Récit de la course : Ultra Trail du Mont-Blanc 2018, par Clamjo

L'auteur : Clamjo

La course : Ultra Trail du Mont-Blanc

Date : 31/8/2018

Lieu : Chamonix Mont Blanc (Haute-Savoie)

Affichage : 1334 vues

Distance : 171km

Matos : Brooks Cascadia 12
Sac Salomon ADV Skin 12l
Veste Haglofs LIM Comp
Batons LEKI
TShirt ML Thermique & bonnet ODLO
Sous-gants Icebreaker Merinos

Objectif : Terminer

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247 autres récits :

Force & Honneur ! (version augmentée du récit de l'assistance UTMB)

Vous avez de la chance, vous trouverez deux récits en un!  

D'abord le récit du coureur (moi donc), ensuite le récit du point de vue de mon assistante de choc (ma femme) pour qui c'était une première en tant qu'assistante. Elle découvrait aussi le monde de l'ultra et l'ambiance chamoniarde de fin aout.

Installez-vous confortablement, c'est long un ultra.

 

Récit de la course

 

Cela fait plusieurs années que je fais un ou deux ultras par an pour disposer du nombre de points nécessaires pour s’inscrire à l’UTMB. J’ai participé notamment à la CCC en 2014 et à la TDS en 2016, l'Endurance Trail des Templiers en 2017. J'ai beaucoup appris en particulier sur la nutrition : fini de tourner à l'eau et au kit-kat; j'avais des coups de moins bien ou j'avais faim en permanence alors que je n'arrétais pas de manger ... jusqu'à ce que je n'arrive plus à avaler quoi que ce soit. J'ai désormais ma boisson énergétique "maison" en alternance avec de l'eau pure et des barres ultra décathlon qui passent bien. Avec ce nouveau protocole, l'Endurance Trail des Templiers est passé nickel !

Il est écrit que les course de l’UTMB pour moi, ce sont les années paires. Lorsque j’ai eu l’information le 11 janvier que j’étais tiré au sort, j’ai commencé tout de suite à me placer dans une logique d’entrainement sérieux avec le livre "réussir son UTMB" comme livre de chevet. D’après le site de l’UTMB, mon indice de performance ITRA ne me permet pas théoriquement d’être finisher. Il faut un indice mini de 420 alors que j’ai dans les 390 je vais donc m’entrainer à fond et compter sur ma détermination... (NB : post UTMB mon indice ITRA est passé à 420).

Au niveau de la préparation, pour la 1ère fois cette année, j'ai fait beaucoup de VTT cet hiver et au printemps même sur route pour faire du volume et minimiser les risques de blessure (je traine des problèmes assez récurrents sous le pied et au tendon d'Achille). Le bilan est positif. J'ai fait aussi pas mal de PPG en début de saison. J'ai peu fait de courses : 50 km (Trail du Josas) en avril, Maxi-Race fin mai où j'avais terminé en m'obstinant malgré une douleur (celle sous le pied qui me fait ch** depuis plusieurs années) apparue au 20ème km et disparue par miracle vers la mi-course. Ouf, je pouvais augmenter alors le volume de CAP débarassé de cette vilaine douleur. A commencer par des sorties de Hamster dans le bois de Clamart et de Verrières  avec l'exploit de faire plus de 2000 m de D+ en région parisienne. Je n'ai pas fait de course cet été, mais 2 WE chocs à Chamonix : un 1er début juillet, 3 jours avec 1 journée reconnaissance ND Gorge ==> Col du Bonhomme ==> Col de la Seigne en AR. Un 2eme WE choc fin juillet début aout : le parcours UTMB en 4 jours en solo. Je me suis arrêté prématurément à Champex le 3ème jour à cause d'une douleur au releveur apparue dans le Grand Col Ferret (j'y reviendrai). Au final, j'ai fait un bon mois de juillet : 450 km et 23 000 m de D+. Ensuite j'ai fait quelques petites sorties en montagne lors des vacances en aout. Je ne pouvais pas faire plus en guise de préparation. En tout cas j'étais à la fois satisfait et inquiet de savoir si j'avais fait assez de volume...

Une semaine avant le départ, je suis stressé, je ne dors pas bien. En plus je ressens une sorte de contracture à l’intérieur de la cuisse droite. Quelques jours de repos, une petite sortie le 27 aout confirme la gêne … grrr. Je positive dans quelques jours ce sera passé.

Le 28 aout SMS de l’organisation :

« UTMB matériel obligatoire : seul le kit de base sera exigé. Le kit canicule et le kit mauvais temps ne sont pas activés »

C’est une bonne nouvelle ça veut dire que la météo sera clémente, mais…..

Le 29 aout, je fais le trajet en blablacar avec José, un concurrent de l’UTMB. Arrivé sur place je fais un petit footing de 20 min : bonne nouvelle, je ne ressens plus de gêne, je me prends une grosse averse. Du point de vue de la météo : risque d’orage le vendredi, rares averses le samedi et beau temps le dimanche. Ça semble pas mal, sauf qu’en réalité ce ne sera pas du tout le cas.

Mes nuits dans l’appartement AirBNB ne sont pas terribles, je dors mal : j’entends les voisins jusqu’à 23 h, un chien aboie à 1h du mat, je ne me rendors pas avant 4 h.

Irène me rejoint le jeudi 30/08. Elle fera mon assistance tout au long de la course. Nous avons prévu le matériel et les vêtements de rechange. Nous avons même répété la procédure. Tout est noté dans un petit carnet de bord d’assistance.

 

L’avant course à Chamonix.

Nous allons au retrait des dossards avec Irène. C’est un peu long mais c’est le moment ou la course devient réelle, surtout lorsqu’on nous passe le fameux bracelet rouge.

 

Plan de marche prévu :

J’ai étudié en détail le parcours et je me suis fait un plan de marche en tirant les leçons de ma reconnaissance de début aout et de la fin de la CCC 2014. Je cherche à terminer la course, sans faire de performance. D’après ma cote ITRA, je ne suis pas censé finir la course dans les délais. Je le savais depuis plusieurs mois, c’est pourquoi j’ai soigné ma préparation. Sur le site UTMB.livertrail, il y a une simulation qui évalue mon temps global à 46 h mais qui ne me permet pas de passer la BH de Saint Gervais. Quelle blague !

Mon plan de marche est le suivant :

 

 

 

Je connais mes temps de passage jusqu’au col de la Seigne par cœur.

P signifie que je mets de la poudre énergétique dans une de mes flasques, P2 signifie qu’en plus je remplis ma poche à eau.

 

Chamonix le 31/08

SMS de l’organisation :

« l’UTMB partira le 31/08 de Chamonix à 18 :00 sur le parcours prévu sauf Tête aux Vents »

Effectivement un éboulement a provoqué un mort une semaine avant sur ce secteur. Dommage car c’est la dernière montée dure et ça enlève un peu de sel ou d’authenticité à la fin de la course, tant pis.

Le matin je rencontre Habiba du Team Rhun Vieux qui vient de Hong Kong. Je me sens fatigué et je n’arrête pas de bailler, et ben, ça promet !  L’après-midi je tente de faire la sieste… en vain.

Vers 15h je me lève et découvre deux nouveaux SMS de l’organisation :

« UTMB dégradation météo : mauvais temps jusqu’à samedi après-midi, très froid et neige en altitude. Equipez-vous chaudement »

« UTMB dégradation météo : mauvais temps jusqu’à samedi après-midi, très froid, vent, température ressentie -10 degrés (14 degrés F). Kit grand froid indispensable »

Super ! Bon il faut que je reprenne le contenu du sac que j’avais préparé. Je vais partir en collant long, mais j’hésite sur le haut. En effet, il fait 11° à Chamonix, le 1er col n’est pas trop haut et ensuite on se retrouve à St Gervais, puis les Contamines où la température ne sera pas glaciale. Si je pars avec un t-shirt à manche longue thermique j’aurais trop chaud et je risque d’avoir froid au moment d’affronter le froid dans le col du Bonhomme. J’opte pour un T-Shirt à manche courte. Dans le sac je mets : un T-shirt à manche longue thermique et 2 couches chaudes : une couche chaude Kalenji et une micro-polaire (ainsi qu’un buff en plus du bonnet).

Ça y est je suis prêt, c’est le moment d’y aller.

 

Nous sortons à 16H15 pour rejoindre la ligne de départ : il pleut ! Irène retourne chercher un parapluie. Nous nous dirigeons vers le départ. Je vais dans le sas de départ alors qu’Irène va déposer le sac d’allègement pour Courmayeur.

 

La course :

 

Chamonix, 16h30 :

D’après ce que je sais, ça bouchonne pas mal au départ, surtout si l’on se trouve en queue de peloton. J’ai décidé de venir tôt pour ne pas trop perdre de temps au départ. En effet les BH (Barrières horaires) jusqu’à Courmayeur sont assez exigeantes et vont m’inciter à partir un poil plus vite que lors de la TDS par exemple. D’ailleurs, elles me stressent ces BH ! Lors de ma reconnaissance de début aout, je n’avais pas une marge extraordinaire…

Je suis surpris car la zone de départ est très clairsemée. C’est sans doute à cause de la pluie. Je cherche du regard ou je pourrai m’abriter mais tous les recoins sont occupés. Bon, je vais attendre sous la pluie. Je pourrais aller juste derrière les élites mais je ne souhaite pas être entrainé à un rythme trop soutenu, je recule donc un peu et j’attends. Irène me signale qu’elle est avec Catherine sur la gauche au niveau de la Poste. J’essaierai de leur faire coucou en passant. Je discute avec mon voisin pour qui c’est son 2ème ou 3ème UTMB. Les concurrents arrivent peu à peu. Un type de l’organisation déambule parmi nous et me pose des questions, quelques minutes après, il sort un micro et se tourne vers moi « Je suis avec Jacques O. pour qui c’est son 1er UTMB, alors Jacques, quelle est ta stratégie de course ? » euh……. « Je vais rejoindre Courmayeur, en essayant d’en garder sous le pied tout en assurant vis-à-vis des BH, ensuite ce sera au mental pour rejoindre l’arrivée ».

 

SMS de Marion

« Papa, tu dors ! L’UTMB va partir ! Papa, tu dors ! tu vas partir en retard »

« Tu dors encore ? »

« Tu stresses pas trop ? »

Je lui envoie un selfie « j’attends le départ sous la pluie, je stresse »

Marion :

« Aïe caca la pluie »

« T’inquiétes pas ça va bien se passer »

SMS de l’organisation :

« UTMB: pyramides calcaires supprimées, barrières horaires inchangées »

C’est plutôt une bonne nouvelle, je n’aime pas ce passage : sorte de détour par un pierrier. En plus ça permet de gagner environ 1H sur les BH.

La pression monte il reste moins de 30 minutes. Les élites commencent à arriver, nous pouvons les voir sur les écrans. Il y a Kilian Jornet et Jim Walmsley, les favoris. La pluie cesse puis reprend, le ciel reste bien bouché. Devant moi, je découvre le collègue d’un ancien collègue à moi : j’avais une chance sur 2500 qu’il se trouve juste devant moi. Nous échangeons quelques mots.

Marion

-« C’est bientôt le départ dit donc »

-Je réponds « ouiiiiiiii »

-« Bon courage ! »

Un gendarme surveille la zone depuis un toit. C. Poletti fait son briefing et rappelle la suppression des Pyramides Calcaires, elle avoue que ça n’a pas d’intérêt de passer par là, je suis bien d’accord. Je lève les yeux au ciel … 4 ans et je suis là, je me dis ma phrase fétiche devant un ultra ou une distance qui me semble énorme « Force & Honneur !». Avoir la force de finir, garder l’honneur de ne pas baisser les bras.

Il reste 5 minutes, un hélicoptère tourne dans le ciel. Je suis à 5 minutes du départ de la course après laquelle je cours depuis des années !!!!! J’en ai des frissons, la musique fait monter la pression d’un cran. Nous attendons tous l’hymne de la course « Conquest of Paradise »….. et puis la voilà ! Accompagnée par une immense clameur ! Un guitariste perché sur l’arche de départ accompagne le morceau : quelle émotion…. !

 

Chamonix 18h01.

Curieusement le départ est comme suspendu, il traine un peu plus que les années précédentes, tout le monde attend le « Go » et puis c’est parti ! Rapidement je peux courir je me décale sur la gauche vers la Poste pour essayer d’apercevoir Irène, je la cherche des yeux… la voilà,  je lui fais signe, elle ne m’a pas vu, j’essaie de revenir en arrière et me fait bousculer par un troupeau de bisons, si, elle m’a vu. Je peux me mettre dans le bon sens. Que de monde, tout le monde hurle, applaudit, tend la main, l’ambiance est indescriptible, électrique, pleine d’énergie. Parti dans les 200 ou 300 premiers, ça ne bouche pas, je peux trottiner à mon rythme, je parcours le 1er km en 6’35 alors que je pensais mettre 9 ou 10 minutes. J’ai prévu de partir doucement à une moyenne de 8,5 km/h jusqu’aux Houches sur cette partie très roulante. Pendant ces 8 premiers kilomètres, j’ai l’impression que la terre entière me double ! Chaque seconde, une dizaine de concurrents me double. Je me dis que le flot va se tarir, mais non ça continue avec ce flot incessant de concurrents qui me doublent. A tel point que je me retourne quelques km avant Les Houches pour vérifier qu’il reste des concurrents derrière moi ….. oui ouf, il en reste. (en me basant sur ma position au 1er point de contrôle, j’estime qu’environ 1500 personnes m’ont doublé sur ces 8 km). Il y a du monde encore partout sur le bord du chemin. Après la traversée de l’autoroute, il y a un petit raidillon avant de rentrer dans Les Houches. Au niveau de l’église je regarde mon chrono : « 53’16 » alors que j’avais prévu 57’ environ, j’ai 4’ d’avance, j’ai bien fait de ne pas me laisser porter par la foule. Je snobe le ravitaillement des Houches, aucun intérêt. Nous allons attaquer la montée du col de Voza alias le Delevret. Rapidement ça grimpe sec. Je sors mes bâtons et cherche un rythme constant assez rapide mais pas trop. Ça bouchonne un peu lorsque qu’on passe de la route à un sentier de façon transitoire mais rien de terrible, surtout qu’on retrouve un large chemin ensuite. Un groupe de japonais propose des saladiers remplis de bonbons. Plus loin c’est une ambiance tour de France : des gens déguisés près d’un chalet avec des cloches énormes, ils hurlent des encouragements. La nuit commence à tomber, on s’approche du sommet, je m’arrête pour mettre ma frontale. Nous arrivons au col de Voza, le point de contrôle « Le Delevret » est un peu plus loin, là ça y est.

 

Le Delevret 13,8 km, 20h09, 1831eme

Je regarde ma montre : 20h09 pour un passage prévu à 20h11, tout va bien. Arrive une section à peu près plate, on peut courir mais curieusement personne ne court. Je me mets quand même à trottiner de temps en temps. Il pleut, l’ambiance est humide. Nous bifurquons sur une piste de ski en herbe très pentue qui lance vraiment la descente sur Saint-Gervais. Avec cette humidité, c’est très glissant, je joue la prudence et descends doucement, pas la peine de s’exciter. Il y a quelques ralentissements dès qu’il y a un passage un peu plus technique. Dans cette descente je sens une petite douleur à mon genou gauche, douleur classique dès que c’est raide. J’espère que ça rentrera dans l’ordre. Il fait bien nuit désormais, arrivé près de Saint Gervais, le sentier devient plus technique ce qui créé de vrais bouchons… je prends mon mal en patience, la pluie continue de tomber. Je glisse et me retrouve sur les fesses, pas de bobo ouf. Nous atteignons finalement les escaliers qui nous mènent au centre-ville de Saint Gervais : nous sommes accueillis comme des champions. Sur le goudron je peux courir sans risquer la chute. On contourne le ravitaillement que l’on voit sur notre gauche en contrebas. A la sortie je dois y retrouver Irène. Je passe sous l’arche marquant l’entrée du ravitaillement. Je regarde ma montre « 21h16 » pour 21h19 de prévu.

