Récit de la course : Ultra Trail du Mont Blanc 2005, par Cerium

L'auteur : Cerium

La course : Ultra Trail du Mont Blanc

Date : 26/8/2005

Lieu : Chamonix Mont Blanc (Haute-Savoie)

Affichage : 9177 vues

Distance : 158.1km

Objectif : Pas d'objectif

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Le récit

OPERATION UTMB

Dubitatif, pour le moins, voir perplexe, quand je découvre l’annonce d’une course autour du Mont-Blanc. Une image me vient, celle de quelques coureurs, fondeurs en mal de neige dans les années 70-80, qui avaient tentés l’exercice dans le style de l’époque : grosse tignasse, favoris mangeant la moitié du visage, maillot à grosses mailles, cuissette coton trop petite, et basquets de cuir blanc à bandes dentelées bleues…Alors imaginez un troupeau de Gerd Mueller déboulant des alpages ! Je comprends pourquoi les dahus ont émigrés…
En retirant cette image subliminale digne d’un mauvais trip, je découvre un tracé parcourant la France, l’Italie et la Suisse, partant de Chamonix, passant à Courmayeur puis Champex avant de rejoindre Chamonix après 158 km. Un dénivelé de 8639 m en positif, autant en négatif bien sûr, 9 cols d’importance plus d’innombrables ressauts et des pourcentages de pente atteignant 27%. Le tout sous l’appellation d’UTMB, Ultra-Trail tour du Mont-Blanc

Encore un truc débile réservé à quelques spécimens genre Mike Horn sûrement. Pourtant une petite discussion avec un ami participant de la première édition, et qui en garde des étincelles dans les yeux et des trémolos dans la voix malgré une météo calamiteuse suffit à me convaincre; il faut dire que mes défenses sont faibles.

Ce qui m’attire et m’intéresse dans cette épreuve à la réputation d’extrême, ce n’est pas la distance, que j’estime plus aisée à vaincre en montagne que sur le plat. Mais le plaisir de devoir planifier un entraînement particulier, de le conduire malgré toutes les anicroches de la vie d’un coureur normal, de réfléchir aux moindres détails et surtout de gérer ma course m’enthousiasme. Là, il ne suffit pas d’une grosse vo2max , de foncer et tourner à gauche pour réussir. La promesse de paysages somptueux, d’une ambiance hors norme, bref, la poésie de l’évènement m’emporte déjà. Et surtout, je l’aperçois tous les jours, le Mont-Blanc, à droite des Dents-du-Midi. Je ne peux pas le laisser me narguer impunément, non ?

Inscrit dès décembre, j’ai donc 9 mois de gestation avant de voir le résultat. C’est la première fois qu’une course monopolise mes pensées aussi longtemps à l’avance. Je prévois donc un début de saison normal quoique orienté montagne, puis une bonne pause avant d’attaquer la montée en puissance pour l’UTMB.

Une bonne saison de peau de phoque me met un tantinet de dénivelé dans les jambes, et tester la lampe frontale dans des descentes nocturnes et poudreuses, c’est plutôt sympa.
Le printemps venu, il est temps de passer à la logistique. Test de : sac à dos, 17 lt avec des poches sur la ceinture pour les accessoires, et après réglage pile-poil, customisation de toutes les sangles trop longues et des tirettes plastic qui font gling-gling. - poche à eau, plus une gourde qui finit fixée à la ceinture après un transit par les bretelles. - différents maillots pour toutes les températures, - chaussures que je veux plus dynamiques que stables, car il n’y a rien de pire que de traîner des sabots, d’ailleurs les chemins sont assez bons et des basquets avec une bonne accroche sont suffisantes.
Une bonne période pour découvrir le très actif forum de la course. Ce genre d’épreuve a l’air fort à la mode chez nos voisins Français ; Un engouement assez étonnant draine des flots de questions, de conseils, d’émotions, d’inquiétudes, d’encouragements, d’avis en tous genres et aussi de nombreuses réflexions «philosophiques » sur " l’esprit trail ". Après d’âpres débats, je n’en sais toujours pas plus, sauf qu’il est question de liberté, de tolérance, d’amitié, mais que ceux qui ne pensent pas comme moi sont des ignares intolérants…bref, tout le charme de la vie en société.

C’est aussi le temps de la planification mentale, en fixant un objectif. Les premiers en 21h30, une barrière horaire de 45 heures ! Ça change du format habituel. Les recherches chez Datasport pour trouver des coureurs ayant participé sur d’autres courses où je pourrai comparer ne sont pas très fructueuses, alors d’instinct, je me dis que 30 h ce serai sympa…

Un plan psychologique en quatre volets doit me permettre de faire face à toutes les situations envisageables, donc :
A comme A l’Attaque ! : le coup idéal, tout roule, sans difficultés autres que les nombreuses qui sont de toute manière inévitables, mais ça c’est le lot de toutes les courses.
B comme Ben zut alors : quelques problèmes de fatigue, sommeil ou digestifs et il faut ralentir, voir s’arrêter pour récupérer. Foutu pour les 30 heures mais encore bon pour bien finir.
C comme quel Connerie Cette Course : gros malaise, cuit, autant de force qu’un octogénaire, finir pour en finir dans les délais
D comme Destroy, la blessure qui oblige à l’abandon, quelque soit la forme jusque là. Le fait de s’y préparer permet de ne pas y succomber si les conditions fixées ne sont pas réunies.
Cela simplement pour toujours me fixer un nouvel objectif si ça ne se passe pas comme prévu. La plus grande inconnue reste la gestion du sommeil. Je ne pense pas arriver à m’endormir sur commande, plutôt me relaxer en cas de grosse fatigue durant quelques minutes à un ravitaillement.

