Récit de la course : Ultra Trail du Mont Blanc 2011, par arthurbaldur

L'auteur : arthurbaldur

La course : Ultra Trail du Mont Blanc

Date : 26/8/2011

Lieu : Chamonix Mont Blanc (Haute-Savoie)

Affichage : 712 vues

Distance : 170km

Objectif : Terminer

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Mieux vaut tard que jamais ...

Un inédit jamais mis en ligne faute de temps. Il n'est jamais trop tard surtout à J-16.

Le récit en image :The North Face Ultra-Trail du Mont-Blanc, le 26 août 2011

Voilà, la parenthèse Chamoniarde est refermée, l'Ultra-Trail du Mont-Blanc est terminé. Une édition d’anthologie avec des conditions météorologiques difficiles (même si celle-ci n’avaient rien d’extraordinaire), un départ retardé, des parcours modifiés mais toujours autant d’émotions et d'images de sentiers, de cols enneigés, de sommets mythiques profondément gravés dans ma mémoire.

Certains vous diront : trop de monde, trop people, trop too much, d'autres que c'est trop cher, trop élitiste, que c'était mieux avant … Oui, peut-être, mais je ferme les yeux et les images défilent derrière mes paupières. Je suis dans le peloton au départ. Une foule dense s'est amassée sur la place et les trottoirs malgré la pluie et l'heure tardive. La musique remplit mes oreilles, ça crie, ça siffle autour de moi, j'égrène le compte à rebours à l'unisson avec 2000 coureurs. Des tremblements nerveux partent à l'assaut de ma colonne, atteignent mes épaules, descendent le long de mes bras. Je frissonne et ce n'est pas le fait de l'humidité ambiante …

Un clignement de paupières, changement de lieu, d'autres images apparaissent. Je progresse péniblement dans la pente sur un sentier boueux, le sommet du col n'est plus très loin. L'ambiance est minérale, le fond de la vallée perdu dans la brume, le sol recouvert de neige laisse peu de place à la verdure, pourtant un troupeau de moutons de plusieurs centaines de têtes est disséminé sur ce versant du Bonhomme, dans la froideur d'une nature sauvage et rude.

Les clignements se succèdent, leur fréquence augmente, les images se bousculent pour remonter à la surface de ma conscience. Quelques images fugaces d'une descente boueuse sur Saint-Gervais dans une nuit sans lune, la longue traversée de la région du lac Combal sous un ciel enfin dégagé de tout nuage, le panorama exceptionnel sur la face sud de la chaine du Mont-Blanc depuis l'épaule du Mont Favre, la bande de verdure paisible du Val Veny qui s'allonge loin devant et encore bien d'autres … Je reviendrai, oh oui, je reviendrai !

Jeudi 25 août 2011

Je suis arrivé à Chamonix le jeudi en début d'après-midi. Bon sang, j'avais presque oublié comme cette vallée enserrée entre le massif du Mont-Blanc et celui des Aiguilles Rouges est de toute beauté. Comment ne pas aimer la montagne quand on a ce paysage sous les yeux.

Je suis hébergé chez mon oncle et ma tante dans un petit mazot au pied du Brévent. Un petit coin de paradis à une dizaine de minutes à pied à peine du centre ville mais suffisamment éloigné pour échapper au tumulte festif qui a envahi une partie de la ville. Je prends rapidement possession des lieux, une ultime vérification de mon sac et de mon matériel obligatoire et je pars en direction du centre sportif pour retirer mon dossard.

L'opération est effectuée rapidement. Il n'y a pas beaucoup de monde. Je suis bien tombé, d'après les bénévoles, il fallait une bonne dose de patience ce matin. Le retrait des dossards a des allures de chaine de montage. On y transforme, en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire, un coureur en un participant à l'UTMB avec bracelet aux couleurs de la course, marquage du sac … Tout cela est fait avec sérieux et bonne humeur. Une bénévole me déleste de mes 20 euros de caution contre un sourire. C'est une adepte de la SaintéLyon, moi aussi. Le courant passe. J'en profite pour lui parler de l'aller-retour. C'est plus fort que moi ...

Atelier suivant. J'ai vidé complétement mon sac. Le matériel obligatoire est contrôlé avec soin ou tout du moins la présence de chaque élément requis. Pour ce qui est du matériel lui-même, le contrôle est nettement plus cool et la bénévole ne s'attarde guère. C'est bon tout y est. Forcément, je l'ai vérifié à plusieurs reprises.

Me voilà bagué, marqué avec le sac d'allègement en plastique jaune en bandoulière à l'épaule. Petite nouveauté, quelques sacs plastiques noirs nous sont distribués pour transporter nos éventuels papiers usagés (les feuillus se font rares sur la parcours de l'UTMB) jusqu'au prochain ravitaillement. Hum, pourquoi pas.

Le salon de l'Ultra-Trail n'est pas très loin du centre sportif. J'y passerai la fin de l'après-midi.
Je passe dire un petit bonjour à Tiphaine Artur, vice-présidente du comité d'organisation du Trail Verbier St-Bernard mais madame ne sera pas présente sur le salon avant vendredi en début d'après-midi. J'en profite pour faire la connaissance de Pierre-Michel Oggier (responsable technique) avec qui je papote un moment.

Je fais également une longue pause au stand d'UltraFondus. Je découvre Philippe Billard en chair et en os pour la première fois. Rédacteur en chef de mon magazine préféré, coureur au long cours sur tapis (6 jours) mais surtout, participant et finisher de la première édition de la LyonSaintéLyon en 2003. Vous voudrez bien en convenir, on frôle la quasi perfection. L'homme a le discours facile. On peut même dire qu'il est intarissable dès lors que l'on évoque un bol d'air Jacquier par ci, un tapis de course par là … Le bougre voulait que j'essaye le tapis en exposition dans le stand. Un modèle pour coureur amateur de D+ et en mal de montagne. Un truc de fou qui simule des pentes jusqu'à 40%. Parfait pour se ruiner les jambes à la veille d'un ultra. J'ai décliné l'invitation avec un maximum de tact et de diplomatie. Je prenais un risque, quelle réaction allait bien pouvoir provoquer ce refus chez ce passionné du tapis ? « Il te plait pas mon tapis ? ».

