Récit de la course : Marathon de Paris 2007, par Hippolyte30

L'auteur : Hippolyte30

La course : Marathon de Paris

Date : 15/4/2007

Lieu : Paris 16 (Paris)

Affichage : 2130 vues

Distance : 42.195km

Objectif : Battre un record

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Le récit

 

 

Coup de chaud sur le marathon de Paris

 

 

 

 

 

A bout de souffle, je tente de passer la ligne d'arrivée en sprintant . Je ne pense pas à lever les bras. Tant pis pour les photographes officiels qui attendent le client sur l'avenue Foch . Je n'ai plus la tête à ça. Ai-je d'ailleurs encore toute ma raison après 42,195 km de course dans les rues surchauffées de Paris ?

 

Sitôt la ligne passée, je me sens tout patraque. " t'es vraiment une petite nature " a souvent répété ma mère à propos de ma santé médiocre.

J'ai très mal aux jambes, ça, c'est normal. Mais, surtout, j'ai la tête qui tourne, des frissons jusqu'au bout des doigts et l'envie de vomir. Vive le sport ! Par cette chaleur, inhabituelle, l'effort final a été trop violent et je suis en train de le payer.

France info l'avait annoncé le matin vers 6h30: " Paris sera aujourd'hui la ville la plus chaude de France. On devrait battre des records de chaleur avec près de 30 degrés à la mi-journée. " 60 ans qu'on avait pas vu ça un 15 avril et il fallait que ce soit le jour du marathon !

Bref, j'ai un coup de chaud classique. Une simple hyperthermie. Vite, une chaise. Je dois absolument m'assoir à l'ombre sous peine de m'écrouler. Je rentre au jugé dans la tente réservée au massage. Je double sans les regarder une dizaine de concurrents ( tiens cela fait du bien de dépasser des coureurs, j'avais oublié dans les derniers km). Je suis très mal et je finis par prendre la place de quelqu'un sur une table. " Faut que je m'allonge ". Les deux kinés sont médusés. Je murmure " Faut que je m'allonge, je ne suis pas bien ".

Voilà comment j'ai ensuite passé une demi heure de ma vie de marathonien dans la cahute de la Croix Rouge Française. Je suis étendu dans une civière, les mollets en appui sur un carton qui me coupe la circulation. Drôle de partie de jambe en l'air. Mais j'ai de la chance. Il n' y a pas de brancards pour tout le monde, des concurrents reprennent leurs esprit à même le sol.

Les bénévoles sont prévenants, parfois déroutants. " Monsieur, Il faut garder les yeux ouverts" " Ca vous arrive souvent ?", " Vous avez suffisamment bu ? " Ils tentent de me prendre la tension. Cela ne doit pas être la spécialité de ces deux gars sympathiques. C'est plutôt un garrot qu'ils sont en train de me faire !

Le plus drôle, c'est quand j'ai pris une bonne leçon de morale : " Monsieur, est-ce que vous vous êtes entraîné sérieusement pour ce marathon ?" J'ai envie de lui débiter toute mon plan de préparation pour les moins de 3 heures mais je n'ai pas la force. Apparemment, le secouriste ne doit pas pratiquer la course à pied. J'essaie de me justifier dans un souffle : " oui, 5 à 6 fois par semaine. "

"Ce n'est pas assez. Il faut faire attention, monsieur, Il faut bien s'entraîner ". Il est marrant lui. J'ai quand même couru plus de 800 km pendant mes 10 semaines de préparation en suivant scrupuleusement le plan de Robert Benazet entraineur FFA niveau 3 de l'ASSP Vergèze. On voit bien qu'il ne connait pas le Robert. Ca ne rigole pas avec cet ancien de la gendarmerie.

Une demie heure plus tard, le biceps droit en compote suite à une 3ème prise de pouls intempestive, je suis enfin debout. L'eau sucrée m'a remis les idées en place. La tente ne désemplit pas et les sauveteurs ont beaucoup de boulot.

 

Un vieux compte à régler !

 

 

Je m'étais inscrit pour la 2ème année consécutive au marathon de Paris. J'avais un vieux compte à régler ! L'an dernier, pour mon 1er essai sur la distance, j'avais fini 1877 ème en 3h01'45" soit dans mon esprit 1'46 en trop !

Cette année, l'objectif était donc logiquement de faire mieux : finir en moins de 3 heures, au minimum.

