Récit de la course : Ultra Trail du Mont Blanc 2006, par Pat78

L'auteur : Pat78

La course : Ultra Trail du Mont Blanc

Date : 25/8/2006

Lieu : Chamonix Mont Blanc (Haute-Savoie)

Affichage : 2689 vues

Distance : 158.1km

Objectif : Pas d'objectif

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ultratrail UTMB 2006


Jour J


La grasse matinée prévue est de courte durée, alors vers 11h nous montons à Cham avec Cyril, mon fils, pour prendre nos dossards et satisfaire au contrôle des sacs. Ensuite nous allons faire les magasins à Sallanches pour trouver de la boisson énergétique pour le fiston.
Après le repas, nous préparons nos affaires, nos sandwichs et nos sacs pour les « bases-vie » puis nous allons tenter une sieste. Mais des bruits de travaux et les aboiements du chien Nesty ne nous le permettent pas. Vers 16h30, nous remontons à Cham. Nous trouvons par chance une bonne place pour la voiture ; pas évident avec ces 4000 traileurs qui ont envahi Chamonix. Nous déposons les sacs pour Courmayeur et pour Champex dans le gymnase où nous croisons par hasard mes deux collègues de boulot. En sortant, nous nous allongeons un petit quart d’heure sur la pelouse pour faire redescendre le stress qui nous assaille tous les deux, puis nous gagnons la place du Triangle de l’Amitié pour attendre l’heure du départ.
Une grosse heure d’attente…
Michel et Catherine Poletti, les organisateurs, juchés sur le portique de départ, dominant la foule des participants qui se rassemblent peu à peu, sont aussi émus que l’an passé devant le succès de leur magnifique course qui réunit 2500 coureurs venus de la Terre entière.
On nous donne des nouvelles de la « petite » course (86 km et 4500m de dénivelée, 1500 participants) Courmayeur- Chamonix : c’est Corinne Favre qui est en tête devant les hommes !!!
Des maires des villes et communes des trois pays traversés sont sur les balcons de l’hôtel de Ville et nous adressent tour à tour un petit mot au micro. Deux speakers chauffent la foule de coureurs et de spectateurs. Leurs propos sont accompagnés par la musique de Vangélis « 1492, Conquest of the paradise » qui fait désormais partie de l’épreuve ; les traileurs la réclament pour ce fameux moment qui précède le départ, elle nous fait se hérisser les poils.
Petit à petit l’ensemble des coureurs est arrivé et la place est comble, nous sommes très à l’étroit. Cyril est ému, la musique y est pour beaucoup et puis il attendait ce moment depuis longtemps, lui aussi. Il est aussi un peu inquiet de nous voir positionnés dans les tous premiers rangs, il a peur de se faire « emballer » dès le départ. Pour ma part, c’est la concrétisation d’un rêve, être au départ d’une telle épreuve avec mon fils.
Les copains Nathalie et Philippe sont bloqués loin derrière dans la masse des concurrents; on se passe un coup de fil pour se dire qu’on se retrouvera plus loin.
Un hélico de France 3 survole Chamonix et se met dans l’axe de la ligne de départ. Le départ sera donné en direct aux informations régionales.

CHAMONIX (19h00) 1035 m – Les HOUCHES (19h51) 1012 m -Col de VOZA (20h46) 1653 m

Ça y est, 19h01 le départ est donné par le Maire de Cham. La masse se met en mouvement. D’abord on trottine quelques secondes puis on peut courir normalement. Avec le fiston on reste ensemble un petit km, puis je le vois qui hésite et qui se met à marcher, fidèle à ses résolutions de ne pas se griller dès le début. A regret, je le sens s’éloigner derrière moi, mais de toute façon je sais que c’est inéluctable car nos niveaux et nos préparations respectives ne nous permettent pas de faire la course ensemble. L’ambiance est galvanisante car la foule nous encourage avec ferveur et enthousiasme. A peine sorti de Chamonix que je suis déjà doublé par mes deux collègues de boulot. Pas grave, je me dis que je les reverrai.
Le nombre de spectateurs est très impressionnante cette année. Il y a un monde fou. Sans interruption les gens sont massés sur les cotés jusqu’à dans le col de Voza, soit plus de 10 km après le départ.
Ça va très vite, je suis surpris. Je cours aux environs de 12 km/h et pourtant je suis dépassé de tous les cotés. A croire que c’est une course de 10 km !!!
J’avais prévu de partir beaucoup plus doucement que mon allure actuelle alors je laisse faire et je ne m’affole pas.
Sortie de Cham, nous arrivons aux rochers d’escalade des Gaillands. Un premier contrôle général est effectué de manière automatique. Nous passons sous un câble qui lit toutes les puces des dossards au passage. J’aperçois JB, mon frère, qui est là avec So et Ludo. Premiers encouragements perso !
Les muscles sur les tibias me font terriblement mal, pas grave c’est tous les ans pareil, ça finit par s’arranger en principe rapidement et c’est en grande partie lié au stress subi avant le départ.
Nous évoluons dans la forêt le long de l’Arve. Quelques petites ondulations, suffisantes tout de même pour obliger déjà la masse des traileurs à marcher quand ça monte.
Bientôt nous arrivons au pont qui marque l’entrée aux Houches. Finalement sur les 8 premiers km, j’en a bien couru 7,5. Est-ce bien raisonnable ? Combien craqueront plus tard à cause de ce départ trop rapide et cette débauche d’énergie prématurée ?
A vue de nez en arrivant aux Houches je dois être aux alentours de la 900ème place alors que l’an passé avec exactement le même temps je me situais en 300ème position environ.
La foule toujours passionnée, nous encourage chaleureusement. Certains ont des grosses cloches à vache qu’ils secouent vigoureusement. Notre prénom est inscrit en gros sur le dossard, aussi on a l’impression d’être très connu tellement on est encouragé personnellement. « Allez Patriiiiiiick !!!! »
Arrive l’église et son ravito que j’ignore superbement. De toute façon il y a trop de monde et je n’ai besoin de rien !
Traversée de la ville sous les acclamations puis nous bifurquons à gauche pour entamer l’ascension du col de Voza. Les choses sérieuses vont commencer. Je demande à un concurrent de détacher mes bâtons de mon sac et je lui propose la même chose. Le temps de les régler et tout de suite ils me sont d’un grand secours car la pente est raide. Tout le monde marche, je passe la vitesse supérieure et je teste mon allure d’ascension. Je me stabilise bientôt à une bonne allure qui me permet de monter sans être trop essoufflé. Je suis bien, donc rassuré. Je sens que je commence à remonter au classement car je double énormément de monde. Je n’oublie pas de regarder le paysage car à cet endroit il est sublime d’autant que nous avons encore droit cette année à un superbe coucher de soleil sur la chaîne du Mont Blanc.
Mon trio de spectateurs personnels est à nouveau là. JB en profite pour faire une centaine de mètres avec moi et me donne ainsi des nouvelles de Cyril à son passage aux Gaillands. Il m’informe également que Nathalie et Philippe sont à cinq minutes derrière.
Je continue l’ascension au même rythme, les 16 % de pente passent plutôt bien à ce stade de la course.
Arrivée au col de Voza, pointage électronique qu’un bénévole effectue en passant un coup de « poêle à frire » sur le dossard et ainsi le classement est mis à jour en temps réel et tous ceux qui suivent la course sur le Web peuvent connaître la position des coureurs.

