Récit de la course : Ultra Trail du Mont Blanc 2006, par c2

L'auteur : c2

La course : Ultra Trail du Mont Blanc

Date : 25/8/2006

Lieu : Chamonix Mont Blanc (Haute-Savoie)

Affichage : 3544 vues

Distance : 158.1km

Objectif : Terminer

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Le récit

L’UTMB 2006 ressemblerait-il à la version 2005 ?
Un trail, un raid, une course nature, un défi, une aventure ! ! ! !





Deux pour le prix d’un


Dés septembre 2005 une rumeur insistante sur le forum du site de l’UTMB évoquait une 2ième épreuve (plus courte, un petit frère ou une petite sœur ? ? ?). En novembre l’info officielle était tombée. Il y aurait, en plus de l’UTMB « habituel » (158km, +/-8600m en 45h), un Courmayeur-Champex-Chamonix (CCC) tout à fait respectable démarrant pour 24 heures max le vendredi midi avec 86 km et +/-4500m. Il est vrai que de nombreux partants en 2005 (plus de 500 sur 2000) s’étaient arrêtés en Italie de l’autre côté du tunnel (mais sans l’avoir emprunté à l’aller), un peu forcés par les événements ou tout simplement en l’ayant décidé dés le départ. Cette épreuve bis était déjà quelque part en train de se former progressivement toute seule. Une organisation qui sait se remettre en cause, qui sait regarder, discuter, écouter et innover ne pouvait qu’être appréciée de tous. C’était le cas ici, qu’elle en soit vivement remerciée!

Ce Courmayeur-Chamonix me semblait être un bon complément. Pas ou très peu d’interférences entre les 2 épreuves, la satisfaction pour tous de pouvoir arriver à Chamonix et de découvrir cette ambiance trail dans un volume plus abordable. Bravo pour cette innovation. La contre partie pour l’UTMB c’était la diminution des gardes fous en obligeant au minimum d’aller à la Fouly (102km) pour rentrer dans les classements avec Bertone et le grand col Ferret dans les chaussettes.

Amis traileurs, sachez où vous mettez les pieds, était en quelque sorte le nouveau message ! ! !




J’y vais, j’y vais pas


Après ma participation 2005 (voir texte), deux options s’offraient à moi. Passer à autre chose ou bien remettre le couvert en mettant la barre un peu plus haute au-delà de la simple volonté d’être finisher en allant cette fois-ci chercher un chrono avec tous les risques d’arrogance, d’égo et de remise au carré que cela comportait. Je penchais pour cette deuxième solution. L’épreuve était vraiment attirante. Mes soucis en course de dessous de pied solutionnables et l’absence de problèmes musculaires et articulaires sur l’édition précédente m’incitaient à aller cette fois-ci au carton. Mais très vite une 3ième voie s’imposa. Marie qui était restée sur sa faim après son arrêt à Courmayeur, lié uniquement au chrono, m’avait demandé si je pouvais l’accompagner pour l’aider à aller encore plus loin avec le secret espoir de terminer la boucle ensemble. Les statistiques nous étaient assez défavorables. Avec un peu moins de 40/100 de chance d’arriver pour un V2 et 18/100 pour une V2 (à 3 semaines près) cela ne nous laissait que 8/100 de chance d’arriver main dans la main.

Une analyse objective à froid de l’UTMB avait pour elle montré que le rapport niveau sportif du moment/distance parcourue avait été honnête en 2005 et que si elle ambitionnait d’aller plus loin il fallait améliorer deux choses qui lui avaient fait défaut et coûté la barrière horaire de Courmayeur : la technique de descente et surtout les relances. Le fait d’avoir déjà fait l’épreuve est un net avantage. L’approche des difficultés se fait dans un autre état d’esprit, plus serein. On intègre des informations liées au matériel, à l’alimentation, à la stratégie de course, aux réactions de son corps. La répartition de l’effort peut être mieux adaptée. Tout ceci est un gain de temps potentiel très précieux.

Et pour la météo, après la tempête 2003, le grand beau 2004, et une version moyenne 2005, à quelle sauce allait on être mangé ? Ce point non maîtrisable est important et peut se traduire en heures perdues par trop fortes chaleurs ou par terrains trop glissants. Sec et pas trop chaud, svp, monsieur météo, merci d’avance ! ! ! Malheureusement cette donnée n’est connue qu’au dernier moment voire en temps réel et il faut bien faire avec.