 

Saint-Gervais 21 km, 21h16, 1873eme

Première étape : mettre de la poudre et remplir les flasques. Ça y est. 2eme étape : manger : avec mes lunettes mouillées je n’arrive pas à lire les écriteaux (« salé », « sucré »), j’erre à droite à gauche pour voir ce qu’il y a sur les tables. Je ne sais plus ce que j’ai pris, du pain, des morceaux de bananes ; peut-être du coca. Je m’approche de la sortie de ravito, Irène devait m’attendre sur la gauche, je ne vois pas grand-chose, j’appelle, pas de réponse. Je regarde mes SMS :

« Je suis après le ravito au niveau de l’église »

Arrivé à l’église, je l’aperçois. Nous marchons ensemble pendant que je mange la nourriture piochée auparavant. Il pleut toujours, rapidement nous devons nous séparer, nous nous retrouverons à Courmayeur demain. Me voilà de nouveau seul, j’ai en tête mes futurs temps de passage : 23h15 les Contamines, Minuit à Notre Dame de la Gorge et 1h du matin au refuge de la Balme. Il s’agit de ne pas perdre de temps compte tenu de la BH à la Balme… je décide d’alterner marche et course : courir tout le temps consomme trop d’énergie, marcher tout le temps fait perdre du temps. Il parait que cela s’appelle la méthode Cyrano.

 

SMS de Marion :  

« Je vais aller dormir bonne nuit de course papoose !»

SMS d’Antonin :

« Salut ! J’espère que la course se passe bien. Bon courage ! »

Sur cette portion j’ai le souvenir de la pluie, des nappes de brouillard, bref une ambiance très humide. J’essaie de reconnaitre les endroits où je suis passé lors de ma reconnaissance il y a un mois. Tiens justement il y a une variante ou l’on passe dans un jardin avec des grosses citrouilles, je n’étais sans doute pas passé au bon endroit. Il y a aussi un bon « coup de cul » avant les Contamines que j’avais repéré et qui ne m’a donc pas surpris. Reconnaitre le parcours est d’une aide précieuse pour le mental. Je franchis la rivière avant la dernière petite montée qui nous amène au ravitaillement des Contamines. On contourne la grande tente, il y a des robinets je remplis mes flasques.

 

Les Contamines Montjoie 31,2 km, 23h07, 1832eme

Je rentre dans le ravito, il est 23h07 pour 23h15 de prévu. C’est le 1er ravito ou l’on a droit à une assistance. J’avais dit à Irène que ce n’était pas la peine car c’est trop tôt dans la course. Je crois avoir mangé un peu. Je passe devant la zone d’assistance ou les « assistants » sont agglutinés pour tenter d’apercevoir leur poulain, ça a l’air bondé. Je suis bien content de ne pas m’y arrêter… je repars après y être resté pas plus de 5 minutes.

La suite est un peu plus plate et encore plus roulante que précédemment. J’adopte de nouveau la méthode Cyrano. Je constate que la pluie a enfin cessé mais l’air reste très humide. Je traverse le joli parc avec plan d’eau qui était bondé en pleine journée début aout. Cette nuit, seuls quelques spectateurs agitent leurs cloches et tapent sur des casseroles devant un chalet-bar. ND de la Gorge n’est plus très loin, voilà le parking ou je m’étais garé lors de mon WE Choc de début juillet. Je passe devant les oratoires du chemin de croix, double des spectateurs qui rejoignent ND de la Gorge qui est au bout de la ligne droite (j’ai en tête le minuit à ND de la Gorge, je me dépêche, un peu comme Cendrillon). M’y voilà : ND de la Gorge, il est 23h47, pour un passage prévu à 0h02. Tout va bien. Je franchis la rivière Bon Nant, le fameux feu de camp est bien là après le pont. Par contre je suis déçu par l’ambiance, il y a bien du monde mais j’avais vu des vidéos ou c’était du délire ici. C’est plutôt calme à mon passage même s’il y a quand même plein d’encouragements. C’est ici que ça commence à grimper vraiment. Je trouve mon rythme : au niveau physique et cardio tous les voyants sont au vert, tant mieux. Un peu plus loin, après le refuge de Nant Borrant, il y a un long faux plat où j’alterne marche et course. Le refuge de la Balme est là-bas au fond du vallon après être un peu monté en altitude. Nous voilà en montagne sans spectateurs….quelques virages que je reconnais et voilà des tentes près du refuge de la Balme.

 

La Balme 39,3 km, 0h56, 1611eme

Je mets de la poudre et de l’eau dans mes flasques aux robinets qui sont là. Je rentre dans la 1ère tente, bondée, pas de place pour d’asseoir, de la buée plein les lunettes. Je sors mon bol et prends de la soupe. Impossible de se changer ici. Je ressors, il y a plusieurs étals ensuite : je prends des choses à manger et demande à une bénévole ou je pourrai me changer. Elle me propose la tente médicale qui se situe juste après. Je jette un œil à l’intérieur : des types dans des couvertures de survie avec des bénévoles de la Croix Rouge. Je ne vais pas les embêter. Après, il n’y a plus de tente, uniquement l’arche de pointage de la Balme qui se trouve à l’entrée du refuge dans lequel j’avais dormi à la fin de la 1ère étape de ma reconnaissance. Je ne peux pas poser mes affaires par terre car c’est tout mouillé. Je décide donc d’utiliser la barrière du refuge comme porte manteaux. J’enlève mon sac, ma Goretex, mon T–shirt. Je mets mon T-Shirt thermique à manche longue, une 2eme couche chaude, remets ma Goretex, puis mon sac et enfin mes sous-gants. Je verrai bien plus tard si j’ajoute mes gants. Pendant que je me change le type du contrôle discute avec quelqu’un et dit « Kilian Jornet est déjà au Lac Combal ». Je me dis que j’y serai dans longtemps ! Je franchis la ligne de contrôle il est 0h56 alors que j’avais prévu 1h02 à l’entrée du ravito, je craignais cette BH c’est tout bon !

C’est le début de l’ascension du col du Bonhomme : devant, un serpentin lumineux continu matérialise le chemin. Après quelques pas, je sens très très bien : il ne pleut plus, je suis bien au chaud avec ma nouvelle tenue, je me sens en forme ! Génial ! le rythme des personnes devant me va : c’est assez lent mais du coup je garde des réserves pour plus tard. Je serai euphorique dans cette montée au col du Bonhomme : je me sens super à l’aise.

Plusieurs fois je me retourne pour regarder le serpent lumineux des frontales derrière moi. D’abord en lacet juste en contrebas, il s’étire jusqu’à la ligne droite qui se trouve avant la Balme, c’est magnifique.

Dans une partie un peu raide et technique, une anglaise devant moi est à la peine. Je lui dis que ça sera plus facile dans 200 m, « really ? ». Je commence à avoir chaud, je m’arrête pour enlever ma 2eme couche chaude et repars. Nous passons devant le tumulus, plus loin, le gros névé qui était là il y a un mois a presque disparu. Ensuite c’est la dernière partie raide et plus technique. Là je peste contre le rythme vraiment trop lent à mon gout. Je fais quelques dépassements par accélérations successives pour doubler par grappe de 2, 3 ou 4. Je ne suis pas essoufflé par ces changements de rythme. J’arrive au col avec un vent bien froid mais ça va. Il est 2h18 alors que j’avais prévu 2h12, j’ai finalement perdu pas mal de temps avec ce rythme un poil trop lent pour moi.

Au niveau des sensations, cette montée était parfaite, pourvu que ça dure. Nous bifurquons à gauche direction le refuge de la Croix du bonhomme. Cette partie est très technique, il fait froid, il y a du vent. Le rythme est lent, encore plus lent pour grimper sur des rochers. Devant moi, un type reste bloqué devant une grande marche à monter, il émet une sorte de cri d’impuissance ! La personne derrière moi le pousse en lui soulevant les fesses, j’aide à le pousser ! Voilà ! Cette partie se fait en accordéon lent entrecoupé de très lent. Je perds patience et double dès que je peux plutôt que de suivre sagement à la file indienne. Ça commence à redescendre, signe que le refuge est tout près mais je ne distingue rien dans la brume ou le brouillard. Il surgit subitement.

 

Refuge de la Croix du Bonhomme 44,9 km, 2h53, 1715eme

Il est 2h53 pour un passage prévu à 2h49, ça reste dans un mouchoir après presque 9h de course. J’attaque la descente vers Les Chapieux. Celle-ci est assez désagréable, raide avec beaucoup d’ornières, des rochers rendus glissants par la pluie. Dans la montée, nous étions à la queuleuleu, alors que dans la descente c’est beaucoup plus clairsemé. J’arrive dans la partie plus roulante : un chemin de terre ou l’on peut dérouler un peu plus. Le genou semble tenir. J’aperçois en contrebas la lumière du ravito. J’y arrive assez rapidement. J’ai prévu de passer plus de temps ici (15’) pour me retaper avant d’attaquer le col de la Seigne.

 

Les Chapieux 50,1 km, 3h47, 1683eme

Il est 3h47 alors que j’avais prévu d’arriver à 3h46, pas mal non ? Le ravitaillement est encore une fois bien rempli. Il fait chaud par rapport au froid du dehors, la buée sur les lunettes ne facilite pas les choses mais le protocole est rodé :

-        Flasque avec poudre (je n’ai pas besoin de remplir ma poche à eau) aux robinets extérieurs, puis coca.

-        A l’intérieur : Soupe et du pain il me semble.

 

Un bénévole sert la soupe entre les tables et le buffet, sauf qu’il n’y a pas de place pour circuler ! Une fois mon bol rempli il faut se faufiler. Je vais à une table et je m’assois pour la première fois depuis de très longues heures. La fatigue me tombe dessus d’un coup. Je prends un peu de temps pour me restaurer. Je consulte ma montre : les 15 min prévues sont déjà passées, mais je n’ai pas fini de manger. Je me dis qu’avec la suppression des pyramides calcaires, j’ai un matelas d’1h sur les BH en plus. Je reste donc un peu plus longtemps. Je repars après 23 minutes (au lieu de 15 min). Dehors je frissonne, ce sera le cas après chaque arrêt. Le dilemme est de mettre une couche en plus ou pas (quitte à l’enlever quelques km plus loin). Je décide de rester comme ça et de me réchauffer en activant l’allure. La remontée vers la Villa des Glaciers / refuge des Mottets se fait d’abord par une route goudronnée puis on attaque un sentier qui bifurque à droite. Je me sens bien. En légère montée, j’adopte la marche rapide en appuyant bien sur les bâtons.

Derrière moi, j’aperçois le ballet de frontales qui descendent de la Croix du Bonhomme. Devant moi, je vois des frontales assez loin devant qui restent à gauche du torrent en restant sur la partie goudronnée : bizarre, cette partie goudronnée ne me semblait pas si longue quand j’y suis passé début juillet et début aout, j’en déduis qu’on ne bifurquera pas sur le sentier et qu’on restera sur la route goudronnée : ce qui sera plus facile que de passer par le sentier beaucoup plus technique et avec plus de montées – descentes. Là je me dis : bonnes sensations, route goudronnée au lieu de sentier, pas de pyramides calcaires, pas de tête aux vents, il va être facile cet UTMB !

Puis je me remémore le dicton : « si tu es euphorique sur un ultra, ne t’inquiète pas ça ne va pas durer ». Plus loin je reconnais le sentier qui part à droite, et, le parcours bifurque bien vers le sentier, pas si facile héhé. Cette partie-là est un peu en dent de scie avec des montées et des coups de cul. Nous sommes regroupés en Grupettos, j’en mène un. Je garde une distance à peu près constante avec le grupetto de devant. Derrière moi un serpent lumineux (qui part des Chapieux) me suit.

 Je me souviens d’un passage un peu délicat avec un névé / pierrier pentu dans un virage, le voilà il faut d’abord descendre avant de remonter. Nous arrivons aux alentours du refuge des Mottets qui marque le vrai départ du col de la Seigne. Le sentier est, là-aussi, matérialisé par un beau serpent lumineux qui montent dans la montagne. Après une partie relativement plate, un large chemin fait des lacets et monte régulièrement. J’essaie de trouver mon rythme. Ça ne bouchonne pas, les autres ont un rythme à peu près identique. Je surveille de temps en temps ma vitesse altimétrique : la cible est de 600 m/h. Je suis moins facile que dans le Bonhomme. Plus loin le sentier est plus raide sans lacet, pas très agréable. Je ralentis le rythme car c’est plus dur et c’est surtout très long je ne cesse de regarder l’altitude : tant qu’on n’est pas à 2500 m, c’est qu’on est loin du sommet. Je me dis qu’il faut limiter la casse pour ne pas perdre trop de temps. La cible est d’être à environ 6h30 au col avec le lever du jour. Je constate néanmoins que je suis en retard. Je reconnais enfin la dernière section du col alors que l’on voit clair. Devant moi un asiatique (les chinois et japonais sont nombreux) a une drôle de démarche : il fait des petits pas comme s’il chancelait puis se reprend, puis recommence ses petits pas rapides puis ralentit, puis les petits pas rapides…

Il fait très froid à l’approche du col, j’aperçois la tente du point de contrôle, j’y suis. Le contrôleur m’encourage : « c’est bien ! ».

 

Col de la Seigne 60,4 km, 6h47, 1661eme

J’ai un gros quart d’heure de retard : il est 06h47 et j’avais prévu un passage à 6h31. Bon j’étais reparti du ravitaillement avec 8 minutes de retard, je constate que je n’ai perdu que 8 minutes dans la montée du col, cohérent de ma volonté de ralentir un peu mais en limitant la casse. (a posteriori un SMS d’Irène indique que Livetrail prévoyait une arrivée à 7h10 au col de la Seigne, je n’ai donc pas autant ralenti que ça vu que je suis arrivé 23 min avant leur prévision). Devant moi c’est l’Italie ! Je prends le temps de prendre une photo : à gauche les pyramides Calcaires sont quasiment dégagées (si Catherine Poletti savait cela…). J’indique à un autre concurrent que je suis bien content de ne pas monter là-haut ! Il ne réalise pas à quoi il a échappé. Je lui précise que le chemin est tout pourri, on passe sur des pierriers etc...

Nous descendons directement sur le lac Combal. Passé la cabane Casermetta, je dois m’arrêter pour enlever un gros caillou dans ma chaussure. Un hélicoptère survole la zone. J’atteins une partie plate ou j’alterne marche et course. Plus loin, on aperçoit le ravitaillement du lac Combal, le temps est meilleur : ciel bleu avec des nuages qui s’accrochent aux sommets. Par contre, il fait très froid. J’arrive au ravitaillement du lac Combal.

 

Lac Combal 66,3 km, 7h33, 1656eme

J’avais prévu d’arriver à 8h25, il est 7h33, on retrouve l’heure de marge dégagée par la suppression des pyramides calcaires. Je refais le plein des flasques. Je bois de la soupe, je prends un peu plus de temps que ce que j’avais prévu. Je consulte les SMS, d’Irène, parmi lesquels :

« J’espère que la nuit s’est bien passée ! T’es un héros ! »

« Abandon de Kilian Jornet à Bonatti »

Un héros ! Et dommage pour Kiki. Je téléphone à Irène pour estimer mon arrivée à Courmayeur, j’y serai avant les 11h35 prévus. Pas de problème elle sera là ! Ma montre GPS a bippé car elle n’a presque plus de batterie. Je cherche le cable et la batterie externe pour la recharger. Je range tout ça dans le sac.