Col de Voza (20h46) 1653m – les Contamines (22h27) 1150m – ND de la Gorge (23h05) 1210 m

Toujours besoin de rien, je zappe le ravito et je me lance dans la descente. Je veux profiter des quelques minutes de jour qu’il reste pour courir dans la pente.
Je recule le plus longtemps possible le moment de m’arrêter pour prendre la lampe frontale dans le sac. Mais bientôt j’y suis contraint, inutile d’attendre la cheville tordue dans l’obscurité.
Toujours beaucoup de monde mais le trafic est assez fluide, surtout que tout le monde court encore beaucoup.
S’en suit une série de montées et descentes, de traversées de torrents et de villages. Les spectateurs sont moins nombreux mais toujours présents, je retrouve même à nouveau JB, Ludo et So. JB fait encore un bout de chemin avec moi et me donne à nouveau des nouvelles de Cyril.
Dans cette partie du parcours, je connais quelques ralentissements qui se traduisent simplement par de la progression en file indienne dans des passages à flanc. Cela ne me gêne pas car je me dis que pendant ce temps je peux récupérer des périodes de course. Quand vraiment le concurrent de devant est trop lent et qu’il laisse un trou avec celui qui le précède, je m’empresse de le doubler et de combler le retard pour garder le contact.
Par contre Cyril, dans cette portion, connaîtra des bouchons qui vont parfois le laisser à l’arrêt complet et qui vont lui faire perdre une vingtaine de minutes et surtout l’énerver...Après une longue traversée à flanc dans la forêt sur un chemin très étroit plein de racines sournoises et de pierres assassines, nous émergeons non loin des Contamines dont on commence à entendre le bruit des acclamations. On aimerait marcher un peu pour souffler mais les spectateurs nous encouragent toujours à garder le rythme.
L’entrée dans le village est impressionnante. On se croirait dans une étape du tour de France. Nous passons entre deux rangées serrées de spectateurs, des gamins nous tendent leur paume pour que nous les tapions au passage. Le bruit des cris, des bravos, des criquets, des cloches est étourdissant, mais c’est encourageant et j’en fais provision pour les longs moments de solitude à venir.
Je passe au pointage. Je m’assure à chaque fois de bien entendre le bip qui me confirme que la poêle a bien causé avec la puce.
Pour la première fois je vais me ravitailler. Je prends rapidement au passage une soupe, dans laquelle je mets beaucoup d’eau froide pour pouvoir l’avaler rapidement, un beau morceau de tomme de Savoie et une barre énergétique à la spiruline (des algues ! après en avoir manger, on crache vert foncé pendant un moment !!) puis je file dans la descente qui nous mène au bord du torrent du Nant Bonnant. Nous le suivons sur 4 km jusqu’à Notre Dame de La Gorge.
Je préfère m’abstenir de courir en prévision des dures ascensions qui vont venir. Je passe un coup de fil à la maison pour connaître ma position au classement après le dernier pointage. Marie-Pierre m’annonce 755ème, et inquiète elle me demande si je ne vais pas trop vite car je suis sur les bases de mes prévisions les plus optimistes. Cela ne m’inquiète pas car contrairement à l’an passé au même endroit, je me sens encore super bien. Je verrai comment je serai dans la prochaine grimpette.
Quand j’arrive à la chapelle baroque de ND de la Gorge, je reconnais JB, So et Ludo dans l’obscurité, ils ont réussi leur troisième saut de puce pour pouvoir nous encourager une dernière fois ce soir.

ND de la Gorge (23h05) 1210 m – Col de la croix du Bonhomme (1h24) 2433 m

JB aborde avec moi le chemin romain raide et droit. J’appuie sur les bâtons et je retrouve naturellement mon allure de montée. Je suis pleinement rassuré car je suis comme dans les entraînements de cet été, pas de problème de jambes, pas de problèmes de souffle et le rythme est soutenu. Par contre j’ai de plus en plus froid, au chalet de Nant Bonnant, où un beau feu est allumé, je décide de m’arrêter pour sortir la veste Gore tex du sac et me couvrir. Tout de suite ça va mieux, quel réconfort physique et moral !
J’apprécie la partie qui suit car c’est le dernier répit avant l’ascension du col du Bonhomme. J’atteins le chalet de La Balme après presque cinq heures de course. Je pointe puis pour la première fois, je refais le mélange de mon bidon de bretelle dans lequel je mets de la boisson Isoxan. J’avale un thé et un morceau de banane et je repars. En quittant le chemin pour prendre le petit sentier de montagne, je passe un dernier coup de fil pour faire le point. J’ai repris cinquante places dans ce début d’ascension, je suis environ 700ème. Il faut que je me calme pour ne pas risquer de craquer dans un col ou deux. J’en profite pour me caler sagement derrière des concurrents qui montent en file indienne, ne m’autorisant à doubler que rarement quant vraiment le rythme est trop lent.
Le sentier monte en lacets serrés. Il n’y a pas beaucoup d’option, de risque de se tromper, mais malgré tout il vaut mieux toujours avoir un œil sur les balises réfléchissantes.
Il fait froid, le zéro degré est prévu vers 2000m et le moins deux ou trois au sommet. On passe un névé. Il faut se méfier lors des franchissements de torrents car certaines pierres mouillées sont gelées et glissantes.
Dans l’ascension, en me retournant, je peux apercevoir avec plaisir la longue file de loupiotes dans les lacets du col.
55 minutes après La Balme, j’atteins le col, nous prenons sur la droite en direction de la Croix du Bonhomme encore 100 m de dénivelée en 2km, c’est moins méchant. Je me permets même de recourir quand c’est possible en faisant attention car le terrain est très difficile. Un gars devant moi hurle et crie des jurons, il vient de se tordre la cheville fortement. Une petite demi-heure plus tard, nous sommes au refuge pour un nouveau pointage.
Voilà, l’apéritif de l’UTMB est terminé !

