Récit de la course : Ultra Trail du Mont Blanc 2014, par BigPiou

L'auteur : BigPiou

La course : Ultra Trail du Mont Blanc

Date : 29/8/2014

Lieu : Chamonix Mont Blanc (Haute-Savoie)

Affichage : 1204 vues

Distance : 168km

Objectif : Terminer

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No food, no feet... No problem !

Comment je me suis retrouvé au départ

Comme quelques autres gangs de kikoureurs, je cours le dimanche vers St-Cloud / Meudon / Clamart avec une bande de copains, dont certains plus accomplis avaient jeté leur dévolu sur l’UTMB pour cette année. Manu et Thomas sont dans une autre dimension, mais quand Tristan m’a dit qu’il le tentait, je me suis inscrit à la loterie, en me disant que j’aurais 2 chances pour l’an prochain… Avec mon palmarès plutôt maigre (80km du Mont Blanc 2013 comme seule course a 3 points), le délai me convenait parfaitement. Et puis quand Manu et Thomas ont gagné à la loterie, avec Tristan on s’est regardé et on a fait notre bêtise en allant chercher un dossard solidaire.

Voilà, on est le 1er février, je pèse 105kg, je n’ai quasiment pas couru depuis le Tour de la Grande Casse en aout, et je suis inscrit pour l’UTMB le 29 aout. J’ai un peu l’habitude de ce genre de défis débiles, mais là j’ai poussé le bouchon un peu loin… Surtout quand Tristan renonce en fin de printemps, je me sens bien seul face au défi et a mes deux camarades multi-recidivistes.

La préparation

Sortant donc de mon hibernation, je mets 2 courses à mon programme d’entrainement : le trail du Beaujolais le 13 avril, et le 80km (à nouveau) le 27 juin. Maintenant yapluka…

Seulement voilà, le printemps est très chargé niveau boulot, j’arrive au Beaujolais (une bonne course bien bête et brutale, remportée par un sympathique autochtone nommé François d’Haene…) très juste : arrêté par la barrière aux 2/3 de la course, sans punch, sans gnac, et sans gloire. Super. La bonne claque qui réveille…

Mai et juin vont un peu mieux : un gros week-end de Pentecôte à Chamonix ou je repère notamment Catogne et enchaine les journées a 1500/2000 de D+, et un rythme enfin régulier d’entrainement (3 sorties par semaine dont une longue, sans plus) m’amènent au 80km (trop) confiant. Et là, je me prends ma deuxième claque. Déstabilisé par la perte de mes coéquipiers dans Tre les Eaux, les ravitos calamiteux et les barrières horaires mal calculées (deuxième édition, et première sur le parcours complet – on essuyait encore les plâtres !), je sèche complet dans les Posettes, me retrouve a 4 pattes dans la montée sous le nez du serre file, et jette bêtement l’éponge alors que je n’aurai mis « que » 2 heures à monter au col. Avec le recul j’aurais pu continuer, c’est mentalement que j’ai failli. Pas assez envie de cette course, que j’avais déjà finie, et que je faisais pour la faire à 3 et pour faire du volume. Résultat, quand ça coince, pas dans le bon état d’esprit pour me faire violence. C’est dans l’analyse de cet échec que je baserai ma préparation mentale pour faire le tour de la Bosse.

1/ savoir pourquoi on court

2/ ne jamais se laisser entrainer sur l’analyse des raisons pour lesquelles on pourrait s’arrêter

Je décide de faire ma reco tout seul pour m’endurcir un peu, et fais Conta-Champex sur 2 jours (en gros 90km et 5500m de D+) les 10 et 11 juillet. 40cm de fraiche au Bonhomme (et sous la neige), blizzard a la Seigne, sentier invisible car couvert de neige et sans trace au-dessus de 2000m, pour l’endurcissement c’est bon, merci beaucoup. A la mi-juillet je suis lancé. 3 semaines de plat intenses pour fondre un peu, puis les vacances arrivent et j’en rajoute une petite semaine à Chamonix du 7 au 12 aout.

