Récit de la course : Ultra Trail du Mont Blanc 2013, par CharlyBeGood

L'auteur : CharlyBeGood

La course : Ultra Trail du Mont Blanc

Date : 30/8/2013

Lieu : Chamonix Mont Blanc (Haute-Savoie)

Affichage : 744 vues

Distance : 166km

Objectif : Pas d'objectif

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Lentement, longtemps / Tactique, technique : secret de la réussite !

Vendredi 30 août, 16h10, nous nous levons, Manu, Pascale et moi, de la terrasse de bistrot où nous avons pris un dernier verre ensemble en attendant, piaffant comme des chevaux, le départ de la course. Quelques dizaines de mètres et nous arrivons sur le parvis de l’église, place du Triangle de l’Amitié, qui est occupée par une foule hétéroclite et colorée de traileurs (au centre) et d’accompagnants (autour). Quelques photos d’ambiance, un petit bisou de bonne chance et nous laissons Pascale pour nous fondre dans la foule des coureurs, tout en queue de peloton. Le briefing de course le plus basique qu’il m’ait été donné d’entendre ayant été énoncé (« il fait beau et il fera beau sur tout le parcours »), on attend impatiemment encore 5 minutes pour que cette musique qui me fait hérisser les poils depuis si longtemps ne retentisse : Conquest of paradise de Vangelis. Le moment est solennel, je peux sentir la chair de poule m’envahir malgré les 25 degrés ambiant et une petite larme de plaisir coule le long de ma joue...

Enfin le départ est donné… pour les premiers. Parce que pour Manu et moi, il faudra encore attendre plus de trois minutes pour passer la ligne, vraisemblablement dans les 200 derniers participants, reflet de la tactique que nous avons décidé d’appliquer : on ne bouge pas une oreille jusqu’à Courmayeur, pas d’emballement, on se répète en boucle qu’on part pour une quarantaine d’heure de course…

La ligne passée, l’ambiance est magnifique dans Chamonix. Les applaudissements fusent, les mains se tendent, les appareils photo mitraillent. Le rythme est lent, dicté par les goulets d’étranglement qui ralentissent régulièrement la course : parfait pour nous ! Arrivés sur la route forestière, nous nous calons à env. 10 km/h, vitesse de croisière pour rejoindre Les Houches.

Le premier ravito passé, nous retrouvons Aline qui avait envie de faire un bout de route avec nous et nous accompagnera jusqu’au Déléveret. Elle fera partie de ces rencontres qui, au fil du parcours, égailleront la course et mettront une pointe de fantaisie dans cette épopée. Nous arrivons au haut de la première difficulté du parcours sans avoir entamé nos réserves en 2050e position, classement qui prouve sans conteste que nous suivons à la perfection notre plan de bataille : faire les premiers 30 km et 1500 D+ « gratuitement », c’est-à-dire sans s’en rendre compte et sans puiser une once d’énergie.

La jonction sur St-Gervais nous permet de tester nos qualités de descendeur, en tout cas en comparaison de nos compagnons de course. Seule l’étroitesse des chemins nous empêche de garder un rythme régulier pour dévaler alpages et routes forestières. Cela laisse le temps d’apprécier les superbes jeux de lumière du soleil du soir dans les sous-bois traversés, donnant une ambiance très « Brocéliande » à la forêt.

Très belle ambiance à nouveau au ravito de St-Gervais où nous retrouvons Pascale qui fait aussi son UTMB des transports pour nous suivre et qui semble tester avec succès les réseaux de bus mis en place pour l’événement. Un petit bouillon et trois quartiers d’orange plus tard, nous sommes repartis pour Contamines. Nous ne ferons à nouveau pas la route tout seul puisque Jean-Marc, qui avait prévu de venir nous voir à Contamines, est déjà là et déclare avoir envie de faire ce tronçon en course avec nous. Une vocation de traileur est en train de naître, à la bonne heure ! Même s’ils ne se connaissaient pas encore, Manu et JM vont très bien s’entendre : mettez deux parapentistes ensemble et vous assurez quelques heures de discussion « ailes, matos, spots, météo, etc. ».

Pour ma part, j’essaie de me concentrer pour passer le double moment difficile des 4 heures de course et de l’entrée dans la nuit. Je suis en effet très à l’écoute des réactions de mon estomac aux différentes ingérences de boissons et aliments, restant sur des expériences relativement difficiles sur de précédentes courses. Contrairement à toutes les recommandations, je vais carburer au jus de pomme et à une sorte de thé à la menthe fraiche (dans les bidons) et à l’eau gazeuse et bouillon sur les ravitos, sans oublier les « Yop » que Pascale me proposera chaque fois que possible !

