Récit de la course : Ultra Trail du Mont Blanc 2006, par Hippolyte30

L'auteur : Hippolyte30

La course : Ultra Trail du Mont Blanc

Date : 25/8/2006

Lieu : Chamonix Mont Blanc (Haute-Savoie)

Affichage : 1498 vues

Distance : 166km

Objectif : Objectif majeur

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    Au soir de mon périple, Hippolyte me demande " Dis Papa, tu vas faire un récit de ta course ?" A ce moment, c'est au dessus de mes forces tant les images se bousculent dans mon cerveau. " Je ne sais pas Hippo, je lui réponds. Je crois que ça va me demander trop d'effort. Et puis, je suis passé par tellement de sentiments que ce serait un peu long à écrire et surtout à lire." Mon fils est visiblement déçu. Je me fais prier aussi par les membres de la famille, les copains et les bons camarades de France 3. Avec mes petites chroniques, j'ai trouvé mon public par le passé. J'espère ne pas le décevoir. Avec le recul, j'ai de moins en moins envie de raconter. Sans doute, ai-je fait le tour de la question avec ce tour du Mont-Blanc.

Alors, Zinzin, tu racontes ! 

 

    Depuis mon arrivée, la première réaction de mes proches et des collègues n'est pas de demander le résultat de ma course. Tout le monde semble s'inquiéter d'abord de mon état de santé avec en filigrane, mon état mental. " Il faut faire attention Denis. C'est fou cette épreuve ! Tu joues avec ta santé " " Tu as mal ? Ce n’est pas étonnant !" " Tiens, je pensais te voir avec un déambulateur, tu arrives à marcher quand même ?". « Waouh, dis, tu as fondu. Tu as perdu combien de kilos ?». Ces sarcasmes, c'est le prix à payer. Comme nous le disait un marcheur Suisse lors d'une reconnaissance en Juin dernier: "Je vous admire pour ce que vous êtes capables de faire mais je ne vous envie pas " Sous- entendu, vous allez souffrir et vous jouez avec votre capital vie !

    C'est vrai, avec du recul, il faut être dingue pour courir ou marcher 166 kms autour du Mont-Blanc avec 9600 m de dénivelé positif ET négatif. C'est un défi pour grands malades même si nous sommes d'abord des sportifs hyper entraînés. On ne s'engage pas dans ce genre d'épreuve pour épater la galerie mais pour explorer un monde intérieur, connaître ses limites et finalement trouver, peut être, une forme de sagesse.

     L'UTMB ( Ultra Trail du Mont-Blanc) est une course hors norme, l'une des plus dures au monde, voilà pourquoi elle frappe tant l'imaginaire des coureurs et de leurs proches. Boucler le tour, c'est entrer dans le temple des finishers de l'Ultra Trail du Mont-Blanc. Dans le milieu, nous sommes très peu à avoir fini cette course mythique. Comme pour les musulmans qui vont à la Mecque, on change de statut en bouclant la boucle. On connait tel gars qui a finit l'UTMB. " Non ? En Combien ?" On devient des sportifs sérieux aux yeux des coureurs amateurs mais aussi de notre entourage.

J'en ai pris conscience à la rentrée des classes de ma fille Eléonore. Corinne Denis, l'institutrice mais aussi l'une des meilleures traileuse de la région a fendu la foule des parents pour venir me voir. Elle avait tout de même autre chose à faire ce jour là. Elle avait suivi tout mon périple en direct sur internet et tenait à avoir tous les détails, tout simplement prendre de mes nouvelles. Coco, tellement chamboulée qu'elle en avait la larme à l'œil 3 jours après. " Tu ne peux pas savoir. Je me suis levée en pleine nuit pour assister à ton arrivée. On se faisait du souci avec Julien quand tu passais un ravitaillement avec du retard. C'est énorme ce que tu as fait."A la dévisager, l'a sentir aussi émue, des frissons m'ont traversé le corps et j'ai eu aussi envie de pleurer. Autre marque de sympathie : Un copain traileur, Patrice Buisson m'a joliment caricaturé dans un tableau en train d’en baver dans un col. Fabrice Nicolas, mon ami des tous débuts était sincèrement chamboulé que je lui offre les bâtons de ma course comme s’ils étaient magiques, « avec la terre du Mont-Blanc dessus » m’a-t-il répété plusieurs fois. Des réactions comme les leurs, tous les finishers ont connu ça. Le patron de Pierre Toussaint s'est par exemple agenouillé devant lui à son retour au travail. Toutes ces marques d'affection sont incroyables à partir d'une simple épreuve. Merci à tous car, oui, cette course a touché nos amis mais aussi les indifférents. Elle fascine car elle fait peur.

 

 

   No stress 

    17h30, le 29 Août 2008. Une heure avant le départ, je retrouve une bonne dizaine de coureurs originaires du Gard. La plupart sont devenus des amis au fil des entraînements de ces derniers mois. Je suis gonflé à bloc. Je sens que ma préparation a été presque professionnelle. D'abord, avec l'accord de ma femme Sandrine, j'ai pris 3 mois de congés. J'ai bien écrit 3 mois. C'est un reliquat de jours à récupérer et j'attendais un projet d'envergure pour les solder. Mon épouse aurait préféré les investir dans un grand voyage avec les enfants  mais j'avais peur de ne jamais les utiliser et de le regretter par la suite. Du coup, grâce à ces vacances, j'ai pu suer à l'entraînement tout en m'économisant à la maison (sieste) et en respectant la vie familiale.

    De tous les gardois au départ, j'ai été lé seul à être présent à tous les gros entraînements. J'ai appelé cela " la trilogie « : la reconnaissance totale du parcours fin Juin, les 20h00 du Ventoux fin Juillet et la nuit à l'Aigoual début Août. Je sens que par rapport à tous mes copains, j'ai une longueur d'avance. Sans compter que je suis venu 3 semaines complètes en Haute-Savoie pour m'acclimater et que j'ai ainsi pu reconnaitre 2 ou 3 fois de jour les passages du parcours que je vais devoir traverser de nuit. Pour mettre tous les atouts de mon côté, je n'ai pas voulu prendre à la légère cette épreuve de dingue. " Je n'aime pas les surprises du parcours, surtout les mauvaises quand cela devient dur en fin de course, ai-je l'habitude de répéter. Je perds le moral quand je ne sais pas où je m'engage ". Me conditionner à 100 % m'enlève tout le stress. Je suis certainement le gars le plus cool des 2300 partants. J'ai envie de finir cet UTMB, je m'en crois capable et je n'ai jamais été aussi en forme. Pas de bobos, pas de retard dans la préparation, tous les voyants sont au vert.

    D'autres gars n'ont pas besoin de se rassurer à ce point pour participer. Pierre Toussaint (28 ans) est un romantique : " Je préfère l'inconnu et être surpris par la beauté du paysage et la dureté du parcours ". Aurélien d'Alès est lui, un jusqu'au boutiste : " Non, je n'ai pas eu envie de reconnaitre car pour moi, cela ne sert à rien. D'ailleurs, je me suis entraîné comme pour un marathon (42 km), pas plus  sans m'assassiner avec des séances trop longues, m'apprend-il sur de lui. Et puis, je ne vais pas prendre de bâtons pour monter dans les cols. J'irai les mains dans le dos " continue t-il en souriant. Soit il est très fort, soit il va droit dans le mur. Sa tactique est courue d'avance. Ce traileur gardois d'excellent niveau manque de discernement et abandonnera après 30km de course seulement. Comme je l'ai lu sur le forum de l'UTMB : " N'oublions pas que la montagne nous regarde de haut, et si nous voulons la défier, vérifions notre taille !" Comme je suis petit, je n'ai pas voulu prendre trop de risque. 

Les trailers du Gard 

   17h45, la photo du groupe des gardois est prise. Nous sommes 24 du département et 74 venus de toute la région. Tous les partants sont des trailers d'expérience. Pour s'inscrire, il fallait être qualifié et avoir à son CV deux courses nature terminées de plus de 70 kms. Parmi les potes, il y a Thierry Tescari 42 ans, le compagnon de tous les entraînements, un guerrier, ancien 3ème ligne professionnel de Nîmes. C'est la force tranquille du groupe. Je suis certain que ce grand rouquin au regard perçant va finir. Il en est persuadé lui aussi : " Je finirai cette course même sur une jambe " m’a t-il dit en pleine nuit d'Août sous les étoiles du Mont Aigoual. On peut le croire.

   A ses côtés, un joyeux drille, Alain Gaspard 44 ans, l'ancien tennisman, le plus expérimenté des gardois avec 5 Diagonales du Fou et 1 UTMB à son palmarès. Quand il parle, on l'écoute, souvent en savourant. David Hallouin n'est jamais loin. 1m87, tout en jambes, il a été impressionnant sur les pentes du Ventoux. C'est l'un de mes favoris. Une bête ! 

   L'autre grand lascar s'appelle Alain Munda. Une personnalité attachante et un faiseur de miracles. C'est grâce à lui que tout ce petit monde se connait. Durant le printemps, il a contacté tous les gardois pour organiser fin juin la reconnaissance du parcours. Il a tout planifié en réservant les refuges et en détaillant les étapes. Un sacré gars de la caste des bénévoles qui donnent tout sans pour autant recevoir en retour. Il a le mental pour finir.

   Je mettrais bien aussi quelques euros sur Jérôme Cavalier. Ce spécialiste de raids m'a bluffé lors du Tour du Mont-Blanc fin Juin en me mettant dans le rouge dans le col du Bonhomme et en finissant le parcours au courage malgré une grosse douleur sous le pied. Je crois en lui tout comme sa femme Nathalie qui a du être sensible, entre autres,  à ses beaux yeux bleus.

   Les sommiérois sont aussi sur la photo : Pierre Toussaint (30 ans) qui a déjà l'expérience d'un ancien avec deux épreuves de cents bornes dans les jambes. Il n'abandonne jamais. C'est un dur avec un sourire de gentil. A ses côtés, Bruno Martinez, un gars qui se battait avec son pèse-personne depuis des années avant de décider un jour que tout cela allait changer. Il a la tête de l'emploi : chauve, jambes rasées mais il multiplie les pépins depuis l'été avec une phlébite au mollet. Vu son implication et son envie, il mérite d'aller au bout. Il y a aussi parmi les fous le souriant Jacky Cerfoglino ,52 ans, de Laudun, qui ne trouve rien de mieux que d'être inscrit sur le marathon du médoc une semaine après l'UTMB et Michel Coullomb, l'ancien, 63 ans qui va avoir du mal à passer les barrières horaires du parcours malgré le marathon des sables à son palmarès. Et puis tous les autres... 

C’est parti pour ..166 km  

   18h30, nous sommes en milieu de peloton. La musique de Vangelis tirée du film "Christophe Colomb" nous traverse l'échine. Cela va bientôt partir sous les yeux d'...Edouard Balladur. L'ancien premier ministre passe tous ses étés à Chamonix. Je n'entends pas ce qu'il dit au micro. Ce n'est pas grave, je ne l'ai, par ailleurs, jamais compris.

   Catherine Poletti, l'organisatrice nous dit, elle, distinctement "Tous les moyens de finir sont en vous car vous avez désiré ce moment, car vous avez impliqué vos familles. Bonne course ". Cette fois, c'est à nous. J'ai envie d'en découdre. Cela fait 10 jours que je n'ai pas couru pour faire du jus et pour récupérer d'une préparation éreintante, j'ai de l'énergie à revendre. Je veux lâcher les chevaux. Mais comme je suis bloqué au milieu du peloton, je boue intérieurement tout en me disant : " Patience, tu as encore 166 km à parcourir. Laisses partir les lapins. Sur cette course, ce sont souvent les tortues qui arrivent les premières." Je vais mettre 2 minutes pour passer sous la banderole. Paradoxalement, je ne ressens pas une aussi grosse émotion que lors du départ de mon frère Stéphane en 2006. Je suis dans un état second, comme si je n’étais pas concerné. En fait, je suis déjà concentré. Après 300 mètres, j'aperçois déjà  Sandrine et les enfants à gauche de la rue comme on l'avait prévu. Il ya tellement de spectateurs qu'il était facile de les rater : " Papa ?!"crie Léo (8 ans) en me voyant. Avec son frère, Hippolyte, 10 ans, ils déploient une banderole que je n'arrive pas à lire. J'embrasse tout le monde rapidement car je ne veux pas perdre mon groupe de gardois. "A tout à l'heure, à Saint-Gervais dans 3 heures " et je continue mon chemin. Nous traversons Chamonix par la rue commerçante noire de monde direction la conquête de l'Ouest via Les Houches 8 kms plus loin.

   Pour une gestion tranquille de ma course, je me fixe des petits objectifs à atteindre. Je visualise simplement le prochain ravitaillement, jamais plus loin. Je ne veux pas  penser à toutes les difficultés à venir. C’est un peu comme les footballeurs qui disent et souvent je m'en moque : " on va prendre les matchs les uns après les autres et à la fin du championnat, on fera les comptes ". Ma tactique, c'est aussi con que cela, prendre les cols les uns après les autres et on verra à la fin. 