Mon appréhension du parcours

Je divise le parcours en sections digestibles : d’abord, une longue approche vers ND de la Gorge, de 31km pour « seulement » 1500m de D+, et après, 3 maratrails parfaits de 45km avec 2700m de D+. Une autre façon de se dire que Courmayeur est à la mi-course consiste à exclure la Tête aux Vents, qui est comme un cadeau finisher. Quand on est à Vallo, en fait on a fini, et avoir le droit d’aller voir la chaine depuis la TaV est le plus beau cadeau dont on puisse rêver au bout de la deuxième nuit…

L’avant course

La météo joue avec nos nerfs. Pluies torrentielles à Chamonix le mardi (pensée pour les héros de la PTL qui sont partis lundi soir), on nous annonce l’enfer, puis beau, puis orages, puis brouillard. Rester dans sa course, concentré. Je ne regarde plus la météo, à part la veille pour ajuster le choix de matériel. Je m’entraine jusqu’au lundi sans faire monter le cardio.

Je m’inscris aussi à mon propre suivi par SMS pour avoir mes classements. Quand on fait le pacman c’est bon pour le moral (même si potentiellement risqué…).

Vendredi 10h, SMS de l’organisation – parcours complet confirmé. Game on.

Vient l’heure de descendre à Chamonix : je tue le temps loin de la foule, puis rejoins GJ et mon frère Jérôme sur la ligne. Marie-Anne, ma maman et mes filles feront la claque aux Gaillands.

L’ambiance, le speaker qui hurle, la musique bien-sûr, la pluie qui vient d’éclater, le mélange de peur et d’excitation dans les yeux de mes voisins dans le sas pourrait m’affecter, alors je ferme les yeux et me concentre sur ma respiration, et sur ma chance d’être là. Je lève les yeux vers le Mont Blanc, et tombe sur un gros nuage noir. C’est pas grave. S’il faut qu’il pleuve, il pleuvra. Le cardio est à 72, tout va bien. En voiture.

Je mets mon nez rouge et profite à fond de la haie d’honneur dans les rues de Chamonix, souris, et pars très prudemment : on ne peut que perdre la course en se mettant dans le rouge avant ND de la Gorge. Juste éviter d’être trop à l’arrière sur un faux rythme.

Je passe aux Houches tranquille, avec le cardio à 130, GJ et sa famille qui hurlent mon nom comme si j’étais Anton Kupricka, puis il faut monter au Delevret. La montée n’a pas grand intérêt mais est roulante et pas trop bouchée. Un œil sur le cardio, je m’alimente beaucoup, sachant que derrière j’aurai du mal.

Le Delevret – 2h14 – 2033eme

Je connais bien la descente sur St-Gervais, mais pas par les pistes de ski qu’emprunte le parcours. Ça glisse, brouillard, la nuit tombe déjà, ça bouche des que ça rétrécit. Ne pas gaspiller son énergie, respirer à chaque arrêt. J’avais prévu d’arriver à St-Gervais en 3h15 pour en repartir en 3h30… et j’y arrive en 3h30 pile. 3 tuc et 2 verres de Coca, + le plein de mon bidon et je repars en 3’. Retard rattrapé.

St-Gervais les Conta : il se remet à pleuvoir, et c’est tout sauf une averse comme annoncé. Je suis coincé derrière deux belges qui parlent fort et dont un n’a clairement pas de dossard, et pendant un bref instant, tout m’énerve. La météo pas fiable, les glissades (qui s’annoncent pires dans le Bonhomme et les Chapieux), les deux copains de devant… Mais je chasse très vite ces pensées négatives. Ne pas les laisser prendre le dessus, ne pas commencer à se trouver d’excuses pour faiblir. J’ai une assistance qui m’attend aux Conta, je pourrai me mettre au sec pour la nuit, et la pluie devrait s’arrêter.

Les Contamines – 5h15, 1746eme

Au ravito des Conta, je retrouve Jérôme qui fait l’assistance, mais aussi Manu et Thomas, partis devant moi dans le sas. Passage en mode nuit. Merino, gore tex sans manches, manchons, veste de pluie et polaire accessibles. Le pantalon de pluie reste dans le sac. Seule erreur de matos, j’avais oublié le changement de chaussettes aux Conta. Résultat je repars avec celles de Jérôme (qui repartira donc pieds nus…), et ce sera une erreur douloureuse. J’arrive encore à manger le sandwich au jambon que Jérôme me passe, et nous repartons à 3 dans la nuit vers la Gorge, à un bon rythme en alternant marche et course.