Un type semble frigorifié, c’est vrai qu’il fait très froid (ravito extérieur), il boit un café sucré, il me dit que c’est la seule chose qu’il peut avaler depuis la Balme. Je suis resté 15 min au lieu de 5, il fait froid, il est temps de repartir. J’alterne marche et course sur ce chemin plat. Une voiture Audi me dépasse, je la retrouve garée près du petit lac, les types ont sorti un drone pour filmer... du coup je me mets à courir pour faire bonne figure. J’entends le drone sur ma droite. J’espère que je verrai les images. J’arrive à l’endroit où il faut prendre le sentier à droite pour monter sur l’arête du Mont Favre. Un dénivelé de 400 m m’attend, pas très facile. J’en avais bavé quand j’y étais passé lors du Grand Trail de Courmayeur en juillet 2017. Je surveille mon indicateur de 600 m/h. Arrivé presque au sommet le Mont Blanc se détache. Je m’arrête faire une photo, puis plus loin une deuxième. Me voilà au point de contrôle. Je ne m’arrête pas car je connais bien la vue et il fait froid.

SMS de Marion :  

« Aller courage papa !»

 « Kilian Jornet a abandonné !»

« Allez papa maintenant faut faire mieux que Kilian Jornet ! Déjà là tu cours depuis plus  longtemps que lui ! (Donc tu fais mieux !) Prochaine étape : aller plus loin que lui»


Arête du Mont-Favre 70,3 km, 9h08, 1730eme

Il est 9h08 pour un passage prévu initialement à 9h43, j’ai déjà bien fait fondre l’heure d’avance sur mon plan de marche que j’avais au lac Combal (écart réduit à 35 min). Là commence une descente plutôt agréable jusqu'au refuge de Maison-Veille, au col Chécrouit. Pas grand-chose à signaler sur cette partie. Pas de douleur particulière, tout va bien, je trottine tranquillement car la route est encore longue. J’arrive au refuge de Maison-Vieille.

 

Refuge Maison-Vieille 74,8 km, 9h55, 1710éme

9h55 contre 10h34 dans le plan initial. J’avais entendu du bien de ce ravitaillement (pâtes, tarte etc…). Je m’approche du ravito : des concurrents sont agglutinés autour d’une bénévole pour avoir des pâtes ou de la soupe. C’est un peu un pb récurrent, on doit toujours attendre la soupe, les pâtes et parfois l’eau quand il n’y a qu’un bénévole et c’est lui qui doit servir une meute affamée et frigorifiée. Je crois n’avoir rien pris, je pars directement sur Courmayeur, où je vais retrouver Irène.

La descente sur Courmayeur est d’abord facile puis le sentier devient très très raide et poussiéreux malgré l’humidité des dernières heures. Comme d’hab, mon genou gauche couine un peu dans les descentes raides. Je me laisse doubler par quelques concurrents. Ce n’est pas le moment de se faire mal. Je me fais doubler par une vénézuélienne, je remarque un peu plus tard que ses chaussures sont toutes abimées, avec des trous béants ! Me voilà enfin sorti du bois et de la descente infernale, je débouche sur la route qui mène à Dolonne, un quartier de Courmayeur. J’arrive sur le plat et alterne marche et course. Je traverse le centre avec ses ruelles étroites. J’arrive en vue du « Mountain Sport Center » qui est la base-vie de Courmayeur, je suis applaudi par des spectateurs, j’aperçois Irène et Catherine qui sont là. Irène m’accompagne et me dit qu’elle m’attend à l’entrée du gymnase, en voyant les sacs d’allègement qui attendent les coureurs, elle ajoute : « je n’ai pas de sac » (ie je ne dois pas passer là car ce n’est pas elle qui récupère le sac mais moi). C’est le début d’un quiproquo ! La bénévole qui est là a entendu et dit « vous n’avez pas de sac ? ». ben non, « je n’ai pas de sac » (sous-entendu il faut me donner mon sac d’allègement), elle me dit de continuer. Je m’adresse au bénévole suivant, je réclame mon sac : voyant mon dossard il me dit de faire demi-tour et de demander à la bénévole que je viens de quitter. Je lui demande mon sac. Elle ne comprend d’abord pas, je répète : mon sac ! là une lampe doit s’allumer dans son cerveau. Mon sac est hors d’atteinte il faut qu’elle monte sur le muret pour aller le chercher au fond. Ca y est j’ai mon sac avec mes affaires de rechange. Je me dirige vers l’entrée du ravitaillement et pénètre dans ce fameux ravitaillement de Courmayeur.

 

Courmayeur Mountain Sport Center 80 km, 10h45, 1673eme

Pour rentrer, Irène doit montrer son pass, elle fait la queue, je l’attends. Ca y est, elle peut rentrer. Il y a pas mal de monde, il faut trouver une place. Irène aperçoit un concurrent qui s’en va et se précipite sur la place. Je m’occupe de me changer alors qu’Irène prends soin de charger mon téléphone, remplir mes flasques avec la poudre, etc…. Mes pieds sont ok, 0 ampoule, je les nettoie et passe de la crème NOK. J’effectue un changement complet de tenue et me mets en short court. Je change également de chaussures. Tout ça prend pas mal de temps. Je vais au buffet pour déguster des pâtes. Il faut faire la queue. Je reviens vers la table et mange. Irène a apporté également des fruits et des yaourts, miam. Je vais ensuite faire une escale technique aux toilettes. Malheureusement c’est la queue aussi, j’y perds pas mal de temps. J’avais lu beaucoup de choses négatives sur ce ravitaillement, c’est plutôt correct. Allez, il est temps de repartir, j’aurai passé 1h02 au lieu de 45 min ici. Irène et Catherine me retrouvent après le sas de sortie et m’accompagnent jusqu’au centre de Courmayeur. Catherine indique qu’il ne me reste que 2 marathons à parcourir. Nous nous séparons à un point de contrôle en plein centre de Courmayeur (place de l’Ange) : est-ce une nouveauté de cette année ? Le parcours ne passe pas devant l’église mais la contourne pour déboucher sur la route qui monte vers le refuge Bertone. Ça monte d’abord tranquille puis la montée se fait raide et sans répit. Je trouve un rythme qui est lent. Je me fais pas mal doubler. Ce n’est pas si long que ça et me voilà au refuge Bertone.

SMS d’Antonin :

« Allez papa pour le reste de la course. Je t’aime »


Refuge Bertone, 84,1 km, 13h30, 1642eme

13h30 (plan de marche : 13h53). J’espérais qu’il ferait meilleur en Italie mais il fait gris et le vent est glacial à Bertone. Je prends du coca et repars rapidement pour ne pas prendre froid. La section suivante jusqu’au refuge Bonatti est normalement agréable sur un sentier en balcon, sauf que là, le vent froid souffle de face avec parfois des rafales. Je suis un peu plus lent qu’espéré, fidèle à ma stratégie j’alterne marche et course : marche dès que ça monte un peu, course dès que ça descend. Quand c’est plat c’est au feeling : un peu de course, un peu de marche. Au fond du val Ferret, le grand col Ferret est dans les nuages. Ceux-ci sont noirs, avec le vent froid qui vient de là-bas le passage du col ne va pas être une partie de plaisir.

 

SMS de Marion :  

« Tiens on t’as bien vu sur la vidéo du refuge de Bertone ! Ca va bien tu tiens le coup ? Pas trop crevé ? Courage !

PS : quand t’arriveras au refuge Bonatti t’auras doublé Kilian Jornet»

Je trouve que le refuge Bonatti tarde à s’offrir à moi…… et ce vent qui ne cesse pas. Au moins il ne pleut pas. J’arrive enfin à Bonatti !

 

Refuge Bonatti : 91,6 km, 15h07, 1499eme

J’avais prévu d’y être à 15h28, je garde une petite avance. Il y a pas mal de monde ici, je répète la procédure ravitaillement, sauf que devant la température très fraiche, je rajoute une couche chaude et mon Buff sur le cou en plus du bonnet qui ne m’a pas quitté. A côté de moi un concurrent dit qu’on se va cailler en montant au col et met son collant long également. Une fois changé, je repars, direction Arnouva…. En voyant le froid qui s’accentue, j’ai un doute : j’ai laissé à Irène à Courmayeur ma couche chaude supplémentaire du kit grand froid. J’ai peur qu’ils l’exigent avant la montée au Grand Col Ferret. Je réfléchis à des arguments au cas où l’on me pose des problèmes. J’atteins Arnouva assez vite. Dans la descente, mes quadriceps ne bronchent toujours pas.

 

Arnouva : 96,7 km, 16h21, 1564eme

(Prévision 16h44) A l’entrée du ravito on me dit qu’il est obligatoire de mettre son sur-pantalon étanche. Je dis que je le mettrai à la sortie. J’essaie de refaire les niveaux. Depuis quelques heures, j’ai du mal à manger mes barres. D’habitude, j’en mange un bout tous les quarts d’heure mais là ça passe de moins en moins. Je mange une ou 2 soupes. Je prends le temps de me poser. La table est très sale, des concurrents précédents ont pris la table pour une poubelle. Mon voisin est prêt à repartir, mais la montée au col par ce temps ne l’emballe pas et reste encore un peu au chaud. Je mets mon pantalon de Kway sur mon short et je sors. La 1ère partie est raide. Devant moi, le rythme est très lent. Je double un peu plus tard pour trouver mon propre rythme qui est à peine plus rapide.

Quelque part au début de la montée du col , je réponds au dernier SMS de Marion

 « C’est fait » (ie je suis allé plus loin que Kiki).

A ce moment-là, j’ai plutôt chaud. Il commence à pleuvoir, le vent n’a pas disparu. Voilà le refuge Elena qui marque le début de la 2eme partie, tout le monde est plus ou moins à la peine. Je m’accroche pour garder le rythme et veut passer au sommet avant 18h30. Je ressens une douleur vers mon muscle du releveur gauche. Oh non ! J’avais eu ça lors de ma reconnaissance de début aout : même muscle, même lieu géographique ! La douleur s’était alors amplifiée, entrainant mon arrêt à Champex. Je suis inquiet. Si c’est le cas, je tacherai de continuer mais il faudra serrer les dents…. Pour l’instant la douleur est intermittente : je ne l’a ressens que de temps en temps.

La température baisse et l’humidité augmente : en plus de la pluie nous rentrons dans les nuages. Le vent est de plus en plus fort. Je suis impressionné par mes sous-gants (Icebreaker Merinos) : je n’ai pas froid aux mains ! Me voilà enfin presque en haut du col, une dernière partie quasi plate avec un vent fort, je suis bippé au sommet. Je dis au bénévole « ça y est, je l’ai eu ce col ! ». Il me félicite et m’encourage. Je lui souhaite aussi bon courage dans ce temps pourri.

 

Grand Col Ferret : 101,3 km, 18h21, 1503eme

(Prévision 18h32) Me voilà en Suisse ! De l’autre côté, c’est pire : le vent est plus fort, la pluie est toujours là, mais en plus, il y a du brouillard, j’ai très froid y compris aux mains. Par-dessus le marché, je ressens plus souvent la douleur au releveur; je n’arrive pas à manger quoi que ce soit. Ça se complique ! Bon, actions :

1-     Je tente d’appeler Irène pour la prévenir que j’aurai besoin d’une crème anti-douleur musculaire à Champex, mais pas de réseau. Je lui textote avec mes doigts gourds,

2-     Je mets mes surgants en Goretex Raidlight : mes sous-gants commencent à avoir du givre,

3-     Je repars mais en y allant doucement et en tentant différents types de foulée : pieds en canard, pieds normaux, marche, course.

Je suis lent, je vais volontairement doucement alors que sur cette longue descente de 15 km, on peut courir ! Je suis un peu dégouté.

 

Plus tard je reçois les SMS d’Irène (de nouveau du réseau) :

« Sac prêt pour Champex. Des affaires propres et diverses bouffes t’attendront »

« Tu vas à la même vitesse que ceux de ton niveau qui te suivent depuis le début, c’est bien »

« La Peule estimé à 18h54, bravo belle montée »

« et 23h30 à Champex. Tu es conforme au plan de marche et large vis-à-vis des BH. Keep focus dans la descente ».

« en attendant boire pour éviter les crampes. La cuisse ? ».

Non pas la cuisse, le releveur comme il y a un mois ! Grrr…. Je suis encore lent par rapport à ce que je souhaite mais j’essaie de faire disparaitre la douleur que j’ai ressentie.

Je reçois aussi les SMS de Marion :

« Cool Bravo ! » (cf. j’ai dépassé Kiki)

« Tiens on t’as vu sur la vidéo d’Arnouvaz ! Continue comme ça, en + tu gagnes des places »

 

La Peule : 105,0 km,19h14, 1513eme

J’étais en avance sur mon plan de marche en haut du col, me voici en retard (prévision 19h12). Tout peut basculer très vite. Je me dis qu’il y a peut-être des kinés à La Peule, mais non rien. Je continue donc. Cette partie est beaucoup moins roulante avec des montées qui entrecoupent la grande descente. La bonne nouvelle c’est que la douleur reste tapie, par contre je ne mange rien. Cependant j’avance, c’est l’essentiel. J’arrive finalement sur le goudron qui mène à La Fouly, je m’efforce de courir mais je ne tiens pas très longtemps, donc marche/course/marche….. Je rentre dans la Fouly, le ravito n’est pas au même endroit que lors de la CCC, il est plus loin. Ca y est, j’y suis.

 

La Fouly : 110,9 km, 20h23, 1518eme

(Prévision 20h20, ça va je n’ai pas perdu davantage de temps). Je n’ai quasiment rien mangé depuis Arnouva il y a 4 heures (2 soupes et bananes). Je regarde ce qui est proposé, c’est toujours les mêmes choses : TUC, saucisson, fromage, pain, soupe, barres, pom’potes…. Je tente d’abord la valeur sûre : la soupe. La bénévole n’a que de la soupe avec du riz (pas de vermicelle). Je prends donc une soupe au riz. Je vais m’asseoir : grrr le riz est immonde, impossible de l’avaler. Je bois le bouillon et jette le riz. Je vais errer ensuite devant les étals : la bénévole me conseille le fromage : je goutte mais il a du mal à passer. Je prends 2 tranches de saucissons. Je repars finalement en emportant du fromage et du pain et une pom’pote. J’ai passé 17 minutes pour 15’ de prévu. Je mets ma frontale sur la tête pour attaquer ma 2ème nuit. A la sortie, je marche en essayant de manger le pain et le fromage, c’est quasi impossible. Je mets tout ça dans une poche. Je suis un peu énervé de ne pas avoir bien mangé car la route est encore longue jusqu’à Champex. J’essaie une stratégie si je ne peux pas manger un gros bout, je peux peut-être manger des miettes en continu…le résultat sera le même ! Me voilà en train de manger une miette de pain, c’est dur à avaler ! Même une miette ! Qu’à cela ne tienne je bois une gorgée d’eau et avale la miette avec l’eau comme un médicament. Je réitère la manip régulièrement… je m’en lasserai assez vite finalement. La bonne nouvelle est musculaire : le releveur reste sage… ouf !

La deuxième nuit commence, les concurrents sont plutôt clairsemés. Je sors de la Fouly et bifurque à gauche, je traverse une sorte de barrage et m’engage dans la partie roulante en direction de Praz de Fort. Je me retrouve seul, à part le problème du manger, tout va bien pour le reste. J’alterne marche et course, tranquillement, je redoute un peu la montée vers Champex. Je ne sais pas pourquoi mais je l’ai en horreur. En 2014, lors de la CCC, je pensais que Champex était juste au sommet d’un « coup de cul », j’avais trouvé ça interminable. Lors de ma reco récente, mon releveur me faisait mal et j’avais trouvé cela long et plutôt pénible….