UTMB comme " Une Très Magnifique Balade " 

   " Une Très Magnifique Balade " se profile à l'horizon comme disent en cœur Alain et David, les comiques de l'Uzége. Météo France a prévu une météo radieuse pour 3 jours. Cette fin d'été est splendide et la neige au sommet du Mont-Blanc vire déjà à l'orangé avec cette fin de journée chaude et ensoleillée. Nous sommes 7 sudistes ensemble pour cette première partie sans aucune difficulté. Pour éviter les bouchons et étirer le peloton, le parcours passe sur de larges chemins en forêt. Le profil est descendant. Nous sommes à 9-10 km/h comme l'attestait tout à l'heure un radar à la sortie de Chamonix. Nous sortons blagues sur blagues et rigolons pour un rien. Comme toujours, Alain Munda nous fait rire à ses dépends. D'abord, c'est le gars qui branche tout ce qui bouge. Il y a 8% de filles inscrites et il repère vite l'une des meilleures, Alexandra Rousset, du team Raidlight, première de la Diagonale des Fous en 2004. " Bonjour Alexandra, tu ne te souviens pas de moi? Je suis Alain de Nîmes Trail Attitude et Bla Bla Bla " Au regard de la fille, on voit que c'est raté. Pour faire rire le groupe je lui dis alors " Ne t'inquiètes pas Alexandra, il fait ça à toutes les filles. En revanche, moi, tu me connais. Je suis dans la même équipe que toi " " Ton nom ?" me demande t-elle " Clerc " " Ah oui, Denis Clerc, rajoute t-elle. Bonne course à toi Denis " et je la double gentiment alors qu'elle court aux cotées de sa petite sœur. Alain est vert et les autres sont morts de rire.   

Des Pros 

   Plus loin, Alain et Jérôme déclenche une nouvelle rigolade générale. Placé derrière eux,  je regarde depuis quelques secondes leurs bas de contention sur les mollets. Ce sont des manchons qui serrent le muscle et qui favorise le retour veineux. C'est très efficace pour éviter les crampes et la fatigue musculaire mais il faut savoir le mettre à l'endroit. " Eh, les comiques, je ne veux pas vous embêter, mais vous avez enfilé vous Booster (c’est la marque) à l'envers. Le logo de la marque doit être placé devant." Les deux zigotos me regardent incrédules et ne sont pas d'accord. " Mais non, au magasin, ils nous ont dit de les mettre comme cela " rétorquent-ils en chœur. " Ah bon ! Et bien ce sont des amateurs vos vendeurs, je leur glisse du tac au tac. Avec votre méthode, vous protégez vos tibias qui comme chacun le sait sont des muscles !" Ah, ah dans les rangs. Cette remarque est pour l'instant sans conséquence. Comme le roi Dagobert, ils remettront plus loin leurs bas à l'endroit.

   Mais, en même temps, les copains m'inquiètent. Sur une épreuve comme l'UTMB, il ne faut pas faire d'erreur avec l'équipement ni partir avec du matos qui n'a pas été validé sur de longues périodes lors de l'entraînement. Des maillots mal taillés peuvent ainsi couper la peau au niveau des aisselles ou pire le bout des seins. Des chaussures trop neuves peuvent avoir pour conséquence des tendinites ou des ampoules douloureuses. Une frontale qui tombe en panne et c'est la fin de l'aventure. Une barre de céréale non testée peut s'avérer catastrophique. Votre estomac gonfle avec l'eau et votre course se termine dans d'affreuses douleurs abdominales. Sur un ultra, il ne faut rien laisser au hasard même pour faire plaisir à un sponsor. Ainsi la marque North Face m'a envoyé 10 jours avant une paire de chaussures avec short et teeshirt. L'ensemble est encore dans son emballage. Jérôme l'apprendra malheureusement à ses dépends en abandonnant à Trient en Suisse au 134ème km. Les bas de contention vendus par un incapable étaient en plus trop serrés pour son mollet. Conséquence : ses veines compressées ne fonctionnaient plus et ses jambes pesaient des tonnes. La douleur était trop forte. A cause d'un bout de tissu à 40 euros, il a dit au revoir à son rêve alors qu'il avait la caisse pour aller au bout. C'est injuste.         

   Cette course est sans pitié. Autre exemple : Bruno Martinez obligé d'abandonner à Courmayeur en Italie sur décision du corps médical. Des chaussures peut être un peu trop serrées ont provoqué une sorte de tendinite sur le coup du pied que le médecin a pris pour un arrachement osseux. La mort ans l'âme, le bon Bruno a jeté l'éponge sans combattre au 75ème Km. Le lendemain, il était inconsolable en regardant arriver ses copains à Chamonix et nous avec en le voyant aussi triste. Il n'était pas le seul. 53 % des concurrents seulement feront la boucle de 166 km, 1 sur 2. La dureté du parcours, c'est cela qui fait de l'UTMB, une épreuve mythique. 

En guise d'apéro 

   En arrivant aux Houches, la course n'a pas encore commencé. En revanche, en sortant du bois, nous commençons à sentir l'ambiance. Nous allons vivre des moments inoubliables en traversant les villages de montagne. Dans un premier virage, je vois à droite comme prévu mon grand frère Dédé et Mado ma belle sœur. Je suis super content de les embrasser. " Alors ça va ? me demande Dédé. Oh, Tu es parti doucement dis donc (à lire avec l'accent savoyard). Les premiers sont déjà loin"  rajoute t-il avec un pointe de raillerie. " Ne t'en fais pas, c'est ma tactique, je lui rétorque et comme dit Stéphane, si tu doubles quelqu'un avant les Houches, t'es un mort en sursis. Donc, je gère !"

Bizarrement, dans la famille, Stéphane mon frère cadet fait figure d'ainé dans la course à pied. Il est tombé dedans voici plus de 10 ans alors que je cours depuis 4 saisons seulement : " tu veux aller trop vite. 10 km, Marathon, Ultra en si peu de temps, fais gaffe, tu brules les étapes " me reproche t-il assez souvent. Pour me brancher, mes copains gardois pourrait me surnommer "mon frère" car, souvent, je commence mes phrases par : " Mon frère a dit qu'il fallait mettre des chaussettes sales pour éviter les ampoules " ou " mon frère a dit qu'il ne fallait jamais se mettre dans le rouge. Si tu souffles beaucoup, tu vas le payer par la suite " et tout est à l'avenant. Je me sers de son expérience, il a fini l'UTMB 2006 à la 178ème place en 32h14. C'est une sacrée carte de visite. Secrètement j'espère faire aussi bien mais sans trop y croire. D'abord, le tracé en 2008 est plus long de 8 kms avec 1100 mètres de D+ supplémentaire et puis, il est peut être plus endurant que moi. Il a en tous cas un mental à toute épreuve. Voilà pourquoi, mon objectif est de terminer en moins de 35 h. Arriver à Chamonix à 5h30 dimanche matin, c'est ce à quoi j'aspire et je l'ai annoncé à tous mes supporters.

 

   

Dans le bon tempo 

   Dans le village, toujours à droite comme convenu en début de semaine, j'aperçois Philippe, mon ami d'enfance et Hélène. Cette course décidément est formidable. Elle renverse des montagnes. Chaque personne est touchée par l'effort que nous allons produire durant le weekend. Tout le monde a envie de nous transmettre de la force et des ondes positives pour nous amener au bout de l'aventure. Franchement voir mon copain haut savoyard, compagnon de toutes les bringues il y a une vingtaine d'années, cela donne des ailes. "Alors Philippe, je ne suis pas trop en retard ?" " Non, t'es pile à l'heure " me répond t-il. "Alors, pas fatigué ?" "Tu rigoles, la course n'a pas encore commencé " et je continue ma route en décochant un large sourire.

   Je fais encore 10 mètres et là je tombe sur Ludo et Mathieu. J'espère être digne de leur présence car ces 2 héraultais de 30 ans sont venus cet après midi jusqu'en Haute-Savoie uniquement pour me supporter et, à l'occasion, pour prendre photos et vidéos. " Putain les gars, ça me fait rudement plaisir de vous voir. Vous avez raté le départ ? Je leur demande. " Désolé, répond Ludo en faisant la moue, il y avait des bouchons sur l'autoroute, on vient d'arriver. Comment tu te sens, " questionne t-il " Bien, vraiment bien, je suis prêt pour le combat. Tiens, je te présente toute la troupe venue du Gard. Voici Alain, David, encore un autre Alain, Jacky, Jérôme. Les autres ont disparu. Bon allez, rendez vous à Saint-Gervais "Ils prennent quelques photos où nous paraissons complètement hystériques. Il faut dire que la traversée du bourg sous les acclamations est formidable. Et puis, de nombreux habitants ont sorti les cloches pour faire du bruit. L'ambiance est à la fête et la première difficulté qui s'annonce, le col de Voza, 1600 mètres d'altitude ne nous fait pas peur. Au contraire, nous avons tous envie de nous tester. 

Avec le frein à main  

   Dès les premières pentes, je sens que j'ai de bonnes jambes. De nombreux trailers et traileuses me doublent mais je laisse faire. Dans ma tête, c'est limpide. Tous n'iront pas au bout à cette vitesse. Le souffle de certains est déjà fort. D'autres n'ont pas le physique de l'emploi et partent trop vite. Il y a ce couple espagnol qui remonte difficilement la file des concurrents au plus fort de la montée. La fille est plutôt enveloppée tout comme son compagnon. C'est un suicide collectif. Comme mon frère me l'a répété à l'envie " Ce n'est pas dans les montées que tu fais la différence sur cette course. Tu va perdre trop d'énergie à gagner quoi, 2 ou 3 minutes, pas plus prévient-il. Non, c'est dans les descentes sans forcer que tu vas prendre de l'avance à l'économie. Tu peux me faire confiance " Du coup, sur cette première pente, je garde le frein à main sans m'exciter. J'en profite pour tourner de nombreuses scènes avec ma petite caméra. J'immortalise la tombée du jour. C'est magnifique. Chamonix, au loin dans la vallée et au dessus, les neiges éternelles du Mont-Blanc qui a des airs de Mont-Rose au couchant. Malheureusement, j'ai perdu de vue tous les gardois et je suis désormais tout seul pour parler à la caméra.

   Certains concurrents me prennent d'ailleurs pour un drôle de zinzin. Je raconte ma course, heure par heure et je croise souvent des connaissances. Franck, par exemple, un héraultais informaticien de 33 ans. Avec son short flashy, ses cheveux longs et son profil à la grecque, il est impossible à rater. " Salut, tu n'étais pas à la Course aux Etoiles en mars dernier ? Je crois que je t'ai doublé dans les derniers kms». Bonne pioche. J'entame une interview : " Pourquoi tu fais ça ?" " Pour la beauté du sport me répond-il et pour les panoramas magnifiques. Et puis certainement par masochisme rajoute-il dans un sourire car j'ai abandonné l'an dernier à mi parcours».  " La première nuit approche, cela ne te fait pas peur ? " " Non, pas du tout. Je l'attends avec impatience car la course va prendre une autre dimension " et le temps de ranger mon appareil, je le laisse s'éloigner.

   Plus loin, je rencontre David Poletti, 21 ans, le fils des organisateurs, l'un des plus jeunes participants. Aujourd'hui, c'est son anniversaire. Tout le monde est au courant car il y a 2 heures, avant le départ, les 2300 concurrents ont chanté " Joyeux anniversaire David". Il a l'air très sympa ce technicien travaillant chez SFR, pas du tout fils à papa. " Mon objectif est de finir, rien de plus ! assure t-il. L'an dernier, j'ai abandonné à Champex au 120ème km. Cette année je pars moins vite pour aller au bout " et il accélère !Ah, ces jeunes ! J'espère sans y croire qu'il ne va pas le payer. Il finira tout de même dimanche en 41h23 minutes, juste pour l'apéro. Un bon petit ce David. 

La nuit enchantée 

   En haut du premier col, la vue est plongeante sur Sallanches et la vallée de l’Arve, 1200 mètres au dessous. La lumière est en or et les coureurs filent en ombre chinoise sur le sentier de crête avec, en toile de fond, la chaîne des Aravis. L’image est belle. Je sors ma petite caméra. Dans quelques minutes, la nuit va tomber. J’en profite pour tirer de mon sac à dos, une superbe lampe frontale Petzl à 400 euros. Avec ce modèle hors de prix, je vois comme en plein jour. (Merci au service de presse de l’UTMB qui me l’a prêté en échange de mon passeport !) L’ensemble est assez lourd. Si j’ai placé l’ accu de 200 grammes dans le sac, la lampe, énorme,  reste pesante sur le front. En contrepartie, le confort de vision est exceptionnel, réellement. Pendant que je m’équipe, des dizaines de participants me doublent. Je prends le temps aussi pour me soulager. D’ailleurs, je ressentirai le besoin d’uriner une seule fois en 32 heures, c’est dire la consommation d’énergie et la transpiration lors d’un ultra-trail.