Pour la tactique de course, le maître mot sera : économie. Donc marche ou l’effort est important, dans les montées, et course sur les plats et descentes, ou ça roule facile.
Début juin, objectif vacances avec la traversée à pied de la Corse par le GR 20, soit 190 km et 14500 m de dénivelé en une douzaine de jour avec mon épouse, gros souliers et 20 kg sur le dos. Un superbe trek physique craint de la plupart des randonneurs et où je crains surtout de perdre la forme. Chacun ses soucis ! Il fallait bien célébrer 20 ans de mariage non !

Juillet, il est peut-être temps de s’affûter. Comme toujours, quatre entraînements hebdomadaires. Soit une séance de vo2max sous la forme de 30/30, histoire de maintenir la capacité générale et de conserver une foulée dynamique, deux sorties en endurance intensive en montée, mais en finissant par quelques minutes à ce rythme sur le plat, toujours pour la foulée et éviter de me transformer en grimpeur incapable d’avancer à l’horizontal. Et 1h30 d’endurance, ou une sortie longue de 3 heures durant laquelle je règle l’usage des bâtons et du paquetage course. Longueur, planté alterné ou simultané, montée, descente, rythme, tout est essayé, ausculté, analysé. Les bâtons ne servent pas à accélérer mais à diminuer l’effort à l’allure choisie. Quatre séances longues suffisent pour peaufiner exactement la vitesse de course prévue et enregistrer les sensations correspondantes. Sans oublier bien sur du repos une semaine sur trois, avec le même programme réduit de moitié.

Dernier test à Sierre-Zinal, très concluant, et deux semaines de repos uniquement meublées avec quelques cross de 50’. Satisfait, j’ai réussi à me transformer en honnête grimpeur sans perdre trop de vitesse sur le plat. Quelques séances de proprioception par là-dessus pour raffermir les chevilles et y’a plus qu’a !

Enfin Chamonix, en compagnie de Pierre-Michel, un ami de Vétroz qui m’avait, il y a fort longtemps, insidieusement glissé une petite allusion du genre "le tour du Mont-Blanc, t’en pense quoi ?". Le voilà bien puni puisqu’il est aussi de la partie. Faut pas me provoquer
Etonnement, pas de stress. Concentré mais calme. Cette course est attendue et rêvée depuis si longtemps qu’il me semble que ça fait partie de la routine de l’entraînement. Contrôle des sacs avec le matériel obligatoire, couverture de survie, réserve alimentaire, boissons, sifflet, bandage élastique, vêtements chauds, deux lampes frontales, casquette et carte d’identité. Cinq kilos tout ronds avec 1,5 lt de malto-dextrine (pâtes liquides) dans le camelback et une gourde de 0,5 lt de boisson isotonique. Dîner à la cantine, pasta partie offerte et même du vin à profusion ! Dernière sieste avant longtemps, 18h30 sur la ligne de départ pour un briefing avec 2000 coureurs,
Musique. Clameur des nombreux spectateurs et supporters.

Départ.

Pas trop de bousculade, et dès la sortie de Chamonix je peux prendre mon rythme, bientôt rejoint par Pierre-Michel. Je me fixe sur mes sensations, en recherchant celles de mes entraînements, sans me laisser griser par l’ambiance ni traîner en sous rythme, ce que je trouve encore plus pénible. Une petite bosse et voilà déjà le premier ravitaillement des Houches au 8° Km. Les tables sont très bien garnies, avec de la marchandise variée.
Bientôt la première grosse montée, celle du col de Voza, 650 m à grimper. On se passe mutuellement nos bâtons et chacun se lance comme prévu à son allure. Pierre Michel monte légèrement plus vite, je me retiens de l’accrocher, ce serait pourtant facile mais je préfère gérer ma vitesse seul. Si je me plante, au moins que ce ne soit pas la faute d’un autre. Je suis presque certain de le retrouver plus tard et ça ne m’étonnerai pas qu’on finisse ensemble. La route est raide puis se transforme en large piste, le dôme du Goûter resplendi au soleil couchant, superbe. Déjà le col, ravitaillement pendant que certains se font des photos de groupe. 1 h 35, c’est le seul relevé chrono que j’ai, juste pour me rendre compte du rythme pour 30 heures, je suis un peu rapide, mais je ne sais pas si celui qui m’a servi de référence montait bien ou pas, donc je continue sans souci. De toute manière, je ne m'imagine pas accélérer parce que j'ai 15'' de retard sur 158 km à parcourir…

Plongeon dans la descente. Plutôt raide la coquine, je n’aimerai pas la faire à vélo ! Exercice nouveau et un peu perturbant à l’orée d’un bois : s’arrêter pour prendre la lampe frontale, dur de laisser passer des concurrents ! Au cours des 10 km vallonnés qui nous mènent aux Contamines, j’échange quelques mots avec l’organisateur de la course, qui a mis tout cela en place à l’unique condition de pouvoir courir, parfois on est jamais mieux servi que par soi-même…

Retour bruyant à la civilisation aux Contamines, haie serrée de spectateurs, ravitaillement rapide et je retrouve le calme et le plat direction Notre dame de la Gorge. Ça roule bien, à l’aise. Soudain, le « chemin romain », bien raide. On est encore assez nombreux, mais ça discute moins. Je reprends mon pas de montée, bien aidé par les bâtons, les légions romaines qui passaient ici en sandale et avec pilum devaient moins apprécier… Parti en collant long et pull à manche, il commence à faire frais ; encore une fois je me fais violence pour m’arrêter et passer un gilet sans manche. Un bout de plat pour relancer et me voici au refuge de la Balme. Un gros bol de soupe et dessert de pâte d‘amandes pour fêter ça. L’ambiance ainsi que l’accueil est superbe, et comme à tous les postes, une armada de bénévoles encore plus motivés que les coureurs se précipitent pour remplir les gourdes.