La chasse aux dossards est ouverte


Pour les inscriptions, cette année, possibles par Internet, c’est pire qu’aux soldes. 900 inscrits en 5 jours, 1400 en 10 et clos en à peine 3 semaines. Hallucinant. Du jamais vu. La machine s’emballe. Tous ces inscrits sont-ils de potentiels arrivants ou certains ne se sont ils pas laissés un peu griser ? On peut se poser la question.

Le Courmayeur-Chamonix résiste un peu mieux. « Seulement » 600 inscrits en fin 2005 ! !
Rapidement la pression devient trop forte et l’on relâche la contrainte. Et 500 dossards de plus pour l’UTMB avec tirage au sort ! ! Qui dit mieux ! ! ! 48 nations sont au départ.

La prépa a été tranquille avec peu de compétitions et comme point de départ sérieux la première édition du trail des cerfs (une réussite). Ensuite du spécifique avec une sortie longue (autour de 3 heures), 2 semaines sur trois, associée progressivement à du vélo dans la foulée, une séance hebdomadaire de piste avec un petit faible pour du 30/30 (trois séries de 10 max). Le reste à la demande, selon les copains, l’humeur, l’envie et la forme. Vers la fin le volume km a diminué sans diminuer le volume temps au profit du dénivelé. Et faute de montagnes, je m’en suis tenu à des enchaînements de montées descentes de 50m à 20% et ~600m/heure - 2000m max, où l’on sent bien que les muscles travaillent différemment. Et puis deux sorties nocturnes en forêt, pour l’ambiance, l’une solitaire, l’autre à une douzaine. Une gène sourde tout le long de juillet au tendon d’Achille gauche, m’a inquiété et m’a amené à couper totalement une semaine début août.


Jeudi 24 matin à l’ouverture, récup des dossards dans l’enceinte du complexe sportif. C’est très pro et efficace. Bien mieux qu’en 2005 au bord de la patinoire.

Vendredi 18h30 : Sur la ligne, disons plutôt aux alentours, ce n’est que concentration, vérifications de sacs, photos, discussions ou fanfaronnades. Nous sommes bien sagement un peu en retrait assis sur le côté gauche du parvis de l’église. Globalement c’est tendu sur les visages devant l’énormité de la tache. Ca phosphore et ça gamberge dur.

Le temps est clément mais une forte perturbation est annoncée pour le samedi avec neige à 2000m. Pas de contrôle au départ. Il est prévu aux Gaillands après quelques kilomètres.




En avant toute


19h02 : même musique de départ. La horde frisonne déjà sans avoir encore bougé. C’est électrique. L’hélico boucle au-dessus pour le direct. 4mn pour passer la ligne puis 5 avant de trottiner. Peu importe pour nous. Le tuyau imposé par les spectateurs est très étroit. Petites ondulations sur sentier sur la rive droite de l’Arve jusqu’aux Houches, Traversée de la voie rapide par un pont. On marche dans la côte. Premier ravito près de l’église. On déplie les bâtons tout en courant, dans un kilo, c’est du sérieux. A gauche toute, devant le téléphérique de Bellevue, direction Voza. Du sentier d’abord, un petit pont, quelques lacets de route, de très beaux chalets au calme.

 

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Un spectateur me dit « Oh Christian, il semble se reserver ». Je pense qu’il se fie à mon dossard de finisher 2005. Benoît nous attend avec son VTT, près du télésiège de Maisonneuve. Il a été impressionné par la tête de course. C’est un autre monde. La lumière baisse. On longe la fameuse piste de ski du Kandahar. Passage au col entre chien et loup. 13 km. 21h29.

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Nous sommes dans les 50 derniers (2510).

12km bien longs pour aller aux Contamines, successions de rampes et passage à la Villette, 20km. De nombreux encouragements. J’entends plusieurs fois « Allez les filles » je suis un peu vexé. Disons qu’il est tard et qu’il fait un peu sombre. Ca bouchonne dans le final en forêt et à flanc. Certains s’inquiètent pour la barrière horaire qui se rapproche.




L’hypo des Conta


L’ambiance en ville est très chaude et animée. Immuables et bruyantes cloches de montagne. Le ravito est quelque peu dévasté. Marie cherche une soupe consistante. Il n’y en a plus. Cela va l’achever dans son corps et son esprit car elle est au plus mal depuis quelques temps. 23h47. Descente vers le Nant que l’on remonte par un sentier jusqu’à notre Dame de la Gorge. 29 km.

