je suppose. Hallucinant, il semble que tes jambes aient fonctionné indépendamment de tes yeux et tes perceptions floues ou ...hallucinées. Cette quête que tu attendais, cette ligne d'arrivée dont tu rêvais ou que tu planifiais. A la question "Pourquoi cours tu? " Tu répondais sur ta ficher "Réponse après UTMB"......

Commentaire de Bert' posté le 28-05-2012 à 12:05:18

Merci pour ton formidable récit ! J'adore ta façon d'aborder et raconter la course. Un beau mélange de poésie, de réflexions, de partage et d'humour.

Commentaire de PhilKiKou posté le 12-07-2015 à 10:33:31

Belle approche, philosophie de course avec humanité et humilité, et une belle prose

dés que j'ai 5' ou plus je me plonge dans tes 6 jours de France...

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