Col de la croix du Bonhomme (1h24) 2433 m – les Chapieux (2h17) 1549 m


A nous la descente, la fameuse descente des Chapieux avec ses 900 m de dénivelée négative dont les 2,5 premiers km sont à prés de 20%. Qu’est-ce qu’elle fait mal, surtout aux cuisses ! Il y a des gars qui descendent comme des balles, je ne sais pas comment ils font ?
Quand on débute une descente, c’est le meilleur moment car on en a soupé de la montée que l’on vient de se taper et on n’en a pas encore marre de la descente que l’on vient d’entreprendre. Mais on sait que cela viendra surtout quand elle est difficile comme celle-ci et qu’elle dure presque une heure malgré de longues phases de courses quand c’est possible. Pas trop de boue, juste quelques passages un peu gras, mais pour les derniers ça ne sera plus pareil car le terrain aura été labouré par près de 5000 pieds.
Les bâtons sont d’une grande utilité dans cette partie. Ils soulagent beaucoup le travail des genoux en servant d’amortisseurs et surtout permettent de rétablir l’équilibre à maintes reprises. Sans parler de toutes les fois où l’on se tord les chevilles et que l’on peut faire porter le poids du corps instantanément sur les bâtons allégeant ainsi les conséquences pour le pied.
Vers l’altitude 2100 nous retrouvons un sentier carrossable puis ensuite nous empruntons un autre sentier qui serpente dans les prés en continuant à descendre. On peut courir enfin sans se focaliser sur l’endroit où poser le pied.
Deux gars coupent tous les lacets en prenant à travers la pente. Je leur fais part de ma façon de penser sur leur tricherie. Z’ont pas l’esprit trail les gars ! En plus ils ne sont pas très efficaces car ils ne nous reprennent qu’une poignée de secondes en arrivant en bas.
J’aperçois les lumières de la « base-vie » des Chapieux et j’entends l’animation musicale. Et dire que je n’en profiterai pas … Avant d’arriver, pour ne pas perdre de temps, je commence à faire le point mentalement sur ce que j’aurais à faire. Ma réserve d’eau et mes provisions de proximités ? Que faut-il renouveler ? Faut-il que je prenne quelques choses dans le sac ? De quoi ai-je envie ?
Finalement j’estime que je pourrai zapper également ce ravito.
A 2h17 du matin, en arrivant à la «base-vie» des Chapieux je retrouve de l’animation, de la musique. Des gens sont là pour nous encourager, certains sont venus pour attendre pendant des heures un traileur dans la course. Visiblement il fait très froid car ils sont tous en tenue d’hiver. Un grand feu est allumé.
Je pointe en pénétrant dans la zone, puis je suis le parcours obligatoire qui mène à la tente du ravito et des soins. Je décline l’offre des bénévoles qui me proposent tout un tas de bonnes choses et je repars dans la nuit. Je m’arrête malgré tout pour récupérer un sandwich perso dans mon sac ainsi que mon lecteur MP3 pour continuer en musique.

Les Chapieux (2h17) 1549 m - Col de la Seigne (4h25) 2516 m

Je connais bien cette route qui monte jusqu’à la Ville des Glaciers. Une partie bitumée de 4 km qui monte à 6 ou 7%. Comme les années précédentes à cet endroit, j’éteins ma lampe et je marche à la lueur de la lune. J’écoute ma musique en grignotant mon sandwich par tout petit bout car j’ai déjà du mal à déglutir.
Cette année encore nous avons la chance de pouvoir admirer un ciel étoilé royal. A 1800 m et sans pollution lumineuse, on peut observer une très grande densité d’étoiles.
Je décide de m’accorder un peu de récupération active en prévision des difficultés qui vont se succéder bientôt. Je me force à ralentir afin d’être sous ma vitesse naturelle de marche. Autour de moi presque plus personne ne court. On dirait qu’une trêve est signée pour le moment.
Ville des glaciers, rien à voir, juste trois fermes endormies. On quitte la route et on prend le sentier qui mène aux Mottets.
Arrivé à ce refuge l’ascension du col de la Seigne commence. Les lacets attaquent la pente. Un coup d’œil en arrière et je vois au loin la longue file de lampes qui descend du col du bonhomme et qui monte vers la Ville des glaciers. Cyril, où es-tu dans tout ceux là ?
Mes chaussures me préoccupent, j’ai l’impression qu’avec l’humidité, elles se sont détendues et mes pieds ne sont plus bien maintenus. Outre le risque de me tordre les pieds, je glisse sur la semelle à chaque pas et cela risque de provoquer un échauffement. Plus gênant, mes orteils sont en permanence et douloureusement en appui sur le devant dans les descentes.
Dans l’ascension, je m’applique à être régulier, à bien respirer et je surveille ma vitesse d’ascension sur mon altimètre. Je double toujours autant de concurrents dès que ça monte mais je m’abstiens d’accélérer après chaque dépassement. J’espère toujours qu’un groupe va revenir de l’arrière pour pouvoir m’y accrocher et évoluer plus vite, mais que nenni !
Les positions s’espacent, maintenant il y a des moments où je me retrouve seul. Il faut donc bien repérer les balises pour ne pas se perdre. Après plus d’une heure, j’aperçois la tente du contrôle placée au col. Encore un dernier effort et après le pointage je passe en Italie !

Col de la Seigne (4h25) 2516 m - Arête du Mt Favre (6h16) 2435 m – Courmayeur (7h39) 1190 m

La descente n’est pas plus difficile que les autres mais le sol est jonché de pierres et c’est particulièrement pénible avec mes chaussures qui me posent toujours problème. Il va falloir que je vois ce que je peux faire au prochain ravito.
Un vent puissant s’est levé et souffle fort, heureusement dans le dos.
Après quelques alternances course-marche et une quarantaine de minutes, j’arrive au refuge Elisabetta. Pas de ravito ! Trop de vent, il est plus bas à l’abri.
Quand je m’y retrouve, je pointe puis je refais le plein de mon bidon. J’avale un coca suivi d’un café et d’un morceau de banane puis je repars. Mes chaussures ? On verra plus tard …
En marchant, je grignote un autre sandwich. Les restes du lac Combal, 2,5 km de plat, c’est bon à prendre ! Pour autant pas question de courir, des concurrents me doublent. Je suis sûr de les redoubler dans la prochaine ascension car en fait depuis le Bonhomme c’est presque les mêmes qui se doublent et se repassent au gré du profil du terrain.
L’ascension de l’Arête du Mont Favre se passe comme celle du col de Seigne à la différence que l’aube se lève pendant la montée et qu’il fait quasi jour quand j’arrive au pointage du sommet.
Environ 10 kilomètres me séparent de Courmayeur. Que de la descente, mais entre 11 et 17 % quand même !
Alors que j’entame gentiment la descente, un concurrent me double en courant. Je lui emboîte le pas. Nous n’avons fait que de nous dépasser tour à tour depuis un certain temps. Il m’avoue être plus faible en cote qu’en descente, alors je décide de ne pas le lâcher.
Nous courons pratiquement sans arrêt jusqu’à Col Chécroui .
A ce col, nouveau ravito, je me jette sur un yaourt italien. Que c’est doux !
J’y mets par-dessus un chocolat chaud et un café. Je remets ma lampe frontale dans mon sac à dos. Les pointeurs m’annoncent que je suis 455ème. Je n’en reviens pas du nombre de places gagnées. Ça me met du baume au cœur !
Je repars en courant pour mieux shaker le contenu de mon estomac.
Nous sommes tout un groupe à être reparti ensemble et ça déménage sur les pistes de ski qui descendent vers Courmayeur !
Quarante minutes de descentes qui foudroient les cuisses et on atteint Dolonnes. Le photographe nous attend comme tous les ans à la même place !
J’arrête ma course en entrant dans le centre sportif de Courmayeur.
12h39 au chrono, dix petites minutes de plus que l’an passé.