La partir roulante laisse place à la seule partie plaisante à cet endroit du parcours : un single à flanc de montagne. Une frontale me suit depuis un moment : je demande en anglais si le type veut passer. Il ne comprend pas, je me répète en français : « non, ça va ». C’est un français qui veut rester dasn mon sillage. Plus loin , c’est le passage vertigineux de « crête de Saleina » : des rochers avec une chaine à gauche, le précipice à droite. Je balaie le vide avec ma frontale : « il ne s’agit pas de tomber » dis-je tout haut. Nous engageons la conversation avec mon suiveur : il est annecéen, c’est son 3ème UTMB, dont un bâché à cause de ses mauvaises chaussures. Je lui demande si on est bien là i.e. si on est en bonne posture pour finir. Il me répond que nous sommes dans les temps de 44h a priori. Bon ben tout va bien! Nous papotons jusqu’à Praz de Fort. Nous rejoignons d’autres concurrents, a priori slaves, constituant ainsi un grupetto. Nous arrivons à Praz de Fort, (prévision 22h04, réalisé 22h13) j’ai envie de me mettre à courir mais tout le monde autour de moi marche. Curieusement je n’ose pas me remettre à trottiner, j’en profite pour lire les SMS d’Irène :

« Je n’ai pas de données mobiles en Suisse donc pas de Livetrail. Peux tu me faire un SMS quand tu arrives en bas de la descente ? Juste avant de remonter à Champex »

« Je te retrouverai dans la tente du ravito, on me laissera entrer 15 min avant ton arrivée pour que je m’installe à une place » .

Je lui réponds OK en traversant Praz de Fort, je reconnais les endroits où je m’étais arrêté lors de ma reco pour masser mon releveur douloureux. Aujourd’hui il reste tranquille après une alerte dans la descente du col, espérons que ça dure ! J’ai pris un peu d’avance sur les autres car j’ai recommencé à courir ! On traverse la route principale des bénévoles sont là.  J’ai souvenir que ça descends ensuite et me mets enfin réellement en route, laissant les slaves, avec l’annecéen comme unique compagnon. Arrivé à Issert, j’ai un petit pincement au cœur : après avoir franchi la rivière je reconnais la fontaine dans laquelle j’avais tenté de la cryothérapie de mon muscle releveur… ça va toujours pour le moment. Nous voilà le long de la grande route, signe du début de la montée vers Champex, je prends mon téléphone pour prévenir Irène :Je l’appelle en lui indiquant que je vais attaquer la montée vers Champex, mais que j’en ai pour une heure environ. Et vous savez quoi ? la montée vers Champex m’a paru interminable ! Quelle merde cette montée. La 1ère moitié ça va, ensuite je commence à trouver ça longuet, les sculptures, la fontaine…. Ensuite je ne reconnais pas la dernière partie que je trouve horrible et raide, je n’avance pas.  Ma frontale éclaire un petit visage qui ne trouve sur le sentier, en me rapprochant, il s’agit d’un caillou, plus loin un autre visage apparait, non un caillou, puis un autre visage et un autre …. Je distinguerai des petits visages pendant un moment. Ils se transforment tous en caillou lorsque je m’approche…. J’avais entendu parler d’hallucinations lors de la 2ème nuit. Ça y ressemble un peu : des formes dans le halo de la frontale que le cerveau tente d’interpréter…

Je reconnais enfin la fin de ce chemin de croix perpétuel qu’est la montée à Champex : j’atteins la route, le ravito est un peu plus haut , le chemin qui y mène semble avoir rallongé depuis la dernière fois ! Voilà le ravito de Champex !

 

Champex : 124,8 km, 23h49, 1390eme

(Prévision du plan de marche 23h29) après un coucou à la webcam, je pénètre dans l’immense tente. Je prévois d’y rester 1h dont 15 minutes de sieste si possible. Je suis agréablement surpris : lors de la CCC, la tente était bruyante et bondée. Là, c’est calme avec de la place. Je cherche du regard Irène, ah la voilà. Ça me fait plaisir de la retrouver. Elle a disposé tout le matériel sur une table bien propre  recouverte d’une nappe plastique blanche, nous avons la table pour nous tous seuls. Waouh, je suis impressionné : c’est de l’assistance professionnelle, mais je vais être loin du podium ;-). Tous les voyants sont au vert : je pensais arriver à Champex éreinté, fourbu, cassé, avec une envie de dormir, tel un zombie ! Où seul le mental et l’envie de finir me feraient tenir… Et bien non, je ressens bien sûr de la fatigue mais je n’ai pas de gros coup de mou : je suis lucide, je peux discuter, m’occuper de moi, me lever, aller au buffet etc.. ; sans que ça me demande un effort surhumain (lors de la CCC, à Champex  au km 55 de la course rien que me lever me demandait un gros effort, je restais un peu prostré par la fatigue, ici après 126 km, je me sens en meilleure forme). Ma stratégie d’y aller à l’économie paie.

J’hésite à me changer : je trouve que j’avais perdu beaucoup de  temps à Courmayeur de chouchouter mes pieds et de me changer intégralement. Le verdict d’Irène est sans appel « tu as le temps, tu te changes ! ».

Bon OK, il est minuit, nous sommes donc le 02/09, c’est mon anniversaire. Irène me souhaite un bon anniversaire et s’en va faire je ne sais quoi. Je termine de me nettoyer les pieds, de les noker, hop chaussettes propres, ça c’est fait. Jusque-là je ne faisais pas attention au speaker, j’allais changer de short quand Irène m’a dit « nooon , ne te mets pas en slip ! ». ben quoi je me change ou pas ? Et là je réalise que le speaker annonce : « nous sommes le 2/9, nous fêtons donc des anniversaires » Je regarde Irène qui sourit… « C’est l’anniversaire de Brigitte, bénévole…. Et aussi de Jacky »  hahaha, est-ce moi Jacky ??? «  C’est aussi l’anniversaire de Jacques O. qui vient de nous rejoindre ». Super, j’ai compris pourquoi Irène s’est éclipsée et qu’elle ne voulait pas que je me mette en slip à ce moment-là : si tout le monde m’avait applaudi, j’aurai eu l’air con. Mais non pas d’applaudissement, mais ça m’a fait très plaisir.

Après m’être changé (mon corsaire et mes superbes chaussettes roses notamment…) je vais prendre des pâtes à la bolognaise. Je ne prends pas trop de viandes car j’ai peur de ne pas pouvoir l’avaler. C’est vrai que je n’ai quasi rien mangé depuis Arnouva. Une autre bénévole me propose du fromage rapé. Je décline en répondant avec malice « non, ça fait grossir ». Elle me regarde partir ahurie.

La viande passe finalement très bien, je vais en chercher de nouveau. Irène me propose des yaourts à la vanille, des mirabelles, miam….

Il est temps d’essayer de faire une sieste. Irène me suggère d’aller dans les tentes dortoirs. Je décline, je n’ai pas envie de ressortir dans le froid pour juste 15 minutes. Je m’allonge sur le banc car il y a peu de monde et je n’embête personne à squatter ce banc. J’ai froid, Irène me couvre de son sac de couchage. J’essaie de dormir … en vain. Je reste comme ça, un peu ankylosé, Irène me réveille de ma torpeur. Je regarde ma montre : l’heure de pause que j’avais prévue est passée. Je veux repartir illico de peur que ma marge sur les BH fonde. Irène me retient : « tu n’as pas assez mangé, tu n’arrives pas à manger en courant, tu as de la marge. Il faut que tu manges plus sinon tu vas le payer plus tard ! ». J’accepte un peu à contrecœur (l’épée de Damocles des BH en tête)…. Mais avec le recul elle avait raison ! Elle a également une bonne idée : laisser ma poche à eau inutile (mes flasques suffisent) et mettre des cocas dans une 3ème flasque pour contrer une éventuelle hypoglycémie. Je me dis que le coca va faire exploser ma flasque. Elle revient, une bénévole aguerrie lui a expliqué qu’il suffit de ne pas remplir à fond la flasque. Je me restaure un peu plus pendant qu’Irène range tout le bazar.. Il est l’heure d’y aller maintenant … certains dorment sur le sol recouvert de sciure. Nous faisons quelques pas, je suis saisi par le froid, il faut que j’active ; nous nous laissons : RDV à Trient.

J’aurai passé 1h30 à Champex au lieu des 1h prévues ; 1h30 quand même !

Ça caille sévère, je me mets à courir : de toute façon pas la peine de se couvrir : j’ai froid à chaque sortie de ravito et chaud un peu plus tard. Arrivé sur les berges du lac, j’ai trop froid. Je m’arrête pour mettre une couche supplémentaire et repars, tant pis si je dois m’arrêter de nouveau plus tard.

J’emprunte désormais le chemin large, roulant en faux plat descendant. Je m’étais arrêté ici lors de ma reconnaissance de début aout à cause de la douleur, je n’ai pas reconnu la suite mais je l’ai parcouru lors de la CCC 2014. Je cours, après presque 130 km, je cours, c’est super. J’avais beaucoup aimé ce passage il y a 4 ans, je l’ai également apprécié lors cet UTMB. J’ai fermé les yeux en courant de temps à temps comme pour me reposer. J’arrive à la BH de Plan de l’Au à 2h17 au lieu des 1h27 prévues, je suis 50 min en retard sur mes prévisions (la BH est à 3h45, ça va mais j’aimerais bien récupérer un matelas de marge supplémentaire). Plus loin ça monte gentiment, en attendant la montée de Bovine. Bovine, la montée assez terrible, raide, avec des marches, des rochers, des passages dans des rivières caillouteuses en guise de sentier, la boue parfois….La montée de Bovine, redoutée. Mais moi, je pense à la marge que j’ai perdue à Champex, et la montée de Bovine ne me fait pas peur ! Je reconnais le Bovine d’il y a 4 ans mais sans la pluie. Un serpentin de frontales indique que ça monte haut dans la montagne. Je prends un rythme que je qualifierai de classique 600 m/h environ, je suis dans la moyenne. Voilà les marches, voila la rivière au milieu du sentier…. Plus tard le sentier raide se raidit encore, je suis un groupe, la population s’est densifiée avec la raideur de la pente. C’est lent me dis-je ! Je double des paquets de concurrents avec des coups d’accélérateurs, un paquet de 3, un paquet de 4, un paquet de 5 ! Etonnant ! Dommage que Kiki ait abandonné, sinon j’étais capable d’un mano à mano avec les meilleurs sur cette section ;-) Ça y est, j’ai franchi les difficultés, je suis sur la partie un peu plus en pente douce. Bovine ? Fastoche ! Là-bas, au bout de cette pente douce ascendante, après avoir contourné la montagne, la Giète et ensuite zou Trient !

Euh ben non en fait …. Après avoir contourné la montagne, je vois une longue ligne de frontales qui … monte ! Ça doit faire 2 ou 3 km. Ah merde, je ne suis pas en haut. Subitement, je commence à voir flou…. Je m’arrête, tente de boire du coca : une éruption de gaz m’explose le gosier et les narines, je fais sortir le surplus de gaz et bois avec appréhension, cette fois–ci ça va, je cligne des yeux : non le sol est encore flou. Bon, je ne vais pas attendre de recouvrer la vue, je repars doucement : le sentier est bon, ne monte pas trop, ce n’est pas grave si tout est flou.

En contrebas, je distingue les lumières de Martigny. Je garde un rythme correct malgré la vue déficiente, allez les yeux, pas dodo ! Marche et course au programme, bon sang ! Je ne sais pas combien de temps ça a duré, mais après avoir rechigné, les 2 trucs qui me servent d’œil ont bien voulu faire –encore – des heures supplémentaires au milieu de cette deuxième nuit.

Mon menu est désormais réduit à banane et coca, entrecoupé d’eau de temps en temps. Enfin je bascule vraiment du côté de la descente. Je me souviens d’un contrôle lors de la CCC dans une petite tente au milieu de nulle part. Cette fois, le contrôle est dans une sorte de bergerie.

 

La Giète : 136,6 km, 4h28, 1438ème

A l’intérieur, la douceur tranche avec le froid de la nuit, la lumière est tamisée, c’est bas de plafond. Des personnes dorment allongées par terre sous leur couverture de survie. Je regarde ma montre : 4h28 contre 3h52 prévu, le retard sur mon plan de marche est passé de 50 min à la sortie du ravito de Champex à 36 min. j’ai bien envoyé du lourd (pour moi hein) dans Bovine ! Il n’y a qu’un ravito liquide, je n’en ai pas besoin, je ressors illico. A côté de la bergerie, quelqu’un s’affaire autour d’un bon feu. Je lui demande si je peux squatter un peu de chaleur. Il en est ravi. Je me colle contre les flammes qui me réchauffent amoureusement. Je sors un morceau de banane et profite de la chaleur au milieu de la nuit près du feu qui crépite : quel bonheur ! Mais, vite il faut me remettre en route, je remercie et m’engouffre dans la nuit froide. La descente sur Trient est assez tranquille (ou sont-ils donc tous passés ?). Mes quadriceps ne bronchent pas malgré tout ce qu’ils ont pris depuis le début ! Je leur rends un hommage ! Hommage que je réitère encore après la course, car, après 170 km et 10 000 m de D+ (bon je spoile la fin, désolé), je n’ai ressentis aucune douleur ou raideur dans les cuisses même lors des montées ou descentes d’escalier, chapeau-bas les quadris ! Bon, j’en suis dans la descente de Trient, je rattrape une petite troupe sur le replat qui surplombe Trient. Je trottine, je sais que ce n’est pas long et qu’après on plonge sur Trient… « qui va piano va sano », je me demande si mon bon état va m’abandonner alors que je termine bientôt ma deuxième nuit. Avant de plonger sur Trient on doit remonter : ça perturbe les concurrents devant : il s’agit juste d’une déviation : tout le pan de la montagne est en travaux. Je franchis la passerelle au-dessus de la route hop hop hop les escaliers, dernière descente en zig-zag un peu raide. La musique de Gladiator se met à résonner (« force & honneur » la devise de ma course), ah oui c’est mon téléphone, je m’arrête pour décrocher. C’est Irène, elle m’attend avant le ravito. L’arrivée sur le ravito est du grand n’importe quoi : on fait des arabesques en passant par un pré, un parking, on monte à gauche pour aller à droite…

Irène m’a rejoint, le ravito est là au bout. On se sépare car il y a une entrée pour les champions et une pour les seigneurs de l’assistance.

 

Trient : 141,5 km, 5h40, 1405ème.

Quid du plan de marche me direz-vous ? 5h17, j’ai un malus de 23 min (contre 36 à la Giète et 50 à Champex) I’m flying !! En réalité, sur le moment je ne sais, pas trop ou j’en suis si ce n’est que je résorbe un peu mon retard pris à la sortie de Champex et que, de défaillance, je n’en n’ai pas vu l’ombre de la queue.

Le ravitaillement est petit et bondé, il faut qu’Irène montre patte blanche pour me rejoindre, j’attends debout et scrute pour voir si quelqu’un part. Encore une fois je me sens en meilleur forme qu’à la CCC. Ca y est, elle a pu rentrer, elle me cherche … coucou ! A ce moment je vois quelqu’un qui part et nous pouvons prendre la place. L’équipe est désormais bien rodée : je mange, Irène refait les niveaux. Il me semble qu’elle m’a grondé car je n’avais pas beaucoup bu. Les SMS irénéens que j’ai reçus dans cette période :

A 2h30 « manger manger manger »

A 2h55 « Sais-tu à quelle heure tu étais au Plan de l’Au » ?

A 3h36 « je suis à l’entrée du ravito de Trient, dans les transats du stand Petzl »

A 5h15 «  je rentre dans la zone d’assistance ».