Sandrine, mon épouse, est également de la fête. Première participation sur un 42 km. Le stress familial est donc multiplié par deux. Nous sommes tendus comme deux aimants qui s'opposent. Ce sera là une grosse erreur. La veille d'une telle course, il ne faut jamais dormir dans le lit d'une future marathonienne. En cas d'insomnie, c'est l'angoisse. Comme je n'ose pas allumer de peur de la réveiller, à 2 h30 du matin, j'en suis toujours à compter les moutons. Du coup, j'ai le temps de penser à ma tactique de course. Comme tout le monde me trouve affûté et en super forme, je décide, entre deux sommeils, de tout changer : " Demain, je démarre plus vite que prévu. Je vais ensuite gérer mon avance sur la fin de ma course. " C'est mon 3ème marathon et je n'ai pas encore testé cette méthode. C'est bien de vouloir essayer mais, selon les spécialistes, c'est suicidaire sur longue distance ! Il vaut mieux tenter l'inverse, c'est à dire garder des forces et courir le premier semi moins vite que le second. On appelle cela le "négativ split " ! " Ce soir, je suis plutôt "negativ slip"! Ce mauvais jeu de mots a du m'achever ! A 3 h, je dors enfin.

Le reveil à 5 heures est terrible. J'ai l'impression d'avoir couru toute la nuit mais je le garde pour moi. Je ne veux pas mettre de pression inutile sur Sandrine. Elle a l'air bien tranquille ce matin. Reposée la coquine ! Pendant des mois, elle a tellement somatisé son premier marathon que maintenant, face au mur, elle semble prête !

A 7h30, nous sommes devant l'arc de triomphe pour une photo avec mes potes de marathon, Ludo, Fabrice, Sophie, Mathieu, Sandrine et Hippolyte mon garçon de 9 ans, l'ainé de mes 2 enfants. Il fait vraiment chaud pour la saison. 16 degrés selon le thermomètre de la voiture. Je transpire déjà alors que l'an dernier, il faisait 3 degrés à la même heure.

Hippolyte me glisse un petit "merde" dans l'oreille. J'embrasse Sandrine mais je sens qu'elle est déjà ailleurs et on se quitte très vite, chacun dans son sas, chacun dans sa course. C'est trop rapide. " Ludo, tu es certain que mon fils est bien resté avec Mathieu et Sophie." Mon pouls grimpe subitement. Dans la précipitation, je ne lui ai pas fait mes dernières recommandations. Je me fais tout un film et le vois déjà perdu dans la foule. Je décide de revenir du côté des vestiaires mais il faut se rendre à l'évidence. Il y a trop de monde. Vraiment, j'ai honte. Je
tombe alors sur une copine, preneur de son à France 3 Marseille. Sabine Vivarès née à Montpellier. Pour elle, c'est son premier marathon: " Oh Denis, quel hasard ! J'ai encore lu hier ton récit sur le marathon 2006. J'espère que je ne vais pas, comme toi, connaître le mur du marathon vers le 30ème km". Pauvre Sabine, elle finira les 7 derniers km en marchant.

Je lui présente Ludo en personne, l'un des personnages de cette première aventure. Avec Ludovic Trabuchet, du Midi Libre, nous avons la chance de partir dans le sas préférentiel juste derrière les coureurs élites. Cet avantage est une belle récompense dans les grands marathons pour tous ceux qui ont déjà réalisé moins de 3 heures. C'est un vrai plus par rapport aux autres concurrents parqués derrière nous. Tout à l'heure, mon épouse va ainsi mettre 10 minutes pour simplement franchir la ligne de départ et commencer à courir.

 

Les people

 

 

Privilège des nantis, en toute tranquilité, nous pouvons faire tourner les jambes un bon 1/4 d'heure sur l'Avenue Georges V quasi déserte. Durant l'entraînement, nous croisons de nombreuses têtes connues. " Je crois que nous sommes au bon endroit " me glisse Ludo. Il y a là ,entre autres, David Ramard, meilleur français l'an dernier en 2h10'52 puis La petite Zaia Dahmani et sa foulée ramassée. La nordiste semble déjà dans la course, très concentrée, l'air boudeur. Elle ne le sait pas encore, mais tout à l'heure, elle s'écroulera sur la ligne d'arrivée. 7 ème feminine en 2h35'12". Il y a aussi la future gagnante, l'Ethiopienne Tafa Magarsa 23 ans, un petit bout de femme d'1m56 pour 45 kg. Elle doit adorer la chaleur. Elle finira 1ère en 2h25'07", record personnel battu. La plupart des grands marathoniens présents sont d'ailleurs là pour réussir les minimas pour les championnats du monde d'Osaka. Les français doivent descendre sous la barre des 2h11! Plus modestement, j'espère seulement me qualifier pour les championnats de France vétérans. Pour cela, je dois faire mieux que 3h05.