COURMAYEUR (7h39/7h52) 1190 m – Refuge BERTONE (9h10) 1989 m


Je fonce aux lavabos et je me passe rapidement de l’eau froide sur le visage qui est en feu. Je me précipite ensuite pour récupérer mon sac dans lequel je prends des provisions pour la deuxième partie du tour. Je prends un sandwich et je remets ma veste Gore tex dans le sac à dos en espérant que je n’en aurais pas besoin avant ce soir. Cela fait douze minutes que je suis arrivé et je m’apprête à repartir quand je vois Nathalie et Philippe qui rentrent à leur tour. Finalement nous avons évolué depuis une douzaine d’heures à environ dix minutes. Tout se passe bien aussi pour eux, ils veulent se changer avant de repartir. Je leur dis que je les attendrai en temporisant entre Bertone et Arnuva.
12h52, je quitte le centre sportif. Ouf j’ai appliqué ma résolution de départ : arrêt minimum à Courmayeur pour repos à en haut de Bertone si nécessaire. Maintenant il faut voir si ça passe ?
Je traverse la ville en mangeant mon sandwich puis j’attaque la rampe de Villair. J’admire les superbes chalets cossus de Courmayeur. Un dernier arrêt à une fontaine pour compléter mon bidon et je sors de la ville.
Il fait un peu frais j’espère me réchauffer dans la montée de Bertone.
C’est maintenant que je vais voir si j’ai eu tord ou non de faire la première partie à la même vitesse que l’an dernier. J’ai une revanche à prendre sur cette satanée grimpette !
Après quelques lacets je suis fixé et rassuré. Je suis toujours en forme et d’après mon altimètre, ma vitesse d’ascension est plutôt plus que correcte. Contrairement à l’an passé, j’ai un super moral et après plus d’une heure j’arrive enfin au refuge. Cette année pas de caméra de télé pour filmer ma détresse, de toute façon il n’y a pas de détresse non plus !
En arrivant je commande au bénévole « thé, croissants et jus d’orange ! ».
Visiblement je ne suis pas à la bonne adresse et en souriant il me dit que pour le thé seulement c’est OK !
Finalement je reprends le cocktail qui me va bien coca-café et après avoir refait l’isoxan de mon bidon, je repars.

Refuge bertone (9h10) 1989 m – Refuge Bonatti (10h36) 2020 m – ARNUVA (11h37) 1769 m


En marchant, j’appelle à la maison, je réveille tout le monde …
Marie-Pierre fait le point des positions sur le Web et me rappelle. Je suis passé en 301ème position à Bertone, Cyril est juste en face, à l’arête du Mont Favre, il descend sur Courmayeur.
J’essaie de rassurer Marie-Pierre qui se demande toujours si je ne vais pas trop vite. Pour l’instant, moral et forme sont au beau.
J’aime beaucoup la portion que je traverse et je suis content de pouvoir temporiser un peu en attendant les copains. Je marche à bonne allure mais je m’abstiens de courir même si c’est dur d’être à nouveau doublé par quelques concurrents. Il fait beau et presque bon et pour ne rien gâcher, le panorama est magnifique. La dent du Géant et les grandes Jorasses sont à portée de main.
Au bout d’une heure vingt, j’arrive au refuge Bonatti et toujours pas de copains en vue. Pointage, une soupe, plein du bidon et je me sauve.
Un coup de fil à MP qui m’apprend que Nathalie et Philippe ne reviennent pas, ils ont sûrement pris du retard à Courmayeur ou ont coincé dans Bertone ??
Je rehausse l’allure et je me remets à courir et une heure plus tard j’arrive au refuge d’Arnuva, théâtre de mon arrêt l’an passé…
Mais cette année, pas de souci, je prends une soupe, du fromage, un café et je file.

ARNUVA (11h37) 1769 m -Refuge Eléna (12h10) 2062 m – Grand Col Ferret (13h00) 2537 m

Devant nous se dresse un monstre : le Grand Col ferret !
D’abord pour atteindre le refuge Eléna, 2,5km à 12,3% de moyenne mais ça commence par du 20% d’entrée !
Et ensuite pour le col lui-même, 2,2km à 22,7%, le top one du Hit parade des grimpettes !!
Faut pas mollir !
Nous sommes deux à grimper ensemble et nous adoptons la technique « petits pas ». Pas question de monter en surrégime, l’essentiel est de passer. Nous avons l’impression de ne plus avancer, pourtant quand nous doublons des randonneurs et des promeneurs, nous les laissons franchement sur place. Il nous faut 45 minutes pour atteindre le refuge suant et soufflant.
On nous offre un verre d’eau et deux mots de réconfort et il faut repartir.
En levant la tête on aperçoit des traileurs et des randonneurs partout dans la pente. Je dis à mon compagnon d’infortune, qu’il nous faudra encore 45 bonnes minutes pour atteindre le sommet si nous sommes rapides, ce qui veut dire si nous sommes capable de tenir le 3 km/h !!! (Soit 10 m de dénivelée/minute).
Nous le tiendrons et passerons ensemble au pointage du sommet en ayant repris une trentaine de places dans l’ascension. Mais dans quel état, j’ai un coup de pas bien et je suis obligé de m’appuyer sur la table d’orientation pour récupérer quelques secondes. Sûrement l’altitude, outre le fait d’entrer en Suisse, on passe ici le sommet du tour du mont Blanc : 2537m.