Dernière étape : le stand d'Espace Outdoor. Je dois échanger mes sur-moufles Raidlight suite à un rappel du produit pour un défaut d'étanchéité au niveau des coutures. Raidlight m'a assuré que je pourrai le faire à Chamonix. Bonne idée et somme toute plutôt logique car le produit a été créé avant tout pour répondre au nouveau règlement de l'UTMB. Oui mais voilà, ils n'ont plus que des tailles XS. « Repassez demain, on devrait en recevoir ... » Hum, ça sent pas bon cette histoire.

Je me console en papotant un moment avec Tidgi et Jean-Michel Touron, deux compagnons de la LyonSaintéLyon 2010. Tidgi sera au départ de la CCC (une première pour lui) et ce vieux briscard de Jean-Michel sur l'UTMB. Tout ce petit monde se sépare bientôt pour allez prendre un peu de repos. Je me félicite du timing, je suis rentré juste à temps pour échapper à la pluie !

Ce soir, je suis invité à manger par Line et Jihem dans le studio qu'ils ont loué. Voilà qui va grandement simplifier mon repas du soir. Il n'y a qu'un four à microonde dans le mazot. Pour la cuisson des pâtes al dente, ce n'était pas gagné, pour la cuisson tout court non plus du reste.

En attendant, je prépare tranquillement mon sac d'allègement. C'est un joli foutoir, j'ai étalé mes petites affaires un peu de partout à même le sol. Je m'aperçois que le sac de 30l n'est pas aussi grand que dans mes lointains souvenirs de l'édition 2009. Faut dire que je me suis lâché un peu côté matos de rechange. Pas tant sur le contenu lui même mais sur le contenant … sac à chaussures, boites plastiques pour protéger ce qui a besoin de l'être. Tout cela prend plus de volume que prévu et quelques réaménagements s'imposent. Hum, voilà, le sac est plein à craquer mais tout tient.

Une bonne chose de faite, je peux maintenant aller manger l'esprit tranquille. Je passe une excellente soirée en compagnie de mes hôtes d'un soir. Mon estomac est pleinement réconforté par la maitresse de maison et leur gentillesse commune me délivre des tensions d'une journée bien chargée. Cela dit, je me félicite d'avoir su rester vigilant … J'ai été l'objet d'une tentative d'enrôlement pour le Raid 28. On m'a venté les mérites de cette course, on a voulu me corrompre, me faire oublier les bonnes résolutions qui étaient miennes pour le début de l'année 2012. M'enfin, vous vous rendez compte !

Je regagne le mazot pour une longue nuit de sommeil. Blotti sous les couvertures, entre deux eaux, je me dis que ça a du bon un départ de course en fin d'après-midi. C'est ma dernière pensée de la journée.

Vendredi 26 août 2011

Je suis réveillé en sursaut par mon portable à 7h45. C'est un message audio émis par le pc course de l'UTMB. De gros orages sont annoncés en fin de journée et le départ est reporté en fin de soirée pour nous éviter de ressembler à des serpillères trempées avant même d'avoir atteint les Houches.

Je passerai une bonne partie de la journée avec Patrovite, un de mes compères de la LyonSaintéLyon 2010. A deux, le temps passe plus vite. Avec ce report du départ, c'est tout le programme des réjouissances mis en place par les organisateurs qui se voit également décalé. Remise des sacs d'allègement, Pasta-Party et autres, voilà qui doit être plutôt chaud à gérer.

Nous sommes retournés au Salon histoire de papoter. Tiphaine m'annonce qu'une nouvelle épreuve verra le jour cette année au trail Verbier Saint-Bernard. Un trail court (une trentaine de bornes et 2500m de D+) pour faire découvrir la discipline en douceur mais sans chronométrage car les organisateurs souhaitent promouvoir le format ultra avant tout. Puis je fais la connaissance de Runstephane au stand d'ultrafondus.

Il n'y a toujours pas de sur-moufles à ma taille sur le stand d'Outdoor. Je m'y attendais. Je suis un gentil garçon plutôt conciliant et compréhensif mais là je suis un poil agacé. Les sur-moufles prévues pour l'échange ont été utilisées pour renflouer le stock d'un magasin du centre ville. Manque d'organisation ou manque de respect pour leur clientèle ? Un peu déçu sur le coup.
Dans un échange récent par mail, Raidlight a plaidé coupable à 100% et s'est excusé pour les conséquences de cette gestion en catastrophe. Me voilà rassuré ...

Vues les conditions météo annoncées, je décide d'acheter une paire de SealSkinz. Des gants chauds avec une membrane imperméable pour garder mes menottes à l'abri de l'humidité et les préserver du froid annoncé en altitude.

Nous terminons l'après-midi au Mazot histoire de reposer un peu nos guiboles. Un sms de l'organisation nous informe des nouvelles barrières horaires. Mauvaise surprise, elles ont été amputées de 15 à 30 minutes suivant les lieux. Voilà qui ne va pas arranger mes affaires.

Notre longue attente est interrompue par un nouvel aller-retour au centre sportif pour déposer nos sac d'allègements et faire le plein de féculents à la pasta party. Un repas plutôt bon du reste. En mangeant, j'observe l'évolution du temps à travers les baies vitrées. Il est en train de virer au pas beau. Au pas beau du tout même. Le ciel s'est obscurci, il y a pas mal de vent. La pluie ne doit pas être bien loin. Les éléments auront la délicate attention de se déchainer après notre retour au mazot. Il n'a guère tonné mais quel déluge ! Allongé sur le canapé, les minutes s'égrènent lentement jusqu'à l'heure du départ tandis que des trombes d'eau s'abattent sur Chamonix. Je m'imagine déjà rampant dans la boue …

La nuit est tombée, il ne pleut quasiment plus mais la température a bien chuté. Le ton est donné : fraicheur et humidité. Je partirai avec 2 t-shirts enfilés l'un sur l'autre (manches longues + manches courtes) et ma veste gore-tex. Ce sera bien suffisant pour aller jusqu'aux Contamine, le début du parcours est plutôt roulant, mieux vaut ne pas trop s'habiller. J'enfile le sur-pantalon imperméable. Je ne le garderai certainement pas longtemps mais autant être bien protégé pour l'attente au départ.
Voilà, le bonhomme est fin près.