La nuit est tombée lorsque nous arrivons aux Contamines. Le froid s’immisce petit à petit et commence à nous geler, surtout lorsque l’on est transpirant à souhait. Nous allons pointer environ en 2000e position après 5h30 de course. Il est temps de se changer de pied en cape et de s’équiper pour la nuit. Pull à manche longue du TVSB 2013, polaire Craft, booster, buff, frontale : je suis paré pour affronter le premier gros dénivelé, le col du Bonhomme et ses 1200 D+.

On repart en marchant d’un bon pas du ravito, sachant qu’il y a 4 km avant d’entamer la montée. Petit trot par la suite, histoire de se remettre dans le rythme, puis arrivée à Notre Dame de la Gorge, parée de lumière. Nous suivons les chemins de feux et de lumières qui nous dirigent vers le début de la voie romaine qui nous mènera à l’alpage de la Balme. Là, les choses sérieuses commencent. Les premières défaillances de certains apparaissent et même sans chercher à monter vite, nous nous retrouvons à devancer pas mal de concurrents (250 au final, au Refuge). Il est temps de commencer à lever le nez et à admirer ce magnifique ciel étoilé qui s’offre avec tellement plus de générosité que dans nos villes.

Balme est atteint après 7h de course. Un rapide arrêt pour un bouillon et on repart afin de ne pas se refroidir. Un filament lumineux serpente au-dessus de nous, montrant le chemin qui va nous mener au col et laissant apparaître quelques portions de pente aux pourcentages intéressants… Les bruits, de part et d’autre de notre colonne de traileurs, laissent à penser que la faune ne doit pas être loin, mais le faisceau des lampes ne permet pas de débusquer chamois, bouquetins ou autres marmottes.

1720e au Refuge, près de 9h de course pour 44km, pas de fatigue particulière, pas de problème gastrique insurmontable : tout se déroule au mieux, selon les plans. La descente sur les Chapieux sera bien entendu frustrante, mais il ne fallait rien attendre d’autre : lorsque l’on décide de partir derrière, on va forcément se heurter à la faiblesse de certains en descente et la création « d’autobus » empêchant une progression normale de ceux qui sont plus à l’aise dans cet exercice, dont nous sommes avec Manu. Comme il s’agit en plus de la descente la plus difficile de la course en terme d’adhérence, autant dire que nous avons dû ronger notre frein et piétiner avec les autres.

Les Chapieux marqueront pour nous un petit tournant. Nous n’avions rien programmé s’agissant du sommeil, préférant voir l’évolution de notre état au gré de l’avancement de la course. Or, aux Chapieux, c’est un petit coup de pompe que nous ressentons. Le ravito est bondé, il est difficile de se sentir vraiment à l’aise. Un bénévole nous indique qu’il est possible de se rendre dans la salle de repos, située à l’étage, à la sortie de la tente. Voilà une excellente suggestion. Nous montons nous allonger pour un somme réparateur d’une quinzaine de minutes dûment programmées sur le téléphone. 14 minutes plus tard, je me réveille avant la sonnerie pour constater que Manu en a fait de même (le subconscient est vraiment incroyable…). Nous nous rééquipons et sortons, saisis par le froid que nous ressentons dans nos habits humides. Il est temps de repartir, notre petit arrêt ayant dû nous « coûter » env. 300 places durant nos 50 minutes de break.

Il nous faut quelques minutes pour nous remettre dans le rythme sur le long ruban de bitume qui nous mène au pied du col de la Seigne. Le pas est alerte et les porteurs de frontales repris sans coup férir sont légions. Ces petites boules lumineuses en suspension dans la pénombre s’aperçoivent aussi plus en hauteur, marquant depuis le fond de la vallée le cheminement que nous allons emprunter pour en sortir en gravissant le col de la Seigne. C’est une image forte qui restera gravée dans mon esprit. Après 13h de course, la Seigne est franchie dans le brouillard, seul moment de la course où je n’aurai pas la voute céleste comme seul horizon au-dessus de ma tête.

La descente est facile, agréable, avec l’arrivée de l’aube qui met du baume au cœur de ceux qui sont fatigués. Les premiers glaciers du côté italien se dessinent sur notre gauche (glacier de la Lex Blanche, glacier du Miage) et le soleil ne va pas tarder à venir lécher les parois rocheuses alentours. Un coup d’œil en arrière pour découvrir la calotte nuageuse qui garnit le sommet de la Seigne, laissant couler les derniers faisceaux des frontales.