Elle refait le plein de coca, je remets des bananes dans la poche dédiée à la nourriture « piochée au ravitaillement ». Je mange un yaourt. Irène hésite pour la suite à repasser par Chamonix pour laisser des affaires ou aller directement à Vallorcine. Je regarde mon plan de marche : bah je ne serai pas à Vallorcine avant 9h (j’avais prévu 9h16) : j’y serai entre 9h et 10h… Du coup elle rentrera à Chamonix. Il faut repartir après une pause de 29 min (décidément j’avais prévu des pauses trop courtes : 15 min). Irène m’accompagne et salue son hôte Petzl (elle a passé son temps à m’attendre sur les transats du stand Petzl, ça a créé des liens). Nous nous séparons avant les escaliers : RDV à Vallorcine ! il y a ensuite un passage sur route assez plat, il fait froid, j’active l’allure en alternant course et marche. Le jour commence à se lever…. c’est là où je commence à caresser mon rêve : je suis à Trient, je suis en avance sur les BH, je semble encore en avoir sous le pied, je peux être finisher de l’UTMB bordel ! Je ne frissonne pas uniquement à cause du froid. La prochaine difficulté est la montée aux Tseppes. J’en ai un bon souvenir : montée régulière, pas trop raide, il suffit de trouver mon rythme et ça va passer sans souci. Tiens, après un ou 2 virages le sentier est quasi droit dans la pente, je passe un ou 2 virages supplémentaires, ce n’est pas raide, c’est quasi vertical ! Je ne me souviens pas de ce passage raide. Et ça dure, et ça dure…  WTF ?? Je dis tout haut : « celui qui a tracé ce sentier, ne l’utilise pas ». Je suis quasiment à l’arrêt : un type derrière moi dit que je monte très bien et que je lui sers de locomotive. Malgré tout j’en chie grave, je commence à avoir faim. Je m’arrête pour boire du coca et manger un morceau de banane. Le type derrière moi s’arrête. Je lui dis que je vais manger. Il dit qu’il m’attend car il apprécie mon rythme…. Mouais, il me met la pression. Je repars avec mon suiveur collé aux basques. Il se met à parler : il est de l’Est , il habite en Suisse, il y a eu plein d’éboulements, d’ailleurs ce sentier (de merde) est un nouveau sentier : on rejoint l’ancien sentier quelques virages plus haut. Ah tant mieux….. sauf qu’à tous les virages, c’est quelques virages plus haut. Ce maudit sentier qui est toujours aussi raide… autour de moi tout le monde s’accroche, là je suis incapable de faire le mariole comme dans Bovine…. J’ai faim en permanence, j’essaie de colmater avec du coca, mais je ne peux pas m’arrêter toutes les 5 minutes….ça monte toujours quasi « dré dans l’pentu » …. Enfin nous rejoignons l’ancien sentier. Ça monte toujours mais ça devient humain. Le soleil commence à faire son apparition : une première après 35h de course. Ben t’étais passé où salopard ???

Nous émergeons de la forêt, un peu réchauffés (au moins psychologiquement) par ces timides rayons de soleil. Que vois-je déjà ? Le point de contrôle des Tseppes !! Après coup  il me semble avoir confondu la durée de montée de Bovines et des Tseppes. Je suis toujours suivi par Gérald (je crois que c’est son prénom) comme mon ombre.

SMS irénéens sur cette période :

A 6h54 « 1398eme tu es passé sous la barre des 1400 »

 « d’après Livetrail, 8h30 aux Tseppes »

« pardon, 8h20 aux Tseppes »

 

Les Tseppes : 145,2 km, 7h35, 1357ème

7h35 c’est beaucoup plus tôt que prévu, ça me fait revenir sur les temps de mon plan (7h30). Je m’inquiète car je risque d’être à Vallorcine bien avant 9h. je passe un coup de fil à Irène pour la prévenir. Je me mets à ralentir, pour ne pas arriver trop en avance à Vallorcine et puis j’ai aussi un début d’hypoglycémie : j’ai une grosse sensation de faim. Je suis obligé de m’excuser auprès de Gérald de m’arrêter encore en espérant qu’il prenne le large mais non , il m’attend et me conseille de boire du coca et de manger une pâte de fruit. Il m’offre gentiment une pâte de fruit et me dit que ça mettra un moment avant de faire effet. Nous repartons mais cette fois il est devant et je ralentis un peu volontairement. Nous basculons du côté de Catogne au milieu des nuages, il fait encore bien froid. Une partie encore en légère montée au pied d’un sommet rocheux. Je regarde le paysage : dans la vallée, j'aperçois des retenues d’eau, des nuages rendent l’atmosphère encore très humide, quelques sommets se dégagent, il va faire beau pour la fin de la course. Nous entamons la descente, toujours avec Gérald, toujours bavard. Je ne sais pas quoi penser de sa bienveillance collante. Nous rattrapons le dossard 327. Je lui dis : « Dossard 327 (je crois), c’est cool, avec mon dossard 2717 j’ai un niveau quasi élite finalement ! ». Il me dit qu’il a eu un dossard par une connaissance. Je remarque un drôle de symbole accroché au bas de son dos :

-        « c’est la forme du casque du commandant Maximus dans Gladiator…. »

-        « Force et Honneur » je lui réponds,

-        « ah, tu connais ».

Dans cette descente, je pourrais aller plus vite mais je prends mon temps, je veux un peu savourer et faire durer, plus de doute je vais être finisher… moi qui me disais que je n’aurai pas de seconde chance…. J’ai la chance de pouvoir finir, en bon état et de partager tout ça avec Irène. C’est le scénario rêvé.

Gérald me raconte que plus bas il y a des virages qui surplombent un précipice, il avait vu un concurrent de la CCC arriver vite, rater le virage et s’écraser 15 m plus bas. Il avait été évacué en hélicoptère dans un sale état. Je m’arrête dans ledit virage pour regarder comme un touriste. Un peu plus tard Gérald dit que sa copine l’attend et qu’il ne doit pas rentrer tard, je lui dis que je continue tranquillement, il propose de venir me féliciter à l’arrivée. Me voilà plus libre de mes mouvements mais je garde un train de sénateur. Mon Dieu que j’ai trainé dans cette descente ! J’arrive sur une piste de ski et vois que ma montre GPS n’affiche plus rien. Flûte, plus de batterie. Je m’arrête et recherche ma batterie externe, je ne la trouve pas, je sors toutes mes affaires : rien ! Ah c’est Irène qui a dû la garder. Je refais mon barda, finalement ce sac Salomon 12 litres suffit pour emporter tout le matériel nécessaire. Mais il est très fragile, Irène a recousu entièrement une poche porte-flasque (le sac était pourtant quasi-neuf, je venais de l’échanger 3 semaines avant à Chamonix car une fermeture éclair s’était cassée !). Bref à part la fragilité, le confort est au top : aucune gêne.

Je rejoins un chemin ou l’on croise des spectateurs qui nous annoncent Vallorcine à des distances complètement aléatoires ! Je me suis remis à trottiner (c’est une course quand même). Le parcours nous fait bifurquer à droite sur un joli single. J’arrive bientôt à Vallorcine. Des spectateurs nous encouragent, un jeune concurrent italien se fait filmer par son papa et sa maman, sauf que nous devons passer sur une passerelle couverte et papa-maman bloquent tout le passage. J’attends patiemment hého il y quelqu’un derrière. Là-aussi, comme à Trient, on doit faire plein de circonvolutions avant d’atteindre le ravitaillement. Je vois Irène debout à l’entrée en train de consulter son téléphone : me voilà !

SMS irénéens sur cette période :

 « C’est bon je serai à Vallorcine à 8h45 »

 « Livetrail, 9h à Vallorcine, 12h20 à La Flégère (BH 14h45) »

SMS de Marion :

« Joyeux anniversaire ! »

« T’as bien dormi ? Pas trop crevé ? »

« Bon courage »

 

Vallorcine : 152,4 km, 9h20, 1352ème

Mon plan prévoyait 9h16 ! Il était diablement précis ! Là encore je vais prendre mon temps, je ne regarde pas trop le chrono même si j’ai en tête la BH de la Flégère. Je pioche du saucisson, du fromage, du pain : ça passe bien. Alors que je me suis fait servir un bol de soupe, une spectatrice se retourne subitement et renverse le bol sur ma veste : elle est désolée et propose de nettoyer : elle revient avec une serviette et répare sa bêtise. Je retourne à table et bois ma soupe dans une forte odeur de camphre : une femme masse les cuisses d’un concurrent de l’autre côté de la table. Irène a de nouveau apporté des yaourts à la vanille : c’est frais, sucré, ça passe tout seul ! Ce serait bien si on pouvait trouver ça aux ravitaillements. Je repense encore que je suis sur l’UTMB, à Vallorcine, en bon état et qu’il n’y a pas de raison que je ne finisse pas. C’est comme si je n’arrivais pas à y croire. Je pensais en baver beaucoup plus. Je prends un peu mon temps, c’est le dernier ravitaillement avec assistance. Une allemande a proposé à Irène de l’emmener en voiture pour me voir passer vers le col des Montets, elle fait plein de rencontres. Je repars après 23 min de pose. C’est la dernière ligne droite. Il fait beau mais encore frisquet, je porte encore ma veste qui ne m’a pas quitté depuis le début.

Je profite de l’occasion pour faire de la pub car cette veste est extraordinaire. J’ai par ailleurs une veste Salomon Bonatti mais qui n’est pas terrible, en sortie longue aux Andelys en Normandie en avril j’avais pris 6h de pluie et la veste avait vite trouvé ses limites. J’ai trouvé celle-ci au rayon alpinisme du Vieux Campeur, car au rayon Trail il n’y avait que des vestes fragiles. Bref, celle-ci a une vraie membrane 3 couches Gore-Tex très étanche (>28 000 mm) et respirante (RET< 3) il y a 2 grandes poches qui servent aussi d’aération une fois ouvertes. Le zip respire la qualité : bonne accroche, coulisse facilement (le zip de la Bonatti, il faut s’y reprendre à 3 fois avant de le fermer). La capuche est très bien faite : elle s’ajuste bien et suit les mouvements de la tête avec également une visière de protection. Au niveau de la coupe : les longueurs des bras et dans le dos permettent de tout bien couvrir, on se sent à l’aise également. Elle est plutôt légère (265 g). Elle a notamment subit :

  • La pluie avant le départ (mes chaussures étaient trempées, pas le haut du corps),
  • Les 5 ou 6 heures de pluie jusqu’aux Contamines,
  • Le froid des cols du Bonhomme et de la Seigne (vent)
  • Le vent, la pluie, le grésil au grand Col Ferret.

Et bien, j’ai été parfaitement au sec, quand j’avais un peu chaud j’ouvrais la fermeture éclair, je laissais les poches ouvertes, nickel ! Même si j’en avais apprécié la qualité lors de mes WE choc (ou j’ai eu de la pluie), je suis réellement bluffé. Ami lecteur, il s’agit de la veste « HÄGLOFS L.I.M. Comp jacket », si tu cherches une excellente veste tu peux y aller les yeux fermés.

Fin de la page de pub, je repars de Vallorcine en direction du col des Montets en mode marche nordique. Le prochain objectif (et le dernier !), c’est la Flégère. Je suis déçu de ne pas passer par la Tête aux Vents, dans mon état je serai passé sans trop de problème. Dommage. Le soleil est un peu moins timide mais je garde ma veste. La vue sur l’Aiguille Verte est somptueuse. Je croise Irène pour un dernier coucou avant l’arrivée. Je suis ravi qu’elle puisse rester jusqu’à l’arrivée (c’est la veille de la rentrée pour nos 2 enfants, elle ne sera de retour à la maison que très tard alors qu’ils seront couchés) : un grand merci à tous les 3 !

Arrivé au col des Montets à 10h35 (10h15 prévus au plan), je ne traverse pas la route pour la Tête aux Vents mais on suit la route pour arriver à Tré le Champs.

 

Tré le Champs : 157,0 km, 10h45, 1377ème

Ici on traverse la route et c’est le début de la dernière difficulté (en 2 parties : on monte-on descend-on monte enfin à La Flégère). Au bout de quelques lacets, j’ai vraiment trop chaud et je range ma veste dans le sac après plus de 40h de bons et loyaux services. Dans cette montée, je suis plus lent que mes camarades : je me fais beaucoup doubler. Je tente de garder un rythme régulier, lent mais régulier. Je sais que cette première montée n’est pas très longue, mais quand même…. La chaine du Mont blanc se dévoile de temps en temps entre les arbres. Le sentier est plutôt agréable pas trop difficile (rien à voir avec la Tête aux Vents). Arrivée vers 1700 m d’altitude on redescend… par un sentier comment dire … atroce, oui c’est ça, atroce : c’est simple : j’allais plus vite dans la montée ! Il s’agit d’enchevêtrements invraisemblables de racines sur des km, de rochers qu’il faut de-escalader qui ne demandent qu’à vous causer une bonne entorse si près du but ! Je suis plutôt à l’aise en terrain technique, je rattrape un groupe qui m’avait doublé dans la montée. De temps en temps des trailers qui font leur sortie dominicale nous doublent, parfois avec une maestria technique dans ce chaos organique et minéral.

Je croise des gens a qui je demande :

-« combien de temps pour la Flégère ? »

-« ça dépend de vous »

-« disons que je suis un peu fatigué »

-« il faut compter une bonne heure ».

La descente horrible cesse enfin et hop, il faut remonter encore 500 m de D+. Mon poignet gauche me fait souffrir : il est rouge et gonflé : ça doit être lié au fait que j’appuie sur ma dragonne et mes bâtons fermement à chaque montée depuis le début. Mon gros orteil droit est lui aussi un peu douloureux, j’ai buté 3 ou 4 fois sur des rochers toujours du pied droit au cours des dizaines d’heures passées dans la montagne. Je me trouve assez lent mais je suis à peu près au même rythme que les autres concurrents. Nous débouchons finalement sur une piste de ski en plein soleil. Je reconnais la fin du parcours du marathon du Mont Blanc, je peux apercevoir La Flégère. Ouille, la pente est plus prononcée, la chaleur pointe le bout de son nez pour la 1ère fois : quel escargot ! J’ai du mal à avancer, j’ai l’impression de faire du sur-place. J’essaie de relancer la machine à un rythme correct : ce n’est plus très loin…. Je gagne petit à petit de l’altitude et arrive dans le dernier lacet. Des spectateurs nous encouragent, près de l’arrivée des télésièges ils sont plus nombreux, ils hurlent les prénoms : Jacques ! Je fais une pirouette : pas chassé-sauté de côté : ça les fait marrer : « et bien Jacques, tu es prêt pour un tour supplémentaire ! », quelques mètres plus loin devant la webcam du ravitaillement j’effectue ma pirouette et m’engouffre dans le ravito.

 

La Flégère : 163,3 km, 13h11, 1406ème

Il ne peut plus rien m’arriver, c’est sûr je serai Finisher UTMB. Un bénévole propose de me remplir mes flasques et me demande si ça va :

-« ça va,… j’arrive à la Flégère avant Kilian Jornet ! »,

- il sourit « Oui, mais après Xavier Thévenard ! ».

Je bois plusieurs verres d’eau, il fait chaud tout d’un coup. Je remercie et repars. Il n’y a plus que de la descente : d’abord raide sur la piste de ski. Le type devant moi a les cuisses HS : il descend de côté, je le double, fier de mes quadris toujours vaillants.

Je trottine ensuite sur la piste de ski qui descend en pente douce. Plus bas, le parcours quitte la piste pour le sentier forestier un peu merdique avec plein de racines. J’y vais tranquillement, je croise des randonneurs qui montent et me laissent passer dans une partie rocailleuse à souhait, je m’exclame tout haut : « surtout ne pas se faire une cheville ! ».