Comme prévu le passage à ND de la gorge est magique. Grand feu, super ambiance, la jolie petite église, et surtout, fin de l’échauffement. Comme dit GJ dans un sms, « now you own the night ».

Seul problème, les nausées commencent dès que nous attaquons la voie Romaine. A la Balme, nous nous arrêtons 10’ pour faire sécher les gore tex transformés en éponges par les 5 premières heures de course, au coin du feu. Ça me permet aussi de garder mon ravito (ce sera le dernier avant longtemps).

La Balme – 7h16, 1826eme – tiens j’ai perdu 80 places entre le ravito des Conta (le pointage est avant l’assistance) et la Balme (ou il est après le feu). C’est plus qu’attendu mais le peloton est encore compact, donc les minutes coutent cher en places.

Dès qu’on repart, Thomas coince, et Manu l’attend. Les sachant meilleurs descendeurs que moi, je pars seul vers le col du Bonhomme. La pluie s’est arrêtée, le peloton est clairsemé, j’avance à mon rythme, et arrive au refuge sans forcer. Anne, le doc de service de la bande et éternelle volontaire, est postée au refuge. Je lui prends un Vogalene, que je vomirai 30 mètres plus loin, et attaque la descente vers les Chapieux, qui est, comme prevu, une patinoire. A peine la descente entamée, je prends appui pour sauter une rigole remplie de boue… qui avait déjà copieusement débordé. Je m’enfonce jusqu’au genou et m’étale de tout mon long juste derrière. Suis couvert de boue, mais sans bobo.

A mi- descente je suis rejoint par Manu et Thomas, sautant comme des cabris, mais qui freinent sur la fin pour faire refroidir la machine avant le ravito.

Les Chapieux – 10h05, 1750eme

Je change mes piles chez Petzl, négocie le remplissage de mon bidon à l’eau gazeuse, et essaie de manger une soupe. Thom est dans le rouge, Manu veut l’attendre, moi j’ai trop froid et sais que de toute façon, dans leur état normal ils vont trop vite pour moi, donc je repars rapido. Avant même d’attaquer la route vers la Ville des Glaciers, je vomis mon ravito. Mon estomac a fermé boutique. Je m’y attendais, c’est pas grave j’ai de la réserve.

J’adore la Seigne. La première partie, version « route du bout du monde » est reposante, en pente douce. Je mets ma musique, éteins la frontale, profite des étoiles, je suis heureux. Alors qu’on vient à peine de quitter les Mottets (1870m), le panneau qui annonce 2086m me semble aussi farfelu qu’en reco, je l’ignore et reste concentré.

Alors que j’approche de la Seigne, le jour commence à dessiner les ombres de mes prédécesseurs sur l’horizon du Col. Je me dis que je vais faire la descente de jour, et si c’est une mauvaise nouvelle pour le chrono, pour la visi et les chevilles c’est mieux.

La Seigne – 12h47, 1651eme – j’ai gagné 100 places dans la Seigne, ça fait du bien au moral.

La descente vers Combal est assez simple. Certains courent mais dans mon état digestif je mets l’accent sur le fait de petit-déjeuner a Combal. J’y arrive tout doucement, perdant quelques places, et décide d’y inspecter mes pieds, qui me lancent depuis les Chapieux. Surprise, ils ont macéré, sont fripés comme une peau de noyé, et une ou deux vilaines crevasses ou décollements me promettent l’enfer. Je fais d’une pierre deux coups en les laissant sécher 10’ tout en sirotant un café qui me fera un bien fou. En repartant j’appelle Marie-Anne et Jérôme, qui ont eu le bip de mon passage à Combal et sont en route pour Courmayeur. Le soleil se lève, j'entends l'helico qui reprend du service dans le lointain. Je fais une vidéo, c’est beau à en pleurer…  Je suis en Italie, j’ai réussi à manger un peu, pas de quoi se plaindre.