L’arrivée au Lac Combal, après env. 14h de course, ne laisse rien présager de bon pour Manu. Je le sens un peu fatigué, il n’a pas la « niaque » que je lui connais d’habitude. Il a besoin de fermer les yeux un moment, la tête dans les bras. Mais nous ne pouvons pas trop nous attarder car il n’y a pas de tente chauffée et, humides comme nous le sommes, le froid a vite fait de nous saisir. Je lui suggère donc de repartir, tout en étant conscient que ce n’est certainement pas ce qu’il souhaiterait à ce moment ! De plus, nous naviguons toujours aux environs de la 1800e place et même si nous n’avons pas de vrai danger, la marge vis-à-vis de la barrière horaire n’est pas une assurance tout-risque.

On décide de marcher le long du chemin menant au départ de l’Arête du Mont-Favre, énergiquement pour se réchauffer, mais en n’oubliant pas de lever la tête pour admirer un des plus beaux paysages du parcours, surtout habillé du soleil levant. La grimpette sur l’Arête est un peu moins agréable pour moi. Je commence à vraiment être dans la course et j’ai envie de trouver un peu de rythme. Malheureusement, les « autobus » se créent dans cette montée faite exclusivement de single track et il est très difficile de pouvoir maintenir un niveau de marche rapide élevé. Je demande le passage à tout bout de champ (que l’on m’accorde la plupart du temps sans trop de difficulté), mais cela pompe de l’énergie de devoir marcher sur le bas-côté des chemins et de devoir accélérer pour dépasser rapidement et ne pas gêner ceux qui progressent moins vite. Une centaine de concurrents me verront ainsi passer sur la montée. C’est là que j’ai compris que nous ne finirions vraisemblablement pas ensemble, Manu et moi…

Alors que de coutume il caracole devant dans les montées, Manu est derrière moi. Il n’a pas la même hargne, la même envie de monter en rythme, il subit trop la course pour que je ne me doute pas qu’il n’est pas très bien, physiquement et/ou moralement. Il prend beaucoup de temps, en haut de l’Arête où je l’ai attendu, pour se changer et refaire son sac. Il évoque avec une certaine certitude sa volonté d’arrêter la course à Courmayeur, n’ayant pas de plaisir sur cet UTMB et préférant préserver ses releveurs, qui le font déjà souffrir, pour son prochain trail au Népal. Je l’encourage, lui rappelle que bien souvent après un petit break d’une heure, comme on pourrait en faire un à Courmayeur, l’état d’esprit change et qu’il ne doit pas prendre de décision hâtive. Gentiment il fait semblant d’approuver…

En rejoignant Manu au col Checrouit, après un petit arrêt technique, je sais que c’est cuit. Il a switché sur off dans sa tête et va s’arrêter à Courmayeur. Pour ma part, je n’ai jamais été autant dans la course depuis le départ qu’à ce moment et je lance immédiatement le mouvement vers le prochain grand break à Courmayeur. J’ai hâte de retrouver Pascale, ses ravitos en yaourts, yops et pom’potes, voir comment elle a passé la nuit, me faire masser, me changer en court pour la journée qui s’annonce très chaude. Je me sens pousser des ailes et me lance à corps perdu dans mon exercice préféré, la descente. Je mets le turbo dans ces 4 km en sollicitant le passage de manière tellement ostensible que, pour finir, les coureurs que je rattrape m’ont si bien entendu le faire en amont qu’ils s’écartent d’office ! Résultat comptable : plus de 100 places gagnées, un stock de confiance au zénith et une certitude : les jambes sont fortes et fonctionnent à merveille !

Je déboule en trombe dans la ville et sur l’esplanade du ravito où j’aperçois Pascale qui m’accompagne pour aller récupérer le sac d’allégement. La zone d’assistance n’est malheureusement pas assez grande et c’est un peu la foire d’empoigne… Le ravito est aussi un peu mezzo (en plus de l’absence de variété, ils n’ont même plus de bouillon, mon principal aliment…). Ce n’est de toute façon pas ça qui va me démoraliser ! Je me change, fais le point avec Manu qui confirme que ses releveurs et ses envies du moment le conduisent à abandonner, engloutis 2-3 yaourts et yops, du jus de pomme, remplis les gourdes, refait les sacs « assistance » (pour Pascale et les prochains relais-assistance) et « allègement » (pour retour à Cham) avant d’aller me faire masser 15-20 minutes. Après 1h15 d’arrêt, c’est « abandonné » par Manu mais rassasié, régénéré, massé, léger et motivé que je repars à l’assaut des 90 derniers kilomètres, près à commencer la remontée fantastique depuis la 1700e place que je dois occuper à ce moment.