Maintenant au 33° km la route fait place au chemin, on est vraiment dans le vif du sujet, finit l’échauffement. La trace se tortille un peu, se fait étroite, mais ce n’est déjà plus la bousculade, je garde mon tempo aux sensations, dépasse quelques coureurs. Un coup d’œil à l’arrière permet d’admirer une longue colonne compacte de frontales dans le fond de la vallée. Un fort courant froid signale le col, les spectateurs se serrent autour d’un feu, et au lieu de redescendre comme sur tout bon col qui se respecte, on part sur une épaule par un sentier pierreux et technique, mais pas de problème, c’est du billard à côté de la Corse ! Bon, maintenant qu’on est monté nos 1270 m, on peut piquer sur le refuge et entamer les 930 de dénivelé négatif. Deux spécialistes de la descente me précèdent, ils foncent, mes jambes suivent bien, je les colle, c’est plus facile de chercher sa trace à la queue leu leu dans cette pente rude et ravinée. Une tache de lumière incertaine très bas devant me fait penser à une entrée de tunnel, ce n’est que la cantine des Chapieux qui nous attend. Les pieds commencent à chauffer. Musique tonitruante, ambiance de fête foraine, pas de barbe à papa mais encore un potage, et un passage aux wc, ce qui me permet de découvrir une grande salle recouverte de matelas. Ils prévoient un massacre ou quoi ? On a à peine parcouru 44 km.

Je retrouve Pierre Michel pour repartir sur les 4,5 km de route presque rectiligne qui nous attend. Embêtante, cette route, elle monte à peine, frustrant de marcher et coûteux de courir, j’alterne à chaque bosse, visant l’économie du geste. Mon compagnon en profite pour reprendre le large. La ville des Glaciers, un nom pompeux pour trois fermes au bout du monde, et début d’une série de lacets puis d’une longue traversée où les quelques lampes qui naviguent devant ne laissent espérer aucune fin proche. Derrière, un nouveau ruban de frontales s’aligne, plus étiré cette fois. Le sommeil se fait sentir dans cette longue montée monotone. Un projecteur m’ébloui, je risque de basculer dans la ravine que longe le chemin, mais c’est enfin le col de la Seigne. Quatre bénévoles emmitouflés jouent aux gardes frontière et me voici en Italie dans un décor un peu lunaire de caillasse concassée, ça ressemble au col de Susanfe.

Un raidillon parcouru par des sentes creusées m’amène sur un replat. Le chemin carrossable est recouvert de cailloux mal alignés, le top pour se rétamer une cheville, c’est d’ailleurs ce qui arrive à un malheureux qui se traîne vers le refuge Elisabetta. Prudence donc…Pompiers Italiens et minestrone, bien sur, plusieurs coureurs semblent attendre l’éclopé vu plus haut, je les informe de la mauvaise nouvelle, puis encore 200 m de descente par un raccourci dans le talus. Suit un secteur un peu étrange, plus de 2 km de ligne droite presque plate sur une route qui sert de digue au lac Combal, mais je n’aperçois pas d’eau ! La foulée est toujours bonne et je file agréablement jusqu’au pied de l’arête Mont-Favre. 485 m de montée raide, la nuit de plus en plus noire, quatre heures du matin, et les paupières qui redeviennent de plus en plus lourdes.

Et puis chaque fois que je cligne des yeux, je reçois comme un flash noir dans la tête, pénible comme sensation. Belle attaque de sommeil.
Et puis des petites lumières se baladent tout là-haut sur la droite du mur noir qui se dresse devant moi, alors que tout le monde sait que Courmayeur, c’est en bas à gauche ! y’en a qui ne savent pas que faire pour embêter les braves coureurs…
Et puis on vois pas la différence entre les montagnes et le ciel.
Et puis, ils connaissent pas les virolets les Italiens ? drôle de manie de tracer droit en haut les pentes !
Et puis ça fait des heures que j’escalade sans voir le bout de cette arête ! Comment ? 20’-25’ à peine, vous êtes sur ? à bon, il me semblait plus…
Et puis c’est le moment habituel ou je me demande ce que je suis venu faire dans cette galère…
Bref, je me paye un bon petit coup de rogne.
Ça c’est fait.

Je suis quand même mieux à ma place qu’à celle des deux contrôleurs qui se gèlent à côté d’une bruyante génératrice. Aah que c’est beau le silence de la montagne…
Magnifique balcon vallonné, qu’ils disaient dans le road book. Mouais, j’en ai ras le bol d’avancer dans du Rien à l’Infini. Marre. Je me ferais bien une petite entorse pour poser honorablement les plaques ici. Heureusement la musique, potage et spécialités locales du Col Chécrouit me calment rapidement, et c’est tout revigoré que je plonge dans les quatre km de piste de ski qui conduisent aux lumières de Courmayeur. Avant je trouvais un peu dommage que beaucoup de coureurs ne visent que cette étape comme objectif, maintenant que j’y suis, je trouve que c’est déjà pas si mal…
72 km, 4042m de montée et 3887 de descente, 10h24 de course, 5h26 du matin, c’est même pas la moitié !...

Le centre sportif de Dolonne abrite la base ou chacun retrouve le sac avec des affaires personnelles pour se remettre en état, habits de rechange, chaussures… ainsi qu’une armada de masseuses, podologues, matelas et repas. Je refait le plein de ma poche à eau en malto-dextrine, change de vêtements et profite du massage en essayant de dormir, mais le coup de pompe est passé. Un médecin vient s’enquérir de mes besoins, une podologue suffira pour m’enduire généreusement la plante des pieds de crème Noc. Je me demande si je ne vais pas glisser dans mes chaussures avec ça, mais le résultat sera parfait.