SMS d’Irène :

« Arrivée prévue à 14h18 !!! »

SMS d’Antonin :

« Allez papa tu es presque arrivé, bravo ! Bisous »

A chaque fois que l’on croise quelqu’un, ce sont des encouragements, des applaudissements, beaucoup d’anglophones. Quel plaisir, quelle fierté, quel bonheur ! J’ai l’impression d’être champion du monde : c’est ça la magie des courses de l’UTMB : tout Chamonix vibre et envoie des ondes positives vers les coureurs. Nulle part ailleurs je n’ai vécu cela. Mais ça sera bientôt fini…. J’arrive au chalet-restaurant de La Floria : les coureurs passent en terrasse au milieu des convives : je fais une, puis 2 pirouettes sous les acclamations et les vivats ! Hallucinant !

Le sentier est devenu chemin, il est beaucoup plus roulant, on peut courir à l’aise. Je double les concurrents en mal avec leurs cuissots. Je bénis les miens encore vaillants. Je double Mickaël (le collègue de David), que j’ai croisé au départ puis à Courmayeur : il marche, ralliant tranquillement l’arrivée. Pendant que je cours je me demande ce que je vais faire sur la ligne d’arrivée….Tiens une pirouette ! symbole de « ça s’est bien passé »… et puis quoi pour symboliser l’énergie et le temps passé à s’entrainer pour réaliser mon rêve ? Ben oui « Force et Honneur !» : se frapper le torse comme un général romain (le fameux Maximus). Perdu dans mes pensées, je rattrape, le dossard 327, celui qui a le symbole du casque de Maximus sur son sac ! Véridique ! Je le dépasse en disant « Force & Honneur »…

Plus tard, je téléphone à Irène afin d’être sûr qu’elle sera là. Oui elle m’attend… Je range mes bâtons dans le sac pour avoir les mains libres, ma poubelle et ma pochette à victuaille, voilà je suis plus léger et plus présentable, les honneurs de Chamonix m’attendent.

 

Chamonix : 170,1 km, 14h42, 1392ème

Je rentre dans Chamonix : je cours, je courrai jusqu’à l’arrivée. Il faut d’abord monter 2 étages sur une passerelle provisoire pour franchir une route. A la sortie de la passerelle je plaisante avec un bénévole en disant que c’est du D+ bonus. Je cours mais je me fais dépasser par un concurrent, je le laisse prendre un peu d’avance et me retourne pour voir si je suis suivi, non, tant mieux je préfère savourer comme si j’étais le 1er. Voilà que je longe l’Arve, je dois être à 8 km/h mais j’ai l’impression d’aller vite. Je tape dans les mains qui se tendent, j’arrive à  la Place du Mont Blanc ou une autre passerelle est installée, je gravis les marches 2 par 2, je rattrape presque le dernier qui m’a doublé, je ralentis et descends la passerelle plus doucement, personne derrière moi. Je suis désormais dans le centre de Chamonix : ça y est !!! L’émotion me submerge, je refoule mes larmes mais j’aurai bien envie de pleurer. A cette heure, il y a beaucoup de monde, c’est super. Les derniers virages …. Toujours applaudi, et puis là : je vois Irène qui me prend la main et qui se met à courir avec moi : je suis surpris et ravi : je pensais qu’elle m’attendrait juste à l’arche d’arrivée. C’est génial de partager les derniers mètres avec elle…. Voilà l’arche j’étends mon bras à la fois pour voler et essayer de taper dans les mains qui se tendent. J’entends la speakerine qui cite mon nom et qui dit « oh Jacques, il vole ! il vole ! il vole ! », la ligne d’arrivée : Pirouette, Force & Honneur ! « oh Jacques, il danse un petit peu ! » Du coup j’en rajoute et fait une dernière arabesque et salue avec une révérence la speakerine « bravooo Jacques, il est fort ce Jacques ! ».

Du coup j’ai perdu Irène, ha elle est là mais un bénévole s’adresse à moi et me propose de prendre une photo. Je sors tant bien que mal mon téléphone et prends la pose. Ça dure longtemps, il prend plein de photos, c’est sympa. Je peux retrouver Irène. Nous devons quitter la zone. Catherine est là aussi et m’offre un Buff UTMB en me disant « Bon Anniversaire ». Ça me touche.

Nous allons tous les 3 retirer ma veste finisher et faire une photo à la « Finisher Cam ». Nous passons devant le ravito final ou l’on peut prendre une bière ! Je ne m’en prive pas, Irène doit aller prendre son train immédiatement, je l’accompagne à la gare. Merci Irène pour tout ce que tu as fait pendant ce WE extraordinaire : j’ai été vraiment heureux que tu sois là. Merci aussi d’avoir supporté toutes ces années d’entrainement.

Ensuite, je pars retirer mon sac d’allègement au gymnase de l’ENSA et je rentre à l’appartement en passant par le centre de Chamonix ou d’autres finishers en terminent !

Et du point de vue du chrono me direz-vous ? Ce n’est pas le plus important, mais mes prévisions ont été plutôt fiables 44:40:42 alors que mon plan prévoyait 44:44:03…

Au cours de la course j’ai reçu également un tas de SMS d’encouragements de la part d’amis ou de la famille.

Il va me falloir quelques jours pour redescendre de mon nuage.

 

 



Récit de l'assistance

 

Jeudi 30 août

Voyage pour Chamonix

Je rentre de déplacement en Bretagne : c’est déjà une aventure que de rejoindre Jacques à Chamonix. Après un TER, un TGV, une nuit chez Catherine à Lyon et un réveil à 5h30, me voici dans le métro lyonnais en route pour Gerland. Je dois y retrouver Adrien, mon chauffeur Blablacar, pour ma première expérience de covoiturage.

6h38. Une notification Blablacar s’affiche sur mon téléphone. Sans doute un rappel du départ imminent : pas de souci, je serai à l’heure. Mais quand je jette un œil à l’écran, je n’en crois pas mes yeux : « Adrien a annulé son voyage. Vous serez remboursé intégralement, directement sur votre compte ». C’est tout. C’est une blague ? Je fais quoi, moi, maintenant ?

Encore incrédule, je continue mon trajet jusqu’à Gerland où je me retrouve seule sur une place déserte à cette heure matinale. J’appelle Adrien, qui ne décroche pas. Je laisse sur son répondeur un message catégorique : il ne doit pas annuler son voyage ! S’il est en retard, je l’attends, mais je DOIS aller à Chamonix !

J’attends un quart d’heure avant de me rendre à l’évidence : Adrien ne répond pas et je dois trouver un plan B. Un autre Blablacar part à 10h, mais je ne parviens pas à le joindre. Reste le train : en 6 heures et 2 changements, je peux arriver en début d’après-midi... C’est mieux que rien ! Retour dans le métro direction Part Dieu.

7h45. J’entre dans la gare quand Adrien me rappelle ! Il s’excuse, sa voiture n’a pas démarré ce matin, il doit lui-même se rendre absolument à Chamonix et propose de m’emmener. Interloquée, je finis par comprendre qu’il a obtenu une voiture de remplacement. Super ! Demi-tour, retour dans le métro, rendez-vous à Gerland, et c’est parti.

10h30. Adrien me dépose à Chamonix. Finalement, c’est maintenant que l’aventure commence.

L’avant course à Chamonix

Le retrait des dossards est une plongée dans l’ambiance de la course. Pour rejoindre le gymnase, il faut traverser le « salon du trail », sorte de marché de Noël avant l’heure pour les trailers en mal de matériel. On y trouve aussi des infos sur des trails qui se courent aux quatre coins de l’Europe, histoire d’occuper ses prochains week-ends jusqu’à la fin de l’année.

Jacques et moi faisons la queue chacun de notre côté, lui pour son dossard, moi pour mon pass transport. Nous ressortons chacun avec un bracelet rouge : le mien me donne un accès illimité aux « UTMB Bus » pendant 2 jours. Je récupère aussi une brochure avec les plans, des infos utiles, et toutes les options proposées. Pour 2 euros, on peut être prévenu par SMS des heures de passage de « son » coureur, aux points de contrôles passés et à venir. C’est idiot, on a la même chose gratuitement sur l’application Livetrail. Comment dépenser 2 euros inutilement…

Nous passons à l’épicerie faire les dernières courses. La ville entière de Chamonix vit à l’heure du trail. Les bracelets permettent d’identifier les gens : assistants, bénévoles, coureurs, avec un code couleur qui permet de savoir sur quelle course chacun est engagé. Je suis fière de mon bracelet rouge. Autour de nous, ça parle majoritairement anglais. Beaucoup sont en groupe, et certains viennent de très loin. Je vois des chinois hésiter dans les couloirs de l’épicerie, je ne sais pas ce qu’ils recherchent mais cela doit être compliqué de changer complètement d’alimentation 48h avant une course !

Catherine est arrivée à son tour à Chamonix. Bénévole sur la course (bracelet bleu foncé), elle devait être postée à la Tête aux Vents, mais un éboulement interdit le passage de la course à cet endroit. Du coup, elle est affectée à la gestion de l’hébergement des autres bénévoles… Moins drôle. Nous convenons de nous retrouver le lendemain au départ de la course.

Vendredi 31 août

8h00. La nuit a été difficile pour Jacques, sa deuxième nuit d’insomnie. Il s’est mis une grosse pression pour réussir cette course, et je n’ai pas arrangé les choses en décrétant que si c’était son premier ce serait aussi son dernier UTMB. Il faut dire que les 10 à 20 heures d’entraînement hebdomadaire ont été pesantes pour la vie de famille…

Donc Jacques se lève fatigué, et je stresse. J’ai bien lu « Réussir son UTMB » - le livre de chevet de tout ultratrailer - et j’ai retenu qu’il faut faire le plein de sommeil avant la course, pour résister aux deux nuits blanches à venir… C’est raté. Heureusement les autres voyants sont au vert : entrainement parfait, pas de blessure, équipement au complet, et une assistance de choc (moi).

La journée passe lentement, quelques courses, un essai de sieste (sans succès) et les derniers préparatifs. Mon sac d’assistance est plein à craquer, j’ai droit à 30 litres maximum dans lesquels il faut faire entrer une serviette de toilette, des bâtons de secours, des gants et autres affaires de rechange, du ravitaillement, une batterie de secours, une pharmacie et quelques autres indispensables.

16h15. Nous sortons pour rejoindre la ligne de départ. Il pleut, il y a encore peu de coureurs et Jacques peut se positionner comme il le souhaite à l’avant de la zone de départ. Pour ma part, je me rends au gymnase pour déposer le sac d’allègement que l’organisation transportera jusqu’à Courmayeur. C’est ça de moins que j’aurai à transporter et aussi l’assurance pour Jacques de trouver le minimum indispensable même si pour une raison ou une autre je ne suis pas au rendez-vous. Les sacs en plastique, rouges, s’alignent à l’infini dans le gymnase. C’est une organisation incroyable, qui semble parfaitement rodée.

La plupart des coureurs sont venus déposer eux-mêmes leur sac d’allègement. Maintenant, tous se dirigent vers la zone de départ, sous la pluie qui continue à tomber. Ils ont l’air fébrile. Pourtant eux ne sont pas en retard, contrairement à ceux que je verrai passer plus tard, jusque vers 17h30, avec leur sac d’allègement…

Les 200 premiers mètres de la course sont encadrés par des barrières derrière lesquelles se tasse le public. Je me positionne devant la Poste, au premier rang contre la barrière. Il y a déjà du monde et les spectateurs n’en finissent pas d’arriver. Catherine a comme prévu pu quitter son poste ; elle se faufile pour me rejoindre. Il faut imaginer une foule compacte sur plusieurs rangs, des gens qui crient, qui tapent sur les panneaux en bois couvrant les barrières, l’ambiance devient électrique. Enfin, on voit passer les élites qui rejoignent la zone de départ. C’est ce que tout le monde attendait. La course part dans 10 minutes.

Le départ

18h00. Nous ne sommes pas loin de la ligne de départ, 100 mètres à peine, mais la rue forme un coude et nous n’entendons pas la musique de Vangelis. Ce sera ma grande frustration car c’est un moment mythique de l’UTMB. Ce n’est qu’en entendant une rumeur que je comprends que le départ est donné : ils arrivent. Les élites passent devant nous à 20 km / heure, je ne reconnais personne, à part Xavier Thévenard du fait de sa petite taille. Quelques dizaines de coureurs et Jacques est déjà là ! Je ne l’attendais pas si tôt et je l’aurais raté s’il ne m’avait pas aperçue. Mais le flot des coureurs l’entraîne, alors il fait demi-tour pour me voir, 2 mètres à contre-courant, on n’est pas passé loin de l’accident.

2600 partants ça fait beaucoup et la rue n’est pas si large. Rapidement, la foule des coureurs qui passe devant nous devient ultra-dense, les concurrents ne courent plus, ils marchent. Il paraît que certains marchent plus d’un kilomètre avant d’avoir assez de place pour courir. Jacques a bien fait de m’envoyer déposer son sac d’allègement et de se mettre devant.

Saint-Gervais

19h30. Après un rapide dîner, je pars prendre la navette de 20h pour Saint-Gervais. J’apprécie d’être logée près du centre, à 10 /15 mn de l’arrêt des bus UTMB. Il faut toutefois prendre un peu de marge car la navette suivante n’est qu’à 20h30.

Autant les coureurs sont à 90% des hommes, autant les passagers de la navette sont surtout des passagères. Je ne suis pas la seule « femme de » à suivre son coureur de mari ! Ma voisine est libanaise, son mari égyptien court des trails dans le monde entier. Nous sommes toutes deux connectées à Livetrail et étudions les prévisions du logiciel pour les heures de passage aux prochains points. Indispensable pour les assistantes que nous sommes ! Nos maris n’ont que quelques minutes d’écart après 2 heures de course.

-        Yes but my husband is very slow, he is afraid of the timing, me dit-elle.

Jacques « is afraid » aussi des barrières horaires, mais je ne l’aurais pas qualifié de « très lent »… Je pose la question qui deviendra rituelle à chaque rencontre :

-        Is it his first UTMB ?

Oui, pour son mari c’est aussi une première, mais il a déjà couru un 160 km au Qatar, avec 2 nuits dehors et aucune assistance autorisée. Il est arrivé dernier – mais il est arrivé. Je choisis de trouver cela encourageant.

20h35 : nous arrivons à Saint-Gervais. Le bus nous dépose loin du centre-ville où se trouve le ravitaillement, il faut marcher le long d’une route passante, il fait nuit et il pleut. Je suis seule - ma voisine a choisi de poursuivre par un autre bus jusqu’aux Contamines. Je me dis que faire l’assistance, ça ne va pas être rigolo tout le temps. Je suis contente que le lendemain Catherine puisse m’accompagner à Courmayeur.

Jacques m’a dit de me placer « juste après » le ravitaillement. Mais il y a du monde, j’ai peur de le rater, je me mets un peu plus loin vers l’église. Il pleuviote toujours et il fait un peu froid. J’attends une demi-heure en applaudissant et encourageant les coureurs… et voilà Jacques.

21h16 : Jacques a l’air en forme, très concentré. Il est content de me voir mais il ralentit à peine et je marche un peu à côté de lui dans la montée qui suit. Assez vite, il devient gênant d’être à deux de front : quelques coureurs sont coincés derrière nous. Je laisse Jacques se remettre à courir et je retourne prendre la navette de 22h. A 23h, je suis au lit. Par précaution, je mets le réveil à 7h30 : départ prévu pour Courmayeur à 8h45.

Samedi 1er septembre

6h00. Je suis tout étonnée de me réveiller après avoir dormi d’une traite. D’habitude, quand Jacques court de nuit et que je le suis à distance, je me réveille toutes les heures pour voir où il en est. Sans doute que cette fois, le fait de le savoir proche me rassure davantage. Je vérifie ses temps de passage de la nuit : tout est en phase avec son plan de marche. Toutefois, il n’est attendu qu’à 7h10 au col de la Seigne, contre 6h30 dans ses prévisions. Ce n’est pas grave, tant qu’il reste de la marge pour les barrières horaires. Nous aussi avons de la marge, avec le bus de 8h45, nous serons bien en avance à Courmayeur. Je traine un peu et me prépare tranquillement.