Le passage dans Courmayeur me rappelle mes deux premières courses de la fin août dans la région, la CCC et la TDS. On croise des coureurs de la TDS, veste finisher ostensiblement portée, qui sont venus encourager des potes. Mais les choses sérieuses commencent avec cette longue ligne droite qui monte sur les hauts de la ville et le début du sentier de Bertone. Je profite de la moindre fontaine pour boire un peu d’eau (seule l’eau vive est acceptée par mon estomac, impossible d’en mettre dans les bidons…) et pour mouiller un buff à mettre autour du cou. Il fait beau, il fait chaud, les odeurs de la forêt commencent à titiller mes narines, je suis heureux et le moment de vérité approche : serai-je suffisamment performant en montée pour ne pas m’épuiser et prendre du plaisir sur cette seconde partie de parcours où je devrai augmenter mon niveau de course ?

Les premiers lacets de Bertone sont plein d’enseignements positifs : je monte allégrement, sans forcer, au « pas du guide », en cherchant toujours à limiter les efforts par le choix de petites marches et d’appuis systématiques sur les cailloux. Ma fraicheur comparativement aux autres concurrents saute aux yeux et se traduit par des dépassements rapides et fréquents des gruppettos sur lesquels je fonds. 1600e et 19h20 de course, j’arrive à Bertone. Je profite de m’assoir avec mon bouillon et mes oranges pour admirer le somptueux paysage, mais je ne m’attarde pas trop : les jambes me démangent et je veux avancer, surtout que Christian et Carine attendaient de savoir mon temps de passage pour décider s’ils venaient me voir à Arnuva ou à la Fouly.

Magnifique surprise en quittant Bertone : plutôt que de grimper sur l’épaule, parcours que j’avais fait avec la CCC et que j’avais pris, sans plus faire attention, comme étant celui de l’UTMB aussi, nous rejoignons directement le balcon qui surplombe le Val Ferret italien, parcours infiniment plus roulant, plutôt plat ou descendant malgré quelques « coups de cul » ! Je lève le nez, admire le géant blanc juste au-dessus, repère le grand col Ferret tout au fond de la vallée et entame la stratégie « seconde partie de course », à savoir course en descente et trottiner sur le plat lorsque le terrain n’est pas trop difficile. Le sentier est suffisamment large pour permettre des dépassements sans trop s’épuiser et comme les jambes vont biens, sont légères et en redemandent, c’est du pur bonheur ! Les 7 km et 300 D+ jusqu’à Bonatti sont avalés en 1h15 et je pointe 1450e au Refuge.

Pas besoin de s’éterniser, le prochain tronçon est principalement descendant jusqu’à Arnuva. Ravito express et en route ! Nous passons sur la portion des torrents de montagne qui sont, en cette année de neige abondante, pourvus d’un débit d’eau remarquable malgré la sécheresse de l’été. J’adore ces eaux tumultueuses, limpides, claires. J’adore m’accroupir pour en boire 2-3 gorgées, pour m’asperger un peu, pour mettre mes mains sur ces cailloux lisses qui font le lit du torrent. Je ne gagne pas vraiment en temps (et me fais d'ailleurs souvent dépasser par ceux que je venais de devancer et qui ont autre chose à faire que de profiter de ces petits plaisirs…), mais le stock de bonheur intérieur est au beau fixe ! Et mine de rien, une heure après Bonatti, j’arrive quand même à Arnuva en ayant grapillé 50 places…

Là, c’est le petit coup de stress qui arrive. Le Grand col Ferret, juge de paix de la course selon certain, un souvenir diffus de la CCC qui me fait remonter des sensations de pentes fortes, de jambes lourdes, de froid. Bon, en même temps, il fait 25°, je suis en pleine forme, j’arrive toujours à manger mes bouillons, à boire mon jus de pomme (ou ce qu’il m’en reste) et le paysage est superbe ! Je me dis qu’il faut profiter de cette douce chaleur pour une petite sieste expresse (14h30, c’est une bonne heure pour siester !) et je m’étends dans le clair-obscur d’un arbre pour un joli moment de détente, bercé par le bruit du torrent…

Mais pas le temps de trainer ! Un quart d’heure plus tard, je suis à nouveau à pied d’œuvre, juste un peu engourdi pour entamer le premier mur du Col, qui mènera à un petit replat avant la seconde partie en lacets. Je navigue entre 3-4 concurrents aux rythmes de course surprenant puisqu’ils alternent des quasis sprints en montée avec des périodes de fort ralentissement. On fait donc un peu l’élastique jusqu’au refuge Elena, puis je prends mon rythme de croisière « pépère » pour avaler ces 750 D+ qui ouvrent au fur et à mesure de l’ascension un incroyable point de vue sur la vallée avec, au loin, les cols franchis le matin même. Je retiendrai de cette ascension le bruit assourdissant des torrents et le vent, décidément omniprésent sur cette montagne.