Pierre Michel est prêt à repartir quand je passe au repas, une lasagne qui me remémore Astérix affirmant que « plus les armées sont puissantes, plus la nourriture est mauvaise ». Sur ce coup, on doit être impressionnants de puissance ! De toute façon, avec les potages et les pâtes d’amandes ou autres friandises que je me suis envoyé, je n’ai pas très faim. Je tente à nouveau de me reposer, mais pas moyen de fermer l’œil. En gagnant le contrôle de sortie, j’ai le sentiment d’avoir perdu mon temps, plus de 50 min. à vouloir récupérer alors que la moitié suffirai pour la remise en état du bonhomme.

La nuit pâlit sérieusement et j’attaque en compagnie de Jean-Luc, un Grenoblois, la longue et raide montée sur le refuge Bertone. Jusqu'à maintenant j’étais resté concentré sur la course, il est temps de sociabiliser un peu, le tri est fait et les rythmes de chacun s’équivaillent. En bavardant, les innombrables lacets et marches d’escalier passent sans s’accumuler dans la mémoire. Beau panorama au refuge Bertone et pas mal de monde qui digère la montée. J’inaugure ma nouvelle tactique pour les ravitaillements : assis pour une pause de 3 minutes et grandes lampées de coca. Ce temps est suffisant pour récupérer, plus long n’améliore rien physiquement, à faire uniquement pour soigner le moral. De toute façon, la fatigue musculaire est maintenant bien installée et il faudra faire avec…

Pierre Michel est là, en proie à quelques problèmes gastriques, comme pas mal de coureurs. Il repart devant moi, et on se retrouve une dizaine à la queue leu leu sur moins de 500 m. Presque la cohue à ce moment de la course ! Le parcours serpente en face des Grandes Jorasses, malheureusement noyées dans les nuages. Ça monte et descend continuellement. Comme moi, la plupart courent sur le plat et marchent les montées, en relançant souvent pour 10 mètres. C’est la principale difficulté de ce secteur. Les bâtons trouvent là toute leur utilité, permettant le changement de foulée en douceur. Gentiment, sans forcer, plutôt au gré des coups de barre, je dépasse ce petit peloton.

Le Grand col de Ferret est maintenant droit en face, mais ce serait trop simple d’y foncer bêtement. Une visite à Arnuva, 250 m plus bas s’impose. Sûrement pour mieux prendre l’élan pour les 768 m de montées à 23%. Les randonneurs sont nombreux sur ce tronçon et j’ai l’impression de voler avec mon petit sac à côté de leur paquetage. La poussée simultanée des deux bras me propulse à grandes enjambées si je puis dire, m’élevant rapidement jusqu’au refuge Elena. Encore plus raides, les lacets qui se perdent dans le brouillard. Je m’y noie quand j’ai la sensation de ne plus avancer. Ce n’est pas qu’une impression, en quelques dizaines de mètres, j’ai le souffle court, plus de force, plus d’énergie, la tête qui tourne. Je me traîne, tente de progresser encore 10 min avant de me laisser tomber dans un virage. Assis, j’essaie de faire le point. Mon cœur bat à un rythme hallucinant sans aucun rapport avec ma vitesse, et ne ralentit pas même à l’arrêt. Je souffle fort sans m’oxygéner. 2200 m c’est un peu bas pour le mal des montagnes, non ? Peut-être est-ce le moment cyclique où l’organisme a vraiment besoin de se reposer, allié avec la fatigue physique, le manque de sommeil, le brouillard qui empêche la transpiration normale et un début de déshydratation? En effet, depuis Courmayeur, si je bois toujours aussi régulièrement, ce n’est que de petites gorgées, la boisson isotonique commencent à me saturer. Je reste une bonne minute prostré sur ma motte d’herbe, sans réaction quand un concurrent m’encourage au passage. Même pas la force d’émettre un grognement pour le rassurer, le regard vide. Le vent me glace, il faut vraiment repartir. Presque un réflexe de survie. Lentement, la tête basse, la bouche pâteuse, sans envie, je me remets en mouvement, avec comme seule motivation de ne pas faire une hypothermie. Dix mètres de visibilité, des virages, de la pente, et une démarche de cosmonaute, pas vraiment folichon, le quart d’heure. Encore des arrêts, bras tendus sur les bâtons, tête ballante, poitrine vide. Un ronronnement dans le blanc qui m’entoure; ouf, c’est la génératrice qui alimente le poste de contrôle, le col n’est plus loin ! Je me serai bien vu passer ce point, en lâchant une phrase mythique qui aurait fait le tour du monde, genre "ça farte", mais là, c’est plutôt "kc". Je suis dans le brouillard, autant à l’intérieur qu’à l’extérieur. Pas un regard pour le contrôleur, pas le courage d’affronter la preuve de mon état déliquescent dans ses yeux. Un peu honte de lui faire supporter d’attendre là une limace cacochyme comme moi.

Je vise la première dalle rocheuse un peu à l’abri pour m’y effondrer. Un long moment, inerte, à ne même pas réfléchir. Brusquement mon rythme cardiaque chute, comme si le câble des gaz se décoinçait. Ouf ! Je reprend goût à la vie, me relève, flottant un peu, la tête qui tourne. Je me laisse descendre en toute décontraction sur le large chemin de la Peule. Je zigzague un tantinet mais les jambes vont plutôt bien.