Apres le plat propice aux coups de fil, la montée du Mont Favre est parfaite : assez raide, régulière, pas trop longue, avec un soleil intermittent suivant l’exposition, j’en profite à fond. Je croise les photographes qui ont dû prendre certains coureurs au sommet, avec le lever de soleil sur le Mont Blanc coté italien. Je suis en retard pour avoir cet honneur là, ça me fait bêtement de la peine. Je passe donc au Mont Favre sans m’arrêter alors que c’est un des plus beaux endroits du parcours. Maintenant je veux être à Courmayeur avec les miens.

Arête du Mont Favre – 14h52, 1555eme

J’envoie correctement dans la traversée, et a Checrouit, miracle… des pates ! J’attrape un bol sans m’arrêter que je mange avant que la descente n’accélère. J’arrive encore à courir une partie de la descente, et entre a Courmayeur à 10h, avec 2h sur la barrière… ce qui est ce que j’avais prévu d’avoir en repartant. Pas grave, l’important c’est d’être frais.

Courmayeur – 16h32, 1497eme

La collecte des sacs d’allègement est super bien organisée (un gars hurle « il Tre Cuattro Otto » à mon passage, et 50m plus loin on me tend mon sac!), et je retrouve Jérôme sans encombre. La salle d’assistance est une jungle, Jérôme m’y fait une place mais on me marche sur les pieds. Changement de chaussettes, chaussures, T-Shirt (je passe en mode léger car la journée s’annonce chaude), vérifie que je n’ai pas laissé de matos obligatoire en route, et veux attraper mes pates pour les manger dehors avec Marie-Anne, mais on m’en empêche : les assiettes restent a l’intérieur ! Alors Marie-Anne me regarde manger depuis dehors, attendant son héros aux pieds déjà panés depuis la porte. J’emporte par contre bananes et oranges pour les manger pendant que je marche avec elle vers Bertone. Nous faisons quelques centaines de mètres ensemble, il fait beau, tout le monde est là pour moi, je suis reparti avec 1h30 sur la barrière horaire, tout va bien ! Au fond de moi la flamme est là, bien allumée : je vais finir cette course. J’ai survécu à la pluie, à la première nuit, à deux des 3 cols à 2500m. Mes doutes et mes craintes ont disparu. Je me connais assez bien pour savoir qu’à partir de là, il va falloir que ça souffle fort pour l’éteindre, cette petite flamme.

Apres un bisou à ma chère et tendre, je re-visse les cornes pour Bertone. 1h30 pour monter, c’est pas glorieux mais ça reste robuste.

Bertone – 18h29, 1261eme – j’aurai donc gagné 230 places a Courmayeur, entre abandons et siestes (et dans une moindre mesure dans Bertone).

Le problème c’est que j’arrive a Bertone à midi, qu’après il n’y a plus de végétation, le soleil tape, et on part pour 12 bornes de traversée avec +400 et -600 pour Arnuva. Je vomis tout ce que j’ai bu ou mangé depuis Bertone, me traine jusqu’à Bonatti en me disant que cette fois ça pourrait faire long si je n’arrive pas à manger.  Je m’arrête dans tous les torrents pour mouiller mon buff et m’humecter les lèvres. J’appelle GJ qui connait la musique, se contente de conseils techniques sur ce qu’il me faut faire pour m’hydrater un minimum, et me propose de venir à la Fouly, ce qu’égoïstement j’accepte. Ça me fait un but avant Champex. Le luxe.

Arnuva – 21h22, 1223eme

J’arrive quand-même à Arnuva franchement pas frais. Le ravito de Bonatti n’est pas passé, comment j’ai réussi à ne pas perdre de place sur la traversée restera un mystère tant j’ai eu l’impression de me trainer.