Gd Col Ferret (13h00) 2537 m -La PEULAZ (13h36) 2071 m – LA FOULY (14h33) 1593 m

Bon ! Pas la peine de s’attarder ici, je récupérerai dans la descente.
D’abord doucement je marche, puis plus vite, et je finis par recourir. Je remarche et j’en profite pour passer un coup de fil au PC course perso !
MP m’apprend que je suis passé sous les 300ème et que je vais bientôt revoir mon frère JB qui vient au devant de moi. Ça a l’air de me faire de l’effet car je repars en courant et c’est ainsi que j’atteins le refuge de la Peulaz.
Les bénévoles sont partout très sympas et prévenants, mais en Suisse c’est vraiment un petit cran au dessus, et en plus ils sont cool avec leur accent !!
Au ravito, je mange du fromage fabriqué sur place à la bergerie du refuge.
Après être reparti depuis quelques minutes et alors que nous sommes dans un raidillon descendant assez sévère, je retrouve le frangin, ma nièce et mon neveu, ces 2 derniers ont dormi dans leur voiture pour pouvoir nous encourager sur deux jours !!
Ils m’accompagnent dans la descente jusqu’au pont où ils ont garé la voiture. JB me donne deux yaourts aux cerises. Ah que c’est bon ! Ça change de la soupe !
J’éprouve une envie de bière et de pêches et je leur en fais part.
Après quelques centaines de mètres, ils me laissent poursuivre avec des nouveaux compagnons de route qui sont arrivés à ma hauteur.
Nous atteignons une route, et nous en profitons pour recourir. Je refuse le bitume, je cours sur le bas coté. A l’entrée de Ferret, nous quittons la route pour suivre au plus près le lit du torrent. On évolue à nouveau dans des tas de cailloux.
On remonte sur la route et je retrouve la « bande à JB ». Sympas, ils sont allés acheter de quoi satisfaire mes envies. JB m’offre une bière sans alcool, je me délecte du délicieux breuvage qui me change de tout ce que j’ai pu boire depuis près de 20 heures. Mais je n’arrive pas à bout des 25cl, je sens que ça coince !
J’avale ensuite la pêche et pareil, après la première, impossible d’en avaler une autre …
J’ai l’impression d’être dans la peau d’un gamin qui a fait un caprice et qui ne veut plus de ce qu’on lui a apporté.
On arrive à la Fouly 102ème km, théâtre de mon abandon de ma première édition, j’y pense à peine. Tous ceux qui arrivent ici seront classés.
Le ravito, pour la première fois depuis le départ, je m’autorise à m’asseoir une petite minute pour boire ma soupe aux vermicelles. Quel soulagement furtif au niveau des muscles des jambes. J’ai peur de me relever, pourvu que ça ne déclenche pas de crampe !
Non tout va bien, je peux repartir.

LA FOULY (14h33) 1593 m – Praz de Fort (15h56) 1151 m – CHAMPEX lac (17h09) 1477 m

Je salue les bénévoles et je quitte la base. On laisse la route pour aller longer le torrent. Le parcours entre La Fouly et Praz de Fort me laissera le souvenir d’une partie pas très agréable. Nous empruntons encore un sentier plein de racines et de pierres. Il ne descend pas franchement et comporte même quelques remontées. En plus le ciel commence à s’assombrir… Bref, pas de bonnes conditions et le moral est en baisse.
Un concurrent arrive de l’arrière en courant et me dépasse. Je le suis, mais sa vitesse de course est moins élevée que la mienne alors je m’accorde des pauses de marche en le suivant et je repars quand la distance qui nous sépare grandit. Ainsi je me fatigue peu et finalement j’avance.
J’essaie d’engager la conversation mais il est fatigué alors j’écourte avant de sombrer dans le monologue. Soudain juste avant de prendre un sentier plus petit, nous rencontrons un contrôle. Surpris je demande de quel pointage il s’agit, le bénévole me répond avec l’accent suisse qu’en fait c’est un contrôle « inopiné ».
A cet endroit, alors que l’on s’attend à descendre jusqu’à Praz de Fort, nous devons remonter assez fort un étroit sentier en balcon. A un moment, le passage est si étroit et le précipice si proche, qu’il est conseillé de ne pas courir et de se tenir à la chaîne qui sert de main courante. Nous y rencontrons ironiquement quatre cavaliers Italiens. Par sécurité, ils sont descendus de leur monture et évoluent en trottinant et en tenant leur cheval par la bride, sans doute pour ne pas laisser le temps aux chevaux d’avoir le vertige (?).
Passé ce passage délicat nous aimerions doubler. Mais ils sont à la file indienne et il faut un certain temps pour que le premier s’aperçoive qu’il y a 4 coureurs qui veulent passer. Cela finit par arriver, et gentiment chaque cavalier essaie de pousser son cheval contre la paroi le temps que nous passions. Vaillamment, nous tentons l’opération. Tout se passe bien même si au moment où je passe, un des chevaux tourne la tête pour me regarder, me barrant ainsi l’étroit passage. J’ai presque du lui prendre le mors et passer de biais. Nous remercions puis nous filons !
Le sentier redescend en lacet facilitant ma course. Bientôt j’arrive à une bifurcation et j’aperçois JB qui m’attend à nouveau. Il m’accompagne un bon kilomètre. Je lui demande pourquoi nous n’avions pas reconnu cette partie lors de notre reconnaissance de juillet ? IL m’affirme que nous sommes bel et bien passé par là et la preuve arrive car nous empruntons un passage que je reconnais tout de suite, c’est ce qu’il appelle la « digue » et on ne peut y arriver que par là d’où je viens. En courant, je reviens sur un groupe de traileurs.
Bizarrement j’ai si peu le moral à ce moment que je lui dis « plus jamais ça ! ». Il sait bien que ce genre de déclaration prononcée dans ces moments de blues n’a pas vraiment de valeur et est vite oubliée. Alors il trouve quelques mots pour me remonter le moral.
En débouchant du sentier, nous retrouvons So et Ludo qui attendent, j’en profite pour retirer un cailloux dans ma chaussure qui me gêne depuis des km.
Encore 2 km pour atteindre Praz de Fort, j’appelle MP, elle m’apprend que Cyril est finalement reparti de Courmayeur. Il est passé à Bertone et il est attendu à Bonatti dans le quart d’heure. Je suis surpris, content et fier de lui. Je n’arrive pas à imaginer dans quel état physique et moral il peut être ? JB, qui dès le départ n’aurait pas parié 50 centimes sur ses chances d’atteindre Courmayeur avec son seul mois d’entraînement, n’en revient pas ! Chapeau le fiston !
Ravito de Praz de Fort, qu’est ce que je prends ? Je n’ai plus envie de rien !
Finalement un coup de coca et je repars avec le groupe qui se trouvait là car la montée de Champex se profile et je voudrais de la compagnie pour rythmer l’ascension.
Mais dans la petite descente à la sortie de Praz, sentant moral et forme revenir, je m’enfuis. Je retrouve JB, qui m’accompagne un peu en courant. Je lui dis :
-« J’ai bu un coca suisse, il y avait de la dynamiiite dedans ! » (Prononcé à la suisse, avec trois i ).
Et pour le tester et prouver ce que je dis, je lui place une petite accélération progressive pour voir comment il réagit.
« Tu vas trop vite, je ne peux pas te suivre ! ».
La montée sur Champex, première des trois grosses difficultés qu’ils nous restent, est là. JB, So et Ludo me laissent.
Pas grand-chose à dire de cette grimpette effectuée. Tout juste une douzaine de places gagnées depuis Praz et une envie farouche d’atteindre cette «base-vie».
On dit que si on repart de Champex, on a de grandes chances de finir.
Avant le haut de l’ascension, je retrouve JB qui est venu à ma rencontre pour la dernière fois de la journée. Il m’accompagne jusqu’à la «base-vie» aménagée dans un fort d’artillerie suisse (eh oui, ça surprend, mais la Suisse a une artillerie !!).
Un chapiteau a été dressé, il accueille le ravitaillement. A mon arrivée, je suis pris en charge. On crie mon numéro de dossard, après l’avoir pointé, à un bénévole qui s’empresse de trouver mon sac et de me l’amener. Muni de mon précieux paquet, je pénètre dans la tente et je récupère ce qu’il me faut pour la dernière partie. Je mets une pile neuve à ma lampe frontale, prends un sandwich et refais le plein du bidon.
Beaucoup de traileurs sont attablés pour prendre un repas et se reposer, d’autres sont au massage où aux soins des podologues, certains y dormiront même plusieurs heures avant de continuer.
Il y a même une animation musicale mais il en faudrait plus pour me retenir.
J’avale un café et je sors. Il commence à pleuvoir alors que je m’apprête à partir. Je sors ma veste Gore tex que j’enfile et en route !