 

 

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Un coucou d’Anne et Nicole qui ont tenu jusqu’à notre passage. Merci à elles. Nous marchons, Marie est livide, les jambes en coton. Les sucres rapides n’y font rien. C’est l’hallali. L’hypo est immaîtrisable. Elle ne verra pas la fin de la voie romaine et jette l’éponge. Impossible de se refaire une santé. Encouragement à repartir, mais je n’y crois plus trop non plus. Bref conciliabule. Séparation, à regrets.

Mon esprit va gamberger durant toute la montée du Bonhomme, le cœur n’y est pas et pourtant il faut y aller. Faire le vide. Une autre course commence. J’augmente prudemment la cadence jusqu’à la Balme, 33km, 1h35, et reste ensuite sagement dans le petit train.

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Il ne fait pas chaud du tout. Sentier très étroit, raide, différent du chemin standard. On coupe un névé. C’est le grand silence. Chacun est concentré sur cette montée de 1200m, la plus longue du parcours et pense certainement à la monstruosité de la suite. Seul un groupe d’Italiens, comme souvent, au loin, se fait entendre.

Le col. 38 km. Des bénévoles emmitouflés. On ne les remerciera jamais assez, comme tous les autres, positionnés parfois dans des endroits et des situations très difficiles à tenir. Et je regrette de n’être pas assez démonstratif à leur égard mais c’est un mélange de concentration, de peur de se disperser et de fatigue qui prennent le dessus et me font rester souvent silencieux. En revanche, j’apprécierai toujours pleinement, leurs remarques, leurs petits mots et leurs gestes d’aide amicale qui s’impriment au fond de mon cerveau. Plein d’étoiles mais pas de lune. Encore 150m sur 2km à grimper. J’avais oublié combien c’était long dans ce chaos de pierres. Impression désagréable de ne pas avancer. Contrôle au refuge de la croix du Bonhomme puis grand schuss avec 900m à descendre. Bonne cadence dans cette première partie très technique, glissante, pierreuse, humide et pentue. Je me régale. Peu de fautes. Les pieds sont encore secs et se posent aux bons endroits. Les bâtons sont précieux. Je n’arrête pas de doubler. Un appui jambe gauche un peu marqué et le mollet se met en boule. La crampe me surprend et m’inquiète franchement car la route est encore bien longue, mais elle cède assez vite sous l’étirement.

Message reçu 5 sur 5 : « mon ptit gars, ne t’enflamme pas et bois un coup ».

2ième moitié de descente plus roulante. Je cours en non-stop. Dans le double tuyau tout enluminé d’arrivée/départ aux Chapieux, 44km, 4h22, on se croise avec Bruno tels 2 TGV (allez, disons plutôt 2 TER. Non, non, pas encore au stade du train à crémaillère, faut pas charrier tout de même). Je lui dis sans arrogance « à bientôt ». Je veux faire un stop and go éclair. Remplissage du camel et shackerisation rapide du glucose. Discussion de politesse avec un bénévole. Traversée au plus vite de l’allée principale de la tente qui ressemble à un quai de métro à l’heure de pointe. Une soupe aux haricots prise au vol. Les bancs et les tables sont tous pleins. Je sors direct pour l’avaler debout, dehors. C’est trop chaud. Il faut patienter. Ca m’énerve. J’ai très faim. Bilan : 8mn tout compris. Dur de mieux faire.




Serpent blanc pour nuit étoilée


Le cliquetis mécanique des bâtons sur le bitume perturbe ce passage d’approche de la montée à Seigne. Je trouve que les plaques de neige sont plus basses cette année sur les montagnes. Cela n’a pas beaucoup fondu en août vues les températures. Bougrement sauvage et isolé. Sur la gauche en hauteur, un bestiau fait du bruit. Je me demande ce que cela peut bien être. Cette rampe de 5 km à 5% est un peu quelconque. La Ville des Glaciers. 49km. Changement de registre. La frontière italienne est devant, 700m plus haut. J’ai décidé d’aborder toutes les montées très prudemment sur un tempo constant et sans aucun arrêt. J’aurai la chance de pouvoir m’y tenir. De nombreux lacets. Coup d’œil dans les virages sur le serpent de frontales. C’est magnifique. Petit plaisir aussi de voir qu’il y a du monde derrière.




Le jour se lève sur l’Italie


Le col, 54 km, 6h54, est toujours aussi long à venir dans ce final fuyant mais j’y suis mentalement préparé. Le vent souffle fort. Il fait très froid. Pas le temps de s’appesantir. Je sors quand même le jetable.