Je sais que je ne dois pas partir dansle Ferret comme ça, avec les pieds qui lancent, des ampoules non percées qui gonflent, et l’estomac en grève. J’attrape donc mon ravito et ressors pour me poser, les pieds dans le torrent et la tête a l’ombre, pour manger (et garder), me laver les pieds, percer et noker les ampoules, et me ressourcer un peu. Je resterai au final 20’ a l’extérieur de la tente, qui me vaudront de ne pas gagner de places malgré une montée solide au Ferret. Ne l’ayant fait que dans la purée de pois, je n’avais pas réalisé à quel point on voit les gens loin devant et au-dessus de soi, ce qui mine le moral. C’est pas grave c’est le dernier 2500m. Tu as passé la mi-course Pascal, alors maintenant tu peux t’envoyer.

Grand col Ferret – 23h21, 1252eme

Pour le coup, la descente vers la Fouly, je l’aime PAS. Le désert jusqu’à la Peule, puis cette bizarre traversée parsemée de coups de c*l, puis la descente raide vers Ferret, puis enfin le bout joli mais trop court en bord de rivière… au bout de 30’ de descente, je réalise que je n’ai rien mangé ou bu depuis Arnuva. J’ai le soleil dans le dos qui me chauffe le cuissard noir, la langue pâteuse, et je vomis dès que je bois. Dès que je trouve un coin d’ombre, j’en profite donc pour vider une capsule de sel dans 40cl d’eau pour obtenir un mélange parfaitement isotonique (merci Anne), et me forcer a tout boire et manger une purée de fruits, et à m’allonger dans l’herbe jusqu’à être sur de tout garder. Encore 10’ de perdues, mais là il fallait nourrir la bête.

J’arrive à la Fouly, GJ est là, avec Madame qui prend des photos. Il me rassure sur mon allure et mon état, et me donne quelques conseils d’alimentation. Avec le recul et ayant réussi mon « déjeuner dans l’herbe » un peu plus haut, c’etait peut-être superflu, mais quand on est dans le dur, avoir quelqu’un à aller voir est au moins aussi important que l’aide que cette personne apporte en réalité. Alors merci camarade pour les 3h de route pour 5’ ensemble et une tape sur les fesses.

La Fouly Champex, "c’est 3h en marchant tranquille", ce qui doit me mettre à Champex à 22h, avec 3h30 sur la barrière. C’est déjà quasiment gagné. En plus la nuit tombe, et je réalise à ma grande surprise que je préfère, et de loin, la nuit. J’étais parti en mode « chèvre de Mr Seguin » qui veut juste survivre à la nuit, et me suis surpris à passer toute la journée à attendre la deuxième… J’allume la frontale a Issert et nous sommes un petit groupe à monter le sentier tout bizarre qui monte à Champex. Je me sens mieux et pourrais doubler, mais veux arriver frais au ravito (peine perdue…).

Champex – 28h41 – 1156eme

Jérôme et Dr Anne m’attendent à Champex, en me disant que Thom et Manu sont toujours 20-30 minutes derrière moi. Je commets l’erreur d’essayer de manger dès mon arrivée… vous connaissez le résultat. Je vais donc m’allonger 10’, mais le speaker qui annonce les 90 arrivées à Cham, mon excitation et le bruit ambiant m’empêchent de m’endormir. Anne vient me chercher pour me « faire les pieds ». J’osais à peine le lui demander mais ça devenait urgent, ça me lance des que je pose le pied par terre (et le trail sur les mains je suis pas très fort). Elle désinfecte, strappe le tout et prend son air le plus confiant pour me dire « maintenant tu n’y touches plus jusqu’à Cham » (pour avouer ensuite à Jérôme que ça pourrait rouler et qu’elle n’a aucune idée de combien de temps ca tiendrait), m’étire les quads et le bassin, le grand luxe (encore). Quand j’émerge, Manu et Thom sont là, mais en décalage donc je repars seul, non sans avoir mangé (wow) 2 compotes et une banane entière : une orgie en somme.