Comme j'ai envie d'uriner pour la 10 ème fois de la matinée, je pense aller demander la permission aux grooms de l'hôtel Georges V. Mais je n'ai pas la tenue adéquate pour pénétrer dans l'établissement de luxe. Je ne suis pas si pressé. J'irai plus tard dans notre sas. Il y a peu de monde, pas plus de 1500 compétiteurs et plusieurs urinoirs très pratique en forme de tulipe. Trois concurrents, presque face à face, peuvent se soulager en même temps tout en discutant. Pas de queue à l'horizon !

L'ambiance si tranquille de l'Avenue Georges V, contraste avec le fourmillement de runners à 100 mètres de là. A 8h30, nous pénétrons déjà en sueur dans notre carré privé. Le départ est imminent. Juste avant, le speaker lance de nombreux appels de prudence. " Attention, il va faire très chaud sur le parcours. Il faut bien boire tout au long du marathon. Bonne course à tous "

8h45, l'organisateur lâche enfin les 28261coureurs. Tiens, je croyais qu'il y avait 35000 inscrits. Il faudra qu'on nous explique un jour où sont passés les 6000 manquants ! Peut être ont-ils déclaré forfait en écoutant hier les prévisions météo. Une décision sage ! Les conditions idéales pour réussir un marathon se situent entre 10 et 15°. Au delà, il faut être originaire de la corne d'Afrique pour supporter une telle température. En tant qu'Haut-Savoyard d'origine, je le vis comme un handicap.

 

Péché d'orgueil

 

 

Les Champs Elysées rien que pour nous ! Comme nous partons devant le gros du peloton, c'est un vrai boulevard. Nous pouvons de suite prendre notre vitesse de croisière appelée allure marathon. Suite à mes cogitations nocturnes, je décide de courir le km en 4'05" au lieu des 4'10" décidés à l'entraînement. Je me sens si bien et si fort que dans l'euphorie, j'avale le premier en 3'48". J'ai vraiment de très bonnes sensations. Ludo qui a un record à 2h52 prend de suite la poudre d'escampette sans même me faire un signe. Quel compétiteur ! La veille, il m'a confessé : " Non, mais, tu as vu ta tête. Tu n'as jamais été aussi en forme. Tu te prends pour un kenyan ? J'ai bien peur que tu me tapes cette fois ". Ca me fait rire car il n'en croit pas un mot l' ami sétois. Lui aussi est en super condition. Je ne le reverrai que dans 3 heures et 1/2 bien moins frais d'ailleurs sur la pelouse de l'avenue Foch.

A la Concorde, j'essaie de repérer Hippolyte. La veille, on avait préparé un vrai plan de bataille pour que nos supporters puissent suivre la course. Mon fils devait se trouver devant la grille du Jardin des Tuileries. " Zut, je ne vois pas Hippo. J'espère qu'il n'y a pas de soucis".

Rue de Rivoli, je dépasse des pompiers ou des mineurs (?) qui portent une Tour Eiffel gonflable. J'ai toujours du mal à saisir ce genre de pari. Mais bon, il faut être tolérant. C'est comme pour moi. Mes collègues et amis (?) se font parfois du soucis dans mon dos : " Non, mais t'as vu comme il est devenu maigre depuis qu'il fait de la course à pied. A 42 ans, c'est ridicule. Tu parles, il court après sa jeunesse." Et oui, chacun son truc ! Moi, c'est la compétition ! Donner le meilleur, se sentir vivant, à l'aise dans son vieux corps. Je n'ai jamais été aussi bien. Depuis que je pratique assidûment ce sport, je n'ai plus mal au dos, ni aux cervicales, ni ailleurs. " Ouais, mais mieux vaut faire envie que pitié " me balance un des mes confrères bedonnant de la rédaction. Je lui laisse son ventre, son cholestérol et je préfère courir dans les rues de Paris. J'aime cité Michel Delore dans son livre " Courir, Du jogging au marathon" : " Lors d'un marathon couru en 3 heures, vous restez 2 heures en suspension au dessus du sol : un sport où on s'envoie aussi facilement et aussi longtemps en l'air, ce n'est pas la fête ? "

Je passe devant l'Hôtel de ville en 19'47". C'est le 5ème km. L'an dernier, ce temps trop rapide m'aurait fait craindre le pire. Seulement, pour cette 31ème édition de Paris, je suis en pleine confiance. 1 mois auparavant, en pleine préparation, j'ai terminé le semi de Villeneuve lès Maguelone à la 10ème place en 1h20'25". Une performance presque trop belle pour être vraie. Selon les canons de la discipline, 1h20 + 1h20 = 2h40. Vous ajoutez à cela entre 12 et 15 minutes et vous avez théoriquement votre temps final sur marathon soit pour moi 2h 52- 2h55. Donc, jusque là, ça va. A postériori, je me demande si le 21km de Villeneuve a bien été calculé dans les règles de l'art ? Ce jour là, de nombreux coureurs avaient en effet explosé leur record malgré un parcours valonné et un fort mistral.