J’en suis à mon troisième coca quand Pierre Michel arrive. On se retrouve assis tranquillement à partager nos sensations, autant concerné par la compétition que deux cyclotouristes face à une meringue-double-crème sur une terrasse de Châtel-St-Denis. Il est aussi un peu mou, l’estomac patraque, quant à moi, je tourne en boucle la question : "comment je fais maintenant ?", sans songer à y apporter une réponse. Je suis en décalage par rapport à mon plan psychologique.Aucune raison de passer à une autre phase, pas de bobos physiques, juste de l’incompréhension face à ce coup de barre phénoménal. Malgré le casting réussis pour le premier rôle dans un film de zombie que je viens de vivre, je ne songe pas un instant à l’abandon. Au contraire, j’ai maintenant le sentiment que plus rien ne peut m’arriver. J’apprends qu’il y a un massage à la Fouly. Ok, nouveau but, juste pour me donner le temps d’analyser.

Michel, un collègue, me guette sur la route de Ferret. Il est surpris quand je lui déclare tranquillement être "mort, raide, cuit". Il en a vu passer d’autres en bien plus piteux état. C’est vrai que je me sens mieux, je n’ai simplement pas eu le temps de réviser mes pensées. Le fils de Pierre Michel est là aussi, je lui confirme l’arrivée prochaine de son papa, sans identifier sa maman à ses côtés, preuve que je suis quand même pas très frais!

Douze kilomètres de descente douce a peine sculptés de petites remontées s’annoncent devant moi, sur la route puis le long des rives caillouteuses de la Drance. Je me réjouissais de ce passage. A raison, c’est un plaisir d’avancer sans grands efforts et à bonne foulée. De nombreuses voitures étrangères, et pas que des Savoyards voisins, ralentissent, les occupants baissent les vitres et applaudissent, encouragent, s’enthousiasment. ! Décidément, j’ai de la peine à comprendre les supporters, il faut vraiment être motivé pour faire un tour pareil simplement pour regarder passer quelques secondes ou minutes une bande de coureurs égoïstement perdus dans leur trip! Je ne suis pas certain que j'en ferai autant, mais j'apprécie quand même, ça fait du bien d'avoir son petit instant de gloire…

La Fouly, je me sens tellement bien que j'hésite maintenant à prendre le temps de me faire masser. Allez, cinq minutes juste pour ne pas regretter plus tard. Un bout de bon fromage et quelques plaisanteries avec les bénévoles et je repars plein d'enthousiasme dans cette partie que je connais bien, pour l'avoir parcourue de nombreuses fois à une époque où Antoine ne naviguait encore que dans les élécubrations. Oui bon d'accord, je sais, y'en a un autre qui a pris le relais, merci.
Je passe rapidement deux Italiens qui marchent, faciles à identifier car ils discutent bruyamment en gesticulant généreusement, et je peux me concentrer sur la recherche des points de repères de mes souvenirs de jeunesse. Mes jambes aussi ont retrouvés une seconde jeunesse, mes pensées s'envolent, c'est l'état de grâce du coureur de fond. Le corps passe en pilotage automatique et la tête se libère de toute contrainte pour mieux apprécier l'instant.
Vraiment trop court, ce crapahut dans les rochers déposés par les nombreuses avalanches qui ravinent le flanc, pas même le temps de tout me remémorer. Le tracé rejoint une route agricole, se transforme en chemin recouvert d'épine de mélèzes, devient une sente taillée dans l'ardoise, plonge dans la forêt. Je reviens sur Jean-Luc que j'avais perdu de vue au refuge Bertone. On échange quelques mots, il préfère garder sagement son rythme et je m'envole sur la crête de Saleina, une vieille et longue moraine glacière spectaculairement taillée en triangle. Un supporter Belge s'époumone et voilà déjà Praz de Fort. Ravitaillement, plaisanterie, départ survolté par les Arlaches, direction Issert. C'est mon lieu d'origine et même si je n'y ai jamais vécu et que je n'y connais personne, je me sens vraiment dans la peau du régional de l'étape. Les timides clap claps des deux spectateurs me font le même effet que la bronca d'un million de spectateurs sur l'Alpe d'Huez. Dans la foulée, j'attaque joyeusement les 460 m de grimpée à 18 % pour Champex, fendant un petit groupe en recharge de motivation.

Michel m'attend à mi-hauteur. En m'entendant plaisanter avec des randonneurs éberlués de voir faire en quelques heures ce qu'ils parcourent en 8 jours, il saisit qu'à côté de moi, Plastic Bertrand faisait du rase motte. Déterminant que je suis définitivement irrécupérable, il va encourager le coureur qui tente de s'accrocher 50 m. derrière. Il en a beaucoup plus besoin!

Super performance, exploit exceptionnel, c'est par ces mots que m'accueil Thierry, mon chef, à l'entrée de Champex. Décidemment mon fans club s'agrandit! Mais est-ce bien à moi qu'il s'adresse? J'ai de la peine à le croire. En définitive, je ne fais que ce pourquoi je suis venu. Comme prévu. Et la course n'est que la validation des choix d'entraînement, de la stratégie définie… et trottiner à 8-9 km/h à le long du lac de Champex, ça relativise les superlatifs! Bon d'accord, remis dans le contexte, ça prend une autre allure, il a vu moins de 40 coureurs passer et si le premier se trouve à Vallorcine à moins de deux heures de l'arrivée, les derniers sont à Courmayeur.
1922 hallucinés en plus ou moins piteux état étalés sur 86 km de chemins de montagnes, ça c'est de l'exploit à gérer!