J’arrive au sommet avec une cinquantaine de rangs gagnés, malgré ma petite sieste et ma prudente progression. Je me rends compte qu’il est 16h : bientôt un jour complet de course !! Le vainqueur est déjà arrivé depuis trois heures à Cham’… Moi, il me reste 69 km. Moins qu’un trail du Gypaète. Je sais intimement, plus que jamais, que je serai finisher de cet UTMB 2013. Je sais aussi que je vais enfin pouvoir profiter de cette belle descente roulante jusqu’à la Peule, pente douce qui se prêtera magnifiquement à un petit pas de course régulier, pas trop consommateur d’énergie, que je n’avais pas pu mettre en œuvre lors de la CCC en raison de l’apparition inopinée d’une douleur au genou. Il me faut absolument exorciser cette frustration que j’aurai gardée trois ans !

La descente se passe parfaitement, petit rythme de course et quelques phases de marche car je ressens un peu de fatigue et il ne sert à rien de brûler des cartouches si loin de l’arrivée. Je me fais d’ailleurs dépasser par une demi-douzaine de coureurs, ce qui m’est très rarement arrivé depuis Courmayeur. J’ai vu par ailleurs sur le topo qu’il y a un petit « coup de cul » de 150D+ avant d’arriver à la Fouly, alors je me concentre sur ma foulée et évite de me disperser car les jambes sont un peu plus lourdes qu’auparavant. Il fait par ailleurs plus froid, avec mon t-shirt mouillé, car nous sommes sur le flan à l’ombre du Val Ferret.

La Fouly est en vue, et Karin et Christian aussi ! Après moult tergiversations, ils se sont donc décidés pour La Fouly afin de venir m’encourager. C’est super chouette de les voir et, du coup, j’en profite pour marcher avec eux : c’est allier repos et amitiés. Sur le pont, c’est Manu – il a voulu m’offrir un petit encouragement en venant malgré son abandon : sympa ! – et Pascale qui me rejoignent. Je profite de me faire un p’tit yop et de tailler une bavette avec « mon » public en rejoignant à pied le ravito. Il est atteint en 1270e position.

Je ne m’attarde pas trop au ravito (de toute façon je n’en peux plus de l’absence de variété nutritionnelle…) et ressort de l’enceinte avec mon bol de soupe et deux quartiers d’orange pour discuter un peu avec mon fan’s club. La description qu’ils me font de la majorité des concurrents qu’ils ont vu passer m’encourage puisque je semble être largement plus frais qu’eux ! Tiens, en parlant de frais, j’ai eu un terrible crève-cœur à La Fouly. Je croyais qu’il y avait une zone assistance et m’étais donc fait tout un film sur le plaisir de manger une glace « fusée » à ce moment (oui, un parallèle peut être fait avec les femmes enceintes, je sais…). Tel n’étais malheureusement pas le cas et j’ai dû ravaler ma salive… Cela m’a sûrement handicapé sur le tronçon suivant !!!

Allez, pas le temps de trop s’attarder, départ pour Champex dans cette région du Val Ferret que je connais bien et que nous parcourons dans l’autre sens pour le TVSB. Je tiens un bon rythme de course en descente et sur les portions roulantes, puis passe trente minutes avec un compagnon de course qui s’enquiert de ce qui nous attend encore. A Praz-de-Fort, un petit ravito « sirop » organisé par des enfants du village me fait super plaisir, de même que les nombreuses fontaines que je vais croiser entre ce village et Issert. Pourquoi l’eau vive passe-t-elle sans problème et l’eau en bidon ou poche me donne envie de vomir ? Mystère du corps humain…

La montée sur Champex se passe sur la lancée, sans m’en rendre compte. Je reprends quelques concurrents, admire les sculptures d’animaux et de champignons et pense avec insistance  et plaisir au bon break que j’ai décidé de m’offrir à Champex. J’y arrive à 20h30, à la tombée de la nuit, en 1170e position. C’est 700 places de gagnées depuis le Col de la Seigne ! Je retrouve Pascale en haut de la montée, on finit ensemble la centaine de mètres qui nous sépare de la tente où on trouve une place à une table. L’ambiance est nettement plus détendue que ce que j’avais connu pour la CCC et que je redoutais. Pas de queue pour se ravitailler, pas de foire d’empoigne pour une table, les accompagnateurs peuvent entrer et vraiment nous soulager en allant chercher à manger ou remplir les gourdes, bref, parfait !