   La nuit tombée, la frontale magique fait des envieux. Je tente à chaque fois de me justifier : « Ce n’est pas la mienne, on me l’a juste prêtée le temps de la course mais franchement, elle est géniale cette lampe. » Elle éclaire tellement bien que cela en devient génant vis-à-vis des autres. Je suis obligé de mettre ma loupiotte au minimum pour ne pas éclairer tout le peloton mais elle fait quand même le maximum. Ce matériel me met vraiment de bonne humeur. Courir de nuit n’est pas simple, surtout dans les descentes cassantes et pierreuses qui nous attendent. Pourtant j’ai hésité longtemps avant de partir avec cette nouveauté. Je la prends, je ne la prends pas : le poids, l’autonomie, et surtout l’absence de validation à l’entraînement. C’est mon côté amateur et cela va à l’encontre de tous mes principes édictés pour planifier l’UTMB. Je ne l’ai pas testé auparavant et cela peut se payer cash. Une entorse à mon règlement intérieur que je n’ai jamais regretté par la suite. Dès la première descente sur Saint-Gervais, grâce à mon avantage en lumière, je passe la seconde et je double de nombreux concurrents en passant dans l’herbe à côté du chemin. Des gars tentent de me suivre pour bénéficier, eux aussi, de mon halo de lumière. Je suis euphorique mais sans me mettre dans le rouge. Une petite voix à l’intérieur me dit : « tout doux Denis, tout doux, tu peux te fusiller les jambes dans cette descente. La course est encore longue ».  

Vive le sport sur France télévision 

En surplombant Saint-Gervais pour le 2ème ravitaillement, on entend au loin les clameurs de la foule et des cloches par dizaines. Le village est en fête pour accueillir les traileurs. L’instant est magique. C’est le Tour de France. Nous quittons la nuit pour retrouver l’éclairage public et une haie d’honneur nous salue. C’est fantastique, électrique comme si on avait gagné les Jeux Olympiques. Les gens crient, nous appellent par notre prénom visible sur notre dossard. Dans leurs yeux, on perçoit beaucoup d’admiration alors que nous n’avons couru que 21 km pour 900 mètres de dénivelé. 

J’ai hâte de revoir ma famille. Sandrine et les enfants doivent être postés comme prévu à droite juste avant le ravitaillement. Les voilà avec Dédé et Mado. Bisous à tout le monde devant le bateleur au micro : «  Voici, le numéro 4013, Denis Clerc qui prends le temps de saluer toute sa famille qui est venue en plus avec une banderole » En entendant cela, j’en profite pour lire la bannière préparée en secret dans l’après midi. Je lis à voix haute «  Papa, que la force soit avec toi signé Hippo et Léo. Waouh ! Merci les enfants » et je vais manger au ravito. L’animateur me retient pour me poser quelques questions. Hippolyte est tendu car de nombreux coureurs me dépassent. Je salue au passage mon confrère people de France Télévision, Gérard Holtz qui manifestement ne me remet pas. Demain, il monte au Mont-Blanc et il est là pour parler de lui, pas pour nous encourager ou me reconnaître. Sans rancune et vive le sport sur France2-france3 et je continue mon chemin direction la soupe aux vermicelles et le saucisson. Je sais, ce n’est pas très diététique tout ça mais cela fait partie de la préparation.

 Chi va piano va lontano  

   Durant notre entraînement de spartiate avec les copains, j'ai testé plein de nouveautés sur le plan culinaire. Moi qui était plutôt adepte des gels et autres barres énergétiques, j'ai mangé des sandwichs bien gras avec beaucoup de beurre, de la soupe, du coca, des cacahouètes, des biscuits, de la charcuterie, du fromage. L'objectif était de voir comment mon estomac allait l'encaisser. A l'issue de ces tests, je n'ai jamais été malade ni encombré. Comme sur une longue distance, nous courons vraiment au ralenti et que nous marchons systématiquement en côte, notre organisme a la possibilité de digérer des aliments solides. Alors il ne faut pas s'en priver. Je pense que c'est l'un des secrets pour réussir un Ultra : manger MAIS sans se goinfrer !

   Après le ravitaillement, je retrouve toute la famille accompagnée de Ludo et Mathieu. " Tu as l'air super bien Denis. Tu veux quelque chose en plus dans ton sac " demandent-ils. " Non, non, tout va bien. Je gère. La course n'a pas encore commencé." Je suis pointé à une modeste 766ème place mais sans avoir tiré sur la machine. " Bon, allez bisous et à demain, dis-je en rigolant avant d'ajouter, et dormez bien en pensant à moi.". " Bonne nuit papa ". Il est 21h30. Sandrine remonte à l'hôtel à Chamonix. Notre prochain rendez-vous est pour demain matin 8h00 précises à Courmayeur. Il y a là aussi Nathalie et Anne, les épouses de Jérôme Cavalier et Thierry Tescari. Je leur demande des nouvelles : " Jérôme n'est pas encore passé. En revanche, Thierry a 1/4 d'heure d'avance sur toi." Je ne suis pas étonné par mon pote nîmois. Il veut finir en moins de 30 heures. Il en est capable.     

   Du coup, je repars sur un rythme un peu plus élevé. Là où pas mal de coureurs commencent à marcher, je suis sans cesse en train de relancer l'allure en courant dès que cela est possible. La suite des réjouissances est vraiment sans difficulté. Sur 10 km, nous longeons la vallée en direction des Contamines par un petit sentier en sous-bois. Désormais, je suis seul. Mes amis gardois se sont évaporés dans la nature. J'espère juste revenir sur Thierry dans la nuit. " Chi va piano va sano e chi va sano, va lontano ".   

Les savoyards sont là 

   L'arrivée aux Contamines fait du bien au moral. Il y a beaucoup d'ambiance dans le village. Les cloches savoyardes sont de sortie à chaque passage de coureur. Ludovic et Mathieu sont là pour m'accueillir. Leur présence me ramène 2 ans auparavant quand je suivais la course de mon frangin. J'en étais resté coi de le voir si tranquille, si heureux dans cette course de ouf. J'étais fier de ce petit frère et secoué aussi de le voir partir dans la nuit pour traverser la montagne. C'était pour moi un monde inconnu rempli de dangers insurmontables. J'imagine bien le stress de mes 2 potes à ce moment là en me voyant si cool et heureux. La différence entre les suiveurs et les coureurs, c'est que le trailer est maitre de sa course, qu'il est préparé mentalement depuis des mois. Donc il n’a pas d'appréhension. Car comme me l'a dit un soir sans rire Didier Dinard l’ex-handballeur de Montpellier aujourd'hui champion olympique de Handball: " La peur n'évite pas le danger ! ".

   Aux Contamines, j'ai gagné 100 places sans trop forcer. Parfait. Après le ravitaillement express, à 23h00, je tombe sur Jean-Luc A, mon ami de toujours, lui aussi de tous les bons coups depuis 25 ans. " Regardes Ludo, regardes alors qu'il est en train de filmer la scène de retrouvailles, je te présente la plus grande crapule de Haute-Savoie, Jean-Luc A." Jean-Luc est un phénomène de la nature : 115 kg de muscles et un cerveau encore plus touché que le mien. Un phénomène tout court. Il est à la fois, chef d'entreprise, chasseur, imprimeur, maquignon, gérant d'un magasin de chaussures, routier, bucheron, vendeur d'huitres, agent de biens et autres entourloupes en tous genres. Il a une vitalité intacte depuis son enfance, c'est un bulldozer. Il est venu avec Aubin et Alix, ses 2 enfants et Jean-Louis, un autre copain. Je suis vraiment content de le voir sur la droite de la rue après le ravito. Il est épaté, autant par l'ambiance de la course que par ma forme, ça se voit à son air incrédule et son sourire intelligent : " Dis, t'es bien toi dis donc, dit-il avec son léger accent haut-savoyard, Bon dieu, t'as un 1/2 d'heure d’avance !"  

   C'était lui aussi un « sacré » coureur durant les années bac. Plus svelte, il m'avait entrainé, entre autres, dans une course en relai où nous avions fini dans les 5 premiers. Il faut dire qu'il m'avait faire boire un drôle de breuvage avant le départ et qu'ensuite j'avais couru comme un cheval de course. Heureusement qu'il n'est pas devenu mon coach, je serais aujourd'hui exclu pour dopage. En souvenir du bon temps, Jean-Luc a d'ailleurs tellement apprécié l'UTMB qu'il me propose pour 2008 un contrat sponsoring si je défends les couleurs de ses entreprises. Je pense que je suis prêt à lui faire signer la plus mauvaise affaire de sa vie et je crois qu'il s'en moque. Il veut juste me faire et se faire plaisir. 

L'union fait la force 

   Après les Contamines, la course commence vraiment. Nous nous engageons maintenant dans la montagne. Il n'y a plus de villages à traverser avant l'Italie. Nous montons le col du Bonhomme par une voie romaine que les gens du coin surnomment " le Mur ". Ce sont des grosses plaques de granit assez glissantes. C'est le passage le plus court pour rejoindre à pied la Savoie et la Tarentaise. J'ai repéré cette montée 3 fois. Je connais tous les cailloux, et je peux donc gérer mon effort. D'ailleurs, si par bonheur, je finis cet UTMB je le dois d'abord à la reconnaissance totale du parcours réalisée fin juin avec 8 copains du Gard. Dans le département, il s'est passé quelque chose de fort autour de cette épreuve, un esprit de groupe formidable. Le catalyseur a été Alain Munda. Durant le printemps, il a contacté tous les UTMBistes en puissance pour organiser des entrainements communs et même un repas avec les familles. Alain nous a proposé magistralement un tour du Mont-Blanc en 3 jours clef en main avec nuit en refuge.        

   C'est lors de cet entraînement grandeur nature que je me suis rendu compte de l'ampleur du truc ! J’ai tout appris lors de cette formation accélérée sur le terrain comme par exemple l’utilisation et le maniement des bâtons en montée. Cela soulage les jambes d'au moins 30 % de fatigue. Mon frère qui nous a accompagné la dernière journée nous donnera également pleins de conseils : " dans les descentes, vous devez serrer votre sac à mort puis vous relâchez les sangles dans les montées pour mieux respirer, ne montez jamais sur la pointe des pieds mais toujours à plat, vous économiserez de l'énergie, ne soyez jamais essoufflés, vous le paierez à un moment, courez dans chaque descente et sur chaque plat mais dès que ça monte, vous marchez, etc." Oui, rien ne vaut l’expérience et, en plus, je me suis fait des amis pour longtemps, Jérôme, Alain et Thierry.

   A notre arrivée à Chamonix, après 3 jours de grosse chaleur à raison de 12 heures de rando-course par journée, nous avions tous les 4 les yeux fiévreux, les pieds en feu et des sonnettes d'alarme plein la tête pour finir la course au mieux 2 mois plus tard. Ce dimanche 30 juin, vers 18h30, nous nous sommes congratulés en clamant: " Yes, on a bouclé le TMB en 36 h00 et 2 bonnes nuits de sommeil. Il ne nous reste plus qu’à finir l'UTMB sans dormir. "  Comme nous l'a dit doctement Stéphane, le frangin :" là, vous devez avoir peur et c’est cela qui vous fera réussir mais vous devez vous entrainer à fond encore 1 mois et ½. Mais cela ne suffira pas. Je ne devrais pas vous le dire mais, sur vous 4, il y en aura forcément un qui n'ira pas jusqu'au bout." On s'est tous regardé sans rien dire, la bouche ouverte.

   Arrivé au refuge de Balme, à mi-pente, la forme est toujours là. Je sors ma petite caméra et je filme les premières défaillances. Certains doivent regretter un départ trop rapide. Près de l'immense feu de joie, je remarque un copain irlandais, Sean Clifford, le futur mari d'une consœur de France 3 Nancy. Il est livide, les yeux dans le vague. Il n'a plus le fighting spirit.  Il me reconnait tout juste. " Oh, Sean, ça n'a pas l'air d'aller ». " Ca ne va pas du tout répond il avec son joli accent british, j'ai envie de vomir. Je suis parti trop vite. Cette année, je construis une maison et je ne suis pas assez entraîné. Alors, je suis en train de le payer cash." Il n'a pas trop envie de parler et je ne veux pas le bassiner. Il revient vers moi pour ajouter " C'est drôle, j'ai rencontré ton frère exactement ici sur l'UTMB en 2006. C'est incroyable le destin. "  Il finira la course au mental en 42h41. Il avait réussi un temps de 35h00 en 2006 ! 