Je repars de Champex avec seulement 1h45 sur la barrière, contre 2h dans mes pires scenarios. Je fais confiance à mon assistance qui me soutient que la pause est plus importante que la barrière. Ils ont surement raison…

Bovine est probablement la montée la plus dure pour le moral. D’abord c’est plat et sans intérêt, puis on descend dans du pas roulant du tout, puis on remonte un peu en voyant aux lumières des frontales que la vraie montée est « en face », on se demande quand on va réussir à couper le torrent et rejoindre le « nouveau sentier », qui en fait a tout du mur vertical. J’ai un groupe de trailers aux fesses, qui ne comprend pas trop que je m’arrête me mouiller la tête au moindre torrent (en fait c’est autant pour me rafraichir que pour apprécier la lumière que fait ma frontale dans l’eau). Pour autant personne ne me double, ils doivent aimer mon allure (et avoir perdu l’odorat). Bizarrement, seule la fin est vraiment boueuse, jusqu’à cette barrière perchée sur une crête, ou on attaque une descente bien cassante, mais que je sais courte.

La Giete – 33h09, 1174eme – malgré ma quasi heure et demie a Champex, et mes horribles 3h pour monter Bovine, je n’ai perdu que 18 places. Les gens autour de moi doivent être dans un état pire que le mien a ce stade…

Je tente un verre d’eau et un coca au mini ravito, et re-re-re-belote... A ce stade ça ne m’affecte plus !

A partir de la Giete, je connais la descente par cœur jusqu’à la Forclaz. J’adore amener mes filles pique-niquer au pied du crucifix, au milieu des vaches. Dans la partie en balcon, je gagne en confiance et envoie un peu, et m’apprête même à chambrer deux gars qui psychotent dans un mini raidillon… Justice divine, je glisse, tombe comme une bouse entre les deux gars en question, et en me relavant je réalise que j’ai cassé un bâton. Bien joué, Pascalou. Ça t’apprendra à chambrer.

Je finis gentiment vers Trient, ou je re-change mes piles et me fais passer deux bols de soupe par des bénévoles a l’extérieur de la tente pour éviter l’odeur à l’intérieur, et ça marche. Je commence a passer trop de temps aux ravitos, me trouvant des excuses pour m'arreter. Botte toi les fesses.

Trient – 43h20, 1160eme

Juste avant de repartir, je vois arriver Manu et Thom. L’animation joue à fond « Emmanuelle comme un soleil » en l’honneur de Manu, c’est un peu surréaliste mais ce me fait sourire. Je leur dis à plus tard car sais qu’ils me rattraperont bientôt, et repars vers Catogne.

Pour moi c’est la dernière vraie montée, je la connais, alors je me lâche. Je grimpe fort, dépasse beaucoup, mène l’allure et calcule a l’alpage de la Tseppe que je suis monté a plus de 600m/h. par contre je ralentis beaucoup ensuite, probablement en état de demi-sommeil. Sur les cailloux blancs qui sont sur le chemin, je vois des dessins d’enfants (pas sur un ou deux, sur TOUS ! ce sont les stries d’un minéral différent qui parlent à mon imaginaire dans le reflet de la frontale…). Je vois des pylônes de remontées mécaniques à la place des arbres. Quand il y a un trou ou un caillou qui dépasse, je cherche mes filles de la main pour leur éviter la chute. Et dans un buisson de myrtilles, un ours brun, qui me suit. Bref, je suis au top.

Catogne – 36h22, 1073eme

Au passage par Catogne, je suis un peu déçu, à la fois par mon temps et par la taille du feu, qu’on m’avait décrit comme gigantesque. A peine ai-je attaqué la descente que Thom, puis Manu, me rejoignent. Nous croisons un trailer qui s’est mis une jambe en vrac, ça me refroidit pas mal, mais il est déjà assisté, les secours sont en route, donc nous repartons. Je finis mal la descente vers Vallo. Les pieds font tres mal dans le technique malgré les soins d’Anne, et je suis encombré par mes bâtons de longueur inégale, que je me suis obstiné à garder. Et alors qu’on débouche sur le plan de l’envers, je glisse sur une pierre, rebondis sur celle d’en dessous, fais un demi-tour en l’air et atterris sur l’épaule droite et le pied gauche, face au sentier. Les deux italiens qui sont derrière moi me croient mort. En fait seul mon cuissard l’est… tant pis je finirai avec une ventilation aux fesses !