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Descente assez raide face au grand col Ferret dans le fin-fond. Sur le plat je rattrape Michel, jeune V3 à la grande barbe blanche. Il me mentionne son intention de faire tout à la marche. Il bouclera magnifiquement en 43h30. Refuge Elizabeta, 7h34, Bruno est là avec son cousin Christophe. Il ne me parle pas de Chamonix mais plutôt de la Fouly. C’est pas bon. Après les chevilles de Christophe en 2005 au grand col Ferret, ce sera malheureusement le grand fessier de Bruno à Prat de Fort cette année. Mieux préparé ça devrait le faire en 2007.

 

 

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Le vent souffle très violemment même dans ce creux. Les gants craquent sous le gel de la transpiration. Je les quitte avec leurs incertitudes du moment et trotte sur ce plateau jusqu’au pied de l’arête du mont Favre sans gène apparente malgré les 2000m. Premières rampes, une silhouette familière. Yves, dialogue banal « ça va ? », « bof ! » Je ne me retourne pas. Après 2 échecs à Trient et à Courmayeur, il est reparti le couteau entre les dents. J’apprécie et admire ce type de mental accrocheur qui ne lâche rien. Ça finit très souvent par payer.

En haut de cette arête, 63 km, 8h53, c’est magnifique, sommets purs et glaciers géants. L’atmosphère se réchauffe sous le soleil généreux et l’heure qui avance.

 

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Il reste 1200m à descendre pour atteindre Courmayeur. Là encore, j’avais oublié la longueur du passage suivant jusqu'à « Maison vieille » d’autant plus long que mon ventre et mon estomac sont noués. Sensations très désagréables et pénalisantes. Je me mets à douter. Les kilomètres s’allongent dans ma tête.


Col Chécrouit. 67km, 9h46. Il faut remplir avec du solide cette poche qui doit ressembler à un gant de toilette essoré. Ce n’est pas le plus simple car malgré le choix, peu de choses flattent l’envie. J’y arrive lentement par petites quantités. Une musique magrébine sympa et forte crée l’ambiance à ce refuge.

 

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 Descente finale. Prés, piste de ski et chemins très pentus sur la fin. C’est poussiéreux et génère des nuages. Les lunettes de soleil servent de protection. Jamais content ces coureurs !!! Traversée d’Olonne avant d’arriver à la base de vie. Nombreux encouragements. Il fait assez chaud. Je suis dans les temps de l’année dernière en rattrapant progressivement mon retard.

10h39. Le classement s’améliore (1498). J’ai repris plus de 1000 places en 60 km. Là encore, je souhaite faire court dans la base de vie. Mais c’est grand, animé et il faut trouver ses repères. Je passe au tee-shirt mais garde le bas long. Je vois des têtes connues de loin, à droite à gauche, dont l’organisateur du trail de l’Origole. Je ne cherche pas à discuter. Un peu de queue au boufodrome.

Grosse surprise. Yves est déjà attablé. Nous essayons de comprendre comment cela est possible. Je sais que c’est un terrible descendeur, mais il ne me semble pas l’avoir vu me passer même à Chécrouit lorsque je faisais des photos. L’explication est simple : il est arrivé juste après moi mais n’a pas encore récupéré son sac. cqfd. Dur de faire glisser les nouilles. Les yaourts c’est mieux.

Je le laisse sans le savoir encore à son futur plaisir de boucler cette année en 42h47. Quand je vous dis que la ténacité paye !!! La pause aura duré 30 mn




Au bout du tunnel


Lunettes, saharienne, Courmayeur. 73 km. Sur la gauche le tunnel du Mont-Blanc, vers l’arrivée. Point le plus proche à une 12 de kilo. On oublie vite et on se reconcentre sur la suite. Passage sur un pont et une rivière très puissante qui charrie de gros volumes d’eau. Direction la vieille ville sur la droite, ça monte. Petites ruelles commerçantes. J’avais eu l’impression l’année dernière d’être un peu transparent vis à vis de ces promeneurs dominicaux, c’est un peu mieux cette année mais ce n’est pas encore totalement cela comparé à d’autres endroits. Passage sur un tapis rouge. Mise en valeur des coureurs avec animateur + clown. Un coureur italien est juste devant. Je passe discrètement. On sort par une petite rue en rampe constante. Un local nous propose des tomates. C’est vraiment très gentil. Un peu décalé. Je le remercie poliment. Montée à Bertone sur le mont de la Saxe. 800m. Il fait très chaud. Je bois beaucoup. Finalement la montée qui m’aura fait le plus souffrir durant cette épreuve.