Chamonix, quelques minutes avant le départ

Malgré l'heure tardive et le mauvais temps, il y a foule sur la place de l'église. C'est dingue comme cette course peut drainer du monde. De la folie. Imaginez ce que peut donner un peloton de 2300 coureurs réunis sur l'espace limité de cette petite place. Quelques proches supporters se mêlent aux coureurs, tandis qu'une haie impénétrable de parapluies s'est formée sur le pourtour de la place. Mais c'est en aval de la ligne de départ que se masse la majeure partie des spectateurs. Famille, amis, amoureux du sport ou simples badauds curieux sont venus au spectacle et se pressent en rangées compactes contre les barrières de sécurité.

Il s'est remis à pleuvoir faiblement. Nous attendons debout, plantés là comme des piquets, le regard tourné vers la ligne de départ. Il règne un mélange curieux de concentration et d'excitation, une impatience trop longtemps contenue. Les têtes d'affiche ont rejoint la ligne de départ. Petit clin d'œil à la météo, Catherine Poletti a entamé quelques pas de danse et virevolte avec son parapluie sur l'air de « Singin' in the Rain ». Je m'imagine très bien en Gene Kelly sautillant d'un pas léger dans les flaques boueuses.

Le traditionnel briefing nous confirme une météo fort sympathique : humidité en début de nuit puis froid glacial. N'oubliez pas votre maillot de bain en peau de phoque doublé et vos bottes fourrées en caoutchouc. Et puis l'animateur fait peu à peu monter la température, vas-y, chauffe Marcel ! Et mine de rien, ça marche plutôt bien. La musique retentit, c'est le décompte avant le départ repris en cœur par tous les coureurs, les bâtons levés bien haut vers le ciel. Purée, j'en frémis, ça vous prend aux tripes ces conneries ...

Chamonix – Delevret
Etape : 14 km, 948 m D+, 207 m D-
Cumul : 14 km, 948 m D+, 207 m D-
Samedi : 01h53, Temps de course : 2h24, Class. : 2066 ème

C'est parti. On se croirait un jour de 8 décembre dans le vieux Lyon. Ceux qui ont participé une fois dans leur vie à la fête des lumières comprendront. Impossible de courir. Nous marchons lentement en prenant garde de ne pas faire de faux pas, il y a quelques marches sur la place. Ca ferait tout de même désordre de se vautrer après 2 minutes de course ! L'ambiance est faramineuse, il y a une vraie ferveur populaire pour cet événement sportif. On vient au spectacle en famille ou avec les copains. Toutes ces personnes nous encouragent, nous interpellent par notre prénom, il y a de la joie sur les visages. Les flashs crépitent, ça crie, ça gesticule au son des clarines et le son strident des cornes de brumes et autres klaxons à air comprimé scandent notre avancée. Impressionnant.

Nous traversons une bonne partie du centre ville avant de pouvoir courir. L'allure de Patrovite est un peu trop rapide à mon goût. Je le laisse filer. De toute façon j'ai prévu de faire cette course en solitaire, à ma botte.

Le chemin qui mène aux Houches est agréable et les quelques petites bosses rencontrées permettent de s'échauffer en douceur. Je n'hésite pas à marcher dès que la pente s'accentue un peu. D'autant que je ne perds guère de terrain sur les coureurs qui s'évertuent à courir. Quelques spectateurs courageux se sont postés dans les bois pour nous regarder passer. Il faut être rudement motivé pour rester planter là, immobile, par ce temps, même si c'est pour encourager un proche.

Je ne m'attarde pas aux Houches. J'avale juste une petite gorgée de coca pour le plaisir. Il pleut et j'ai l'impression que c'est bien parti pour durer.

Effectivement, cela dure. De la simple bruine à une pluie bien plus forte par moment. L'équipement du bonhomme se comporte plutôt bien. Je béni Arnaud (Running Conseil) pour ses conseils d'achats. Le sur-pantalon pantalon Shelter Vertical est une merveille. Il est non seulement parfaitement imperméable mais réellement respirant. Je suis bluffé. Pour ce qui est de ma veste Gore X-Running II récemment achetée, rien à redire, j'avais déjà eu l'occasion d'apprécier son confort à des années lumière de mon ancien coupe vent Quechua. Du top qualité à un bémol près. J'ai bien cru que j'allais péter un câble avec cette fichue capuche intégrée au col. J'avais beau l'ajuster au plus près, la bougresse refusait obstinément de me protéger et n'arrêtait pas de s'envoler avec le vent dès lors que je mettais à courir. Je me suis aperçu un peu plus tard que c'était dû à ma casquette et que tout cela tenait bien mieux en place avec un simple bonnet ...

J'ai tout de même un poil chaud dans la montée au col de Voza, la première grimpette au programme, et je vais commettre ma première bévue : remonter mes manches pour réguler un peu ma température corporelle. Un geste somme toute banal mais qui aura quelques conséquences sur la suite de mon périple.

Delevret – Saint-Gervais
Etape : 7,3 km, 45 m D+, 1011 m D-
Cumul : 21,3 km, 993 m D+, 1218 m D-
Samedi : 03h02, Temps de course : 3h33, Class. : 1767 ème

Je prend conscience subitement que j'ai les mains humides pour ne pas dire franchement mouillées.
Mes gants (des Ultra Grip de chez SealSkinz) étant censés être parfaitement imperméable, j'ai pensé tout d'abord à la transpiration. Hypothèse vite rejetée car je n'ai pas eu l'impression d'avoir spécialement chaud aux mains. En fait, l'eau s'est écoulée le long de mes bras pour pénétrer dans les gants et ne plus en ressortir du fait de la membrane imperméable et cela d'autant plus facilement que le tissu côtelé qui recouvre le poignet n'avait rien d'étanche lui.