CHAMPEX lac (17h09) 1477 m -BOVINES (19h26) 1987 m

Je longe le lac. C’est vraiment magnifique même sous la pluie. Insolite aussi, car cette paisible station « balnéaire suisse » est tout de même à 1500 m d’altitude…
Un photographe officiel, sous un énorme parapluie, continue de prendre des photos malgré la pluie qui redouble de violence.
Je dois m’arrêter pour sortir mon ultime protection contre cette pluie : un vulgaire poncho jetable, une fine feuille de plastique découpée en forme de cape, achetée en Allemagne lors de la visite d’un château sous la pluie ! Mais finalement elle me sera bien utile car elle me protégera, où plutôt m’évitera le pire, pendant les sept prochaines heures.
Pendant l’heure qui suit, nous empruntons des chemins très bucoliques habituellement, mais sans grand intérêt sous les trombes d’eau qui commencent à nous tomber dessus. Tant bien que mal, nous arrivons au pied de Bovines.
Déjà en temps normal cette montée et particulièrement longue et difficile avec ses rochers à escalader, mais aujourd’hui dans ces conditions météo c’est du supplice ! Ma seule consolation, c’est de la passer de jour.
La nature de l’aventure prend une toute autre couleur sous ce déluge. Un instant je me demande ce que je fous dans cette galère !
Nous sommes un groupe de quatre à grimper en file sur cette maudite pente. Je suis en troisième position. La visibilité se réduit car une brume envahit la montagne. Des torrents d’eau boueuse dévalent sous nos pieds, où plutôt sur nos pieds et dans nos chaussures. Impossible d’éviter les flaques profondes, difficiles de ne pas glisser sur les pierres et les racines détrempées. Lors de la traversée des torrents, je trouve qu’il y a moins d’eau dans leur lit que dans la pente.
La pluie et le terrain nous ralentissent mais nous finissons par émerger dans la prairie d’alpage qui marque la fin de la partie difficile de l’ascension. Nous évoluons maintenant sur un modeste chemin détrempé en balcon, plutôt une rigole profonde de 25 cm de large gorgée d’eau. Les conditions météo ne sont sans doute pas assez dures, alors le ciel nous décoche une dernière attaque : nous prenons soudain au détour d’un virage des rafales de vent d’une puissance inouïe.
Je suis obligé de tenir mon poncho à deux mains de peur que la tempête ne me l’arrache. Nous évoluons penchés en avant en ne regardant que nos pieds. Heureusement la ferme de Bovines est en vue !
Encore un effort et nous l’atteignons. Deux tentes blanches de trois mètres sur trois qui se font face dans la tempête à 2000m d’altitude. La première abrite le ravitaillement, impossible de s’y abriter, nous l’ignorons et nous nous engouffrons dans la deuxième.