Fort de Champex, presque ma résidence secondaire il y a quelques années! Mes deux collègues prennent l'option "Fendant bien frais" au son de l'orchestre pour fêter leur footing, pendant que je vais au massage. Celui-ci est installé dans ce qui tient lieu habituellement de bureau de compagnie. J'ai droit à un traitement ad hoc, soit quatre jeunes filles rien que pour moi. Normal, j'ai deux jambes deux pieds! Elles poussent même la sollicitude à me mettre mes chaussettes (propres)! Des rapports de cp comme ça, j'en fais volontiers tous les matins! Je me laisse voluptueusement gâtionner.
Une assiette de pâtes, visite des lieux aux collègues, c'est fou ce que ça peut être romantique un fort! Je refais le plein de souvenir.
Sans oublier la tarte aux myrtilles. C'était notre dernier réconfort avant les bivouacs igloo dans le val d'Arpette, juste en dessus, je savoure donc ma tarte en y puisant le même soutient.

Quarante minutes, c'est encore un peu long comme arrêt, mais au moins je suis remonté à bloc. Tient, voilà mes Italiens de la Fouly, ils sont toujours aussi volubiles, marchent et ne s'arrêtent pas aux ravitaillements. Grand salut, un "ma tou ai là!", éclat de rire et tchao. Ils finiront en 28 h 28. Sachant qu'ils ne font quasiment que marcher en tout cas depuis la Fouly, il y a certainement là des enseignements à tirer sur l'intensité de l'effort et la performance sur la durée…

Je croise une randonneuse, lui lance un "bonjour" rayonnant, elle me répond que j'ai un joli sourire. On est peu de chose mais c'est fou ce que ça fait plaisir, en dehors de la preuve que je suis en bon état. Avant j'étais content, maintenant je suis tout guilleret de l'intérieur! Il paraît que la montée de Bovine est raide, tortueuse, acrobatique, accidentée, abrupte et même pire. Enfin, il paraît, parce que je ne l'ai pas vraiment vue: j'ai sauté à pied joint sur mon petit nuage et zou, posé sur l'alpage au son du cor de chasse. Le malheureux que j'ai enrhumé au milieu d'un pierrier doit encore se demander si on était bien dans la même course!

La rêverie permet de ne pas trop se fixer sur la fatigue, mais elle est quand même bien là. Je prolonge un peu la pause à Bovine en jouant au "t'es à qui toi"avec les bénévoles, spécialité régionale d'étude de la filiation. Pas besoin de ma carte d'identité, mon accent suffit pour être adopté. Un sociologue y trouverai là l'effet "tribu". Encore une petite grimpette et c'est parti pour une longue descente sur le col de la Forclaz. Tiens, revoilà Jean-Marie qui déboule dans mon dos, on s'est croisé au refuge Bertone, à la Fouly et Champex, et bénéficie d'un regain de forme. Je me secoue de la torpeur dans laquelle la descente m'a plongé et accélère pour le suivre, au moins pour jouer au guide touristique face aux vaches d'Hérens qui l'intrigue à la Forclaz.

Mon épouse me guette au bas du raidillon de Trient, elle est soulagée de me trouver vivant! Et en bonne santé physique. Pour la santé mentale, y a un petit doute depuis que je me suis inscrit à cette épreuve! On repart du ravitaillement en discutant, jusqu'à que de grands cris nous interpellent. C'est Bruno, un coureur à qui j'avais fait la même chose à Issert qui nous aiguille sur le bon chemin, celui de la variante de Vallorcine. Comme quoi un bienfait n'est jamais perdu. Aaaah, les yeux de l'amour, c'est pas terrible pour suivre le balisage, pourtant bien fait!
Bon, un gros bisous et je reprend mon coéquipier. On attaque à bonne allure les 26% qui mènent aux Tseppes. Je ressens là tout le bénéfice de mes nombreuses randonnées, la musculature est habituée à cet effort. D'ailleurs, cette course ressemble à une randonnée rapide. 640 m/heure de dénivelé après bientôt 24 heures de course, c'est assez satisfaisant.

L'accueil aux Tseppes est comme partout plein de chaleur mais les flammes du foyer ne me laisse pas d'espoir. La braise n'est pas encore prête pour s'offrir une raclette. Dommage. Le temps de troquer le gilet contre la veste pour cause de pluie et Jean-Marie me tire de mes convoitises gourmandes.
Je m'accroche difficilement pour le reste de la montée, et au moment de piquer sur l'alpage du Catogne, je "libère" Jean-Marie qui m'attend patiemment. Il finira 17 minutes plus tôt. Je préfère continuer à gérer ma vitesse selon mes sensations et ainsi mieux passer les moments de mou et de regain de forme qui alternent. Ces fluctuations sont d'ailleurs relativement douces, plus rien à voir avec les pics de l'arête Mont-Favre ou de Ferret. Les moments plaisants, -coucher de soleil sur les montagnes, --guirlande de lampes au Bonhomme, -euphorie du val Ferret, -les bénévoles des ravitaillements, occupent mon esprit durant les passages à vide, et je fais le plein de nouvelles sensations quand l'élan revient.

La sente se faufile dans la pente raide entre les herbes hautes, il faut viser les mottes pour tenter d'enjamber les zones marécageuses. Ce parcours bien glissant à l'avantage d'obliger à une foulée souple et occupe l'esprit. Un bout de layon glaiseux, une route en caillasse, une frontière invisible, un flash… c'est ma femme qui photographie sur le vif pour fêter nos retrouvailles. Elle est toute heureuse de pouvoir me suivre sans forcer. Cette fois je reste attentif au parcours. Le temps de dépasser trois concurrents, heu non, un seul, les autres sont trop frais pour prétendre courir depuis plus d'un jour, et voici Vallorcine. Il est 20 h, je sors ma lampe frontale en prévision de la nuit.