" Il faut toujours choisir une course mesurée et agrée par la Fédération Française d'Athlétisme " m'avait prévenu Stéphane, mon petit frère marathonien. " Les autres sont peut être parfaites pour courir et garnir l'étagère à trophée mais elles comptent pour du beurre."

 

Nathalie

 

 

J'avale le 10 ème km en 40 minutes pile soit 15 km/h. Juste avant, j'ai eu le temps de faire enfin un bisou à mon fils, Porte de Vincennes. " Oh Hippolyte comment ça va ?" Avec sa casquette de l'équipe de France d'athlétisme et son tee shirt noir du marathon de Paris, je ne peux pas le rater. Le gosse m'attendait patiemment sur le trottoir de droite comme prévu. Il a le temps de prendre une photo hallucinante. C'est l'instant exact où je décide de m'arrêter pour l'embrasser. Il a du reflexe le gamin Clerc et un beau sourire. L'an dernier, j'étais passé devant la famille sans m'arrêter. Avec l'âge, on devient sentimental !

Comme c'est mon 3ème marathon, je ne fais pas vraiment attention aux parisiens qui applaudissent le long du parcours. Les organisateurs parlent de 300.000 personnes. Je suis dans ma bulle. J'apprécie ensuite la traversée du Bois de Vincennes car, ici, tout y est plus calme. Je suis définitivement un rat des champs.

Après le 15ème km, le long de l'Hippodrome de Vincennes, un groupe de cor de chasse rompt le silence. C'est tellement inattendu. Ca me donne la chair de poule. J'ai l'impression d'être dans un film. Comme l'ensemble est placé dans un virage dégagé, entre 2 lignes droites, nous en jouissons un maximum. Les étrangers doivent apprécier. Ce son du cor de chasse semble sortir tout droit d'une image d'Epinal. C'est le goùt de la France, comme si tu tombais sur un groupe de jazz jouant dans la rue en plein New York.

Jusqu'au semi avalé en 1h25' ( 704ème à l'intermédiaire), je suis au top, comme dans le rêve éveillé de cette nuit. Mais depuis un 1/4 d'heure, je cours, en forçant un peu, derrière un petit peloton. C'est la bande à Nathalie. Il y a là devant elle, son coach et quelques poissons pilotes, sorte de garde prétorienne. Je me dis, peut être à tort, que c'est le bon wagon. Alors je m'accroche. J'accélère imperceptiblement mais ça me va. Je suis encore conscient. Nathalie, grande blonde à la foulée pronatrice, est certainement la fille la plus connue de Paris. Elle doit être prof de gym ou bien une sportive réputée d'Ile de France . A la sortie du Bois de Vincennes, à chaque intersection, on entend des " Allez Nathalie, vas-y". Elle sourit ou lève le bras pendant que son entraineur lui demande toutes les 10 secondes : " Ca va Nathalie ? On est bien dans le rythme, allez". Moi je profite aussi des encouragements du coach.

Ca me fait penser à Patrice Montel, mon confrère de France Télévision qui commente justement le marathon. Parfois il m'exaspère avec ses jugements un peu rapide : " Mais que font tous ses hommes agglutinés autour des premières femmes. Ils veulent juste passer à la télé. C'est scandaleux ". Et bien Patrice, c'est une réflexion machiste. Les hommes font parfois ce qu'ils peuvent ! Il y a des féminines beaucoup plus rapides et comme en plus, elles ont souvent un chaperon, pourquoi ne pas profiter de conseils précieux pour se relancer. D'ailleurs, si j'avais pu suivre Mlle Nathalie Stilhart, dossard 19861 et 17 ème femme, j'aurai terminé en 2h57'32" !

 

Beau et Chaud

 

 

Tiens j'ai du me déconcentrer. Après le semi, dans une petite descente, avenue Daumesnil, j'ai un point de côté à droite. J'inspire et je respire profondément en appuyant fortement dessus. Il passe comme il est venu.