Vallorcine – 37h43, 1053eme

A Vallorcine, Jérôme est encore là. Je re-passe en t-shirt léger et lui laisse mon mérino de nuit, mais ne touche à rien en bas. Je sais qu’essayer de re-toucher au travail d’Anne sur mes pieds serait suicidaire. On va serrer les dents. Je réussis à prendre un café et deux morceaux de cake, une grande victoire. La TaV nous attend, on a déjà gagné, maintenant il faut en profiter. Dans la montée, Thom et moi sommes plus frais que Manu, qui serre les dents comme un damné et s’accroche. Nous sortons du raide vers 2000m en étant encore montés vers 600m/h, avant de nettement ralentir dans la longue traversée vers la tête aux vents. Nous sommes sortis de la purée de pois vers 1950m, toute la chaine nous dit bonjour, j’ai mon cadeau merci beaucoup. Les bouquetins sont dans la même faille que d’habitude, je fais le guide pour les copains, nous profitons.

Tête aux Vents – 40h37 – 1029eme

J’appréhende cependant un peu la descente, car les copains sont beaucoup plus rapides que moi en descente, et mes pieds me font un mal de chien. Heureusement, c’est soit super technique, soit très roulant, et Manu n’est plus en état d’envoyer vraiment. Au moins jusqu’à la Flégère je les tiens sans me faire trop mal.

Au ravito, comme d’hab, je ne garde rien. A ce stade ca amuse les copains, ils savent que ce n’est pas grave.

C’est là que je reçois le SMS « Pascal est arrivé à la Flégère, position 1018 ». Je montre à Thom, et la même lueur débile s’inscrit dans nos yeux. « Si on se sort les pouces on finit top 1000 ». Nous partons à toutes jambes (soit à 7km/h !) dans la descente tout en comptant les gars que nous doublons, et ça marche. Au-delà de 20, nous arrêtons de compter mais continuons de bourriner. Le top 1000 est à nous. Mais juste après la Floria, Manu arrête de jouer à notre jeu. Son genou vient de le lâcher, et il ne peut plus courir. En plus Catherine, une copine à eux, est venue à notre rencontre, et nous décidons de profiter des 3 derniers kils plutôt que de forcer et de finir en vrac. Quelques coureurs nous re-passent. Comme je suis devant je m’arrête dans le dernier torrent avant les Nants pour me mettre entièrement la tête sous l’eau. Quand je me relève, je réalise que 3 appareils photo inconnus sont en train de me mitrailler. Faut croire que je suis le seul !

Je rejoins les copains et nous voici au clos du Savoy. Le soleil sur le visage, le speaker qu’on entend déjà bien, je commence à avoir peur de ne pas voir mes filles. Surtout, ne pas les rater. Ah oui, et mon nez rouge. Thom et Manu veulent arriver ensemble comme à la Réunion, moi je veux arriver avec mes filles, comme ça c’est réglé, on fera des photos ensemble après.

Nous passons l’Arve et passons l’arche noire du dernier kil, qui, on m’avait prévenu, « te fait courir comme un c*n ». Effectivement, nous recommençons à courir. Manu nous maudit. Moi aussi après 100m, mais voici la place du Mont Blanc, le virage à droite pour passer l’Arve (tiens, ça monte !), la rue piétonne qui hurle. En bas, je les vois, mes trois chéries que Jérôme me tend. Margaux monte sur mes épaules, Juliette et Eloïse dans une main, je repars en courant, mais il reste bien 300m, c’est long ! Mais que c’est bon.

Une femme est accroupie en travers de notre chemin, en train de faire des photos. Mais qu’est-ce qu’elle fait là, elle va nous faire trébucher ! Soudain quand elle se relève, la silhouette et le sourire me sont familiers… c’est Marie-Anne bien-sûr, qui galope comme une gazelle pour refaire une puis deux séries de photos avant la ligne. Puis c’est l’arche, ce sentiment de plénitude et de bonheur simple, entouré des miens. Je tombe dans les bras de Jérôme, on refait quelques photos, puis c’est Anne la discrète, qui attendait en retrait et me dit qu’elle est fière de moi.