Le col des Montets se présente devant moi. Jusqu'à maintenant, col était synonyme de rude et longue montée. Celui-ci n'est qu'une aimable bosse au sommet de laquelle sont alignées des voitures. Mon passage devant elles allume les phares en série: désolé ce n'est que moi, pour chéri(e), il vous faudra patienter encore un peu.
Descente par un chemin que mon âme de poète invétéré et fatigué qualifiera de bucolique, et dont la principale difficulté, outre quelques grosses gouttières à pluie, sera de rester dessus en étant ébloui par les autos lorsqu'il longera la route. Le muret est plutôt haut!

Argentière, pour la première fois depuis le Col de Voza, je regarde mon chrono. Petit calcul, mauvais calcul! Il doit rester environ 8 km, (en réalité 9,3) Chamonix est plus bas, donc ça descend, donc en trottinant peinard à 8 km/h, dans 60 minutes je suis sous la douche. Évident!

Grave erreur de croire que les choses sont finies sous prétexte que l'on sent les prémices de l'arrivée.

Petit moment de doute sur la direction à prendre, dû aux indications quelques peu imbibées des spectateurs, traversée du village désert puisque tout le monde est au bar jouxtant le ravitaillement, et au moment de quitter la route je suis hélé par un coureur perdu entre les chalets. J'embarque Didier pour le sprint final. Tient ? Il monte, le sprint, c'est pas du jeu, ça! Peu, mais continuellement, sur un chemin strié de racines et de pierres mouillées. Didier lui, me serre de près, je lui suggère donc d'y aller à son rythme. Il m'avoue alors qu'il cherche mon éclairage car sa lampe ne donne plus grand-chose et que la pluie sur ses lunettes estompe tout. Il y voit autant qu'à une soirée "mousse" dans la disco du coin.

Ce chemin dit du "petit balcon sud" est certainement très agréable de jour. De nuit, avec pluie et lambeaux de brouillard, fatigue et imagination perturbée, ça prend une dimension dantesque. Le faisceau de la frontale dans les brumes me transforme en licorne et je n'arrive pas déterminer si les balises sont crochées en haut des arbres, si j'avance penché en avant ou si ça grimpe!

Il est Français, Didier. Donc râleur. Comme j'ai l'esprit taquin ce soir et que je ne veux pas mettre mes petits nerfs en boules pour rien (c'est fragile ces petites choses après 150 km), j'accélère pour le forcer à se concentrer sur ses pieds et à se taire. Un beau délit d'abus de luminosité dominante! Pas bien méchant car je sens qu'il a plus de réserve dans les jambes que dans les yeux, mais ça marche. Faut bien s'amuser un peu pour occuper les longues soirées d'été…
Quelques vallonnements désespérants et enfin on redescend sérieusement. Il a de nouveau droit à la parole pour m'annoncer triomphalement: "on y est". On débride joyeusement les chevaux.

Allez, bravo, plus que quatre km et demi! C'est mon épouse qui nous encourage au pont Des Tines. Quoi, comment qu'elle me cause là? C'est pas l'arrivée? Énorme pfffff conjoint et on se replonge dans un mutisme mutuel et concentré pour attaquer les 110 derniers mètres de dénivelé positifs. Pendant que nous piochons rageusement sur nos bâtons, patientez en répondant au thème du prochain examen de philosophie: Courre t'on longtemps pour occulter de plus grandes douleurs ? Je ramasse les copies le 25 août 2006 à Chamonix.

De nouveau du goudron, des chalets, une route éclairée, regard un peu inquiet mais cette fois c'est la bonne. Mon épouse se tient au carrefour et confirme nos espoirs. Le rythme augmente soudainement. Même dans les moments les plus euphoriques je m'étais tenu à la vitesse dictée par mes sensations, ce qui me permet de croire que je pourrai continuer à courir encore durant des heures, tout au moins jusqu'à ce qu'un gros coup de sommeil vienne perturber cette harmonie. Maintenant, foin de calcul, juste se laisser aller et apprécier.

Les spectateurs sont encore nombreux, je suis heureux, fier et satisfait mais pas du style à sauter en l'air de joie. Un finish à la Hugo Koblet me convient mieux: j'enlève la casquette, petit coup dans les cheveux pour aligner les mèches, z'avez pas un peu de crème pour cacher les cernes?

Samedi soir, 22h30 musique à plein tube, un grand sourire et j'ai droit à l'accueil personnalisé de l'organisatrice. Bise, comment ça va? Impeccable, vraiment je me sens bien, presque dynamique.
27 h 28 de course, 31ème et le sentiment de contentement d'avoir bien maîtrisé une épreuve quelque peu hors normes.

Le suivi informatique des coureurs fonctionne bien et j'apprend aussitôt que Pierre Michel s'est arrêté à Trient. L'estomac en déliquescence, pas retrouvé les jambes, la petite famille qui voit les peines, doute quant au conséquences physiques d'un tel effort, la plus grande proximité de son bon lit que de l'arrivée, autant d'éléments qui influencent la décision. A remettre.

Le temps d'une douche méritée, je retrouve au repas Jean-Luc qui finit en 29 h 08. Un "Dios" (saucisse Savoyarde) et un bon verre de rouge, voilà qui est parfait avant une bonne nuit.

Au matin, la pluie a cessé et une déchirure dans les nuages laisse entrevoir un instant le Mont-Blanc. Pas la moindre courbature ni grincement, juste une sensation de ouate entre les orteils qui perdurera plus d'un mois, et un certain manque de dynamisme, vraiment étonnant. Il me faudra quand même une semaine pour retrouver mon rythme de sommeil habituel.