Je suis le programme envisagé. Changement des habits, en corsaire-boosters pour la nuit, petite restauration avec un bouillon et direction massage pour assouplir cette musculature que j’ai senti se crisper un peu au cours des 4 dernières heures. C’est au massage que je rencontre Daniel N., sympathique traileur dont j’ai fait la connaissance il y a quelques années sur le trail du Salève grâce à un sac « collector » et que j’ai recroisé parfois sur des courses ou dans le cadre professionnel. Il est sur le point de repartir après s’être fait soigner les pieds et masser un peu. Quand je lui dit que je vais aller dormir une heure après le massage, je vois l’incompréhension dans son regard : « quoi, tu ne profites pas de tes jambes toutes neuves ? Tu vas être tout mou après une sieste ! ». N’en déplaise à quiconque, je maintiens mon plan et après avoir avalé des yaourts et des yops, je pars me reposer. 10-15 minutes d’attente pour prendre la couche d’un PTLien et m’endormir directos pour 45 minutes.

Le réveil n’aura pas eu besoin de sonner – réveil trois minutes avant je crois. Je me sens vraiment d’attaque, bonnes sensations, presque reposé ! J’arrive même à manger des pâtes, ce qui ne m’était plus arrivé depuis longtemps sur un trail ! Pascale m’a attendu au chaud, elle a bien mangé aussi et ne semble pas trop fatiguée. Cela me fait du bien d’avoir son aide et son attention est touchante. Je crois qu’elle fait aussi son UTMB, dans un autre registre, mais avec plein d’abnégation également. C’est aussi par respect pour elle et son investissement qu’il serait de bon ton de finir !! C’est en tout cas bien parti pour et c’est toujours extrêmement confiant que je repars de Champex après plus de 2h15 de break.

Nous cheminons ensemble le long du lac, jusqu’à la sortie de Champex. Cela nous rappelle la Haute route que nous avions faite deux ans auparavant et notre petit voyage « tour de Suisse », dans une autre vie, celle qui existait avant l’arrivée des kids. Pascale ayant rebroussé chemin pour prendre la voiture et me retrouver au col de la Forclaz, je me reconcentre sur la course et me rends compte que je vais SUPER bien ! Frontale allumée, deuxième vitesse enclenchée : j’attaque au pas de course le chemin d’approche de Bovine. Je fonds sur des grappes de coureurs qui marchent dans la lumière blafarde de leurs frontales et ne vois pas le temps passer : je suis déjà au pied de la montée de Bovine. Je fais honneur au dernier point d’eau, sympathiquement aménagé avec quelques verres en plastique, et entame cette montée tant redoutée par de nombreux concurrents.

Je gardais de cette ascension vers l’alpage une image vraisemblablement tronquée. Lorsque j’y étais passé trois ans auparavant, j’étais dans les endorphines et me faisais donc une image très idéalisée du trajet. La réalité n’aura somme toute pas été particulièrement différente de mon souvenir. C’est vrai, les pentes sont raides. Oui, il faut traverser des petits torrents (et certains n’aiment pas se mouiller les pieds). Effectivement, il y a des cailloux un peu partout sur le chemin. Et alors ? En résumé, quand on a les jambes, pas de quoi se faire de la bile.

Je suis très heureux de déboucher au haut de la forêt pour retrouver « ma » voûte céleste qui m’avait été cachée par les arbres. Elle est vraiment de toute beauté. Deux heures après être parti du ravito, je passe le contrôle en 1270e position, comme à La Fouly. Je ne sais combien de concurrents m’ont devancé à Champex suite à mon arrêt longue durée, mais quoi qu’il en soit, il n’y en a plus que 100 devant : ils seront tous repris à Trient…

La descente est un vrai plaisir… dès que les « autobus » sont dépassés ! La fatigue, la méconnaissance des techniques de descente et la gestion de course de certains font que des ralentissements majeurs se trouvent à intervalle régulier sur mon chemin. Pour être franc, la plupart des « conducteurs » et leurs « passagers » laissent volontiers le passage, mais il n’en demeure pas moins que garder un bon rythme de descente dans ces conditions n’est pas chose aisée. Pourtant, les conditions sont parfaites, ni trop sec ni trop humide, une excellente adhérence, une température agréable et, pour moi, des petites lumières qui scintillent sans arrêt devant moi et sur lesquelles je fonds sans coup férir. Je cours à une excellente allure, au point que Pascale, qui a été informée un peu en retard par le sms de l’organisation de mon passage à Bovine et qui se fiait aux estimations du temps nécessaire pour effectuer le trajet que d’autres suiveurs lui donnaient, a failli me manquer au Col de la Forclaz !!