24 ème km, juste avant Bastille, j'aperçois cette fois ma petite fille, Eléonore, 7 ans et un jour. Accompagnée par tatie Jacquotte, elle est exacte au rendez-vous fixé hier dans un restaurant italien. J'avais prévenu la tante : " Si tout va bien, je serai à l'angle du Boulevard Diderot et de l'Avenue Daumesnil 1h30 après le départ." . c'est bien. La famille Clerc est ponctuelle. Je crie :" Léo, Léo, c'est papa " Le temps de lui faire un bisou mouillé sur le front, je suis déjà loin. Malheureusement dans la précipitation, Nathalie et son Boy's band ont disparu. Tant pis !

J'oublie vite car Mathieu, le copain qui surveille mon fils se met à courir à mes côtés : " Tiens, Denis, tu veux boire. Tu es dans le bon tempo. Bravo. Allez. Tu as l'air bien." Je lui demande alors où est Ludo " Il est devant. Il est passé il y a 5 minutes dans les 300 premiers. Lui aussi a l'air d'avoir la bonne patte ".

Et là, bizarrement, je suis tout mou. Il reste encore 17 km et je cours maintenant subitement le 1000 mètres en 4'20". C'est trop tôt pour une défaillance. Ce n'est pas normal. Au ravitaillement, je prends soin de bien boire et de m'asperger. J'ai pris aussi ma dose de sucre sous forme de gel mais je n'avance plus comme tout à l'heure.

Je suis maintenant au niveau des voies sur berges le long de la seine. Devant la Conciergerie, je pense aux enfants. Hier j'ai visité avec eux le cachot de Marie-Antoinette. Il y faisait plus frais à l'ombre ! Le soleil tape fort sur ma casquette blanche. Il fait chaud et humide. Le temps est bizarre. L'atmosphère est lourde et la lumière laiteuse. Il n'y pas de vent. En fait, on apprendra le lendemain qu'il y avait une alerte à l'ozone sur Paris. Chaleur plus pollution. Le cocktail va être détonnant pour beaucoup de coureurs.

Je ne ferai peut être pas 2h52 mais avec mon avance, moins de 3 heures, c'est encore possible ! Mon record personnel est pour l'instant de 2h59'56" réalisé l'an dernier sur le parcours en or du marathon de Berlin.

 

100 ème marathon !

 

Je reste lucide. Comme convenu, au 28 ème km, je cherche côté gauche de la route, Eric Ferran de "Temps Course", le magasin spécialisé running de Montpellier. C'est un personnage incontournable dans la région. L'avant veille, au Marathon-Expo, porte de Versailles, il m'a dit : " Au niveau de la Concorde, je prendrai en photo les languedociens. Comment est-ce que tu seras habillé". Je lui répond :" J'aurai la tenue Perrier verte et bleue de L'ASSP Vergèze et une belle casquette bleu-blanc-rouge". Je lui dit alors que ma femme va disputer son premier marathon. " C'est bien. Bon courage. Au juste, tu sais que moi, je viens de courir à Barcelone mon centième marathon ". Alors là, total respect ! 100 marathons, 4200 km. Il mériterait un reportage un de ces jours !

Il y a un monde fou le long de la Seine, sur les ponts, le long des berges...et je ne vois pas l'ombre d'Eric Ferran !Tant pis pour la photo ! En revanche, je distingue, enfin, sur la gauche, la Tour Eiffel là-bas au dessus du smog parisien. Je l'avais manqué l'an dernier !

La traversée des 4 tunnels est infernale. Il n'y a pas d'air là-dessous. C'est un four. On distingue comme du brouillard. Avec toutes les voitures qui roulent ici d'habitude, ce n'est pas etonnant. Je me demande si c'est bon pour la santé de courir là-dedans. Et puis, pas un bruit. A part les centaines de chaussures qui tapent sur le sol, c'est le monde du silence. Le passage des tunnels est redouté par tous. Après la descente dans le trou où il faut être hyper relaché, il y a forcément, ensuite, de l'autre côté, la remontée qui fait mal aux mollets. Mes jambes sont de plus en plus lourdes! Une moto avec un couple de personnes agées me dépasse pour au moins la 10 ème fois. " Ils doivent suivre leur fils ou leur petit-fils. Je me demande bien qui est ce concurrent chanceux ? Ils pourraient au moins me glisser un petit mot d'encouragement ". Voilà le genre de pensée qui peut vous occuper le cerveau quelques instants. Deux secondes plus tard, j'ai déjà oublié.

Au même moment, en plein cagnard, mon pote Ludo, vit un grand moment de solitude accroupi entre 2 voitures. Il a "la courante". Chaleur plus effort égal diarrhée carabinée. Mon frère marathonien en rigolera plus tard : " Vous êtes vraiment des amateurs ! Vous ne savez pas qu'il suffit de prendre un cachet d'immodium pour éviter tout problème !"