Les concurrents continuent d'arriver, des à l'aise, des exubérants, des épuisés, des émotionnés, des boitillants, tous accueillis avec admiration, jusqu'au milieu de l'après midi et 45 h d'effort. Et surtout après avoir presque escaladé et redescendu l'Everest, et couru plus que de Vevey à Sion et retour…

Un groupe en particulier m'a marqué: cinq Basques, bannière au vent, avec deux concurrents, l'air hagard et épuisés, pris en sandwich entre leurs camarades qui les soutiennent, les encouragent, les attendent. Gros moment de camaraderie éprouvant pour chacun! Les uns auraient sûrement abandonné si les autres n'avaient sacrifié leur résultat.
Sur 2000 inscrits, 1922 partants, dont 203 femmes, 773 à l'arrivée à Chamonix, et un tas de souvenirs, d'émotions, de reconnaissance pour les très nombreux bénévoles incroyablement serviables qui ont sacrifié souvent plus que leur week-end pour choyer chacun.

Un grand et long moment de bonheur.

Cerium

 

 

 UTMB 2006 

Quelques réflexions sur ma deuxième participation : Entrainement et forme à l’identique, je compte améliorer mon temps par la meilleure gestion des pauses. 

Quelque peu en retard sur la ligne à cause d’une séance photo pour l’équipe Moi pour Toi, je me glisse à l’arrière du peloton, de toute façon, quelques minutes de retard ne pèsent pas grand-chose sur une telle course…

Enfin, ce n’est pas le temps qui pose problème !Si dans le premier tiers du peloton, le départ se fait dans la bonne humeur, chacun est aussi concentré et habitué à courir en groupe.Derrière, c’est une autre dimension, un véritable cirque ou chacun gesticule avec ses bâtons, sautille, zigzag pour saluer les amis, s’arrête au milieu de la route pour une photo ! Bref, je n’ai plus qu’une idée, une inquiétude, m’extraire au plus vite de cette foule de maladroits avant d’être éborgné ou bousculé ! Je ne m’attendais pas à une telle pagaille, va falloir retrouver un peu de calme et de sérénité pour la suite. 

En 2005, un gros coup de sommeil m’avait surpris dans la nuit, puis la vigilance étais revenue jusqu'au bout. Cette fois, pas d’attaque pressante, mais une lassitude permanente, un manque d’entrain me suis tout au long, sans avoir vraiment l’envie de dormir. Le sommeil reste un des éléments les plus délicats à prévoir et à gérer, pas de recette miracle, il faut s’adapter au cas par cas. Et venir bien reposé.

Ce manque de tonus aura quand même un certain effet sur la gestion de la course : Champex, mon collègue m’annonce fièrement «  tu as plus d’une heure d’avance sur tes temps ! » Une nouvelle qui aurai dû m’encourager… mais au contraire, sans l’enthousiasme de la première participation, un moral pas au beau fixe, pas dynamique, je cogite : « fatigué comme je suis, je n’arriverai jamais dans mes temps ! » Vraiment idiot comme réflexion, mais une pensée qui restera imprégnée dans mon esprit et qui influencera le reste de ma journée.

Je reste dès lors inutilement longtemps aux ravitaillements, trainant même plus de 15’ à Vallorcine, pour rien, simplement parce que je n’étais même plus capable d’analyser correctement mon chrono. Certes, fatigué, mais j’avais largement les moyens de trottiner et bien finir, si la tête l’avais voulu…J’étais conscient de la difficulté de l’épreuve, du défi que ça représentais, j’étais préparé mentalement pour, concentré sur la course, mais pas totalement  imprégné dans ma tête de l’effort à consentir pour barrer la route aux pensées parasites.  

Une course qui reste mythique, une belle épreuve qui ne s’est d’ailleurs pas si mal passée, beaucoup de bons moments sportifs et de plaisir, mais ou je n’ai pas eu la satisfaction totale espérée, le sentiment à peine la ligne d’arrivée franchie que si en course je pensais faire au mieux, en réalité, j’avais « bâché » mentalement trop facilement. De quoi garder le sourire, mais pas pavoiser…. 27 h 45’  17 minutes de plus et pas mal d’autres gâchées.

 

 

  Au moins, j’ai un objectif précis pour 2007 : Faire avancer la tête en même temps que les jambes ! 

Et j’en aurai l’occasion rapidement,

 

Depuis quelques temps, j’ai de la peine à bien descendre, un problème étrange, plutôt psychologique que physique. Bien entrainé musculairement mais je n’ose plus plonger sans retenue, et pour la première fois, justement, nous plongeons sur St Gervais dans une longue descente pas agréable à négocier. Raide, il faut se retenir en permanence, je ne parviens pas à me laisser aller.

 

Résultat, comme un manque d’énergie et les jambes douloureuses, mais uniquement dans les descentes rapides. Faux plats où il faut pousser et descentes techniques passent sans problèmes. Je suis même heureux d’attaquer les montées.

 

Dans ces circonstances, j’ai l’occasion de rectifier le tir suite à l’expérience de l’année précédente : Le corps fonctionne moins bien, les pensées restent fermes et au moins j’ai le sentiment réel de vivre vraiment à 100% la course, de ne rien lâcher en fonction de mon état physique.

 

Je ne pense pas que le mental soit plus important que le physique, car quand tout va bien, la tête va aussi généralement bien, mais lorsqu’une défaillance arrive, il devient nécessaire de compter dessus pour continuer à avancer, ce que j’ai réussi à pratiquer, contrairement à l’année précédente.

 

28h25, dont 50’ de plus pour le nouveau passage par St Gervais qui augmente la distance à 163 km, et la satisfaction personnelle d’avoir lutté et vaincu dans des circonstances quelques peu pénibles.

  

 

2 commentaires

Commentaire de joy posté le 06-10-2006 à 22:19:00

B R A V O!!!

Commentaire de Epytafe posté le 26-06-2008 à 23:45:00

En fait, ce que j'aime bien dans tes récits, entre autre, c'est le rythme. Les infos affluent tellement vite qu'on a vraiment l'impression d'y être... Epitaphe

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