C'est beau une montagne la nuit 

   Après Balme, c'est le règne de la haute montagne. Le col de la Croix du Bonhomme culmine à 2479m. La nuit est claire et sans vent. Il fait presque chaud et il n'est pas nécessaire de mettre 3 couches avec le bonnet et les gants comme je le craignais. Les conditions sont vraiment optimales. Le sentier devient cassant et technique. Il est difficile de doubler et les respirations sont de plus en plus fortes. A mi-pente, je prends la peine de me retourner. Le spectacle est féerique, mieux que la cérémonie d'ouverture des J.O de Pékin. De ce promontoire, je peux voir tout le vallon et il y a des centaines de lampes frontales à la queue leu leu comme des vers luisants. J'enregistre l'instant avec mon appareil. Je reprends l'ascension quand, derrière moi, j'entends un concurrent vraiment pressé. En fait, il s'agit d’Alexandra Rousset de Raidlight. " Bravo Alexandra, allez bonne course, c'est Denis Clerc " " Han, han, Denis, bonne course à toi aussi, tous au bout " et elle m'a déjà distancé de 10 mètres. Voilà, c'est cela le haut niveau. J'ai l'impression à ce moment qu'elle est partie pour faire un gros coup. Malheureusement pour elle, je vais la dépasser plus loin certainement à un ravitaillement, sans le savoir. Elle va finir très loin de son niveau en 39h39 mais finira quand même ce qui sera loin d'être le cas des cadors de l'équipe. Tous les caïds ont abandonné : Marco Olmo et Christophe Jacquerod, vainqueurs de 3 éditions sur 5, Benoit Laval. Du coup, et c'est inespéré, je vais finir 3ème du team pour la gloire avec comme lot une casquette, un tee shirt et une bonne bière.

   Arrivés en haut du col sans dommage, nous basculons vers les Chapieux par une descente difficile redoutée par tous. Encore une fois, je suis avantagé par mon phare de voiture ! Je peux choisir ma trajectoire et anticiper les pièges multiples. Je double des files de 10 à 15 coureurs qui semblent marcher sur des œufs alors que je saute de pierre en pierre comme un cabri. Sans me rentrer dedans, j'arrive aux Chapieux au cœur de la nuit. Je ne suis pas éprouvé par mes 8 heures d'effort. Il est 2h37 et je suis remonté au classement: 524ème. J'ai prévu ici un arrêt de 10 minutes. Je m'alimente avec beaucoup d'envie alors que de nombreux coureurs ont la nausée. Coca, soupe, fromage, charcuterie et même un yaourt. La lumière, blafarde accentue encore un peu le côté extrême de l’épreuve. Les visages sont marqués, les regards absents.  

Une histoire à dormir debout 

   En quittant les Chapieux, brusquement, je me sens toute chose. Il fait froid dans cette vallée courant d'air qui monte vers un hameau nommé pompeusement " la Ville des Glaciers ". Je m'arrête pour mettre un bonnet et un coupe vent. Une dizaine de coureurs me dépassent sans bruit. Il est 3 heures du matin et logiquement, je commence à avoir sommeil. Ma concentration s'émousse mais, à cet endroit, ce n'est pas grave. Nous évoluons sur une route goudronnée montante et toute droite. Je décide d'expérimenter une technique de guerrier : dormir debout et ...ça marche ! Je ferme les yeux en comptant jusqu’à 30 puis j'ouvre un œil et je recommence comme cela 5 à 6 fois. C'est reposant. Par soucis d'économie et pour rompre la monotonie de ce passage, j'éteins aussi ma lampe frontale car je bénéficie de la lumière des autres concurrents. Mon dieu que la nuit est claire. Tout à coup une étoile filante traverse le ciel. « Vite un vœu que tout se passe bien ». Un souvenir me réveille tout à coup. Le 9 Août dernier, pour la nuit des étoiles filantes, nous étions au Mont Aigoual avec David et Thierry. Comme nous étions aux premières loges et que je suis superstitieux, je lance un défi à mes 2 acolytes : " Les gars : le premier qui voit une étoile filante finira l'UTMB dans un temps canon, le 2ème sera aussi finisher mais il souffrira beaucoup, le 3ème va mettre beaucoup, beaucoup plus de temps que les autres."  Vous n'allez pas le croire, mais le résultat du pari sera totalement prémonitoire. Incroyable.

   Cette petite rêverie solitaire me rend le sourire. Je reprends un bon tempo avec un footballeur parisien, entraîneur adjoint du Racing Club de France. C'est parti pour une bonne heure de discussion, des vraies pipelettes. Je n'ai plus du tout sommeil. Nous avons entamé cette fois le Col de La Seigne, frontière franco-italienne au niveau du refuge des Motets. Nous avions dormi là avec les copains gardois pendant la reconnaissance. A partir de là, cela monte dru avec une succession d'épingles à cheveux interminables. Le rythme emmené par le footeux est beaucoup trop rapide maintenant. Je prétexte une image à tourner pour le laisser filer sans regrets. Il faut dire que le spectacle est irréel. Une guirlande ininterrompue de frontales sur un dizaine de km, des Chapieux en Savoie jusqu'à l'Italie. Cela valait le coup de ralentir. 

Premier couac 

   En repartant, je ressens une petite gène au genou gauche. C'est douloureux quand je ramène ma jambe vers le haut pour gravir une marche. " Tiens c'est bizarre cette douleur. C'est peut être la faute au froid ". Puis, plus loin, même symptôme sur le genou droit. C'est ballot. Je ne m'en fais pas. Ce genre de tracas fait partie du quotidien des coureurs au long cours et comme dirait Claude François : " ça s'en va et ça revient."  A 5h du matin, je passe en Italie sans m'arrêter après le contrôle. Il y a du vent et l'endroit n'est pas adapté à un souffreteux comme moi. Je n'oublie pas que j'ai attrapé 2 pneumonies par le passé. Une 3ème pourrait m'être fatale, sans rire. 

Ca se corse

 

Dans le versant italien du Col de la Seigne, mes actions sont à la baisse. Chaque pas me provoque une brulure intense à l’intérieur des deux genoux. Plus le sentier est pentu, plus la douleur est forte. C’est comme si quelqu’un appuyait de toutes ses forces sur mes tendons. J’essaie de suite de relativiser «  Ce n’est rien Denis, tu n’as jamais eu cette douleur à l’entraînement, il n’y a pas de raison que ça continue ». C’est vrai, dans notre sport, il y a une constance. Il faut savoir vivre avec les petits pépins. En courant, nous ressentons tous des douleurs fulgurantes aux tendons ou des trucs qui merdent musculairement. Souvent, cela disparaît aussi vite que c’est venu. Le problème peut aussi nous prendre la tête durant des semaines pour ensuite s’évanouir un beau matin, comme par enchantement. Dans le genre, j’avais un nerf bloqué au niveau des cervicales il y a 2 ou 3 hiver. J’avais mal du matin au soir dans le dos, dans l’épaule avec de belles céphalées. Je ne savais plus comment me mettre.

Les anti-inflammatoires, les séances d’ostéo couteuses, le repos complet, rien ne semblait avoir raison du problème. 4 Mois plus tard, je me suis remis d’aplomb tout seul grâce…à une chute en vtt, une gamelle d’anthologie provoquée par une branche coincée dans mon casque. Dans le choc, mes cervicales se sont libérées et la tension avec. Soigner le mal par le mal.

Cahin-caha, je continue la descente. J’essaie de me décontracter : « Allez Denis, il faut te relâcher. Cours sans te crisper. Laisses toi aller et ça va passer ».

J’aperçois au loin le ravitaillement du Lac Combal situé juste au dessous du Mont-Blanc. Le sentier devient ici périlleux. Des grosses pierres et peu de place pour mettre les pieds sans se fouler les chevilles. Je rattrape dans la nuit 4 coureurs encore plus empruntés que moi. En doublant le premier de cordée, je crois reconnaître Thierry mais le gars a l’air plus vouté que mon ami. « Thierry, c’est toi ? » « Ouais, répond-il dans sa barbe mais ça ne va pas, j’ai mal aux genoux » « Ce doit être un défaut de fabrication gardois. Moi aussi, j’ai les genoux en feu. Dis, tu as foncé, ça fait 11 heures que j’essaie de te reprendre. »

    Thierry a comme objectif de finir en moins de 30 heures donc il a lâché les chevaux et le paie un peu. Il avait tout à l’heure 25 minutes d’avance sur moi mais en ultra, cela peut aller très vite dans un sens ou dans l’autre.

Au ravitaillement, le menu est invariable – Coca, soupe aux vermicelles trop froide ou trop chaude ou trop salée selon les endroits mais toujours servie avec le sourire par les bénévoles. Il est quand même 5 h30 du matin. Il ne faut pas trop en demander. Avec Thierry, nous faisons le point de la situation. « Physiquement je me sens bien, je ne suis pas encore cuit mais mon problème aux genoux devient handicapant. Je vais serrer les dents et je ferai le point à Courmayeur » Il est dans le même état d’esprit «  il faut qu’on débranche le cerveau et oublier le problème. »

 L’abandon trotte dans la tête 

     Nous repartons ensemble mais sans faire de plans sur la comète. Chacun dans sa course même si l’entraînement de spartiate nous a rapproché durant l’été. Nous sommes à peu près du même niveau avec, toutefois, des qualités différentes. Thierry est plus résistant en montée, je suis plus rapide en descente et en relance. Courir ensemble est donc compliqué à moins de s’attendre à chaque ravitaillement. Nous sommes tous les deux des compétiteurs et on n’a pas encore décidé de gérer la crise ensemble. Très vite, je remarque qu’il souffre en silence. Ca ne m’étonne pas du personnage. C’est un vrai costaud, un ancien 3ème ligne qui ne fait pas les choses à moitié, un dur au mal qui n’est pas du genre à se plaindre. Malgré mon rythme peu élevé, il ne peut me suivre dans l’ascension de l’arrête du Mont-Favre (2435m). Il y a 2 mois, lors de la reco, j’avais sué ici pour suivre sa trace. Le col se monte bien surtout que le jour pointe son nez. Je peux enfin retirer la lourde lampe frontale qui me râpait le crane à 2 endroits depuis 10 Heures. Le panorama est somptueux en atteignant la crête. Les premiers rayons du soleil lèchent tout là-haut, le Mont-Blanc côté italien.

   Comme toujours à l’aube, il fait très froid mais cette vision réchauffe le cœur. « Alors Denis, comment ça va Denis » me demande le commissaire en haut de la difficulté en pointant mon dossard. Je lui réponds avec un pauvre sourire: « Denis, il a mal aux genoux ». Une autre bénévole est emmitouflée dans une couverture de survie sous une tente. Elle est frigorifiée. Je suis le 426ème concurrent qu’elle voit défiler. Le premier est passé ici à 2h18 du matin, soit 4h20 avant moi. Les écarts sont énormes.

   Je sors la caméra pour filmer un coureur en train de se masser les genoux et j’attends Thierry quelques minutes. Il est d’humeur maussade. « Tu as vu le paysage, c’est magnifique. Tu as reconnu le Mont-Blanc côté italien ». Mon air enjoué le laisse pantois « Je m’en fous du Mont-blanc » me dit-il avant de rigoler. Ouf, il a encore de l’humour. En fait, il craint la longue descente vers Courmayeur 1300 mètres plus bas. Je lui demande à quoi il pense à ce moment précis : «  Je pense à ma petite femme qui a bien dormi et qui m’attend à Courmayeur alors que nous avons marché toute la nuit dans la montagne »Il est romantique le Thierry. Malheureusement pour lui, il ratera sa femme tout à l’heure au ravitaillement. 

A l’heure pile 

De nouveau seul dans la descente, je branche ma caméra comme pour parler à un confident : « A chaque pas, je dois maintenant lutter contre l’idée d’abandonner. Je vais aller consulter un médecin à Courmayeur. Je ne peux pas continuer comme cela. Il reste 90 km à parcourir. Ce sont les plus durs et j’en ai bien conscience. » Je pense aux enfants. Je leur ai promis 2 choses avant de partir : ne pas finir dernier et n’abandonner que pour un problème physique sérieux. Je fais le point dans ma tête. Je peux encore courir en serrant les dents. Il faut « débrancher le cerveau » comme dit Thierry. Je ne peux pas laisser tomber. Ce n’est pas possible. Je dois penser aux gamins, ils seraient trop tristes, à Sandrine encore plus. Je l’ai assez ennuyé tout l’été avec la préparation pour ne pas aller au bout. Oui, mais j’ai de plus en plus mal surtout dans ces pentes herbeuses où tout le poids du corps repose sur ces satanés genoux. « Merde maintenant, arrêtes de t’écouter et cours ». Cette partie sera la seule du parcours où je ne gagnerais aucune place, la preuve de mes tourments intérieurs.