La laine Mérino, censé apporter chaleur et douceur est nettement moins agréable quand elle est mouillée. Cela dit, je n'ai pas froid pour le moment car l'eau contenue dans les gants s'est réchauffée au contact des mains. Après tout, l'eau sert bien d'isolant dans les combinaisons de plongées humides !

J'appréhendais la descente sur Saint-Gervais. J'avais encore bien présent à l'esprit, les souvenirs de mes dernières gamelles sur des pentes herbeuses et boueuses à souhait. Deux semaines avant la course, une contusion à une côte, occasionnée en descendant du Pecloz, me rappelait régulièrement que mes Trabucos étaient polyvalentes mais fort éloignées de l'idéal dès lors que la boue s'invitait à la fête. Tant et si bien que j'avais préféré prendre mes Nike Pegasus au vu des conditions météo annoncées. Surprise, malgré un terrain plutôt gras, l'accroche de mes Pegasus est un vrai bonheur que ce soit sur l'herbe mouillée ou sur le terrain mis à nu et travaillé par le passage des milliers de coureurs qui me précèdent. Pegasus 1 : Trabuco 0 !

Je me suis fais rudement plaisir dans cette descente. Sur les larges piste de ski d'abord et encore d'avantage, un peu plus tard, dans les chemins étroits en lacet qui nous conduisent à Saint-Gervais. J'ai l'impression d'avoir chaussé des pointes de cross, les pieds scotchés au terrain, toutes les folies me sont permises et j'arbore une banane à rendre le sourire à une armée déprimée. Maraver dans la joie et la bonne humeur, il n'y a que ça de vrai. Bref, on va dire que je suis un poil euphorique. Peut-être ai-je brulé quelques cartouches de trop en doublant dans les sentiers étroits mais le plaisir avant tout.

Le ravitaillement de Saint-Gervais est un modèle d'organisation. Tout est organisé à la hauteur de la dimension du peloton. Un supermarché de l'alimentation pour trailer affamé. Je fais mes petites emplettes : sucré, salé, boisson, solide. Je remplis ma poche à eau et je quitte les lieux sans trop tarder.

Saint-Gervais – Les Contamines
Etape : 9,8 km, 551 m D+, 191 m D-
Cumul : 31,1 km, 1544 m D+, 1409 m D-
Samedi : 05h07, Temps de course : 5h38, Class. : 1993 ème

Barrière horaire : 05h30, Marge : 23'

Je suis un poil moins euphorique pour rejoindre les Contamines. Je manque de pêche, je suis mou. Probablement un petit retour de bâton après ma descente rapide sur Saint-Gervais à moins que ce ne soit la digestion. Je me suis un peu goinfré. Décidément, j'ai un faible pour le fromage, ça me perdra.

Je passe rapidement sur cette partie. Il n'y a rien de bien spécial à raconter. Il fait nuit, il fait frais et je me traine. Voilà qui résume assez bien la situation.

J'apprécie particulièrement d'arriver aux Contamines. Je commençais à en avoir ma claque d'avoir les mains mouillées mais j'avais décidé de ne pas m'arrêter avant le prochain ravitaillement. Je me félicite d'avoir pris mes gants de soie et je m'empresse de les enfiler. Ils sont un peu trop léger à mon goût mais ils ont le gros avantages d'être sec ! J'en profite pour m'habiller plus chaudement. La température a fraichi et j'apprécie de pouvoir enfiler ma polaire.

Il y a un stand Petzl qui propose de changer les piles de nos frontales. Je m'interroge sur l'utilité d'un tel service, après tout nous sommes censés avoir un jeu de piles de secours dans le sac. Ca me semble un peu du gaspillage, non ?

Je ne me suis pas du tout préoccupé de la barrière horaire en arrivant au ravitaillement mais vous pouvez constater que je n'avais guère de marge. 23 minutes, ce n'est pas épais, ça ne laisse guère de place aux imprévus. Remarquez, j'ai bien fait ne pas regarder, ça m'aurait probablement démoralisé.

Les Contamines – La Balme
Etape : 8,1 km, 566 m D+, 30 m D-
Cumul : 39,2 km, 2110 m D+, 1439 m D-
Samedi : 07h12, Temps de course : 7h43, Class. : 2069 ème

Barrière horaire : 07h30, Marge : 18'

Après être passé devant les petites chapelles illuminées de Notre Dame de la Gorge, c'est le début de la longue ascension qui va nous conduire au col du Bonhomme. J'aime bien les montées habituellement, mais cette année elles ne m'aiment guère et me le font sentir. Lors de ma dernière participation à l'UTMB, je m'étais régalé en crapahutant sur les larges dalles de la voie romaine mais là les sensations sont à des années lumières de celles de 2009.

Quand on regarde mon classement, il n'y a pas photo. J'ai reperdu peu à peu dans les montées la totalité des quelques 300 places gagnées dans la descente sur Saint-Gervais. 300 places ? Je me demande bien du reste où j'ai bien pu doubler 300 personnes. Elles étaient planquées derrières les arbres ?

Le jour se lève peu à peu alors que je traverse les pâtures aux abords du refuge de la Balme. La nuit m'a paru courte avec notre départ tardif. Je ne connaissais pas les lieux sous la lumière du jour. Le mal est réparé et je suis loin de le regretter malgré un ciel blafard.

Alors que je me goinfre au ravitaillement, un coureur emmitouflé dans sa capuche vient me saluer. C'est Luc, un futur compère de route pour l'édition 2011 de la LyonSaintéLyon. J'avais déjà eu l'occasion de papoter avec lui à l'occasion des 24 heures de St-Fons en avril dernier. L'homme trouve le début de la balade difficile. On ne peut pas lui donner vraiment tord, l'ambiance a été plutôt humide cette nuit et donne maintenant dans le bien frais pour ne pas dire le glacial dès lors que l'on est immobile.