Sur le chemin des crêtes


Bertone passé, 77 km, 12h49, on est à flanc pendant un paquet de km avec de légères ondulations. C’est très long, car souvent au détour d’un vallon on est baladé profondément sur la droite pour aller chercher un petit ruisseau alors que l’on croyait que cela partait tout droit. Cela se reproduit de nombreuses fois. Je double pas mal de marcheurs. Ce n’est pas toujours simple. Mais dans l’ensemble cela se passe bien. Remontée sur Bonatti. Pas très longue, on voit bien le refuge mais on s’en passerait bien.

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2 bénévoles égrènent les prénoms des arrivants, associés à un fort et chaleureux « bienvenue à Bonatti ». Je me lave les mains noircies à force de serrer les bâtons. Ca regrimpe encore un peu. De nouveau de la corniche et des ruisseaux à traverser. Puis la plongée finale sur Arnuva. Rapide, en lacets. J’enlève un caillou dans ma chaussure gauche. Toujours plus petit que l’on ne pense mais quel inconfort. 10 minutes de pose.




A la frontière Italo-Suisse


Passé Arnuva, 89 km, 15h27, on attaque le grand col Ferret qui fait toujours un peu peur sur le papier. Les premières rampes sont très sèches, le vent forcit et fraîchit. Rien de bon dans tout cela. Finalement le déroulement de la météo ressemble à celle de 2005 mais en beaucoup plus froid et venté. Je remets une couche, quitte casquette et lunettes sur le plat intermédiaire à coté du refuge Elena. Le mont Dolent, gardien de 3 frontières nous toise sur la gauche. La montée est bien sèche. Pas de gadoue. Le rendement s’en ressent.

Au delà des 2200m je suis tenté par une petite pose mais je me tiens à ma promesse. Tout au train et sans break. C’est un challenge perso. Enfin le col. 93 km. 17h17. Rien de bien passionnant. Passage en Suisse. Attaque rapide de la descente. C’est assez facile et pas trop pentu. Je trottine tranquille. A mi-descente, la pluie prévue s’invite et très vite une fine couche de Chantilly se forme en surface. Il faut redoubler de vigilance, d’autant plus que la pente augmente. Je croise quelques randonneurs. Ils montent bon train. Je les sens inquiets. Ils sont encore loin du refuge italien.


La Peulaz. 97 km. Plein du camel. Quelques tables à l’intérieur. Décidément ce n’est pas encore cette année que je vais profiter de la terrasse et de ses magnifiques vues sur le val Ferret suisse. Je me lance au fromage et au saucisson. Questions nourriture ça devient du grand n’importe quoi. Les ordres culinaires sont bafoués. Je me vois enchaîner sans problème des pruneaux, une soupe, des tucs, de la banane, un carré de chocolat et terminer par un bout de saucisson.




Vous avez dit descente


Globalement c’est en descente pour un paquet de temps. Sentier très étroit, pentu, glissant dans un premier temps puis de la route jusqu’à Ferret. 100 km. Sur le bitume, je me lâche. Ferret, charmante bourgade. Des spectateurs stoïques mais fort bien équipés en vêtement anti froid et pluie nous hèlent. Toute une brochette est d’ailleurs assise sur un grand banc attenant à un chalet. Eux aussi sont vraiment motivés. Je leur renvoie leur salut amical. Traversée de la rivière puis chemin à son bord gauche. Traversée dans l’autre sens puis de la route pour aller à la Fouly au 102 et rentrer pour certains dans le classement. 19h05. 24 heures de course.

J’ai repris 500 nouvelles places pour rentrer dans les 1000. La pluie est drue. Sous la tente, un V2 qui stoppe m’explique qu’il enchaîne sur un 24h dans 8 jours. Quelle santé. Un traileur se saucissonne dans sa couverture de survie pour remonter la thermique avant de repartir. Des accompagnateurs attablés un portable à l’oreille et carte sous les yeux font des savants calculs de temps de passage prévus de leurs poulains. Bon, ben, faut y aller. Je me retrouve rapidement seul le long de cette rivière qui suit la vallée. C’est bucolique. Puis des pierriers assez techniques et une immense cascade sur la gauche. On enchaîne par un chemin très roulant en légère descente pendant plusieurs kilo en forêt. Je crois que cette partie a été modifiée mais n’en suis pas très sûr car il faisait déjà bien nuit l’année dernière. La lumière baisse.