   En approchant Courmayeur, je suis déçu par le manque de comité d’accueil. Je m’étais préparé à voir les gosses et Ludo sur le sentier au dessus de la ville. Nous avions fait cette surprise à mon frère voici 2 ans. Mais non, j’arrive tout seul en Italie, personne pour m’attendre alors que je suis au rendez-vous, à l’heure pile. Il est 8 heures du matin et je suis encore dans les temps pour faire 35h. Toutefois, vu mon état, je n’y crois plus du tout. Maintenant, je veux finir, point barre !!

Al Dente 

   Courmayeur. Tous les inscrits en rêve ! La charmante petite station italienne est un point clef du tracé. Après une nuit complète en montagne, c'est le retour vers la civilisation. Situé presque à mi-parcours au 77ème km, Courmayeur symbolise aussi un ravitaillement pas comme les autres. Les organisateurs appellent cela une " base de vie ". Sur place, les concurrents retrouvent un sac de rechange à leur nom amené ici par bus. A notre arrivée au palais des sports, les bénévoles nous tendent notre matériel et nous pouvons ensuite faire un check up complet avant de repartir. En fonction de la météo et des conditions de course, chaque trailer a préparé avec soin ses affaires de rechange. Dans le mien, il y a, entre autres, une paire de running très légère, une tenue de rechange complète, de la casquette aux chaussettes, de la nourriture, des médocs, un gant de toilette prêt à l'emploi et plein de choses inutiles aujourd'hui comme un poncho.

   Comme un automate, je rentre dans le bâtiment, déçu de me retrouver seul. J'aurai pourtant besoin d'un peu d'attention et d'aide pour me changer. Ma prière est rapidement exaucée. Sandrine et les enfants me retrouvent près de l'entrée sur un banc, alertés de mon arrivée par SMS, un service payant. A ma tête, ils sentent tout de suite qu'il y a un problème." Ca ne va pas, me demande Sandrine, pourtant tu es juste dans les temps ". J'essaie de sourire et de ne pas les effrayer. " Pas de problème, je ne suis pas du tout fatigué, c'est juste que j'ai super mal aux genoux. Je dois avoir des tendinites. Je ne veux pas abandonner mais je dois me raisonner. Il faut juste que je fasse un deuil de mon objectif de 35 Heures. Vu mon état, c'est impossible à atteindre. Ce n'est pas grave mais il me faut maintenant juste penser à finir et ne pas rêver à autre chose." Pour ne plus me mettre la pression, je décide de laisser ma feuille de route avec les affaires sales comme cela je ne ferai plus de calcul. Les enfants essaient de me remonter le moral. " Pas de problème papa me dit Hippolyte, tu vas le finir cet UTMB. Tu sais, tu es beaucoup remonté au classement cette nuit. Tu es 426ème".

    Tout en les écoutant, je suis maintenant tout nu dans le hall en train de me laver. Je suis pudique mais je m'en fous. Je prends mon temps pour me rhabiller et faire le point sur tout mon matériel. Je m'enduis les pieds de crème anti-frottement. De ce côté, aucun souci, je n'ai pas la moindre trace d'ampoule. Ludo et Mathieu nous rejoignent à ce moment là, retardés par un bouchon avant le tunnel du Mont-Blanc. Leur expérience de coureur m'aide bien. Ludo et Sandrine insistent pour que je consulte un médecin. Je ne me fais pas trop prier. Mathieu parti en éclaireur m'amène directement voir Yvette, la charmante doctoresse italienne qui est de garde. Cette jeune interne diagnostique rapidement 2 tendinites aux pattes d'oie. " Je vais te donner 2 anti-inflammatoires à prendre en l'espace de 6 heures" me dit-elle avec l'accent transalpin. " Merci, rien que de te voir, je vais déjà beaucoup mieux "je lui réponds en essayant de faire de l'humour. " Moi, je ne se sers pas à grand chose, rétorque t-elle en souriant, mais les médicaments peut être. En tous cas, vous êtes tous des fous dans cette course".

   En sortant de la consultation express, je dois maintenant manger. Ludo et Mathieu sont à mes petits soins. Coca, soupe, fruits et surtout un plat de pâtes al dente avec du parmesan. A 8h15 du matin, ce repas fut le meilleur de toute l'épreuve. Je ne parle pas beaucoup à mes proches. Je ne suis pas désagréable ni agressif mais sans le vouloir, je suis un peu ailleurs, dans ma bulle. A ce moment là, je ne m'en rends pas compte mais cela ne doit pas être très marrant pour eux. Ils doivent m'accorder, je pense, des circonstances atténuantes, la fatigue, le manque de sommeil, la douleur. Mais bon, avec le recul, j'aurais pu être plus loquace. Ils se sont réveillés très tôt sans prendre de petit déjeuner pour me rejoindre en Italie. Avec du retard, je vous dis encore une fois mille fois merci car votre présence, même silencieuse, valait tous les boissons énergisantes du monde.

   Dans un coin du réfectoire, je vois Thierry en train de manger " Oh, Thierry, si tu as encore mal au genou, je te conseille Yvette. C'est très bon pour ce que tu as. Bon, je te laisse. On se retrouve plus tard"Le temps passe vite. Cela fait déjà 38 minutes que je traine dans le coin soit 15 de plus que prévu dans mes plans. Je retrouve toute la famille au rez de chaussée et je leur donne rendez vous  à Arnuva, le dernier passage avant la Suisse.  

Affaire classée, affaire suivante 

    En sortant, je me sens très bien comme si la course commençait maintenant. C'est fou ce que ça change un homme d'être propre et d'avoir été réconforté par ses proches. Il n'est pas encore 9h du matin quand j'entame l'ascension de la 5ème difficulté de l'UTMB, la terrible montée du refuge Bertone. Terrible car lors de la reconnaissance en juin, nous avions effectué l'ascension vers 14h00 sous un soleil de plomb. Cette fois, l'approche est complètement différente. Tout le versant ouest est encore à l'ombre et le sentier en lacet sous les sapins est presque agréable. J'ai de grosses sensations alors que de nombreux trailers sont à la dérive. Je sors plusieurs fois ma caméra pour filmer des gars exténués au bord du chemin. Intérieurement, je tente de me freiner :" Toux doux Denis, calme. Fais gaffe car tu vas être comme eux dans quelques heures si tu ne gères pas mieux ton effort. C'est plus que certain que je vais connaître un -coup-de-moins-bien quelque part mais quand ?" Je pense encore une fois à mon petit frère. En 2006, c'est ici, dans cette  partie qu'il a commis un pêché d'orgueil en emmenant un train trop élevé. Il le payera au 100ème km comme je l’ai lu ensuite dans son compte rendu.

   Arrivé à Bertone, je me rappelle une phrase que j'avais balancée à mes copains lors de la reconnaissance voici 2 mois: " Les gars, j'ai 2 nouvelles à vous apprendre, une bonne et une mauvaise. La bonne, c'est que nous sommes pile à la moitié du parcours, 83 km pour 5000 mètres de dénivelé,  bravo ! La mauvaise, c'est qu'il en reste encore autant devant nous «. Rapide calcul : je passe ici en 15h22. Je multiplie par deux, cela fait 31 heures. Il faut ajouter bien 4 heures de plus pour la fatigue que je vais accumuler. " Super, l'objectif des 35 heures est encore possible !"

    Après le superbe refuge Bertone, un chalet d'alpage avec vue imprenable sur le Mont-Blanc et le val d'Aoste, le parcours est taillé pour moi. C'est un chemin de crête terreux d'une douzaine de km qui suit des petites montagnes russes. Il y a des relances, des petits torrents à passer et des grands plats qui soulagent mes genoux. Je souffre surtout dans les gros dénivelés positifs et négatifs. Sur le plat, c'est supportable. Les anti-inflammatoires semblent me faire un peu d'effet à moins d'avoir appris à vivre avec cette douleur depuis le temps. Je tente de faire de la sophrologie à 2 balles pour sortir de ce corps. Comme je l'ai lu dans les revues de course à pied, je pense à des images positives. Je me vois à l'arrivée, heureux, avec un enfant dans chaque main, je pense à un air que j'aime bien, en l'occurrence "Ameno" du groupe Era que je chante à tue-tête. Je peux me permettre, je suis tout seul dans le coin. Je profite aussi du panorama. C'est le plus bel endroit de la course. Le sentier en balcon est parallèle au Mont-Blanc. En face, il y a la face nord des Grandes Jorasses, la Dent du Géant, en bas, le Val ferret. C'est magnifique. 

La machine à remonter le temps 

   Il est bien dommage de ne pas partager ce moment avec les miens. Du coup je musarde. Je sors l'appareil photo et j'immortalise les plus beaux paysages tout en les présentant à un téléspectateur virtuel. Tout en parlant à la mini-caméra, je me retourne et je vois juste derrière moi Thierry qui a fait un gros effort pour me rejoindre. Cette course est vraiment à la mesure de mes espérances. Moi qui avais envie de causer à quelqu'un que j'aime, il tombe bien le rugbyman. A l'entraînement, on s'était souvent répété : " Bon, même si on est du même niveau, on ne va pas se dire que l'on va passer 166 km ensemble. C'est déjà assez dur de gérer sa propre souffrance. Je ne pense pas être capable de gérer la course d'un autre. Mais, ce serait bien qu'on fasse un bout de chemin ensemble, non ? Comme si on se tenait la main des les moments difficiles.  "

   A ce moment précis, dans ma tête je me dis que l'on va peut être finir ensemble l'UTMB  comme si c'était écrit d'avance. Son retour me donne des ailes. Mes sensations sont maximales. Je suis bien. Je cours vite, trop peut-être. Thierry tente de me raisonner, je l'entends mais je ne l'écoute pas : " Denis, il ne faut pas accélérer plus. On va se mettre dans le rouge. La course est encore longue."  Il a sans doute raison mais je ne ressens aucun coup de pompe. Et puis, facteur euphorisant, je rattrape des dizaines de coureurs. J'ai l'impression de filer deux fois plus vite. Souvent, ils marchent et je dois souffler fort pour prévenir de mon arrivée et dire " pardon " ou " excuse me " pour les dépasser sur ce sentier très étroit.

Entre Courmayeur et Arnuva, je vais manger tel "packman" 161 concurrents. J'ai la sensation d'être invincible. Un peu plus loin, avant de redescendre sur le Val ferret, je croise Ludo et Mathieu venus à ma rencontre : " Enorme Denis, tu es Enorme " me disent-ils en cœur. Tu as maintenant 1/2 heure d'avance sur ton objectif. T'as l'air d'avoir une de ces patates !" Leurs encouragements me donnent envie d'accélérer encore un peu plus. Je ne sais pas si je vais tenir. En tout cas, après 17 heures à crapahuter dans la montagne et un mal aux genoux incessant, je suis encore capable de courir. Rien que cela me parait extraordinaire. Dans la descente, juste avant Arnuva, je tombe ensuite sur la petite famille. Je prends quelques secondes pour les embrasser. Comme je vais mieux, je fais le signe de ralliement avec Hippo et Léo. On se tape 2 fois dans la main et on dit ensuite " PSHIIII" en bougeant la main au niveau de l'oreille. Cela veut dire tout va bien. " Papa, tu es en avance. " Je souris, je n'ai rien d'autre à répondre, ils sont contents.

 

  

Le coup de moins bien ! 

   Arrivé à Arnuva au 94ème km, il est 11h51, l'heure de manger. Au menu, tiens donc, Coca, soupe aux pâtes, fromage et charcuterie. Encore une fois, je suis servi à table par Ludo, Mathieu ou les enfants. Ils me filment. Sur l'image, je suis étrange. Là sans être là. Je n'ai peut être jamais été aussi replié sur moi-même, la concentration extrême. Je pense certainement à la prochaine difficulté : l'infernale montée du Grand col Ferret (2537km) avec ses pourcentages éreintants. Après 10 minutes de repos, je suis prêt à repartir quand Thierry arrive enfin. Je lui dis : " Prends le temps de manger. Moi, j'y vais et tu me rattrapes plus haut à la frontière Suisse."  Je prends la poudre d'escampette pour me préserver. Je ne veux pas monter sur le rythme imposé par Thierry qui est un vrai chamois. Je repars avec les enfants pour une photo puis j'attaque à midi le col tant redouté. Curieusement, je suis toujours aussi à l'aise malgré les meurtrissures aux genoux. Mais je m'habitue à cette douleur. Je l'ai apprivoisée. Je la domine. Comme l'a écrit autrefois Jean-Jacques Rousseau : "plus le corps est faible, plus il commande, plus il est fort, plus il obéit " et c’est moi qui décide ! Je ne vais pas me laisser emmerder par des guiboles. En tous cas, musculairement, je suis au summum de ma forme grâce à mon entraînement. Je ne sens aucune lassitude ni raideur dans les mollets ou les ischio. Je suis insensible aux effets de l'altitude. Pas un seul instant, je suis essouflé. Et je rattrape toujours plus de monde. Ludo et Mathieu tournent autour de moi comme des mouches. Ils m’accompagnent dans la montée jusqu'au refuge Elena pour faire des photos. J'entends leur respiration de plus en plus forte. Ces 2 marathoniens experts qui valent 2h52-57 semblent avoir du mal à suivre mon rythme.