La forme est excellente, je continue à débouler sur le chemin le plus pathétique du parcours, des marches que même un géant antique aurait de la peine à dévaler et qui nous obligent pratiquement à sauter à chaque pas. Heureusement qu’il n’est pas long… Quoi qu’il soit, tout cela va quand même très vite et Pascale a à peine le temps d’arriver à Trient  et de se garer que je suis déjà dans la zone de repos ! On s’assied, on prend notre temps pour un ravito « assisté » et j’encourage Pascale à prendre le temps de dormir un moment en arrivant à Vallorcine. On retrouve à notre table les suiveuses stressées d’un concurrent qui semble jouer sa carrière tellement il est exigeant envers elles ! Franchement, pour finir en plus de 40 heures, on peut bien être zen !

Après 30 minutes de pause, je repars, toujours confiant. Je sens quand même le froid un peu mordant de cette fin de nuit (il est près de 3h du mat’). Je commence l’ascension de Catogne dont j’avais gardé le bon souvenir d’une pente soutenue, mais régulière. Je ne sais pas pourquoi, mais je n’avais pas achevé la première ligne droite montante qui conduisait au début du chemin forestier de Catogne que je subissais mon premier coup de Jarnac de l’épreuve : mes yeux se fermaient tout seuls pendant que je marchais ! L’attaque de paupières monstrueuse ! Mon royaume pour un lit ! J’ai bien entendu pris les choses en mains pour me sortir de ma torpeur avec, dans le désordre, des pincettes, des claques, des chansons, de la marche en arrière, taper dans les mains, sur les cuisses, un arrêt pipi, manger un peu de viande séchée, boire, siffler, me tirer les poils du nez, etc. : aucun résultat… Je me suis fait la montée de Catogne en m’endormant – tout en marchant – entre 30 et 40 fois, je n’arrivais même plus à compter. Toutes des micro-siestes d’une fraction de seconde, mais impossible de bien marcher, de tenir un tempo. J’avais en plus des hallucinations dans le faisceau de la frontale en voyant des bancs, des constructions, des fontaines, des personnes et même une cathédrale (eh oui…)  à tout bout de champ.

Malgré cette difficile situation, je me rends compte que je vais encore plus vite que bien des concurrents… C’est le cas notamment en arrivant sur l’alpage où j’ai un petit regain d’énergie de courte durée qui me permet de passer quelques traileurs… pour mieux les laisser repasser ensuite ! Je suis en effet obligé de me poser 5 minutes sur le bord du chemin, tête dans les bras, pour reposer les yeux et repartir du bon pied. Cette fois, la stratégie a eu l’effet escompté et c’est d’un entrain retrouvé que j’avale les quelques minutes qui me séparaient du basculement vers Vallorcine. Je suis 1150e au pointage.

Soyons francs, la descente sur Vallorcine n’est de loin pas la plus belle, ni la plus intéressante du parcours. La fin, sur les pistes de ski, est carrément moche ! Mais elle a une beauté que je perçois de mieux en mieux : elle me rapproche inexorablement de l’arrivée ! Tout à mon énergie retrouvée, j’avance allégrement ! La fin de la descente m’a bien amusée : il y avait une colonne de traileurs qui suivait docilement son « conducteur d’autobus », lequel faisait consciencieusement ses lacets au milieu des pâturages. Obligé de diminuer de moitié ma vitesse, je n’ai pas été capable de me traîner en queue de peloton… Malgré l’arrivée imminente au ravito, je suis parti tout droit dans la pente, à côté de « l’autobus », et j’ai dévalé cette piste comme un mort de « fin ». Tout juste si quelques-uns des 30 traileurs que j’ai dépassés n’ont pas applaudi ! Pour la première fois, j’arrive au ravito sans voir Pascale. Je suis à présent 1050e, j’ai repris 100 rangs uniquement dans la descente, que j’ai faite en moins d’une heure. J’en suis à 37h de course.

Pascale a de nouveau été surprise par ma rapidité à descendre. Elle a dormi un moment mais ne m’attendait pas si tôt compte tenu du sms de mon passage au sommet et restait tranquillement au chaud dans la voiture. Je profite de mon dernier stop assistance pour manger un peu de produits laitiers en plus du bouillon, puis de discuter de l’heure d’arrivée prévisionnelle afin de permettre aux kids d’arriver à Chamonix avec leurs Grands-Parents. Vu ma forme et mon envie, je pense aller dans ma meilleure estimation, environ 4h15 de course. Je mettrai en réalité 30 minutes de moins !