Moment d’introspection et de solitude. C’est le côté philosophique. Plus terre à terre, c’est « qu’est que je fous là ». Et oh surprise !! Au bout du bout, au milieu de nulle part, un contrôle. Sans raquette. n° de dossard rentré à la main dans le terminal. Une cassure, sentier étroit en montée progressive, la pluie se calme. A droite toute, sur le dos de la moraine de Saleina, plat puis descente jusqu’à la route.
Approche bitume dans Prat de Fort, le coureur reprend le dessus, 111 km, très très calme et très mignon. Juste animé près du ravito. Encore du chaud que je prends assis adossé à un mur pour soulager le dos qui tiraille un peu.




Montée et visite du fort de Champex


Après Prat de fort, 20h32, çà descend encore un bon kilo. J’installe la frontale. Au pied de la montée, je ramarre un Lyonnais. On monte tranquille sur un petit sentier tout en discutant. De nombreux lacets. 2 traileurs nous passent. J’allonge un peu, histoire de rester à vue et d’avoir un peu plus de facilité sur le parcours. Je suis obligé de lâcher progressivement. Ils disparaissent. Des promeneurs nous indiquent « encore quelques lacets et c’est bon ». Je me méfie de cette affirmation qui part d’une perception qui est certainement différente de celle que je m’en fais. Cela se vérifie encore une fois et je ronchonne un peu après eux, même s’ils n’y sont pour rien. Cette montée est difficile à comprendre car çà repart à gauche pour une série de lacets rapprochés. Des bruits de voitures. C’est tout bon. On coupe et longe la route. Petit prè.

Des gens nous encouragent en nous expliquant que la fin (de la montée) est proche. Cette fois-ci, je suis d’accord avec eux car je me reconnais. De nouveau la route puis le sentier final qui nous amène en ville. Des cars remplis attendent. Cà sent l’abandon. On ne regarde pas. Dernière rampe pour contourner l’immense tente de la 3ième base de vie. 117 km. On trouve un coin. Je veux faire vite. Mais j’ai l’impression de faire tout au ralenti. Se changer, s’alimenter représente un gros effort. Il y a énormément de monde : coureurs, accompagnateurs mais aussi curieux qui profitent de cette animation inhabituelle. C’est très bruyant.

Il est 22h04. Mon compagnon me dit qu’il va faire un petit somme. Je lutte pour résister à cette invit. Affalé un bref instant sur la table, je me sens aspiré à la vitesse grand V par un engourdissement général. Je ne sais quelle impression je donne mais cela ne doit pas être terrible, au point qu’un voisin me demande si ça va !!! Je me secoue. Vite débout, vade retro, méchant sommeil. 45 mn d’arrêt. Pour la visite du fort, je me contenterai du site Internet.




La vache de Bovine


Départ de Champex. Juste après le contrôle de départ, je réajuste ma capuche et des gants secs après avoir déposé mon sac de rechange. Un traileur me propose un wagon. Il est suisse, de Lausanne, vient souvent dans le coin et connaît bien Bovine. Bon plan. Nous partons à 4. L’approche de Bovine est très longue. Il faut déjà rejoindre la zone de Champex d’en Bas où était la troisième base de vie en 2005 en longeant le lac puis continuer tout droit. Nous faisons tout à la marche. J’aurais bien couru mais me plie à la norme de groupe. C’est aussi une bonne excuse pour ne pas se faire trop violence. C’est humain. Il pleut épisodiquement. Une descente, puis les premières rampes. Barrières, ruisseaux, marches, empilement de cailloux.

Soudainement je crois voir la tête d’une vache noire. Je me pince. Ce n’est pas une vision. Ses cornes sont respectables. On dirait un taureau. Elle semble placide malgré le faisceau des frontales. Ouf. Elle est bien là, face à nous et hume la prochaine balise puis n’y résiste plus et la mange sous nos yeux. Rubalise et réflecteur compris. On ouvre une barrière. Juste après, il y a sa copine. Elle, elle est assise sur le bord du sentier. On fait un léger détour. Question de territoire. L’altimètre donne enfin 1700m. Encore 250m, vraiment bien raides. On frisse les 30% de pente. Il faut vraiment lever les jambes et pousser fort sur les bâtons. Le vent se lève, la végétation se raréfie. On sort dans l’alpage pour 2 kilo de sentier très étroit à flanc. Très gadoulieux, instable avec de belles marres d’eau que nous évitons consciencieusement tout en marchant. Le local me mentionne la présence de très beaux arbres juste sur la droite. C’est vrai. Mais mon regard insiste plutôt où je mets mes pieds. On commence à voir Martigny tout illuminé, c’est magnifique. L’approche du ravito se voit au dernier moment après une courbe.