BOVINES (19h26) 1987 m - TRIENT (21h34) 1300 m

A l’intérieur, à peine la place de pénétrer tellement il y a du monde. Au moins six traileurs sont assis par terre, enveloppés dans leur couverture de survie et en train de trembler irrépressiblement. L’un deux, plus âgé, est en état d’hypothermie avancée et préoccupe la personne du corps médicale qui se trouve là.
Les autres traileurs debout, au moins une dizaine, ne sont guère plus vaillants.
Les plus gelés insistent auprès de la bénévole pour qu’elle aille demander l’asile au propriétaire du refuge qui est à quelques mètres. Mais il est tenu par des récalcitrants, car malgré les conditions dantesques et la situation, ils resteront inflexibles.
La secouriste fait des aller-retour entre les deux tentes pour amener à tous un verre de soupe chaude qui nous fait un bien fou !
Je suis gelé et je me mets à trembler à mon tour au point que j’ai du mal à porter le gobelet à ma bouche.
Impossible de mettre le nez dehors tellement le vent souffle en tempête. A vue de nez ça frise les 100 km/h ! Je pense à Cyril et j’espère qu’il n’est pas dans la même galère entre Bonatti et Arnuva sans aucune protection.
Je sors mon portable et par chance je m’aperçois qu’il capte faiblement le réseau Suisse. Je tente le coup de fil. Cyril me rassure, il s’est arrêté à Arnuva il y a plus d’une heure alors que ça commençait à se gâter. Il est en train de retourner sur Chamonix en bus. Je le laisse et appelle MP et lui fait part des conditions précaires dans lesquelles nous sommes. Je lui dis que je ne sais pas si nous pourrons repartir et dans quelle mesure la course peut continuer ? Une bourrasque puissante secoue la tente, autour de moi les gars sont obligés d’agripper les poteaux pour empêcher qu’elle ne s’envole. Personne n’ose sortir pour poursuivre dans la tempête.
La secouriste nous dit que dans l’écurie minuscule juste à coté, il y a autant de gars coincés par le mauvais temps et qu’elle ne voit pas quoi faire s’il en arrive d’autres.
L’organisation est contactée mais pour l’instant ils ne savent pas quoi entreprendre, d’ailleurs il avoueront le dimanche après midi lors des podiums qu’ils ont vécu un vrai moment de doute pour les personnes coincés là-haut au plus fort de la tempête.
« En attendant, avez-vous tous pointé ? » demande la bénévole. C’est vrai qu’on est en course ! Faut pas perdre le nord ! Et justement je n’ai pas pointé alors j’y vais. Rien que de sortir quelques secondes et je reviens encore plus frigorifié.
Déjà une bonne demi-heure que nous sommes bloqués par la tempête et toujours pas de possibilité de s’échapper.
Je décide d’enfiler ma couverture de survie sous ma veste Gore tex pour me faire une protection supplémentaire avant d’aller braver le vent et la pluie. Le plus dur c’est de se déshabiller et de se rhabiller dans cet endroit exigu.
Une fois que je me suis rhabillé, la secouriste nous informe que les gens de l’organisation sont en contact avec les météos Suisse et Française et qu’ils s’attendent bientôt à un fléchissement du vent. Devant ces prévisions optimistes, je me précipite à l’extérieur. Je décide de parcourir le plus vite possible les 600 m de montée qu’il me reste avant de basculer dans la descente et peut être retrouver l’abri dans la forêt ?
Dés les premiers pas, la puissance du vent me transperce, je suis frigorifié. Je marche à vive allure pour me réchauffer. J’essaie de rattraper un groupe de trois qui vient de tenter la même sortie que moi. Nous atteignons le collet de Portalo ensemble et nous basculons. Nous sommes récompensés, la forêt nous met à l’abri de ce vent furieux. Nous descendons en courant comme si nous avions le diable aux trousses. Nous ne cherchons même plus à éviter les flaques et les pierres. Descendre, il faut descendre !
La pluie continue de tomber et pour couronner le tout, nous n’y voyons presque plus. Il faut s’arrêter pour s’équiper avec les frontales. Je me demande si ma lampe est vraiment étanche et si elle va résister à toute cette eau ? Manquerait plus que je me retrouve en panne de lumière !
Mes compagnons sont descendus plus vite que moi, et je descends seul dans la nuit pendant une bonne heure avant d’atteindre le col de la Forclaz. Des spectateurs sont là emmitouflés et à l’abri de la pluie à m’encourager au passage.
Après un plat qui suit le col, je descends les raidillons très pentus que je redoutais. Je sais que l’an passé avec la pluie ce passage était un vrai toboggan boueux. C’est le cas mais finalement je réussis à rester debout.
Je n’ai qu’une hâte, c’est d’atteindre Trient. Je ne sais pas pour quoi y faire ? Je traverse une période de doutes. Déposer les armes ou continuer encore au moins six heures dans ces conditions ?
Je repense au frangin qui l’an passé a essuyé les mêmes conditions et qui a terminé…Et l’instant d’après je me demande à quoi ça rime de s’infliger ce genre d’épreuve, la nuit, la pluie, le vent, la boue, le froid ?
La dessus, j’arrive au ravito de Trient. Je demande à l’organisation si les conditions météo au sommet de la prochaine ascension sont identiques à celles de Bovines ? Le gars me répond :
« Non, pour l’instant il ne pleut pas là-haut et on voit même les étoiles ! ».
Je ne le crois pas, il m’amène dehors et me montre le ciel, et c’est vrai qu’on voit les étoiles ! Ça ne devrait pas durer, faut en profiter !
Et à peine le temps de pointer que je vois un groupe de trois ou quatre traileurs bien équipés qui sont prêts à repartir. Fini les questions métaphysiques ! Je bois un café et je repars immédiatement avec eux.

TRIENT (21h34) 1300 m - Les TSEPPES (22h38) 1932 m - VALLORCINE (00h20) 1260 m

Je discute un peu avec un de mes nouveaux compagnons de route avant d’aborder la montée des Tseppes. Il a sur le front une lampe qui éclaire comme un lampadaire. Il m’explique qu’elle est alimentée par une pile au lithium (130 grammes et 10 heures d’autonomie, apprendrais-je plus tard). Dès que ça commence à monter, il ralentit pour attendre son copain qui est resté derrière, dommage ! Je monte donc à mon rythme pour avaler cette montée qui est la 3ème au hit parade avec ses 21% de pente.
Maintenant, je suis bien content d’être reparti, car après tout, après cette difficulté c’est quasiment terminé. Il me reste environ 25 km.
Je finis par être rattrapé par un duo auquel je m’accroche au passage. Nous arrivons ensemble au ravito des Tseppes. Un gros feu de bois est allumé, je m’installerais bien quelques minutes à me réchauffer mais je préfère pointer, avaler un café et repartir.
La montée n’est pas terminée, il faut encore grimper pendant un bon km avant de retrouver un sentier à flanc. Il fait toujours froid, il y a un peu de brume et le vent souffle sur cette hauteur. J’atteins l’alpage de Catogne. Je fais un peu le forcing pour revenir sur deux traileurs qui sont devant moi depuis le départ du dernier ravito.
Je reviens sur eux avant la descente que nous entamons ensemble. Le premier veut me laisser passer. Je décline la proposition et préfère rester en deuxième position et lui laisser la tâche d’ouvrir le chemin. Ma lampe étant plus puissante que la sienne, je lui balaie de temps en temps loin devant avec le faisceau pour lui faciliter le décryptage du terrain. Mais c’est détrempé et boueux et bientôt nous ne faisons plus que lutter pour rester debout. Nous ne gagnons pas toujours et nous nous payons quelques belles figures se terminant immanquablement par un gadin. Pour faire les 7 km de descente, nous mettrons 1h40. Arrivés à la gare du télésiège, aux Esserts, nous franchissons la ligne imaginaire de la frontière, nous voilà de nouveau en France. Nous retrouvons un chemin carrossable que nous empruntons un moment avant de reprendre une sente de forêt qui nous descend jusqu’à Vallorcine.
Quelques marches à grimper et je me retrouve dans une salle où nous attendent les bénévoles toujours aux petits soins pour ces traileurs hébétés qui défilent depuis des heures et dont le flot ne se tarira que dans une quinzaine d’heures. Le protocole est toujours le même, pointage et ravito. Je ne sais plus quoi ingurgiter, je renonce à manger quoi que ce soit, pourtant je sais qu’il me reste encore au moins trois heures avant de toucher au but. Largement de quoi faire une hypo ou une fringale. Raisonnable, j’avale au moins du coca.
Tiens, Michel Poletti, l’organisateur et coureur, arrive au moment où je repars ! Un coup de pointage avant de repartir et je me retrouve dans la nuit.