La Balme – Refuge de la Croix du Bonhomme
Etape : 5,5 km, 787 m D+, 50 m D-
Cumul : 44,7 km, 2897 m D+, 1489 m D-
Samedi : 08h55, Temps de course : 9h26, Class. : 1997 ème

Superbe cette grimpette de jour au Col du Bonhomme. Au fur et à mesure de notre progression le vert des pâturages prend peu à peu une teinte terreuse et laisse la place à une ambiance plus minérale. Je suis du regard les coureurs qui me précédent. On devine facilement la route qui sera bientôt la nôtre. Loin, très loin devant, la colonne de coureurs forme une ligne sombre qui se détache parfaitement sur la blancheur du Col du Bonhomme. Il y a de la neige là-haut. Ca promet …

Je presse un peu le pas sur les portions moins pentues mais je n'ai guère le courage de courir. Ca ne va pas tarder à remonter aussi sec alors autant patienter et se refaire une santé.

Un troupeau de moutons de plusieurs centaines de têtes est disséminé dans les pentes du Bonhomme en arrivant au col. Ces braves bêtes pataugent dans un mélange de boue et de neige à la recherche d'un peu de vert à se mettre sous la dent. Pas génial d'être un ovidé, ça a du bon tout de même de faire partie du genre humain.

Le cheminement pour rejoindre la Croix du Bonhomme semble durer une éternité. J'aimerais pouvoir courir un peu plus, le profil l'autorise, mais je suis coincé derrière un groupe de quelques coureurs et nous progressons par à-coups en alternant la marche et la course lente. Je ne me sens pas le courage ni la force de doubler sur ces portions rocheuses rendues glissantes par la fine pellicule de neige. Un groupe de randonneurs progresse en sens inverse et nous encourage à notre passage. Pas sûr que nous soyons les plus à plaindre. Ils doivent se rendre à la Balme, ils ne sont pas près d'arriver.

Refuge de la Croix du Bonhomme – Les Chapieux
Etape : 5,3 km, 12 m D+, 906 m D-
Cumul : 50 km, 2909 m D+, 2395 m D-
Samedi : 09h52, Temps de course : 10h23, Class. : 1968 ème

Barrière horaire : 10h45, Marge : 53'

La descente sur les Chapieux me semble tout aussi longue d'autant que l'on voit très tôt les bâtiments du CCAS. J'ai la surprise de découvrir un coureur en fivefingers. C'est vrai que les sentiers de l'UTMB ne sont pas spécialement techniques mais bon quand même, il y a tout de même un peu de caillasse ! Et sur une telle durée de course … Le gars doit avoir de sacrés mollets.

J'arrive enfin au ravitaillement. Celui-ci est installé à l'abri sous une tente. Quelques tables et des bancs ont été installés à l'intérieur sur la gauche. Il y a la queue ici. Pas bien longue, une dizaine de personnes tout au plus. Ca bouchonne car on ne peut pas accéder de front à la table de ravitaillement, l'espace est un peu exigu. Je me suis installé en bout de table. J'ai dû insister pour qu'un des coureurs ait la gentillesse de se décaler d'une place. Il n'était guère motivé pour produire ce surcroit d'effort mais je suis du genre tenace et ma motivation pour m'asseoir aurait déplacé des montagnes. Allez, bouge de là …

La soupe est la bienvenue. Je n'en garderai pas un souvenir culinaire impérissable, ce n'est pas de la grande cuisine et encore moins la bonne soupe maison préparée avec amour dans la cuisine familiale mais elle a le mérite d'être bien chaude et sa consistance plutôt épaisse donne à penser qu'elle est nourrissante. J'en reprendrai deux fois au risque d'une certaine pesanteur.

Une personne m'interpelle. C'est Cécile alias Barbie, que j'ai rencontrée pour la première fois à la LyonSaintéLyon 2010 et qui va remettre le couvert cette année. Cécile peste contre les barrières horaires. Depuis le départ, elle sent un couperet particulièrement affuté lui frôler la nuque malgré toute sa bonne volonté pour y échapper. Je compatis d'autant plus facilement que je ne suis guère mieux loti qu'elle.

Prenant d'ailleurs brusquement conscience de la faible marge horaire disponible, je l'abandonne lâchement (bougre que je suis) et je m'empresse de quitter les lieux. Il y un point de contrôle du matériel à la sortie du ravitaillement. Les bénévoles vérifient la présence du portable, élément de sécurité rendu obligatoire. J'avoue que je ne m'attendais pas à être contrôlé sur ce point.

Les Chapieux – Col de la Seigne
Etape : 10,4 km, 1006 m D+, 39 m D-
Cumul : 60,4 km, 3915 m D+, 2434 m D-
Samedi : 12h55, Temps de course : 13h26, Class. : 1992 ème

Je rattrape Corinne Peirano sur la route qui nous conduit à la Ville des Glaciers. Je suis content de pouvoir parler un moment avec cette spécialiste de la diététique et de la nutrition bien connue du microcosme de la course à pied. Notre papotage ne dure pas, mes cuisses ne sont pas très conciliantes et Corinne me sème peu à peu. Je la doublerai à mon tour un peu plus loin dans les premiers lacets de la montée au col de la Seigne en ne manquant pas de l'encourager.

Elle est interminable cette grimpette. On n'en voit pas le bout. On croit atteindre le sommet, on s'en approche et on découvre bientôt que ce n'est qu'une bosse, le sommet est plus loin là-haut. Mais est-ce vraiment le sommet cette fois ?

Je progresse à une allure plutôt lente mais régulière. Tout le contraire d'un groupe de coureurs japonais avec qui je fais le yoyo. Deux d'entre eux me dépassent rapidement à plusieurs reprises avant de s'arrêter quelques mètres plus haut pour attendre leurs compatriotes. Bon, c'est bien sympa le fractionné en côte, chacun ses petits plaisirs mais j'avoue être un poil agacé car je dois m'arrêter et me ranger sur le bord du chemin à chaque fois pour les laisser passer. Mais le plus intolérable dans tout cela c'est que mon amour propre en prend pour son grade à chaque passage. C'est vrai quoi, je galère, mon humour est en berne et il y a deux totos qui me maravent l'air de rien. Et ça papote, et ça papote. Purée les bougres, ils auront plus mal à la langue qu'aux cuisses en arrivant à Chamonix !