Nous sommes accueillis de loin au son du cor de chasse. Fabuleux. Le répertoire est varié. Tout y passe, même la Marseillaise. Quelle pèche, pour le musicos qui tient encore la route à 1h30 du matin dans le froid, le vent et la pluie. C’est le symbole même du bénévole qui donne tout ce qu’il a. Heureusement l’endroit est désert. Pas de voisins pour le bruit. Café chaud et des biscuits pour caler la chaudière. 126 km. Dernière grimpette avant la bascule de Portalo. J’ai le souvenir d’une descente fort longue en plusieurs niveaux avec des cassures et des passages assez techniques. C’est bien le cas.

J’ai droit comme beaucoup à des visions. Personnages, animaux et autres objets qui ne sont que le fruit de mon imagination.

Martigny est de plus en plus visible à droite mais le col de la Forclaz se fait attendre. Enfin il arrive. Un bénévole avec un accent à couper au couteau nous explique la suite. Nous ne prenons pas la route mais un chemin au-dessus. Après un kil, plongée à droite très raide. C’est très très glissant. On coupe la route et rebelote avec des S bien boueux pour atteindre Trient par un sentier final plus large. 132 km.




Retour au pays


Accueil personnalisé sous la tente avec possibilité en live de voir son classement. Ravito classique et varié. Je tape dans le fromage et dans le potage. Dehors c’est un déluge. La pluie rebondit fortement sur les plastiques blancs de la tente. On attend avant de repartir un compagnon qui a besoin d’un analgésique. Il a des douleurs tendineuses à un pied. Dernière grande montée qui arrive très vite. Les Tseppes. Le blessé attaque bon train. Il s’est refait une santé. Succession de grandes rampes assez fortes mais régulières avec très peu de lacets.

Seul, je ne serais pas monté aussi vite par peur d’exploser. Mais cela passe bien. Comme quoi, c’est des fois dans la tête. Nous pensons mettre une heure pour la montée. Nous reprenons des groupes. Je lâche 20 m dans les dernières rampes pour ne pas taper dans le dur. Mon estomac est à l’agonie. Un bon feu rougeoie à côté du ravito. 135 km, 5h15. Vite du solide et du chaud. Nous avons mis 45mn pour torcher cette dernière grosse difficulté de 600m. J’en suis un peu surpris. On a encore la caisse. Le thé est brûlant. Je suis un peu lent au ravito. Mes compagnons repartent. Encore 150m à monter et la France nous tend les bras.

Le jour se lève. Des petits trains se forment pour ce début de descente. Le vent est fort. La couche de Chantilly rend très prudent si près du but, pas de bêtise. Un coureur descend sans bâton, visiblement blessé. Il oscille tel un culbuto en minimisant un appui ou un mouvement. Je suis impressionné car il descend aussi vite. Motivation quant tu nous tiens.


Je suis déçu pour Thierry (dossard 51) et Bruno (dossard 99) qui ont tous les deux cédés au même endroit à 20 mn d’intervalle. Surprenant. Tout peut vraiment arriver sur cette épreuve. En revanche, Béa, Claudine, Michel et Jacques bouclent tous leur CCC. Quel bonheur, ils doivent ressentir, j’en suis sur. Quant à Cyril. Il est sur un nuage. Apres son échec de 2005, il accroche une superbe 88 ième place.

Pour moi, le bilan est bon et je reste confiant à ce stade de l’épreuve. Aucune chute. Musculairement ça répond correctement et pas de soucis articulaires ni tendineux. Mes triceps sont douloureux à force de pousser sur les bâtons mais rien de bien méchant. Le seul point délicat est la gestion d’une hypo que je sens toute proche en permanence et ce depuis pas mal de temps. Mais j’ai dans ma musette un argument fort qui vaut pas mal de barres ou de gels énergétiques coup de fouet : En plus de 30 ans de compét individuelle, je n’ai jamais abandonné en course.

Arrivée sur un plat et fin d’un télésiège aux Esserts. 140 km. La frontière. Puis chemin caillouteux assez large enchaîné par un sentier plus pentu.