    Ma forme est vraiment incroyable après tant de km. Sans le savoir, dans me dos, se joue un petit drame. Thierry a bâclé le ravitaillement d'Arnuva pour revenir plus vite sur moi. Malheureusement, comme je monte fort, il se met dans le rouge. Moins bien alimenté, sous le soleil de midi étouffant, il se fait une grosse hypoglycémie.

    Un peu plus haut, au refuge Elena, alors que j'ai déjà dit au revoir aux miens, il fera une longue halte silencieuse à l'ombre près d'un bassin avec sa femme impuissante à ses côtés. Au final, à cause de cette grosse fringale, il perdra 5h15 mais il finira, au courage à la 399ème place en 38h16'. L'UTMB est impitoyable avec les gardois.   

Un diesel  

    Dans la seconde partie de l'ascension, je deviens prudent. Il reste encore 70 bornes avant l'arrivée. Rapide calcul de nouveau. 70 kilomètres, cela correspond tout simplement à la distance maximale que j'ai déjà courue en compétition. Cette pensée me donne le vertige. " Pas possible, je viens de devenir cent-bornard et je suis encore lucide " Depuis quelques minutes, je suis dans la foulée d'un monument. Le Suisse, Werner Schweizer, 69 ans, un moteur de diésel. Oui, vous avez bien lu, 69 ans ! L'an dernier, il s'est relevé d'une grave maladie, mais il est toujours au top. Je lui emboite le pas sans me poser 10.000 questions. Il a déjà fait 50ème de l'UTMB et doit avoir la sagesse d'un vieux sorcier. S'il y en a bien un qui va m'amener dans un fauteuil sur un bon rythme en haut du Grand Col Ferret, c'est lui.

     Je sors la caméra et j'entame la discussion : " Bonjour Werner, vous êtes une référence dans le monde du trail. Dans votre catégorie, vous avez tout gagné. Qu’est ce qui vous pousse à être encore devant ? " Sa réponse est presque désarmante : " Oh, à mon âge, il faut bien se bouger et ne pas s'encrouter devant la télévision. J'ai encore la santé alors je profite même si cette année, je pars juste pour finir. Avant, j'étais meilleur. Vous savez que je suis le doyen de la course."Pour sur, je le sais Werner. Et tu es un gros filou qui joue encore la gagne en V3. (Vétéran 3, catégorie, 60 à 69 ans) Il semble toutefois avoir le souffle court en parlant. J'ai quand même 23 ans de moins alors respect. Je le précède ensuite pour faire un plan de coupe de face avec le panorama du Val Ferret derrière. La visibilité est optimale. Tout au fond, on aperçoit au loin le col de la Seigne, la frontière franco-italienne franchie il y a 8 heures.  

Même pas mal ! 

     Arrivé au sommet, je fais une grosse halte pour attendre Thierry. Les écarts deviennent impressionnants et je ne le vois pas au loin. J'emprunte les jumelles du commissaire de course pour tenter de repérer son tee-shirt vert. Pas de Thierry à l'horizon. Et pour cause, il est en mode veille 500 mètres de dénivelé plus bas. Werner en profite pour basculer dans la descente et passer la frontière Suisse. Désormais, l'helvète va courir chez lui. D'autres gars me redépassent. Comme j'ai apparemment du temps à perdre, je les interviewe : " Alors, content de passer en Suisse ? " " Ben oui, malgré le franc suisse qui a repris du poil de la bête à l'Euro, je ne suis pas mécontent ". D'ailleurs, pour passer la frontière, nous avons l'obligation d'avoir une pièce d'identité dans notre sac sous peine de pénalité.

    Au bout d'un 1/4 d’heure, il commence à faire froid en haut de la montagne, un endroit venté comme tous les cols. Je vais voir le commissaire pour lui laisser un message à l'intention de Thierry. " Si vous voyez le dossard 3469, dites lui bien que je l'ai attendu et qu'on se reverra plus tard ". Le bénévole est très sympa et note même le numéro. Je suis tiraillé entre l'envie d'attendre encore un peu et celle de courir comme un dératé. Dois-je faire une course d'équipe avec Thierry alors que l'on n’a rien dit de précis à ce sujet dans la matinée ? Comme la plupart des coureurs, je suis individualiste mais j'ai aussi joué au football très longtemps. Je respecte encore l'esprit d'équipe (sic). Mais là, il n'y a pas eu de consigne. Dans la montée du col, j'ai encore grappillé une dizaine de minutes sur mon tableau de marche. Ce serait trop bête de ne pas tenter un gros coup au classement. Je me sens si bien que j'ai envie d'explorer mes limites. Je suis certain que Thierry, un compétiteur dans l'âme, un ancien professionnel de rugby, va me comprendre. Je repars donc l'esprit tranquille.

   Je m’engage à présent pour une descente de presque 20 kilomètres. C'est énorme pour les jambes. C'est aussi la plus longue de l'UTMB. Heureusement, cette partie est peu technique et en pente douce. Pour abréger un peu ma souffrance au niveau des genoux, je vais me faire violence. Plus ma foulée est relâchée, moins j'ai mal et plus je vais vite. Mais il faut le vouloir pour augmenter la vitesse au delà du 100ème km. Il faut, dit on, un gros mental. C'est une notion tarte à la crème (qu’est ce que cela veut dire vraiment ?). D'autres parlent de "cojones" ou de folie. " Bravo pour ta performance. Franchement, il faut avoir un sacré mental pour aller au bout de l'UTMB. " Cette réaction est invariable depuis mon arrivée. Mais c'est une réalité. Il ne faut pas s'écouter sinon l'abandon roderait à chaque foulée. Sans une volonté extrême, sans une concentration totale, il est impossible de finir un Ultra. Nous avons partout de bonnes raisons de laisser tomber. Trop fatigué, pas de jus, malade, mal partout, douleur aux ischios, aux releveurs, aux genoux, des ampoules qui brulent la voute plantaire, faim, soif, pas faim, le sac qui ballotte dans tous les sens etc. Et merde à un moment, quand il faut y aller, faut y aller et ne pas se polluer le cerveau avec des questions. Moi, mon truc, c'est de me reconcentrer uniquement sur la course, mon classement, la meilleure trajectoire entre 2 cailloux et gagner du temps sur mon objectif. 

Une machine à courir 

    Dans la descente, je lâche tout. Je reviens très vite, (trop vite ?) sur Werner. Mon rythme endiablé m'interpelle. Il y a 2 ans, mon frère avait eu une grosse fatigue dans le coin imposant un arrêt de 30-40 minutes. " Je vais avoir le contrecoup de cette accélération. Ca ne fait pas l'ombre d'un doute. Tu vas le payer Denis. Oui, mais quand ? ". J'essaie de me faire peur mais rien à faire. Je double encore des concurrents, encore et encore. L'euphorie d'Arnuva me gagne de nouveau pour ne plus me quitter. Avant la Fouly, je suis surpris par le parcours. Là encore, c'est plus long que pendant la reconnaissance. Mais c'est sans importance. Je mets encore plein de coureurs derrière moi. Les genoux me brulent mais je ne suis toujours pas en surchauffe.

    Au ravitaillement de la Fouly, j'ai carrément, une heure d'avance sur mon meilleur objectif. C'est dingue. Je suis désormais 262ème. Il fait chaud dans la vallée et les 2 cocas que je m'envoie me font le plus grand bien. Comme je suis en avance, Ludo et Mathieu ont raté notre rendez vous, et je suis ici en terra incognita. Je n'ai personne à qui parler. Les rares présents ont l'air plus mort que vif. Je ne vais pas faire de vieux os dans le coin. Il n'y a vraiment pas grand monde dans la salle polyvalente du village Suisse et aucune ambiance ! Pour une fois, les suisses auraient une bonne leçon à recevoir des français, question accueil. Il faut dire que c'est l'heure de la sieste (14h30). Je prends le second anti-inflammatoire d'Yvette avec un 3ème coca. Puis, je râle gentiment pour avoir de la soupe aux vermicelles. Malheureusement, elle chauffe. Je n'aurai donc que du bouillon avec du fromage et de la charcuterie. Du coup, je ne traine pas à ce passage mythique de la course. Lors des 4 premières éditions, le trailer arrivant ici au 108ème km était déclaré classé sur l'UTMB et pouvait ensuite, par bus, récupérer sa polaire à l'arrivée. C'est de l'histoire ancienne. Maintenant, il faut aller au bout pour la gagner son étoffe.

    Après 5 minutes de repos, je repars tranquillement en marchant pour mieux digérer puis, très vite je reprends un rythme élevé. Sur cette partie en flanc de vallée, je passe de longs moments seul, puis d'un coup, je reprends des groupes de circonstance de 3 à 4 coureurs alliés dans la douleur. " Pardon, pardon, excusez-moi". Je passe très vite mon chemin et je ne parle avec personne. Je n'ai besoin d'aucune aide. Je veux juste aller le plus vite possible et remonter au classement. Cela devient une idée fixe. Je ne pense qu'à cela. Toute mon énergie passe dans la volonté de rattraper du monde, tant pis si l'addition sera salée plus tard. 

Fidèles supporters 

   Alors que le soleil tape très fort, j'ai la chance d'évoluer à l'ombre dans une forêt d'épicéa. L'air est vivifiant et je ne suis pas du tout indisposé par la forte chaleur. Habituellement, j'ai plutôt du mal avec le temps froid  alors je ne vais pas me plaindre. Je pense surtout à mes collègues gardois un peu derrière. Ils doivent en baver sur les pentes du Grand Col Ferret, vierges de végétation.

    Je n'oublie pas de m'alimenter régulièrement tout en courant. C'est la clef de la réussite. Je bois mes bidons à petites gorgées. Celui de devant contient de l'eau pure, le second placé dans une poche latérale du sac est plein de poudre énergétique. Je profite  parfois d'un bon terrain pour consulter mon tableau de marche et voir où je me trouve.

    Je suis tout seul et là, au milieu de nul part, à Pratz de Fort, je retrouve mes deux compères, Mathieu et Ludovic. Postés depuis quelques secondes après avoir fait un détour de 3 heures en voiture par le col du Grand Saint-Bernard (l’assistance, c'est aussi une sacré course, peut être encore plus stressante), les amis n'en reviennent pas de me voir déjà là. Leur joie est communicative : " Génial Denis, tu as plus d'une heure d'avance. C'est grand ce que tu fais " me disent-ils en cœur. Ils sont à mes petits soins et essaient d'interpréter positivement ma tête et les jambes. " Tu as l'air encore frais ! Comment vont tes genoux ? Les médocs font-ils effet ?" demandent-ils." Ca va, je gère. De toute façon, si je veux finir, je dois serrer les dents et oublier la douleur. Franchement, je n'ai jamais connu un tel état de forme. Vous ne pouvez pas savoir le nombre de gars que j'ai doublé." 

    Il est à peu près 15h28 ce samedi. Pour la petite histoire, le vainqueur de la course, Kilian Jornet, un catalan de 20 ans, est en train d'arriver en vainqueur à Chamonix. Lui est véritablement énorme. Il a fait le tour en 20h et 56 minutes, record de l'épreuve malgré un tracé plus long et plus dur cette année. Il a juste un marathon et 4 cols d'avance sur moi. Ca calme ! Ludo prend encore quelques photos avant de me laisser filer sur la petite bavante vers Champex. 400 mètres de dénivelé seulement mais ils ont pesé dans les jambes. Dans cette montée, mon tempo est toujours très rapide. D'ailleurs, entre Courmayeur et Champex, soit une cinquantaine de km, personne ne va me doubler.  

Avant l'heure, ce n’est pas l'heure.  

    Je suis super heureux d'atteindre enfin le lac de Champex au 122ème km. C'est la seconde et dernière "base de vie" du parcours. Je suis censé m'arrêter 30 minutes pour me changer et récupérer. Ici, plus rien de fâcheux ne peut vous arriver à moins d'un grave problème physique. Je suis heureux aussi de revoir Sandrine et les gamins Clerc, mes parents aussi. Ils ont fait un énorme crochet pour venir m'accueillir en Suisse et je m'apprête à partager un bon moment avec eux. D'ailleurs dans la dernière rampe, il y a beaucoup de familles qui attendent les leurs. Les applaudissements font du bien. J'ai presque envie de pleurer. Avec l'effort que je viens de produire, ma sensibilité est à fleur de peau. Je cherche du regard des visages connus. Personne. 300 mètres avant l'entrée du ravitaillement,  un bénévole note mon numéro de dossard et alerte quelqu'un par talkie walkie. J'imagine que c'est pour annoncer notre arrivée pour la sono et avertir ainsi les accompagnants. J'en ai des frissons d'avance. Malheureusement, c'est juste un moyen de retrouver rapidement notre sac de rechange.