7h00. Je jette de nouveau un œil à Livetrail : et là, c’est la panique. L’arrivée de Jacques à Courmayeur n’est plus prévue à 11h30… mais à 10h50 ! Sachant qu’il risque d’y avoir des bouchons au tunnel du Mont-Blanc, ce n’est plus à 8h45 qu’il faut prendre le bus, mais à 8h.

Je préviens Catherine qui loge au camping en dehors de la ville, elle doit partir tout de suite. Pas de problème, elle est prête. Mais pas moi… Heureusement que j’avais préparé mon sac la veille !

9h00. Nous arrivons déjà à Courmayeur avec finalement 1h45 d’avance ; j’ai dû me tromper un peu dans mes calculs. Il vaut mieux que ce soit dans ce sens-là ! Nous prenons un petit déjeuner, faisons un tour au village puis nous postons à l’arrivée du Mountain Sport Center. Je ne me lasse pas d’entendre le bénévole italien crier, à haute voix, le numéro des dossards des arrivants, pour permettre aux autres bénévoles de savoir quel sac d’allègement donner au coureur. « Otto Sette Nove ! » « Due milla diciotto ! » Le système est rodé mais ça se complique quand 3 ou 4 coureurs arrivent en même temps…

10h45. Jacques arrive en courant, il a l’air toujours aussi en forme. Il part récupérer son sac d’allègement tandis que je me dirige vers l’entrée des assistants. Il y a la queue, ça n’avance pas vite… En voyant Jacques qui m’attend à l’intérieur, je peste de lui faire perdre bêtement quelques minutes, surtout que je comprends après coup que j’aurais eu le droit d’anticiper son arrivée et d’entrer dans le bâtiment pour réserver une place une demi-heure plus tôt.

Enfin, j’entre dans le Sport Center. Chaque coureur n’a droit qu’à un seul assistant, Catherine attendra dehors. Je trouve une place, nous sommes un peu serrés mais je m’attendais à pire : il y a des gens assis par terre partout mais ça ne pue pas, personne ne vomit et Jacques semble calme. Bref, le bonheur. Je sors ma check-list et m’acquitte de mes missions avec sérieux : remplir les flasques, charger la montre et le téléphone, refaire le plein de barres et de compotes, changer les piles de la frontale en prévision de la 2e nuit. Pendant ce temps, Jacques se change entièrement et mange une sorte de soupe aux vermicelles. Nous n’avons pas trop le temps de parler mais je comprends que tout va bien.

11h45. Le temps passe vite, Jacques sera resté une heure au ravito. Je prends les affaires dont il n’a plus besoin, ainsi que ses baskets mouillées. Il repart les pieds au sec, reboosté. Nous retrouvons Catherine à la sortie et marchons dix minutes tous les trois.

-        La première nuit est passée, ça va aller !

C’est ce que Catherine crie à chaque coureur. Et en effet quand je vois la forme de Jacques après cette première nuit, je me dis qu’il y a de bonnes chances que ça tienne jusqu’au bout.

12h30. Nous attendons pour rentrer à Chamonix, il y a la queue et nous devons laisser partir un bus déjà complet. Les coureurs ont la priorité : quelques-uns, qui ont abandonné ici, rentrent maintenant à Chamonix, déçus. Heureusement que Jacques n’en fait pas partie ! Je m’inquiète un peu pour le mari de ma libanaise. Il n’est toujours pas à Courmayeur alors que la barrière horaire est à 13h15. Finalement il arrivera à 13h10… et sera éliminé plus tard à Arnouvaz. Il était effectivement « too slow ».

14h00. C’est au retour que nous aurons eu les bouchons du tunnel du Mont-Blanc. En arrivant à Chamonix, je quitte Catherine et fonce à l’appartement mettre les baskets de Jacques à sécher. Elles doivent être prêtes pour ce soir s’il a de nouveau besoin de se changer. Du coup je rate l’arrivée de Xavier Thévenard à 14h45… Je la regarde en direct sur UTMB Live et me dépêche de rejoindre la ligne d’arrivée pour voir la suite du podium. L’ambiance est incroyable. Il y a encore plus de monde qu’au départ de la course. Xavier Thévenard est arrivé depuis déjà une demi-heure et ses poursuivants sont encore loin. Tous les autres favoris ont abandonné et que ceux qui arrivent sont de quasi-anonymes !

15h30. La musique de Vangelis retentit pour le dernier kilomètre de Robert Hajnal. J’ai les larmes aux yeux, le coureur roumain semble tellement surpris de se retrouver là. Le speaker joue sur l’émotion en expliquant que c’est un exploit, que Robert est venu seul à Chamonix, a couru seul, sans assistance, comme autrefois… Information que l’intéressé se dépêchera de démentir sitôt la ligne passée « No, I have assistant ! ».

J’assiste encore à l’arrivée du 3ème puis je fais quelques courses. A Courmayeur, Jacques m’a dit qu’il en avait assez des pâtes, biscuits et bananes qu’on trouve aux ravitaillements, mais aussi de ses barres et de ses compotes. En gros, tout ce qu’il a à manger commence à le dégoûter… c’est un problème car il reste 24h de course ! J’essaie de faire preuve d’imagination, j’achète des yaourts, du fromage blanc, des mirabelles… On verra bien.

Je rentre ensuite manger une soupe et compléter mon sac à dos, ou plutôt mes sacs à dos. Mon sac de 30 litres est en effet rempli des affaires de Jacques, et en tant qu’assistante je n’ai pas le droit à un sac plus gros. Or je suis frileuse et je vais passer la nuit dehors ! Je ruse donc en prenant un 2e sac pour y glisser mes 2 doudounes, une polaire, mes gants, mon bonnet, un sac de couchage et une couverture de survie. Me voilà parée !

18h30. Je suis de retour à l’arrêt de bus, direction Champex. Jacques n’est pas prévu avant 23h30 mais il faut compter un peu de marge et c’est une vraie expédition : une heure et demie de route jusqu’à Orsières, changement de bus, une demi-heure de plus jusqu’à Champex-lac. La navette est bondée donc chacun doit prendre son sac sur ses genoux. C’est encombrant… surtout que moi j’en ai deux.

Beaucoup de Français dans cette navette, c’est curieux, je m’étais habituée à entendre parler anglais. Derrière moi, un couple d’une soixantaine d’années fait l’assistance de leur fils. Ils ont l’air fatigués, ils ont peu dormi la nuit précédente car contrairement à moi ils ont suivi « leur » coureur jusqu’aux Contamines. Jacques a eu raison de m’en dispenser car pour eux la 2ème nuit sera longue.

Nous échangeons nos expériences d’assistants, certains racontent des problèmes de navette. A Vallorcine, des spectateurs ont attendu 2 heures avant de pouvoir rentrer sur Chamonix. Heureusement tout se passe bien pour moi… jusqu’à ce que je réalise que je n’ai plus accès à Livetrail. Eh oui nous sommes arrivés en Suisse… c’est-à-dire hors Union européenne, et je n’ai plus de réseau internet. J’essaie d’activer un autre réseau, je suis prête à payer un euro la minute, que sais-je ? Mais c’est bloqué. C’est alors que je comprends l’intérêt du service SMS que j’ai refusé…

J’appelle à l’aide Hélène, Marion et ma mère pour qu’elles se connectent et me transfèrent les infos de Livetrail. Ma mère propose même de se lever la nuit et de regarder les mises à jour des temps de passage. Elle le fera et cela me sera fort utile pour m’organiser !

21h30. J’arrive enfin à Champex-lac. Cette fois, le ravitaillement n’est pas en ville ; c’est un village de grandes tentes blanches, dans la montagne. Une tente « kiné », une tente « dortoir », une tente « ravito ». Cette dernière est coupée en deux zones : une pour les coureurs (et leurs assistants) et l’autre réservée aux assistants qui attendent leur coureur. C’est un grand luxe pour nous autres assistants. On y a droit à des bancs, des tables, et même un bar avec des boissons et des frites. C’est là que j’attends au chaud quand j’en ai assez d’encourager les concurrents qui arrivent.

Je suis heureuse : Jacques arrive à Champex, c’est-à-dire qu’il a fait une bonne partie de la course. Voici ce qu’il a écrit dans mon roadbook : « Si j’arrive à Champex, je serai très content » et en effet c’est déjà un bel exploit. Bon, il a aussi écrit « Je serai sûrement un zombie » et « A certains moments je serai soit stressé soit très fatigué, je m’excuse par avance si je ne suis pas très gentil ou sur les nerfs… » et il faut donc que je me prépare à ce que ce soit plus difficile qu’à Courmayeur.

C’est le moment d’être une assistante professionnelle. Cette fois, pas question de lui faire perdre du temps. J’entre dans la zone d’assistance 15 minutes avant son arrivée, je trouve une place libre, je vide mon sac et ordonne les affaires sur la table dans l’ordre où j’aurai à les utiliser. Cela fait, j’attends. L’arrivée de Jacques est prévue à minuit, soit techniquement le dimanche 2 septembre. Je vais prévenir le speaker pour qu’il souhaite l’anniversaire de Jacques à son arrivée ; tout faire pour maintenir le moral au beau fixe.

23h49. Tout d’un coup Jacques est debout devant moi. Je ne l’ai pas vu arriver, je n’ai pas pu faire signe au speaker. De toute façon, on n’est pas encore le 2 septembre. Pour la première fois, Jacques apparaît fatigué. Musculairement, ça va, mais il se sent faible et s’écroule assis sur le banc. Il m’explique qu’il n’a rien mangé depuis un certain temps, que d’ailleurs il a la nausée, et ne mangera pas grand-chose. N’importe quoi, ce n’est pas comme ça qu’il va se requinquer. Supposant que c’est l’hypoglycémie qui lui donne la nausée, je le force à avaler un sachet de sucre en poudre :

-        Mais non, ça va me faire vomir.

-        Tu MANGES !

 Il finit par prendre le sucre dans sa bouche, ouf. Mais maintenant il hésite à se changer : il craint de perdre du temps. Il a encore peur des barrières horaires, bien qu’il ait désormais suffisamment de marge. Je reste dans mon rôle de coach et lui impose de se changer, pour ne pas repartir humide. Puis je pars en chasse de ravitaillement ; j’en profite pour faire un signe au speaker. Mais quand je reviens, Jacques en est juste à enlever son short… Le type va annoncer son anniversaire et il sera en slip !

-        Nooon !

Bon c’est trop tard, les anniversaires sont annoncés au micro, Brigitte, Jacky, puis Jacques. Il a l’air content mais reste un peu éteint. Je remarque qu’il n’a pas fini le sachet de sucre, j’insiste pour qu’il le fasse. Peu à peu les forces lui reviennent et surtout l’appétit, il avale – lentement – un bol de pâtes à la bolognaise.

Le temps passe mais c’est le lieu où Jacques a prévu de dormir un peu, et c’est raisonnable de le faire. Fatigué, il refuse pourtant de rejoindre la tente « dortoir » qui comporte de vrais matelas et des couvertures… toujours cette crainte des barrières horaires. Il s’allonge sur le banc en bois, je le couvre de mon sac de couchage et il ferme les yeux. Je ne sais pas s’il dort, il est tellement amorphe depuis son arrivée que je ne vois pas trop la différence. Je promets de le réveiller au bout de 15 mn, mais je lui en laisse 20, j’ai pitié sachant ce qui l’attend encore !

Après son réveil, Jacques veut repartir tout de suite bien qu’il n’ait mangé que la moitié de ses pâtes. Je crains que l’hypoglycémie ne le reprenne de plus belle dans quelques dizaines de kilomètres, alors je lui interdis de partir et le force à finir son assiette… Il m’écoute bien que très inquiet pour les barrières horaires.

Pendant qu’il mange, je remarque que beaucoup d’assistants remplissent des flasques de Coca. Quelle bonne idée ! Je convaincs Jacques de le faire aussi et il repart avec une flasque de Coca en plus de ses flasques d’eau et de maltodextrine. Le Coca, c’est du concentré de sucre à portée de main. Cela me rassure beaucoup.

Dimanche 2 septembre

Il est presque 1h30 du matin. Jacques est reparti dans la nuit noire. Cette fois, je me dis que c’est presque gagné. Même s’il se met à avoir mal ici ou là, je sais qu’il aura le mental pour tenir encore 10 heures. Donc à moins d’une grosse blessure, il ira au bout.

Je reprends les navettes dans l’autre sens, direction Trient. Dans le bus, un coureur qui vient d’abandonner :

-        Ce n’est pas grave, je lui dis, vous reviendrez plus fort l’année prochaine.

-        Ben non, c’était mon dernier UTMB.

-        Vous avez déjà tenté plusieurs fois ?

-        Non, c’était mon premier.

-        Ben pourquoi le dernier alors ?

-        J’ai promis à ma femme…

Je savoure le fait de ne pas être la seule femme-tyran, et me réjouis que Jacques ne se trouve pas à la place de ce coureur ! Le pauvre a l’air tellement abattu que j’ai presque envie d’appeler Jacques et de lui dire que s’il échoue, je lui laisserai le droit à une seconde chance… Mais non. Maintenant qu’il est arrivé jusqu’à Champex, penser que c’est sa seule chance ne peut que l’aider à tenir en cas de coup de mou.

2h30. Le retour de l’hypoglycémie m’inquiète un peu. Je ne pourrai pas vérifier l’alimentation de Jacques avant Trient et il y a plus de 5 heures entre Champex et Trient. S’il ne mange rien entre les deux, il va s’écrouler malgré le Coca. Je lui envoie un message impérieux : « manger manger manger ».

3h du matin. Arrivée à Trient. Après une pause-pipi mouvementée – ce que je croyais être une tente déserte derrière laquelle me cacher s’avère être l’arrêt de la navette, vite envahi d’assistants – je marche 5 minutes à la lueur de la frontale pour rejoindre le ravitaillement. Là encore, j’ai près de 2 heures d’avance, et la possibilité d’attendre au chaud dans la zone des assistants. Mais j’ai un gros coup de barre et j’aimerais m’allonger ailleurs que sur un banc en bois.

Miracle : j’avise quelques transats en bordure de chemin. Ils appartiennent au stand Petzl où les coureurs peuvent faire charger leurs frontales pendant qu’ils se ravitaillent. Les transats sont vides : les commerciaux de Petzl m’autorisent à m’y installer tout en disant que j’aurai vite froid. Ils ont eux-mêmes l’air frigorifiés. C’est sans compter sur le barda que je transporte dans mon 2e sac à dos ! J’empile les couches : pull, polaire, doudoune, blouson, coupe-vent, bonnet et écharpe, je me faufile dans mon sac de couchage que j’enroule dans une couverture de survie. Mon allure de bibendum amuse beaucoup les Petzl et les Garmin, du stand à côté. Mais je m’endors bien au chaud. Les discussions autour de moi me bercent : coureurs qui arrivent, amis contents de les retrouver, personnes qui font la queue aux toilettes (juste à côté des transats, le détail qui tue), commerciaux gelés qui boivent leur nième gobelet de café.

Une heure plus tard, l’humidité me réveille. D’autres assistants squattent les transats d’à-côté : j’ai fait des émules. Je me sens en pleine forme : je ne m’attendais pas à souffrir aussi peu du manque de sommeil. En rejoignant la tente du ravitaillement, j’apprends que cette fois, la règle est différente : on ne peut entrer dans la zone des coureurs qu’après l’arrivée de celui qu’on assiste. Ma mère m’a envoyé dans la nuit la mise à jour de Livetrail : Jacques arrive dans plus d’une heure. Je le préviens que je le guette à l’entrée du ravito. J’ai un peu froid. Je vais vite commander un thé puis reprend ma place pour ne pas le rater.