VALLORCINE (00h20) 1260 m – ARGENTIERE (01h45) 1260 m - CHAMONIX (03h26) 1035 m

Je retrouve la pluie. J’ai un peu de mal à trouver les balises pour sortir du village.
Je suis super bien. Les galères sont derrière, devant c’est que du bonheur ! Comme convenu j’appelle MP malgré l’heure tardive. Elle est rassurée : plus rien ne devrait m’empêcher de finir. Elle estime que je suis toujours dans une fourchette de 32-33 heures si je ne faiblis pas. Pourtant je sais que c’est précisément à partir de maintenant que le risque de faiblir est grand, même si l’arrivée est proche, il faut rester déterminé. Elle me dit que JB et Cyril attendaient que j’arrive à Vallorcine car ils veulent venir m’encourager dans le finish. Je devrais les retrouver vers Argentière. Après, le tracé parcourt des champs, emprunte un ancien sentier pour carrosses et monte doucement pendant 4 km jusqu’au col des Montets. Nous redescendons par le sentier botanique. Tré-le-champ puis une descente en lacets pour arriver dans les abords d’Argentière. Bientôt j’aperçois JB, il m’accompagne jusqu’au dernier poste de pointage du tour avant l’arrivée. Là m’attend Cyril qui n’a pu venir à ma rencontre car il a du mal à marcher… Je suis content de le voir, et un peu triste pour lui, il m’encourage et ça me fait du bien !
Je ne m’attarde pas, je voudrais descendre sous les 32h30. Nous traversons Argentière. Je passe devant le ravito déclinant carrément les offres des bénévoles. Rien, je ne veux rien, j’ai marre de tout !
JB m’accompagne encore un peu jusqu’à ce qu’on quitte la route, puis il me laisse.
J’emprunte le balcon sud, sorte de chemin suspendu qui longe la vallée en faisant des oscillations qui n’en finissent pas.
Le sol est jonché de pierres, c’est très pénible de marcher et de courir sur un tel chemin, je me mets à plaindre les randonneurs du dimanche qui empruntent ce sentier en balade. En plus il y a une brume qui fait ressembler mon faisceau de lampe à un phare de voiture dans le brouillard.
Je suis bientôt rattrapé par trois coureurs, ça me gave de perdre trois places si près de Chamonix. Comme d’habitude en pareil cas je leur emboîte le pas.
A ce moment nous arrivons à une intersection où JB m’attend.
Il reconnaît Michel Poletti parmi les trois et m’incite à ne pas le quitter car c’est une bonne « roue ». A ce moment le chemin se raidit fortement pour la dernière ascension de l’UTMB : les Tinées et un des trois se détache et s’en va. Je pense que c’est Michel Poletti qui est bien et qui part à son rythme.
Nous restons à trois à grimper à bonne allure. Tellement bonne que je dois me faire violence pour ne pas les laisser partir. Et la montée me parait interminable. Lors de la reconnaissance de juillet elle m’avait paru plus courte. Je surveille le chrono.
Enfin nous arrivons sur le plat, nous ne ralentissons pas, au contraire le gars de devant se remet à courir. Le plat dure lui aussi et mes deux collègues continuent d’ « astiquer » ! Je ne veux pas céder maintenant.
Ouf le chemin amorce la descente, je sais qu’on est bientôt à la route, il faut tenir. Celui qui était resté en deuxième position se détache et prend une centaine de mètres d’avance. Je n’ai plus aucune envie de disputer une place ou deux alors je me contente de suivre celui qui nous a emmené de son pas régulier et rapide depuis une petite heure. Nous continuons à courir et lorsque nous atteignons le bitume, JB est là pour nous accompagner pour le dernier km.
L’allure s’accélère encore au point qu’à un moment le gars qui court toujours à mes cotés dit « On n’est pas obligé de finir au sprint ! ». On ralentit.
A deux cents mètres de la ligne, je dis à mon collègue de passer devant car il a bien bossé. Il me dit que non, on finira ensemble.
On passe le dernier virage et au bout la ligne droite d’arrivée, l’arche, qui m’a fait courir pendant trois ans avant de pouvoir l‘apercevoir, est là.
Mon compagnon me prend le bras, le lève et nous passons ensemble la ligne d’arrivée.
Cyril est là et me félicite, je suis heureux.
Voila c’est fini, 32h26, 189ème et 16ème V2 sur 268 classés, jamais je n’aurais pensé pouvoir réaliser ce chrono et sans l’épisode de Bovines et la descente de Catogne, il eut été sensiblement inférieur.
A côté de moi mon compagnon est chaudement félicité par Catherine Poletti et quand il se retourne vers moi, ironie, je me rends compte qu’il s’agit de Michel Poletti !…
On me remet une superbe veste polaire avec l’inscription « Finisher ».

EPILOGUE :

Pourquoi ai je réussi cette fois ?
Sans doute parce que j’avais échoué les deux premières fois et que je n’en étais que plus fort moralement. Une grosse envie de revanche et de prouver à tous, en commençant par moi, que j’étais capable d’aller au bout.
J’ai eu finalement une détermination sans faille sur tout le parcours, je n’avais même pas envie de m’arrêter aux ravitaillements, ni aux « bases-vies ». Le cumul de tous mes arrêts ne doit pas excéder la demi-heure.
Bien sûr mon entraînement et ma préparation étaient à la hauteur de mon objectif. Ma fracture du pied de janvier et mon entorse grave de Mai ont sans doute été des alliées involontaires, elles m’ont permis de rebondir, de renforcer ma volonté et surtout de ne pas me griller trop tôt physiquement. La reconnaissance du parcours effectuée avec les copains et JB à la mi-juillet m’a permis de bien m’imprégner de la fin du parcours.
Dans les moments difficiles des dernières heures, le souvenir du frangin dans l’édition 2005 m’a aidé. Il avait réussi dans les mêmes conditions météo, pourquoi pas moi ! Superficiellement j’ai eu des doutes, mais au plus profond de moi, je pense qu’il eut fallu pire pour que j’arrête.
Merci à Marie-Pierre et à mes filles Flore-Reine et Ambre-Line d’avoir supporté mes entraînements à répétition pendant trois années, mon humeur parfois « maussade » à cause de la fatigue ou des blessures, mon esprit obsédé par la course la dernière semaine au point d’être sourd et aveugle, et aussi d’avoir été mes premières supportrices passionnées.
Merci à Cyril d’avoir eu le courage et la ténacité de se mesurer à ce challenge avec si peu d’entraînement et de nous avoir permis de vivre une même course. J’ai adoré ce dernier mois de préparation ensemble, le voyage et ces derniers instants sur la ligne de départ à vibrer dans une même passion.
Merci JB, So et Ludo du soutien que vous m’avez manifesté à de nombreuses reprises, pour la bière et la pêche aussi !…

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