    Je me retrouve alors un peu con, complètement paumé et seul dans une vaste tente surchauffée et bruyante. La sono crache une mauvaise musique et les tables sont toutes squattées par des familles en attente de coureurs. Je suis très déçu mais c'est de ma faute. J'ai une heure 20 d'avance sur mon tableau de marche et j'ai pris de court tout le monde. Je tente de trouver une petite place quelque part. " Il y en a qui vont voir la lune en plein jour. Ca va être pratique de se changer avec cette dame qui a juste le nez au niveau de mes roubignolles ". Pour faire diversion, je lui demande d'avoir la gentillesse d'aller me chercher un coca. Vu ma tête de déterré, elle ne peut refuser. Au contraire, elle s'exécute dans la seconde. Je change de cuissard rapidement et je fais le point sur mon équipement. Je me renferme dans ma coquille. La deuxième nuit s'annonce et il ne faut rien oublier dans mon sac : coupe-vent, teeshirt manche longue, bonnet, gants, barres et gels énergétiques, frontales etc.

    Je suis en pleine réflexion quand toute la famille arrive. Ils viennent de se taper 3 heures de 4x4 et moi, je n'ai qu'une envie : prendre la poudre d'escampette car je me sens mal à l'aise sous cette tente. Il ya trop de bruit, il fait trop chaud et je n'ai plus très envie de parler, l'émotion de l'arrivée s'étant complètement évanouie. J'essaie de faire bonne figure mais, à postériori, les enfants ont trouvé que je faisais une drôle de tête. Pourtant, je fais VRAIMENT un gros effort pour être agréable. Je m'étais fait la promesse avant de partir d'être toujours sympa avec eux, de prendre du recul pour ne pas les stresser. J'avais gardé en mémoire une sale image vieille de 2 ans. J’attendais mon frère à un ravito, quand j'ai assisté à une scène terrible entre un coureur et sa famille. Le mec, énervé, a commencé par engueuler sa femme devant tout le monde car elle n'avait pas rempli son bidon avec le bon produit. Ensuite, au tour de son fils car le pauvre avait raté la photo de son père dans la descente. Puis, cet égoïste était reparti furibard sans un mot gentil pour les siens. Quelle honte ce type ! L'exemple à ne pas suivre. Donc, je tente de me contrôler.

     "Tu es drôlement remonté dans le classement m'apprend Sandrine. Je viens de recevoir ta position par sms, tu es 197ème.". Je n'en reviens pas. " Waouh, dans les 200 premiers de l'UTMB, c'est dingue. T'es sur ?" Puis je demande à Hippolyte d'aller remplir d'eau mes deux bidons. Il est super fier de rendre ce service. Je mange maintenant sans envie un plat de pâte avec une mauvaise sauce à la tomate. En 22 heures de course, c'est la première fois que j'ai la nausée en me nourrissant. " Denis, il faut te forcer. Allez, encore un peu " ajoute Sandrine.

    Tous sont autour de moi maintenant. J'ai vraiment de la chance d'avoir une famille en or. Hippolyte et Eléonore veulent aussi une confirmation " Papa, tu te sens de continuer me demandent-ils, car, quand on arrive à Champex, on ne peut pas abandonner, hein papa ?" " Ne vous en faîtes pas. Je vais bien, très bien même. Mes genoux me font mal mais je vais aller jusqu'au bout ". Mes parents sont là aussi. Mon père a l'air impressionné par son fils et ce n'est vraiment pas le genre du paternel de montrer sa fierté. Ma mère est comme toutes les mamans. Elle s'inquiète et ne veux pas me voir souffrir. " Avec ton frère, vous êtes complètement fous. " répète t-elle. Elle pense à Stéphane qui fait encore plus fort. Toujours plus. Avec 2 collègues, il est en train de finir la première édition de la "Petite Trotte à Léon ", ce qui n'a rien à voir avec une balade digestive. 220km, 17000m de dénivelé à effectuer par équipe de 3 en 100 heures maximum autour du Mont-Blanc. Il n'y a pas de classement et l'obligation de s'arrêter au moins 4 heures par jour. Il doit arriver en début de soirée à Chamonix.    

L'heure des braves 

   Bon, il faut que je parte maintenant. Je n'en peu plus de cet endroit. J'embrasse tout le monde et je repars sans courir le long du lac. En cette fin d'après midi ensoleillée, l'eau brille de mille feux. C'est splendide. Ludo filme la scène et demande mon sentiment avant la dernière ligne droite : " Je connais la fin du parcours comme ma poche. Je n'ai pas voulu inquiéter ma famille mais je crains la suite. Il ne reste que 44 km et pourtant la course commence vraiment maintenant. Les défaillances vont être terribles. Il faut passer par 3 cols avec des chemins caillouteux vraiment durs, des vrais murs. J'ai de plus en plus mal aux genoux et c'est maintenant que je vais voir ce que j'ai dans le ventre. Je n'ai jamais exploré aussi loin ma capacité de résistance. Mais je suis déterminé. J'ai foi en moi. On verra. Si je réussi, ce sera grâce à toute la souffrance accumulée lors de l'entrainement. Ma tête se souvient, le corps suivra. Heureusement, j'ai de l'avance donc je ne me stresse pas pour le classement. C'est le gros point positif"  Sur les images, je ne me reconnais pas vraiment. J'ai l'œil un peu allumé comme un soldat avant d'aller au front. J'ai peur de la suite mais je vais essayer d'être courageux.

   La prochaine réjouissance est crainte par tous les coureurs : le col de Bovine. Avec la fatigue, cette montée semble impossible. Sur 700 mètres, c'est une sorte d'escalier taillé droit dans la pente avec de gros rochers à enjamber. Pour les genoux, il n'y a pas pire. A cause de mes tendons fatigués, le bas de la jambe semble peser des tonnes. A chaque pas, je dérouille mais bizarrement, je garde un rythme soutenu. Je fais toute l'ascension derrière un français de je ne sais où. Cette partie, interminable, est très floue. Je me rappelle surtout des pets malodorants lâchés par ses intestins. A chaque fois je me dis : " Ah le salaud. » Mais je reconnais cette odeur. Les miens ne sentent pas meilleurs. Il a raison de ne pas se retenir. Il est important de bien ventiler sous peine d'avoir de grosses douleurs abdominales et comme me dit souvent Enrique, un collègue de France 3, " Mieux vaut perdre un ami qu'une tripe. "

   Nous remontons sur quelques gars complètement cuits et atteignons le sommet à 19h19. Il fait encore jour et c'est une chance par rapport à mes copains derrière. Je stoppe 10 secondes au ravitaillement pour ne pas refroidir mes articulations. Seulement, mes genoux commencent à gonfler. Ils sont douloureux au toucher et je vais déguster dans la descente vers Trient. Sur 6km, le sentier n'est qu'une succession de  racines et de pierres. Il est difficile de courir dans cette partie. Je perds un peu le moral car 6 gars me dépassent. Je n'arrive plus à penser à autre chose que " mes genoux, mes putains de genoux! " Pour la première fois en 25h00 d'épreuve, je craque. Je chiale quelques secondes avant de me reprendre. Mais ça m'a fait du bien de pleurer. Pensons positif. Je suis ici avec les dernières lueurs du jour, c'est inespéré. 

Je serre les dents. L'arrivée vers Trient est de plus en plus difficile. Je double enfin une fille complètement exténuée mais je n'arrive pas à la distancer. C'est la première féminine que je vois depuis au moins 20 heures. Sans échanger le moindre mot, nous souffrons en silence, nous arrivons ensemble à Trient, dernier petit village Suisse. Plus haut, c'est la France.

 

  

Seul au monde 

     J'ai une « famille formidable » et des amis, des vrais. Ludo et Mathieu m'attendent patiemment au ravitaillement et sont toujours à mon service. Dans ces moments, avec leur vécu de coureurs à pied, leur aide est incommensurable. Ils n'ont jamais un mot déplacé. Ils sont pros dans leur démarche et vivent la course avec autant de passion que moi. " Denis, franchement, c'est beau ce que tu fais. Tu es 172ème, tu te rends compte. Quelle remontée !" J'ai les yeux embués. Je suis à nu et je ne cache rien de mes sentiments. " Les mecs, vous ne pouvez pas savoir ce que j'endure. J’ai chialé tout à l'heure tellement ça me pourri la vie ces genoux." Ils veulent m'amener à l'infirmerie mais je ne veux pas perdre de temps. La nuit est tombée complètement maintenant et ça me fait peur. Au bout du compte, j'accepte d'aller consulter mais rapidement. Je retrouve dans le local, la féminine de tout à l'heure. Elle n'ira pas plus loin. C'est triste. Il ne restait que 28 km mais les plus durs soit à peu près 7 heures de course. Le toubib ne veut pas me donner de nouveaux médicaments :" Non, non, ce serait trop dangereux pour vos reins qui fonctionnent à bas régime. Vous en avez déjà pris 2, c'est suffisant. Je peux seulement vous proposer du paracétamol et un petit massage de vos genoux." J'accepte à contre cœur. Je suis certain que cela ne sert à rien. Au bout de 5 minutes, je remercie tout le monde et je repars accompagner de mes 2 inséparables. " Je ne sais pas si vous vous rendez compte les mecs mais là, j'entame une 2ème nuit sans dormir et je n'ai pas sommeil." "Comment est la suite " me questionne Ludo. " Cela s'appelle le col des Tseppes. C'est une grosse bosse mais comme le chemin est en terre, c'est mieux pour ce que j'ai. Mais il va falloir se la taper cette montée."

    Je les quitte à regret une nouvelle fois et je m'enfonce dans la forêt. La nuit est noire et je suis seul, complètement seul. A partir de cet endroit, et pendant 3 heures, je ne croiserai aucun humain à part 2 contrôleurs postés au dessous du col. Heureusement que je connais le coin comme ma poche. Je l'ai repéré 3 fois de jour et j'ai des repères. A la limite, je n'ai pas besoin de suivre les bandes réfléchissantes posées tous les 30 mètres. Je ne suis pas froussard mais je me retourne souvent. J'ai sans cesse l'impression que quelqu'un me suit. J'entends des pas et mon imagination me joue des tours. Côté santé, le médicament antidouleur ne fait aucun effet et dans la descente, je déguste. Mes pauvres genoux sont au bord de la rupture.

    Après le contrôle au milieu de nulle part, nous sommes enfin en France. La prochaine étape est Vallorcine en Haute-Savoie. J'ai de nouveau les larmes aux yeux. Mon calvaire est bientôt terminé. Juste avant le village, dans le bois, j'aperçois 2 frontales au bord du chemin et j'entends tout à coup une voix connue " Tu es le dossard 4013 " me demande Dédé, mon frère ainé accompagné de sa femme. " Oui c'est moi ! Ca me fait rudement plaisir de vous voir. Il y a longtemps que vous poireautez dans ce coin désert ?" " Une demi-heure et on a vu quasiment aucun concurrent ". Ils courent avec moi sur un petit km et nous voici près de la gare de Vallorcine, avant dernier ravitaillement. J'arrive sous les applaudissements d'une dizaine de personnes et j'ai encore envie de chialer : " Merci mais vous savez j'ai tellement mal aux genoux." Ma mère s’inquiète : "Tu veux abandonner ? " me demande t-elle. Ma réponse claque. Je suis presque choqué par sa proposition :" Ca ne va pas non ! Je n'ai plus que 16 bornes à faire et je vais y aller."     

Le juge de paix 

     Pourtant, je ne fais pas le malin. J'ai en mémoire la dernière difficulté. Avec la fatigue accumulée, elle est presque surhumaine. C'est la nouveauté du parcours cette année. Une grimpette supplémentaire de 900 mètres de dénivelé pour 6 km en plus. Auparavant, la course terminait tranquillement vers Chamonix par la vallée. Les organisateurs ont rajouté ce gros détour pour départager les meilleurs et ajouter du piment à la fin de course. Merci ! Ludo, Mathieu et mes parents qui m'accompagnent au pied du mur prennent peur en voyant le spectacle hallucinant devant eux. Je leur dis :" Si vous voulez vous mettre à ma place, levez la tête, qu'est ce que vous voyez ?" " Non ! Vous montez là haut ! Ce sont des frontales que l'on aperçoit au sommet " me demandent-ils, abasourdis.

    La montée de la Tête aux Vents est le juge de paix de l'UTMB 2008. Je la connais sur le bout des doigts de pied : il y a exactement 74 virages en épingle à cheveux avec seulement 2 petits replats de 10 mètres pour souffler au 34ème et 54ème lacet. Il faut parfois escalader de gros rochers. C'est comme si vous montiez au 3ème étage de la Tour Eiffel par les escaliers, mais 3 fois de suite! C'est du délire mais j'entame la paroi avec détermination. Mon rythme reste bon après 29 heures d'effort. Cela dit, je suis de moins en moins lucide. Les défaillances sont hallucinantes à cet endroit. Plusieurs fois, je croise des gars en train de dormir à même les rochers en tee shirt alors qu'il doit faire 7 à 8 degrés. Je n'ose pas les toucher d'un coup de bâton. J’ai peur qu’ils soient morts. " Tu parles, me dira Alain Gaspard plus tard, tu étais content de gagner des places oui !" 