Au 30 ème Km, j'ai perdu toutes mes illusions de la nuit. Je suis lentement mais sûrement rentré en phase de récession. Le cours est en danger, mes actions sont à la baisse. J'ai fait un péché d'orgueil et je peux oublier mes rêves de 2h52-2h55. Je suis parti trop vite, c'est maintenant une évidence. " Péché d'orgueil, péché d'orgueil " Je me dis que ce ce sera le titre de mon récit 2007. " Je suis vraiment un imbécile. Un véritable amateur même après 3 marathons. Bon, il faut que je me reprenne. Restons lucide. Si je calcule bien en perdant, 15 à 20" au KM, je peux encore espérer passer sous les 3 heures. " Autre erreur! Dans mon compte à rebours, j'oublie les 195 derniers mètres du marathon. Ca à l'air de rien 195 mètres mais, même en forme, lors des séances de fractionné, je ne peux pas les couvrir en moins de 32 secondes...

Pour l'instant, je ne stresse pas. Je suis concentré sur ma course et je tourne maintenant comme une horloge grippée en 4'30"- 4'40.

 

Autiste

 

 

Ca cogite sec sous les crânes. Tous les concurrents autour de moi doivent avoir la même idée fixe : battre leur record personnel. Aucun regard, pas une parole. Pendant 42 bornes, personne ne m'encourage et je ne fais aucun effort pour dire un mot ou aider quelqu'un. Cela doit être cela la solitude du grand coureur de fond.

Je cours dans la catégorie sourd-muet tendance autiste. Le peloton de ceux qui se font mal et qui essaient de finir dans la même heure que le vainqueur. Avouons-le. C'est aussi le groupe de ceux qui se prennent au sérieux! Pas assez forts pour être aux avants-postes et pas assez faibles pour passer à la télé ! Autour de moi, il n'y a pas de gars déguisés ni de fanfarons qui parlent fort et mettent l'ambiance. Nous n'intéressons personne, surtout pas les photographes et les cameramens à la recherche de portraits colorés et de joyeux drilles costumés. Ici, l'uniforme, c'est débardeur, short et chaussures hyper légères. Il faut l'avouer. Ce n'est pas très sexy !

D'ailleurs, pour bien situer mon niveau, quand j'arrive au 31ème Km, le premier du marathon lève déjà les bras à l'arrivée. Il se nomme Shami Mubarak (Quatar). Il gagne en 2h07'19". Ca gars là n'a même pas eu le temps d'avoir chaud. Il me met 11 kms dans la vue soit la distance entre Sommières et Calvisson. Ca me parle. Lors de mes footing sur la voie verte, je trouve cela très long Sommières-Calvisson !

A partir du 32ème km, toutes les images sont en noir et blanc comme lessivées. " Mes couilles, le temps se brouille " comme aime dire un de mes copains technicien à France 3. Il n'y a plus de couleurs dans ce Bois de Boulogne grillé par le soleil. Mon cerveau est en position veille. J'ai la gorge séche du mec déshydraté. Je me jette sur les bouteilles d'eau. La première sur la tête, l'autre pour boire. J'ai une peu honte à postériori. Il fait une telle chaleur que les derniers n'auront, paraît-il, pas assez d'eau. Je ne rate aucun ravitaillement. Comme un élève studieux, je suis à la lettre toutes les recommandations des revues spécialisées. Beaucoup boire et s'asperger pour faire tomber la température du corps. Je suis maintenant comme un mobylette que l'on aurait bridé. Impossible d'aller plus vite. J'ai maintenant l'impression d'être doublé par des grappes de coureurs. Ce n'est pas bon pour le moral du finisher. En fait, entre le 30ème et l'arrivée, je n'aurai perdu que 29 places. Dans mon délire, j'ai dépassé de nombreux concurrents sans m'en rendre compte.