5h40. Jacques arrive enfin. Je me précipite pour le rejoindre mais le temps que le bénévole ait vérifié mon autorisation Jacques s’est déjà installé à une table. Il a l’air plus en forme qu’à Champex, mais est toujours dégoûté par la nourriture proposée au ravitaillement. En revanche, le Coca est bien passé et lui a fait du bien. Bonne nouvelle ! Je complète donc de nouveau sa flasque. Le ravito est bondé. Je zigzague entre les tables pour aller remplir sa gamelle. Jacques s’efforce de manger du solide, il a de nouveau les pieds sur terre, c’est bien.

Jacques repart très vite, comme prévu dans son plan de marche. Il m’a confirmé qu’il sera vers 10h à Vallorcine et cela me laisse le temps de repasser par Chamonix. Après cette nuit dehors, j’ai envie de me poser un peu à l’appart et de m’alléger de mon 2e sac à dos, qui ne me servira plus maintenant qu’il va faire jour – et moins froid. Quand j’arrive vers 7h à Chamonix, le jour s’est levé, mais la ville est très calme, les finishers de l’UTMB arrivent au compte-goutte sans public pour les accueillir. On est dimanche matin, les gens dorment.

7h15. J’arrive à l’appartement, j’enlève enfin les baskets que je porte depuis plus de 12 heures, je range quelques affaires. Grande décision : changer mon billet de train. J’avais prévu de repartir à 9h et de passer la fin de journée avec les enfants à la maison, mais après ces heures d’assistance, je n’envisage plus de rater l’arrivée !

7h45. J’envisage de m’allonger un peu quand je découvre sur Live trail que Jacques est désormais prévu à 9h à Vallorcine ! Branle-bas de combat. Je remets les baskets et je cours. En 8 minutes au lieu de 15 je suis à l’arrêt du bus : hors d’haleine mais record battu ! Ce seront les 8 minutes les plus sportives de mon UTMB.

8h45. Arrivée à Vallorcine. Je suis finalement encore en avance. Après un mauvais café (oui, après 6 mois sans café, j’ai replongé, cas de force majeure), je me poste le long de la rivière pour voir les coureurs arriver. Svenja, une allemande, attend un ami officier de police. Elle est coach sportif pour la police allemande, un métier improbable. Elle m’explique qu’en dehors de la Bavière, le trail n’est pas du tout reconnu en Allemagne : les traileurs passent pour des dingues. Nous sympathisons, je parle de ma fille qui révise l’allemand en cette fin de grandes vacances et elle lui envoie un message à traduire : « Ich warte gerade in Vallorcine mit deiner Mama auf deinen Papa ». Marion a semble-t-il tout compris. Elle répond qu’elle prend son petit déj. Un vieux monsieur nous interpelle. Il habite à proximité et ne sait plus où promener son chien avec tous ces coureurs. Il a l’air un peu déboussolé.

9h20. Jacques arrive à Vallorcine, moins de 10 minutes après l’ami de Svenja. La pause est courte, il s’agit juste de se restaurer un peu avant de repartir pour la dernière ligne droite. Nous nous donnons rendez-vous à Chamonix : je suis ravie d’avoir reporté mon départ et de pouvoir assister à la conclusion de ces deux jours. C’est bizarre, on a l’impression que la course est finie, alors qu’il reste quand même 5 heures de course…

Histoire d’occuper ces 5 heures, Svenja me propose d’aller voir ensemble nos coureurs avant Tré les Champs : le parcours croise la route et comme ma nouvelle amie est en voiture, elle n’est pas tributaire des arrêts de navette.

C’est là que prend place une conversation surréaliste car Svenja, mal à l’aise en français, demande que je me renseigne auprès des bénévoles pour savoir… où elle a garé sa voiture ! Elle ne se souvient plus du lieu du parking, se rappelant juste qu’il est loin, près d’une gare et qu’il y avait des panneaux UTMB. Inutile de préciser que ce dernier indice ne nous apporte rien, les panneaux UTMB sont partout dans la vallée ! Le ravitaillement se situe près de la gare de Vallorcine, mais la voiture n’est pas ici… c’est donc la gare suivante. Après une demi-heure de marche, je commence à me demander si nous retrouverons un jour sa voiture… et puis la voilà.

Dernier point de passage avant Chamonix, nous voyons Jacques mais pas l’ami de Svenja, déjà passé sans doute.

10h30. Je suis de retour à l’appart. L’arrivée de Jacques est prévue vers 15h, et mon train part à 15h15. Impossible de le rater car je dois être rentrée cette nuit pour la rentrée scolaire demain matin. 15 minutes, c’est suffisant pour se rendre de l’arrivée à la gare, mais il ne faudra pas perdre de temps. Je prends de l’avance en laissant en consigne ma valise dans un tabac proche de la gare. Je transpire en tirant ma valise à travers la ville. Pour la première fois en 2 jours, il fait chaud.

L’heure d’arrivée de Jacques fluctue sur Livetrail, ça tourne autour des 14h30. Il m’appelle pour vérifier que je serai à la ligne d’arrivée. Evidemment ! J’y suis déjà, d’ailleurs. Je retrouve Catherine et nous nous positionnons à quelques dizaines de mètres de l’arche, au pied de l’écran géant qui permet de voir le dernier kilomètre des coureurs. Il y a du monde, pas autant que pour Xavier Thévenard bien sûr, mais de quoi faire quand même pas mal de bruit. C’est l’avantage d’arriver plus tard dans la journée !

Je prépare un mouchoir, j’anticipe d’être submergée par l’émotion, moi qui pleure si facilement. Rien qu’à voir les autres concurrents parcourir les derniers mètres en famille selon la tradition, j’ai déjà la larme à l’œil. Tous ont l’air en pleine forme comme s’ils n’étaient partis que ce matin. Incroyable pouvoir de l’adrénaline !

Nous guettons près d’une heure l’arrivée du t-shirt vert que Jacques m’a dit qu’il portait… Le voilà ! Je le rejoins et lui prends la main pour courir jusqu’à la ligne. Les gens applaudissent, je crois qu’ils crient son prénom, Jacques est hyper fier, et je me sens finalement un peu gênée d’être là au milieu : moi je n’ai pas fait grand-chose à part supporter des heures d’entraînement depuis des mois…

Pas de larme d’émotions finalement, juste très contente que ce soit fini, que tout se soit bien passé et tout simplement d’avoir été là. Une magnifique expérience et de belles rencontres, je refais l’assistance quand il veut !

 

17 commentaires

Commentaire de GlopGlop posté le 18-09-2018 à 11:07:41

Alors que dire ?

Juste une police plus grosse aurait fait plaisir à mes yeux tant la prose fut longue mais passionnante.
Mais tout y était ! Faut juste prévoir une demi-heure pour faire tout le tour du Massif !
Ce récit constellé d'anecdotes, de détails où se rappelait en fil rouge le temps qui passe m'a tenu en haleine jusqu'au bout.
La météo changeante, les décors, l'atmosphère des ravitos, la textures des sentiers, les sensations corporelles mais aussi mentales , la fatigue tenue en
respect par une alimentation scrupuleuse,
une gestion vestimentaire complète (où était le caddie suiveur?)
et une assistance personnelle du tonnerre à laquelle tu as dû rendre grâce, j'imagine, m'amène aux questions suivantes:

Comment as-tu pu noter tous ces détails pour les ressortir dans l'ordre au bon endroit ?
As-tu un dictaphone, un carnet, une secrétaire suiveuse...?

A mon modeste niveau, je m'occupe l'esprit en forçant ma mémoire à emmagasiner tout ce que mes sens ressentent mais cela reste cantonné à moins de 9h.
Là ce sont des milliers d'infos!
Aussi, bravo pour nous avoir fait vivre un UTMB de l'intérieur,
un autre bravo pour ta prestation,
et enfin un dernier bravo pour ta mémoire !

Commentaire de Clamjo posté le 18-09-2018 à 11:46:39

Merci GlopGlop,
non pas de caddie (dingue ce qu'on peut faire rentrer dans ce petit sac !) ou de dictaphone ou de secrétaire suiveuse...
J'essaie de me replonger pleinement dans la course et les détails surgissent. C'est pour ne rien oublier que j'ai mis cela par écrit. Enfin, c'est la 1ère fois ou j'ai une assistance, c'est vrai que c'est super !

Commentaire de Philippe8474 posté le 18-09-2018 à 12:07:18

Salut Jacques,
Immenses bravo!
J'ai commencé à lire ton récit et petit à petit je me suis dit qu'en fait je savais qui se cachait derrière ton pseudo!
Belle course et un beau récit d'une course bien maîtrisé.
J'ai été vraiment ravi dimanche de voir sur Live trail que tu l'avais bouclé!
Vraiment bravo!!!

Commentaire de Clamjo posté le 18-09-2018 à 12:58:10

Salut Philippe,
Merci bien, c'est vrai que ça fait plaisir de profiter de la course le jour J et d'aller au bout sans galère après tous ces mois d'entrainement et ces séances de hamster ;-).

Commentaire de razyek posté le 18-09-2018 à 14:14:07

Quel beau récit, bravo et merci.....et de plus tu m’as fait remémorer des détails que j’avais oublié, comme les citrouilles...en te lisant je les ai revu, comme un flash.
Sacré course en tout cas, félicitations.

Commentaire de Clamjo posté le 18-09-2018 à 21:00:43

Merci razyek,
Bravo à toi aussi, je crois que tu as été beaucoup plus rapide que moi...

Commentaire de SupermanEnTrail posté le 18-09-2018 à 14:45:11

Récit toppissime!!!!
ça se lit comme du petit lait..

Bravo à toi!!!

Commentaire de Clamjo posté le 18-09-2018 à 21:09:19

Merci SupermanEnTrail,
j'ai préparé le petit lait avec soin , ça a pris du temps. ;-)

Commentaire de Mams posté le 20-09-2018 à 19:46:48

Une course gérée de main de maître, comme le récit!
Un grand merci pour le partage, ça me sera très utile si je passe le cap du tirage: je suis dans la même situation que toi niveau côte ITRA et prévisions.
Je vais me garder ton récit et ton plan, comme ton recap de l'entraînement. Quel bonheur ça doit être de faire cette course dans ces conditions phyiques et mentales, et d'être encore "frais" à l'arrivée! ça me rappelle ma TDS 2016, qu'est ce que j'aimerais vivre un UTMB comme ça! Ton récit me donne de l'espoir ;)
Profite bien de ces souvenirs les prochains mois et bonne récup'!

Commentaire de Clamjo posté le 21-09-2018 à 09:48:04

Bonjour Mams,
C’est vrai que ça s’est vraiment bien passé, c’est vraiment un excellent souvenir. Je serais ravi si mon expérience peut t’être utile. J’ai vu que tu as terminé la CCC et la TDS les mêmes années que moi. Il n’y a pas de raison que tu ne réussisses pas l’UTMB ! Je peux compléter mon expérience en disant que je me suis beaucoup mieux préparé que pour la CCC et la TDS, mon entrainement était beaucoup plus structuré, plus varié, avec plus de volume. Je peux résumer avec ces 5 piliers :

1-Matos : Sauf coup de bol, il y a aura forcément un peu de mauvais temps, voire beaucoup. J’ai donc très tôt fait le bilan de mon matériel avec un focus sur la lutte contre le froid et la pluie. J’ai eu du mal, mais j’ai trouvé une veste excellente, 3 couches de gants modulables (sous-gants, gants, surgants), j’ai changé aussi mon sac pour avoir des flasques (très pratique !). Ca a un prix, mais avec ça, je partais confiant. J’ai bien sûr fait toute la prépa avec ce matos pour que tout soit « familier et automatique »,

2-Nutrition : pas de secret, c’est l’expérience des tests faits lors des ultras précédents,

3-Entrainement : le bouquin de G. Millet « réussir son UTMB » est excellent. En résumé, VTT (notamment en côte sur route, je crois qu’A. Guillon est un adepte), PPG et un peu de CAP vitesse au début. Le volume augmente régulièrement avec une semaine light toutes les 4 semaines. La CAP augmente avec les beaux jours, le dénivelé aussi. Un trail de 50 km en avril, la Maxi-Race fin mai, un WE Choc à Chamonix du 6 au 8 juillet, la reco UTMB raccourcie du 29 au 31 juillet ; et baisse du volume en aout.

4-(évitement de) Blessure : un peu ma bête noire, je me blesse à chaque fois que j’augmente le volume. J’ai trouvé le bon dosage : la variété (VTT, PPG, CAP), la progressivité (augmentation du volume sur un bloc de 4 semaines, chaque bloc avec davantage de volume), repos/assimilation toutes les 4 semaines (avec une semaine light), étirements réguliers et écoute de son corps.

5-Mental : Je m’attendais à avoir un temps de merde, je m’étais préparé à avoir froid, être mouillé pour ne pas être dégouté le jour J s’il fait mauvais. Je m’attendais à devoir gérer 3 ou 4 périodes ou ça n’irait pas et que j’aurai à m’accrocher. Je m’étais préparé à devoir subir de la douleur musculaire ou tendineuse que j’aurai à l’accepter. Dans tous les cas, le facteur le plus important, une fois que l’on a mis un maximum de chances de son côté : la détermination. Se dire qu’on a fait ce qu’il faut pour être au niveau, on va aller au bout quoiqu’il arrive, force & honneur !

Bonne chance !

Commentaire de Clamjo posté le 21-09-2018 à 09:53:20

J'oubliais : une bonne feuille de route avec une idée précise de ce que je ferai aux ravitos (passer un minimum de temps jusqu'à l'arrivée aux Chapieux).
Et aussi (c'est un plus) : une assistance de choc à Courmayeur et Champex (Trient et Vallorcine c'est du bonus).

Commentaire de Mams posté le 21-09-2018 à 18:10:22

Un grand merci pour le bonus! Effectivement, l'augmentation progressive du volume sera nécessaire aussi pour moi, car j'ai toujours fait les autres au "minimum" (sans trop de sacrifices). Je sais que si je passe le cap du tirage, cela ne fonctionnera pas sans passer au niveau supérieur. Le livre de Millet est aussi ma base, pour l'entraînement, la prévention des blessures et le mental (le CD est aussi très bien, avec le travail de respiration et la PPG). En tous cas, ton retour détaillé sera vraiment très utile!
Pour l'assistance, pas sûre que je puisse en avoir à Courmayeur, Champeix sûr. Je retiens l'idée du cahier ;)

Commentaire de freddo90 posté le 21-09-2018 à 11:10:23

Et bien, bravo pour la maîtrise de cet UTMB, et la mémoire, tu as vraiment dû vivre pleinement la course pour t'en souvenir aussi bien !

Commentaire de Clamjo posté le 22-09-2018 à 08:36:48

Merci, oui une telle course se vit à fond, c'est un peu les montagnes russes émotionnelles!

Commentaire de Olrik posté le 21-09-2018 à 18:25:44

Félicitations pour ta course et pour ton CR.
Je m'y retrouve beaucoup. ITRA qui te dit que tu n'es pas censé terminer l'UTMB (et pourtant je suis déjà finisher de celui de 2017), la CCC en 2014, la plus longue montée du Monde (celle de Champex)etc...
Sans compter les ressentis sur les diverses parties du parcours et la météo. On n'était pas très loin l'un de l'autre.
Tu as été devant moi jusqu'à Courmayeur et derrière depuis…..Courmayeur.
Bravo aussi à ton ange-assistante.

Commentaire de Clamjo posté le 22-09-2018 à 08:44:30

Merci, ah je ne suis pas le seul a trouver que la montée à Champex est LÀ difficulté du parcours &#128515; !

Commentaire de eddievedder posté le 25-09-2018 à 14:07:46

Quelle aventure ! Merci de nous la faire partager avec ce récit !

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