    Je marche de moins en moins vite. Il faut avouer, que de nuit, le chemin n'est pas très visible. Plusieurs fois, j'hésite sur la trace à suivre dans les éboulis des Aiguilles Rouges. Arrivé au sommet, Chamonix n'est plus très loin ,les lumières scintillent en bas dans la vallée.. Je redoute la suite : la traversée à flanc de montagne vers la Flégère. De jour, l'endroit n'est déjà pas commode mais de nuit, tout prend des proportions incroyables. Sous la lumière blanche de ma frontale, chaque caillou devient un rocher assassin, chaque rocher, une paroi infranchissable.

    Je suis entamé psychologiquement. Je veux en finir mais il faut encore tenir. Depuis quelques minutes, je reviens sur un jeune couple du Doubs. Heureux de pouvoir échanger quelques mots, je félicite la jeune fille pour sa place. Son copain parle à sa place :" Non, non, ma copine ne fait pas la course. Elle m'accompagne juste sur la fin du parcours. C'est interdit par le règlement mais je m'en fous complètement."  Il a raison le jurassien. A notre niveau, on s'en fout ! On ne parle pas beaucoup plus, mais je reste dans leur sillage. Je suis émoussé mentalement et je me mets en pilotage automatique. Je deviens aussi stressé. Dans la nuit, je ne reconnais pas le trajet emprunté. Finalement, j'arrive enfin à La Flègère. Ce ne serait que du bonheur si je n'avais pas ces « L L» de tendinites aux genoux. Il reste encore 6km de descente vers Chamonix. Une éternité à cette vitesse. Il est 2h19. du matin 

Simple comme un SMS  

     Pour la première fois en 31h de course, je branche mon téléphone. C'est drôle, je rêvais de ce moment avant le départ. Je me voyais souriant, libéré et là je suis sans émotion. J'ai promis de réveiller Sandrine pour lui donner le temps de venir m'accueillir à l'arrivée. " Allo, c'est moi" ". Surprise, c'est Hippolyte qui me répond d'une voix enjouée et très claire." En fait, ils ont déjà été prévenus par SMS et sont en train de s'habiller. " Bonjour mon garçon, j'arrive dans une heure. A tout à l'heure." " Courage, papa " dit-il en raccrochant.

     Au début de la descente, toujours bloqué mentalement derrière les Jurassiens, je perds une dizaine de places. C'est dommage si près du but mais je n'arrive plus à passer au dessus de la douleur. Le chemin est jonché de racines et de pierres coupantes. Je n'ai plus assez de courage pour courir. Il est 3h du matin maintenant. Je butte sur toutes les aspérités du terrain. Je sens dans mes chaussures les ongles des gros orteils gorgés de sang prêts à éclater. A chaque choc, la douleur est fulgurante. Je vis un drôle de moment. J'ai préparé cette course pendant des mois et je n'arrive pas à savourer l'instant. Mentalement, je suis un zombie. Je ne ressens plus rien comme si j'étais dans le coma et que j'acceptais sans résister l'inéluctable. Ainsi soit-il !

    A cet instant, je reçois un sms qui va chambouler ma fin de course. Il est signé Ludovic :" Si tu fais un effort, tu peux finir 150ème, c'est E-NO-RME!" Je dois être dans les 165ème au général, comme mon frère en 2006. J’hallucine !Ludo m'a bien botté les fesses comme pour un cheval qui recevrait un coup de cravache en fin de concours. Dans toutes les courses, j'ai en général un bon finish. Il suffit d'enclencher la machine. J'avais découvert mes qualités de descendeur en mars dernier à la Course aux Etoiles, un trail de 70km au dessus du Vigan dans les Cévennes. A 10 km de l'arrivée, j'avais décidé d'accélérer, pour voir et j'avais fait une remontée fantastique comme une sorte de train fantôme fou impossible à arrêter avec la pente.

    Et si je recommençais l’expérience ? En contrebas, à travers les sapins, je vois de plus en plus distinctement l'éclairage public de Chamonix et je sais que dans quelques centaines de mètres, le chemin est plus carrossable, plus roulant, moins traumatisant pour ce qui me reste de tendons. Me reste-il de la volonté pour relancer un tel corps ? Pourquoi pas tenter un coup ? J'ai encore envie d’explorer mes limites, pour toucher la frontière avec l'insupportable. " Si je peux, je peux " ais-je lu sur un forum. Ma réflexion dure encore quelques minutes et je me lance dans l'inconnu en osant enfin doubler le jeune couple. 

Comme dans un rêve 

    Tous les coureurs à pied rêvent de finir un jour une épreuve comme s'ils étaient dans un dessin animé, en remontant petit à petit les concurrents précedents, comme si tous les adversaires étaient au ralenti. Pour prendre de la vitesse, j'ai penché mon buste en avant en relâchant au maximum mes épaules et en allongeant mes avants bras. J'essaie de ne plus courir sur les talons, les fesses en arrière. Je dois me décontracter, et après c'est l'histoire de la pomme de Newton et de l'attraction terrestre. Mon corps semble aspiré vers le bas par le vide et prend de la vitesse. Ma foulée devient plus fluide. Avec le sac bien serré sur la poitrine par les sangles et autour de la taille, je ressemble de nouveau à un coureur à pied.

   Concentré sur ma respiration, mon cerveau n'enregistre plus les douleurs de mon corps. Je suis dans un ailleurs comme si je courais à côté de mes pompes. Et là, miracle, je remonte 1 puis 2 puis 5 gars en train de marcher. C'est dingue ce qu'on peut réussir juste en le décidant. Il suffisait d'y croire. Un peu avant Chamonix, je rattrape une féminine à l'arrêt puis un suisse accompagné par deux copains. Enfin le goudron, il ne reste qu'un km et 1/2. C'est presque fini. Je pourrai juste apprécier l'arrivée mais je n'arrive plus à ralentir le train fou. Je regarde ma montre : " Incroyable, j'en suis à 32h50 de course, presque 2 heures d'avance. Allez sous les 33 heures " et j'accélère franchement.  

Trop vite ! 

     Dans la rue principale, je distingue au loin des silhouettes connues, les enfants, Ludo et Mat qui viennent tranquillement à ma rencontre à 3 heures 20 du matin. Je leur crie de toutes mes forces :"Courez dans l'autre sens, courez dans l'autre sens direction l'arrivée." Ils ne s'attendaient pas à ça et pensaient accueillir un marcheur, pas un coureur de marathon. Je balance mes bâtons à Mathieu (désolé !) et je prends mes 2 gamins par la main. Hippolyte est mort de rire :" Il est fou mon papa, il est fou ". En revanche, Eléonore apprécie un peu moins l'effort matinal, elle veut lâcher prise : " Je peux m'arrêter voir maman." Je ne l'a retiens pas. " C'est par où l'arrivée, c'est par où ?" Ludo qui nous accompagne en filmant me dit :" c'est par la gauche, il y a un petit détour mais ne t'inquiètes pas, tu vas passer tranquille sous les 33h " mais je ne l'écoute pas. J'ai sans doute perdu ce qui me reste de raison. Je continue sans apprécier l'instant comme un chien qui mangerait du foie gras sans le déguster. La ligne d'arrivée est toute proche, éclairée comme en plein jour. Passée par un raccourci, je retrouve Eléonore et, presque trop vite, je passe enfin sous la banderole avec mes 2 gamins, comme dans mes rêves. Je pousse juste un drôle de cri qui vient vraiment de très très loin puis plus rien.

    Dans la seconde, je suis calme et même pas à la recherche de mon souffle. Je ne ressens pas vraiment de la joie, plutôt du soulagement. Voilà, c'est fait et bien fait. Je crois que j'ai eu un trop plein de douleurs ces dernières heures pour être tout à fait heureux. Dans l'aire d'arrivée, j'ai la chance à cette heure tardive d'être accueilli par les organisateurs, Mme et m. Poletti. Bisous à Sandrine et à mes parents. Les enfants ont des étoiles dans les yeux, des billes toutes rondes. " T'as vu, t'es pas dernier " me dit Eléonore. " 32h 55 minutes" apprécie Hippolyte. Puis je croise le regard de mon frère. "Tiens, tu es là toi. Tu ne devrais pas être en train de dormir après tes 220 km" Il est content, ça se voit. On se tape dans la main à la manière des basketteurs puis on s'embrasse ce qui est rarissime. Décidemment, nous sommes de sacrés endurants dans la famille à l'image du pépé Marcel, 97 ans qui a un cœur de jeune homme et toute sa tête. Ludo et Mathieu sont là aussi, estomaqués par la course : " 151ème " me dit Ludo, presque déçu pour moi !!! 

     Puis le grand moment arrive. Un bénévole me remet ma superbe polaire rouge. Dessus est inscrit " Finisher 2008 " en lettres d'argent, juste sous le logo de l'UTMB et les 3 drapeaux français, italien et Suisse. C'est mieux qu'une médaille. On court tous pour cette veste, du premier au dernier. Finisher de l'UTMB, c'est une sacré ligne dans un palmarès. 

Course d'équipe 

    Après une courte nuit à l'hôtel des Bossons où je n'ai pas arrêté de délirer selon Sandrine. " Tu disais : aie aie, j’ai mal, j'ai trop mal ", je n'ai qu'une envie, retrouver mes copains gardois sur la ligne d'arrivée. Avec le recul, j'apprécie de ne pas avoir passé 2 nuits complètes sans dormir car les concurrents semblent hagards. Alain Munda est déjà là, sur une chaise à attendre on ne sait quoi. Il finit en 40h13', assez frais. Thierry est déjà en train de pioncer. Après s'être fait une dernière entorse à la cheville vers Flégère, il est arrivé à 8h48 en 38h16' soit la 399ème place. Bruno martinez est dans le coin, malheureusement inconsolable. L'autre Alain est aussi là. " J'ai abandonné hier à la Fouly. Je n'avais pas de jus." Nous attendons tous maintenant David et Pierre. Il est 13h44 quand ils arrivent ensemble, les larmes aux yeux. Ca fait du bien de revoir tous mes frères d'UTMB.

    Sur les 24 partants, seuls 10 gardois sont allés au bout. Un ratio pas terrible puisque 53 % des partants soit 1269 coureurs, ont été déclarés finishers. Des liens indélébiles nous unissent maintenant comme des frères d'armes.  

Epilogue 

    Le lendemain, les sms se multiplient entre nous. La palme à Pierre pour son humour :" Comment va Dieu aujourd'hui ? " m'écrit-il. Je décide de poursuivre sur le même style : " Il serait au Paradis s'il n'avait pas si mal à ses genoux. Et comment va Saint-Pierre ?". Sa réponse est fabuleuse : " Saint-Pierre a du mal à redescendre de son nuage et de sa chambre située au 2ème étage ".  

 

     3 semaines après l’U.T.M.B, j'ai toujours mal aux genoux. La douleur est là, lancinante, souvent forte. Parfois elle se fait oublier puis revient par surprise. Elle rôde et me rappelle à chaque faux mouvement cette aventure initiatique de 32 h 55 et 14 autour de la plus haute chaine d’Europe. Chaque jour, j'espère ne pas regretter ce weekend end mémorable. J'ai envie de recourir dans les Cévennes mais pour l'instant, ce n'est pas envisageable vu l'état des mes tendons rotuliens. Comme me l’a dit mon entraîneur, Robert Bénazet " Patience Denis, prends le temps de savourer, le repos, c'est déjà guérir quand on s'engage dans l'ultra-trail "   

Zinzin Reporter

Trailer du gard  

Finisher UTMB 2008      

 

4 commentaires

Commentaire de zakkarri posté le 20-09-2008 à 18:17:00

Bravo qu'elle course !?!!! un cr qui décoiffe !

Zak de l'assp.

Commentaire de frankek posté le 20-09-2008 à 18:57:00

super réçit ! bravo pour ta course ! nous avons dû courir un bout de chemin sur cette fabuleuse aventure...repose toi bien...

Commentaire de cedre posté le 23-09-2008 à 14:49:00

Quel plaisir de lire ton récit.

Même si je pense que ta préparation est encore plus impressionnante que ta course (qui l'est déjà beaucoup ;-) )....
ça fait quoi d'avoir été un professionnel du trail durant 3 mois ?
Je finirais mes félicitations par une autre citation de Jean Jacques Rousseau :

"Il n'y a point de bonheur sans courage, ni de vertu sans combat"

Encore bravo et merci !!!!

Cédric (de l'assp)

Commentaire de jutrail30 posté le 23-09-2008 à 17:44:00

Un Zinzin dans une course de Zinzin, ça nous fait un sacré CR!!!

Félicitation Denis

Julien

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