Col de la Seigne – Lac Combal
Etape : 4,5 km, 7 m D+, 553 m D-
Cumul : 64,9 km, 3922 m D+, 2987 m D-
Samedi : 13h41, Temps de course : 14h13, Class. : 1889 ème

Barrière horaire : 14h30, Marge : 49'

Les conditions météo sont nettement plus favorables sur le versant Italien. Au fur et à mesure de ma progression en direction du Lac Combal, le ciel s'éclaircit. Les nuages et la brume disparaissent pour laisser place à un soleil certes timide, mais soleil il y a et c'est déjà pas mal.

Les longues portions sur le plat me conviennent parfaitement. Je ne marche quasiment pas sur cette portion et je double sans trop forcer une multitude de coureurs. Enfin une multitude, on se comprend ... En tout cas, le corps va, la tête également et j'aimerais pourvoir surfer sur cette vague confortable un maximum de temps.

Je ne traine pas au ravitaillement, le temps de refaire le plein d'eau, de grignoter un peu. Je m'arrête par contre un peu plus loin sur une pierre plate pour me passer une bonne couche de Nok. Vu la température, il y a peu de risque que je subisse un quelconque échauffement mais il vaut mieux prévenir que guérir. Hum, on voit que je baigne dans mon jus depuis plus de 14h ! Avec l'humidité, la peau est complétement ridée mais je n'ai aucune lésion. Brave petons, vous êtes encore bon pour le service.

Lac Combal – Arête du Mont-Favre
Etape : 4 km, 467 m D+, 2 m D-
Cumul : 68,9 km, 4389 m D+, 2989 m D-
Samedi : 15h16, Temps de course : 15h47, Class. : 1878 ème

Pas de chance, une nouvelle ascension débute et c'est à nouveau très vite la bérézina. Ce n'est pas que je me traine, d'ailleurs je gagne même quelques places au classement. Non, c'est plus une question de sensations. Et là elles sont plutôt mauvaises. J'ai l'impression de peser une tonne. Un remake d'un mauvais cauchemar d'enfance. Vous savez, ce type de rêve dans lequel vous tentez d'échapper à une menace imminente en courant. Un monstre improbable vert et pustuleux fait généralement l'affaire mais la menace peut être également invisible. Vous essayez d'avancer rapidement mais vous êtes désespérément lent !

J'ai chaud. Je me débarrasse avec plaisir de quelques pièces de vêtements. Polaire, veste et pantalon imperméable trouvent place dans mon sac. J'ai investi dans un nouveau sac cette année. Un Salomon XA 20. C'est un modèle 17l comme mon ancien sac Diosaz mais le volume réellement utilisable est bien plus important. Cerise sur la gâteau, il ne pèse que 465g contre 710g pour le Diosaz. Ce n'est pas considérable mais ces petits gains de poids mis bout à bout finissent par compter.

Cela dit, la lenteur facilite la contemplation du paysage. Et quel paysage ! Il faut absolument prendre le temps de se retourner à intervalle régulier pour observer sa progression. La montée à l'arrête du Mont-Favre prend alors tout son sens. On quitte la région des lacs et on domine peu à peu la moraine du glacier du Miage pourtant si impressionnante depuis le lac Combal. Après avoir dépassé l'Alpe supérieure de l'Arp Vieille, nous avons pris assez d'altitude pour nous offrir un angle de vision parfait sur le Mont-Blanc de Courmayeur et le glacier du brouillard. L'aiguille noire semble par contre un peu tassée, je préfère l'admirer depuis l'Alpe inférieure de la Lée Blanche avant d'arrivée au Lac Combal. Et puis une fois arrivé sur l'arrête de Mont-Favre, c'est toute la vallée qui s'offre à vous. Le Val Veni, dans sa continuité le Val Ferret et là-bas encore très loin le Grand Col Ferret ...

Arête du Mont-Favre – Col Chécrouit-Maison Vieille
Etape : 4,5 km, 17 m D+, 496 m D-
Cumul : 73,4 km, 4406 m D+, 3485 m D-
Samedi : 16h05, Temps de course : 16h36, Class. : 1850 ème

Pas trop de souvenirs de cette courte portion sinon que c'était globalement en descente et que la pente modérée m'a permis de dérouler plus ou moins tranquillement mes gambettes.

La salade du ravitaillement de Col Chécrouit était à se damner et me laissera bien plus de souvenirs.

Col Chécrouit-Maison Vieille – Courmayeur
Etape : 4,3 km, 0 m D+, 756 m D-
Cumul : 77,7 km, 4406 m D+, 4241 m D-
Samedi : 16h50, Temps de course : 17h21, Class. : 1737 ème

Barrière horaire : 17h45, Marge : 55'

D'après un bénévole, il me faudra une heure pour rejoindre Courmayeur. C'est effectivement le temps que j'avais mis en 2009 si mes souvenirs sont bons. Cela me laisse suffisamment de marge pour la barrière horaire mais j'ai bien peur que ce soit insuffisant pour me laisser aller à une petite sieste. Purée, je rêvais de pouvoir m'allonger un moment. C'est râpé.

J'enquille la descente sur Courmayeur à bonne allure. Je me retrouve très vite dans le même état d'esprit qu'avant Saint-Gervais. C'est le retour des endorphines et en version XXL. Sensations de bien être, sentiments de puissance physique et mental, un mélange détonnant. C'est un véritable raz-de-marée qui me submerge, balayant rapidement toutes mes défenses intellectuelles. J'abandonne toute retenue et je succombe à cette dose massive avec délice.

Une file de coureurs s'est formée dans la longue série de lacets en sous-bois. L'heure tourne et j'ai les jambes qui me démangent furieusement. Je ne vais quand même pas rester derrière. Je commence à doubler timidement, prudemment mais ça ne dure pas. J'ai trouvé un camarade de jeu sur la même longue d'onde que moi. Nous sommes pressés de déguster une bonne assiette de pâtes. Alors on enquille dans la pente, on prend la tête des opérations chacun notre tour, on double, ça pulse et on finit par se tirer la bourre un max pour le fun. Autant vous dire que notre allure est devenue très vite déraisonnable. Nous avons même terminé quasi au sprint sur le bout de route avant le centre sportif ! Et j'ai perdu … un bref éclair de lucidité qui m'a contraint à ralentir à moins que ce ne soit tout simplement l'envie de profiter plus longtemps des applaudissements chaleureux des spectateurs.