Vallorcine. 142 km. 7h09. Accueil très chaleureux avec prise en main immédiate. Je me pose un peu trop longtemps, je le sens mais on est si bien au chaud à l’intérieur. Un petit coup de fil sur le pas de la porte pour ne pas mouiller le portable à l’intendance pour le final direction le col des Montets. 146 km. Dans cette avant-dernière rampe, je marche bon train. Je me fais passer par un marcheur. Le bruit de ses bâtons ressemble à une batterie tellement c’est rapide et métronomique. Décidément je ne saurai jamais faire cela. Je préfère courir.

Encouragements sous toutes les formes : verbales, klaxons. Passage à Argentière, 149 km, 8h42, puis le sentier, flanc droit de l’Arve. La boucle se referme. Petites montagnes russes avec pas mal de cailloux.

Quelques promeneurs. L’un me dit « profite-en au maximum » Une gazelle fait son jogging. Le style est vif et aérien. Comparé au mien, je dois être minable.


En bas des Tines, 153 km, un groupe déchaîné, encourage. Je leur lance : « on en a marre des côtes ». Et je pars sur un bon rythme dans cette dernière rampe. Je suis bien mieux que l’année dernière à cet endroit. Je me fais plaisir à forcer un peu. La mécanique répond bien.

J’ai presque remonté 2000 places. Juste avant la bascule, 155 km, je vois Marie qui vient à mon devant. Quelques mots sur son retour prématuré. Je lui propose d’inverser les stratégies et de faire le GGR dans 2 mois ensemble et non pas chacun de son côté. Elle avait eu la même idée. C’est parfait. On trottine dans cette descente. La ville est là. Un gauche puis un droit et le final. Je me retrouve seul à l’entrée de la zone piétonnière.




Le délire du final


La fin est toujours aussi forte d’émotion avec une double envie. Celle de foncer le plus vite possible pour montrer que l’on est encore là, lucide, debout, entier, mélangée à celle de ralentir au maximum pour en profiter intensément.

C’est du délire, chez les nombreux spectateurs en ce milieu de matinée ensoleillée mais surtout dans ma tête. Des petits gestes à droite à gauche pour remercier. Dernière photo officielle sous la banderole. Du concentré de bonheur.
Discussion avec un officiel : « attention à ne pas vous faire déborder par l’ampleur que prend l’épreuve ».

Deux fois de suite au bout, c’est bien. Je sens qu’il manque une vraie prépa montagne pour aborder encore mieux ce monument et franchir un cap. Je crois que je vais laisser passer un tour en 2007. La superbe polaire, une bouteille d’eau et Marie est déjà là.




Cette épreuve est un concentré et un résumé de vie avec ses hauts et ses bas, ses joies et ses pleurs, ses douleurs et ses plaisirs, ses doutes et ses euphories, ses petits riens qui énervent ou qui vont droit au cœur à travers un regard, une rencontre, un partage, un geste, un silence.


A consommer sans modération.



A 11h, plongée dans une mini-sieste qui va durer 15mn dans ma tête et 5 heures à la pendule.

En soirée, la charcuterie, la fondue et l’Apremont passeront merveilleusement bien.


Christian
Dossard 663, 39h15, 558ième, 68ième V2



3 commentaires

Commentaire de Jack posté le 08-09-2006 à 20:32:00

Bravo et merci pour le CR.
Jacques

Commentaire de Bourdonski posté le 13-09-2006 à 20:04:00

Super le récit, je ne voulais pas lire au début les CR afin de ne pas être influencé pour le mien mais je n'ai pas résisté ! C'est sobre, simple mais on s'y croirait presque ! Pour ma part, j'ai du stopper à Champex. Arrêt aussitôt regretté mais trop tard, et en lisant ton CR j'ai encore plus les boules ! Mais c'est la course ! Tu n'a pas l'intention de tenter la passe de 3 mais je n'y crois pas, je pense que tu seras au rendez-vous 2007 car ton CR transpire le plaisir de courir.
Cordialement Farid

Commentaire de UPDA posté le 15-09-2006 à 17:19:00

Bravo pour ta course, ton cr et les belles photos qui font toujours plaisir (la cerise sur le gateau).
Un peu comme toi, j'hésite vraiment à sauter l'épreuve de 2007 : en fait, franchement, est-ce que tu pourras rester derrière un ordi ce dernier week end d'Aout pour regarder les petits camarades avaler les points relais...j'ai peur que moi non.
amicalement, laurent

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