 

 

Compte à rebours

 

 

Au 36 ème km, je rattrape une jolie fille, Afifa. Son prénom est affiché dans le dos sur un dossard. Elle a l'air de souffrir. Sa vitesse est aléatoire. Parfois elle me repasse puis elle ralenti. " Allez chérie, accroches-toi. Les moins de 3 heures, tu peux encore les faire. Allez." Ce n'est pas moi mais son compagnon à côté qui l'encourage sur son vélo. Je me dis qu'Afifa, c'est peut être la bonne "pouliche" à suivre le long de l'Hippodrome d'Auteuil . Je me cale derrière ses hanches et je ne peux penser à rien d'autre que courir et tenir. Comme dit Bernard Faure en commentant ici en direct le passage des meilleurs : " Vous avez alors une incapacité à assumer l'effort. Vous êtes anesthésiés. Vous avez mal aux jambes mais bizarrement, vous n'êtes pas essoufflés. " A un moment, nous passons devant le stand du marathon du Beaujolais avec pâté et vin rouge en dégustation. Ce n'est pas bon pour ce qu'on a ! Je ne sais plus ensuite quand j'ai lâché Mlle Barhoumi Afifa ( 20ème féminine en 3h00'20").

" Merde, j'ai oublié de comptabiliser les 195 derniers mêtres. C'est pas vrai. Je vais encore rater mes minimas. Je ne te dis pas comment tu vas te faire pourrir par ton fils à l'arrivée."

Au 41 ème, je me retourne et je vois malheureusement débouler sur moi le meneur d'allure des moins de 3 heures. Ce n'est pas un peloton, tout au plus un petit groupe de 10 courageux. 10, le minimum syndical pour ce coureur professionnel payé par l'organisation pour amener quelques irréductibles sous la barre fatidique.

Le lendemain, dans le journal " L'Equipe", j'apprendrai que ce n'est pas si mal vu les conditions climatiques : " La chaleur a joué sur le rythme de la course" , écrit le journaliste. "En 2006, plus de 1600 coureurs étaient descendus sous les 3 heures. Ils étaient moitié moins cette année."

Dans le dernier km, je me raisonne. J'accélére et je reste au contact du groupe "ballon rouge". L'effort est presque insoutenable. Je n'ai plus d'essence. Il fait si chaud. A 200 mètres, après le rond point en bas de l'Avenue Foch, je dois encore sprinter sur ce faux plat montant. Mon rêve est au bout. 2 h 59'57". Mes amis vous le diront, j'ai toujours eu horreur d'arriver en retard à un rendez vous. Mais à ce point, cela devient maladif ! Certes, j'échoue à une petite seconde de mon record personnel à Berlin mais je gagne pour 3 secondes l'estime de mes 2 petits monstres . Après la course, je prends d'ailleurs un chrono pour leur faire prendre conscience de ce temps qui passe si vite : " Attention. Vous allez compter avec moi jusqu'à trois. Un, deux, trois ! Vous voyez les enfants, il faut toujours être précis dans la vie. " " Y'a pas mieux, papa" me répond Eléonore. " Fais voir la médaille " demande Hippolyte. Je sais déjà que demain les deux petits Clerc iront à l'école primaire de Villevieille, la breloque au cou. Vraiment, ils ont passé de bonnes vacances dans la capitale. Et quel souvenir ! Voir leurs deux parents participer à un grand marathon !

42 km, ça use

 

 

A l'arrivée, après un trou noir d'une 1/2 heure passé à la Croix Rouge, je retrouve Ludovic, blanc comme un linge, allongé à l'ombre sur la pelouse. Lui aussi est déçu. 2h54'57 à 3 minutes de son record. Il me parle de ses ennuis gastriques et il ne comprend pas sa défaillance finale. Je lui rétorque :" Tu devrais aller voir sous les tentes de la Croix Rouge et tu comprendrais mieux. La chaleur a changé tous les paramètres de ce marathon. En plus, franchement, il est dur le parcours de Paris. Ce n'est peut être pas l'endroit pour faire péter les records". Je ne sais pas s''il me prend au mot mais une heure plus tard, victime d'un petit malaise je l'amenerai à son tour chez les secouristes...

Sandrine arrive un peu plus tard, euphorique. Elle a bouclé avec beaucoup de fraicheur son premier 42 km en 4h21. Elle s'étonne en voyant nos têtes de déterrés : " Je vous rappelle Messieurs que nous, les femmes, nous mettons les enfants au monde. On sait ce que c'est la souffrance ".

Elle estime aussi dans un sourire avoir fait plus que la distance. " Avec tous les concurrents qui marchent sur la fin du parcours, j'ai du courir 45 km en zigzaguant. C'était vraiment énervant. Certains ne font même pas l'effort de marcher sur le côté ". Etant à l'origine de son insciption, je suis rassuré par sa performance et son bon moral.

Quant à Fabrice, notre dernier collègue, la cheville en feu, il a longtemps erré dans l'aire d'arrivée, complètement paumé. Sa course a été une sorte de chemin de croix terminé au courage en 3h55.

Dans le TGV, au retour, les jambes explosées, nous pensons déjà à notre prochain marathon. Amsterdam, Toulouse ou ailleurs. Et plein d'autres histoires à raconter.