Le jour commence à se lever. Il est temps d’y aller, de profiter au maximum de ces dernières heures de course que je vais vivre pleinement, en étant bien, sans douleur, enthousiaste, volontaire et heureux d’être là ! Je quitte Vallorcine en direction du Col des Montets d’un pas soutenu qui ne tarde pas à me faire rattraper et dépasser de nombreux concurrents. Je me surprends même à courir un peu sur certains tronçons ! Pascale vient à ma rencontre un peu en dessous du Col et on fait un petit bout de chemin ensemble. Je me demande si elle n’est pas plus essoufflée que moi !! Dernière photo avant d’attaquer le « Z » de la Tête aux vents, dernière difficulté qui nous fera passer les 9500D+.

Le chemin est assez caillouteux, avec pas mal de marches. Mais je suis bien, très bien. Aucun souci pour enchaîner, pas de manque de force pour enjamber ou me hisser, juste me rappeler de lever régulièrement la tête pour voir le soleil se lever sur le Massif du Mont-Blanc dont le joyau aura mis un peu plus longtemps à sortir de son cocon ouateux (« mais cela nous a été refusé », inside joke…). Les traileurs sont essaimés tout au long de cette montée. Certains me paraissent épuisés, d’autres blessés, mais tous pensent à jeter un œil au paysage : Bravo !

Ca y est, je suis sur la partie plus plane qui va nous mener au contrôle. Je me sens des ailes. Je passe, passe encore, dépasse des concurrents seuls ou en grappes. Je descends les barres de rochers allégrement. Je rattrape des « pros », des blessés, des épuisés, des joviaux, des marqués, des jeunes, des vieux, bref, tout ce qui fait la particularité du trail, la diversité des gens et des situations. A la Tête aux vents, j’ai passé sous la barre des 1000 au classement. Je poursuis mon effort dans une même optique de plaisir, en courant beaucoup sur les sentiers descendants qui mènent à la Flégère. Ce sera encore 50 rangs de gagnés (930e) et, à ce ravito, une grande première : il y a une pomme !!

Mais je ne m’attarde pas trop. Je sens l’écurie. Je regarde encore une dernière fois le Mont-Blanc depuis ce magnifique balcon avant de plonger sur Cham’. La descente n’est pas la plus intéressante (sauf la partie forêt après avoir quitté la grande route forestière), mais je suis super bien, j’ai hâte de finir, de voir cette foule, cette ambiance dont j’ai tellement entendu parler, de prendre mes kids par la main et de faire les dernières centaines de mètres avec eux jusqu’à la ligne. C’est à près de 7 km/h de moyenne que j’effectuerai cette dernière « étape » qui me permettra de boucler la boucle.

Ca y est ! Pour une fois, je ne suis pas triste de voir le bitume arriver ! Je suis dans Chamonix. Tous les gens que je croise m’applaudissent, m’encouragent. Cette communion m’impressionne. Je descends en direction de l’Arve. Je passe encore quelques coureurs plus atteints physiquement que moi. J’allonge la foulée le long de l’Arve, j’arrive au pont, remonte. Les applaudissements, les sourires, les mains qui se tendent : c’est vraiment incroyable comme arrivée !

Je tourne dans la rue principale. Des mains à taper. Je vais vite, je cours, je vole. Là ! Je vois mes Loulous avec Pascale. Un dans chaque main, ils m’accompagnent pour faire le tour du pâté de maisons, passer vers les statues des pionniers du Mont-Blanc et revenir en face de cette ligne d’arrivée que j’ai franchie dans l’autre sens il y a près de deux jours ! Pascale se joint à nous pour la dernière ligne droite. C’est fait, la banderole est derrière moi. La puce est enlevée. La veste finisher distribuée. Je vais m’assoir sur les marches, retrouver Pascale, les enfants, Opa et Oma, commencer à raconter, à débriefer cette superbe aventure. Je suis 882e en 41h15, en pleine forme, sans blessure, sans courbature et heureux d’avoir pu et su prendre du plaisir, beaucoup de plaisir !

Ai-je accompli quelque chose d’incroyable ? Je ne le crois pas, mais quelque chose d’extraordinaire, au sens premier du terme, certainement. J’espère avoir encore l’occasion de ressentir cette plénitude à de multiples reprises !

3 commentaires

Commentaire de sapi74 posté le 06-02-2014 à 22:04:01

comme dans un rêve, c'est exactement comme celà que j'aimerais vivre mon utmb en aout prochain félicitation a toi.

Commentaire de CharlyBeGood posté le 07-02-2014 à 15:37:19

Merci Sapi, et bonne chance pour août ! Un seul conseil, décide au départ de ta tactique, suis-la et, surtout, lève la tête pour voir le paysage !

Commentaire de Greg136 posté le 07-02-2014 à 22:57:43

Merci pour ce super récit, qui m'aide à patienter un an de plus... et surtout de vivre la course!

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