Courmayeur – Refuge Bertone
Etape : 4,7 km, 809 m D+, 20 m D-
Cumul : 82,4 km, 5215 m D+, 4261 m D-
Samedi : 19h20, Temps de course : 19h51, Class. : 1654 ème

Mon compère de sprint m'annonce qu'il s'arrête là en me serrant la main. Purée, c'est pour cela qu'il s'est lâché le bougre ! J'ai la vague impression de mettre laissé prendre au piège. 45' sur cette portion contre 1 heure en 2009, il y a comme un blême. Bon allez, faut rester concentrer.

Je ne garderai pas un souvenir impérissable de la base de vie de Courmayeur. En tout cas, pas un souvenir très agréable. J'ai l'impression d'être dans un hall de gare un weekend de départ en vacances. Ca brasse. Je m'installe à même le sol pour me changer complètement. Un petit coup de lingette nettoyante pour retrouver un peu de fraicheur, de la crème anti échauffement pour les petons et une tenue complète qui sent bon. Faut imaginer le tableau : Arthur en train de se démener pour enfiler ses chaussettes, ses affaires éparpillées en vrac autour de lui quasiment au beau milieu d'une voie de passage faute de mieux. Purée je vous jure, c'est pas de tout repos l'ultra !

J'avale sans conviction quelques pâtes. Elles sont tièdes, limite froides. Ce n'est pas top. Je suis un poil dégouté d'autant que je viens de me faire engueuler par un bénévole italien irascible pour une histoire de bouteille d'eau qu'il ne fallait pas utiliser pour recharger les poches à eau. Ben, je suis désolé mais après 20h de course, je n'ai pas le neurone réactif surtout quand on me parle en italien !

Je quitte les lieux. Je me suis mis un poil la pression, j'étais persuadé que la barrière horaire était à 17h30. J'aurais pu m'allonger 15 minutes ou au moins prendre mon temps. Je pense alors être l'un des derniers à quitter les lieux pour poursuivre la course et que les autres coureurs présents à Dolonne ont décidé d 'abandonner. Je vais bien vite m'apercevoir que c'est loin d'être le cas.

La montée à Bertone est un enfer. Je paye chèrement ma descente rapide sur Courmayeur. Je suis exsangue, amorphe, vidé et les quelques pâtes avalées me plombent l'estomac à défaut de m'apporter l'énergie désirée … Purée, j'étais tellement bien dans cette descente, j'y croyais, j'en étais persuadé, cet état de grâce allait durer. Et non, nada, je suis là, comme un con à me battre pour avancer dans les lacets en sous-bois de cette longue montée au refuge de Bertone.

Un virage, deux … et je m'arrête à nouveau. Je suis las. L'envie n'est plus là sinon celle de rebrousser chemin. Je peux vous dire que ça cogite rudement dans le ciboulot. J'ai le cerveau en ébullition. Le « t'as choisi d'être là, courage ça va revenir » s'affronte au « on rentre se coucher, j'en ai plein le c... ». Il n'y a rien comme pire vacherie qu'un cerveau qui ne veut plus lutter. Il décide à votre place en catimini et quand ce choix remonte à la surface de votre conscience, vous avez beau lutter, parlementer, le bougre n'en fait qu'à sa tête.

Des cohortes de coureurs me dépassent. Je suis surpris par leur nombre. La plupart passe sans un mot, leurs pensées accaparées entièrement par l'effort. Certains parmi eux sont peut-être en proie au doute comme moi. D'autres, plus rares, m'encouragent, un simple mot, une phrase … Je me suis remis à marcher. Je refuse d'abdiquer là bêtement. Quelle connerie l'amour propre mais bon, si ça peut vous faire avancer ...

Un vent froid nous accueille à l'orée du bois. Le genre de vent pas cool qui vous refroidit illico et vous incite à poser votre sac au plus vite pour ressortir votre veste. La plupart des coureurs font de même malgré la proximité du refuge.

Dès mon arrivée, je m'empresse de renfiler une couche de vêtement supplémentaire. Purée, il fait rudement frisquet dans le coin. Je n'aurais pas été contre une petite couche supplémentaire mais je n'ai plus rien de disponible. J'ai même ressorti mon pantalon imperméable. Je les aurais vraiment appréciés ces quelques grammes de tissus si décriés avant la course par certains coureurs. Le plus désagréable, c'est cette morsure du froid sur les mains.

Le mur du refuge est un peu plus large à sa base et permet une assise confortable. Curieusement, les pierres sont chaudes en surface. Ne me demandez pas pourquoi, je n'étais pas en état d'éluder ce mystère. Je me contente de déguster une soupe, accolés à mes compagnons de banc. Le coureur de gauche m'a l'air dans un piteux état. Il est même rudement plus mûr que moi, il tremble continuellement ! Je m'écarte un peu. Ce n'est pas tant la contagion qui m'inquiète mais le bougre pourrait bien renverser mon bol de soupe.

Après quelques minutes à attendre que le temps passe, une voix aux intonations familières se fait entendre, dépassant le brouhaha des conversations environnantes. Je lève la tête de mon bol encore fumant pour apercevoir une silhouette féminine, chevelure blonde détachée flottant au vent (à vrai dire, elle les avait attachés mais c'était pour la beauté de la scène). Un ange passe. « Un hamburger, mon royaume pour un hamburger et des frites ! Bon allez, un bol de soupe fera l'affaire. » Cécile alias Barbie, madame 100 000 volts prend possession des lieux. L'ange m'a repéré, tapi à l'écart sur mon mur de pierre. « Ben Arthur, t'es tout pâlot ! »

Cécile me tire de ma torpeur et me transmet un peu de sa vitalité. J'ai bien peur que ça ne serve pas à grand chose. La barrière d'Arnuva est à 22h45. 12 km à effectuer en 1 heure sur des sentiers vallonnés avec la nuit que sera bientôt là. A moins de se faire greffer des jambonneaux de Chamois, je ne vois pas comment cette affaire pourrait connaître un heureux dénouement. Mais bon, je ne vais pas rester là comme un con à me cailler sur mon caillou, autant avancer et profiter de la compagnie de Cécile.