Je lève la tête vers le Mont-Blanc et cette fois-ci il est là, on dirait qu’il sourit. J’y vois furtivement mes grands-parents, qui m’ont toujours considéré comme un grand fou déraisonnable, et qui me sourient aussi. J’étais sûr de pleurer à l’arrivée, mais non, je suis juste bien, trop fatigué pour exprimer ma joie, mais tellement bien…

42h53, 1006eme, aurait pu mieux faire mais quand on part pour finir, il faut savoir prendre les précautions qui s’imposent et jouer la raison plutôt que la perf. J'ai passé trop de temps aux ravitos, ralenti a la fin des montées, et bien-sur manqué de gaz par moments a cause de l'alimentation.

Je récupère ma polaire Finisher et demande si le « B » à poinçonner sur le dossard est pour Bière. On me dit non mais on m’en tend une. Je trinque avec Manu et Thom. Trois sur trois, et avons fini ensemble. Nous avons une grosse pensée pour Tristan.

Au final, aucun pépin musculaire, tendineux ou articulaire, malgré mon genou droit dévasté par 20 ans de rugby. Il faut croire que mon entrainement n’était pas si mauvais, malgré mon surpoids qui reste évident. L’alimentation reste un problème, mais pas pour finir apparemment !

Bien-sûr, un grand merci à Marie-Anne qui a supporté mon entrainement ultra-concentré et les vacances formatées au service de mon fantasme égoïste, a Dr Anne pour son sourire confiant et ses petits soins. Merci à mes 3 chéries, qui m’ont rempli de « happy places inside » pendant 42h. Merci à Thom et Manu : même si nous n’avons couru qu’un bout ensemble, pour moi nous aurons vécu toute cette course à 3, et j’ai bénéficié de leur expérience. Merci à ma Mimi, qui a dû rentrer le samedi et pleure devant la live TV en voyant arriver son « petit coco ». Et merci a tous les auteurs de SMS...

Merci aux bénévoles, une fois encore, qui ont su garder le sourire et tordre un peu les règles sur le remplissage des bidons.

Merci à GJ pour ses conseils et son écoute, et à sa famille qui a passé le week-end au rythme de mon UTMB alors qu’elle pensait, une fois n’est pas coutume, pouvoir profiter de lui puisqu’il courait la TDS !

Et surtout, merci à Jérôme, qui a passé le week-end le plus frustrant de sa vie de trailer au service des autres, trouvant à peine le temps de s’entrainer pour la Réunion. A charge de revanche, mon frère !

6 commentaires

Commentaire de Philippe8474 posté le 05-09-2014 à 14:45:44

Superbe récit!
Bravo pour ta course et ton super état d'esprit...
La photo avec tes filles est géniale...
Quel bonheur cette dernière ligne droite!

Encore bravo pour ce "big" défi !

Commentaire de gj4807 posté le 05-09-2014 à 16:15:28

J'ai fait un petit classement approximatif sur la base des calories dépensées: 53h de marche rapide en terrain vallonné pour un poids de 90-95kg, ça doit faire dans les 32,000 calories. C'est clairement un podium, peut-être même une victoire au scratch. Enough said.

Commentaire de Jean-Phi posté le 05-09-2014 à 16:44:08

Superbe CR ! Bravo !

Commentaire de tournepatte posté le 05-09-2014 à 18:22:29

Mais...je croyais que l'assistance était interdite? Ou bien?????
Aucune importance bien sûr; j'aime bien ce récit qui laisse la place à une certaine autodérision; qui a participé une fois à l'UTMB s'y reconnaîtra à tel ou tel passage. J'ai fait la PTL et j'étais présent dimanche matin à l'arrivée; je dois dire que l'arrivée des coureurs UTMB m'a tiré les larmes.

Commentaire de hyperpronateur posté le 05-09-2014 à 22:14:20

Félicitations pour ta perf. Rien que d'être finisher est une chose que je n'ose même pas imaginer...

Commentaire de stphane posté le 05-09-2014 à 22:58:49

"Sur les cailloux blancs qui sont sur le chemin, je vois des dessins d’enfants (pas sur un ou deux, sur TOUS ! ce sont les stries d’un minéral différent qui parlent à mon imaginaire dans le reflet de la frontale…)", j'ai vu aussi ces dessins, tu es sur de toi c'est des stries??, ....j'ai passé mon temps à vomir comme toi aussi... encore félicitation...

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