 

Denis Clerc

798 ème en 2h59'57"

 

Ps : je dédie ce texte à un grand coureur de l'Assp Vergèze, Bertrand Boissier, actuellement affaibli par un grave problème cardiaque.

 

 

 

13 commentaires

Commentaire de cedre posté le 26-04-2007 à 10:41:00

Salut Denis (ou Hippolyte30)
Super sympa ton récit.
Je t'avais lu avec plaisir dans temps course mag, je t'avais lu avec plaisir dans Running Attitude.Alors quel plaisir de te lire dans Kikourou.
Je te laisse pour me ravitailler car mine de rien je viens de faire ,grâce à toi, 42.195 kms en moins de 3heures.
J'ai adoré ....
a+

Commentaire de Zeb posté le 26-04-2007 à 11:36:00

Super CR, trés agréalable à lire...et belle perf', bien sûr !

Commentaire de taz28 posté le 26-04-2007 à 12:37:00

J'ai adoré ton récit Hippolyte, j'étais spectatrice à ce marathon, et même à ne rien faire il faisait très chaud !!!
Tu as tout le mérite d'avoir terminé en moins de 3 h, c'est un exploit vu les conditions !!
Bravo à toi ...
Taz

Commentaire de akunamatata posté le 26-04-2007 à 13:47:00

pfff j'ai eu un coup de chaud rien qu'en lisant!
félicitations, à 3 secondes près, quel timing!

Commentaire de JLW posté le 26-04-2007 à 14:28:00

En commencant ton récit je m'attendais au pire .... En tout cas très loin des 3h00.
Alors chapeau pour le récit captivant, plein de suspense et avec une belle perf pour un marathon qui je le confirme egalement n'est pas propice au record même si j'y ai fait mon meilleur temps.

Commentaire de bigout66 posté le 26-04-2007 à 19:29:00

Un super CR halletant qu'on dévore comme un bon livre.
On se demande combien tu vas mettre et c'est vrai que pendant un moment on se dit que tu vas finir au desus des 3h.
En tout cas un grand bravo pour ta performance dans des conditions très difficiles.
C'est sûr Paris n'est pas le marathon le plus rapide mais il est loin d'être le plus difficile.

@+ bigout qui rêve un jour de tomber sous les 3h...peut-être pour mon prochain ??? ;-)

Commentaire de NoNo l'esc@rgot posté le 26-04-2007 à 23:51:00

Les mots me manquent... mais visiblement ce n'est pas ton cas !
Quel récit génialissime ! Quel plaisir de te lire, sincèrement.
Moi, je n'ai jamais fait de marathon, mais à lire celui-ci,
je pourrais penser que j'ai fait le MDP, oui, j'y étais, tout
le temps de la lecture. Alors, merci pour cette belle expérience.
Mais, par dessus tout, BRAVO pour cette performance, moins de 3H,
dans des conditions climatiques vraiment très dures.
Chapeau bas, Monsieur Denis !

NoNo_l'escargot_du_revermont

Commentaire de oliv30 posté le 27-04-2007 à 11:49:00

toujours aussi impressionnant notre denis international!!! à vtt à ski à pied toujours plus vite plus haut plus fort...à quand les JO sans le micro!!!

@ bientôt

Commentaire de oliv30 posté le 27-04-2007 à 11:51:00

toujours aussi impressionnant notre denis international!!! à vtt à ski à pied toujours plus vite plus haut plus fort...à quand les JO sans le micro!!!

@ bientôt

Commentaire de calimero posté le 27-04-2007 à 19:47:00

Bravo ou plutôt chapeau pour ton marathon!!Moins de 3h dans ces conditions c'est énorme!!!

Et pour couronner le tout, un CR aux petits oignons (il manque quelques photos quand même!!!)

RDV dans le Gard un de ces jours!!

Commentaire de McFly posté le 30-04-2007 à 15:02:00

Quel CR, on reconnait la patte du professionel. De ceux qui font aimer cette course mythique ou tout écart se paie cash.

Et faire moins de 3h par cette chaleur, sincèrement bravo !

Commentaire de romano76 posté le 23-02-2008 à 12:08:00

merci pour les indications, je penserai à l'mmodium, et aux diverses indications pour celui de 2008.

Commentaire de hellaumax posté le 12-10-2009 à 13:45:00

Grâce à kikourou qui remet en lumière d'anciens récits, je viens de prendre énormément de plaisir à lire celui de ton marathon de Paris 2007, plus de deux ans après. Bravo pour ta performance, Denis

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