Refuge Bertone – Refuge Bonatti
Etape : 7,2 km, 223 m D+, 202 m D-
Cumul : 89,6 km, 5438 m D+, 4463 m D-
Samedi : 21h41, Temps de course : 22h12, Class. : 1747 ème

C'est fou comme un malheureux petit kilomètre peut paraître long quand on n'a plus la tête à courir et qu'on est pressé d'arriver. Le temps semble se dilater à l'extrême dès lors que l'on connait un passage à vide tandis que les moments de félicité passe à l'allure grand V. Les choses sont bien mal faites.

Il fait totalement nuit maintenant mais nous ne manquons pas de lumière. Un fabricant a prêté à Cécile une frontale surpuissante pour la course. Le faisceau lumineux qui éclaire notre route ferait crever de jalousie les phares de ma voiture. Seul petit défaut, le poids de la batterie mais bon il faut savoir ce qu'on veut. Je ne vous citerai pas la marque, mes neurones n'étaient pas assez vifs pour enregistrer l'information, encore qu'en regardant une des photos de Cécile, il me semble reconnaître une Petzl Ultra ...

Après un dernier coup de cul, nous arrivons au refuge Bonatti. Les fesses calées confortablement sur l'assise de votre fauteuil, les yeux rivés à l'écran, l'affaire peut sembler rapide à la lecture de ces quelques phrases mais je peux vous assurer que sur le terrain tout cela prend rudement de temps.

Refuge Bonatti – Arnuva
Etape : 5 km, 120 m D+, 361 m D-
Cumul : 94,6 km, 5558 m D+, 4824 m D-
Samedi : 23h29, Temps de course : 24h01, Class. : 1759 ème

Barrière horaire : 22h45 repoussé à 23h20, Marge : -9'

Malgré un froid de canard (qu'est-ce qu'ils ont fait au bon Dieu ces volatiles pour mériter ça) nous nous sommes posés un long moment sur un banc devant le refuge. Il n'y a pas grand monde dans le coin, c'est même un poil désert. Enfin désert à l'extérieur, parce que la clientèle du refuge doit déjà être en liquette à se pelotonner dans son duvet bien au chaud. Pas fou les randonneurs : la nuit, c'est fait pour dormir. Cela sent la fin des haricots, notre balade touche à sa fin. Nous ne sommes pas abattus pour autant, il faut savoir prendre un peu de recul. Cécile papote avec Isabelle, une de ses nombreuses connaissances. J'ai dans l'idée qu'en ce bas monde aucun effort sportif aussi long soit-il ne viendra à bout de sa faconde. Moi, j'ai dépassé ce stade, mon stock de salive est épuisé et je me contente de sourire béatement.

Isabelle nous a rappelé que nous avions encore un bout de chemin et qu'il serait temps de s'en inquiéter. J'ai dans l'idée qu'elle devait commencer également à se cailler. Etre bénévole oui, mais se transformer en pingouin faut quand même pas pousser.

Nous avons fait quasi l'intégralité des 5km qui nous séparaient d'Arnuva en marchant d'un bon pas. Pourquoi se presser ? Pour se réchauffer à la limite mais pour ce qui est de la course, la barrière horaire est déjà largement dépassée. J'ai tout de même un doute dans la descente finale lorsque deux coureurs nous doublent à bonne vitesse. Ils jouent à quoi là ? Un ultime baroud d'honneur ?
A vrai dire, je m'attendais à ce que la barrière horaire soit reportée (Isabelle nous en avait parlé) mais je tombe sur le cul en apprenant qu'elle a été repoussée à 23h20. Nous n'avons que 9' de retard sur la barrière …

Tout cela est un véritable gâchis. J'en prends soudainement conscience. Et je ne parle pas de cette foutue barrière. Pour être honnête, est-ce que j'aurais vraiment poursuivi ma route en arrivant à temps ? Rien n'est moins sûr. A quel moment ai-je dérapé ? La descente sur Courmayeur assurément. Peut-être beaucoup plus tôt dès la descente sur St-Gervais. A moins qu'il ne faille chercher la cause ailleurs. Je n'en sais rien.

Notre dossard est désactivé puis nous sommes invités à nous abriter sous une tente. L'ambiance n'est pas franchement à la fête. La pénombre, les vêtements terreux, les odeurs de transpiration, les gestes lents, la fatigue qui transparait sur les visages et les questions à la con qui reviennent en boucle à chaque nouvel arrivant  : "Vous attendez la navette ? Elle passe à quelle heure ?". Il me semble avoir posé ces questions en arrivant. Tout cela m'indiffère, je regarde mes chaussures et j'attends. Je n'ai qu'une hâte, me coucher et tourner la page.

La navette nous a ramené au centre sportif de Dolonne. Nous avons attendu longuement dans la salle principale utilisée il y a peu pour le ravitaillement. Imaginez-vous assis sur une chaise, dodelinant de la tête sous l'effet du manque de sommeil, les yeux blessés par la lumière crue des néons. A la guerre comme à la guerre, Cécile s'est assoupie, allongée sur une table. Abandonner ou être contraint à l'abandon n'a rien d'une partie de plaisir. Il faudra que je m'en imprègne fortement pour les prochaines éditions. Nous sommes enfin rapatriés à Chamonix en car. Nos routes se séparent avec Cécile. Elle va rejoindre la salle de presse pour chercher son sac. De mon côté, j'appelle au secours ma sœurette … Oups, l'est gentil le frangin ! Je vais enfin pouvoir dormir …

Je suis consterné le lendemain matin de me réveiller en pleine forme (enfin presque, il ne faut pas charrier). Pour éviter de remuer douloureusement le couteau dans la plaie, j'ai évité comme la peste le centre ville pour faire une petite randonnée au Brévent avec ma sœur. Le ciel est d'un bleu limpide, le soleil éclatant, la vue somptueuse, je suis de bonne humeur, j'ai tourné la page.

Je reviendrai, oh oui, je reviendrai !

Arthur. :)

8 commentaires

Commentaire de fildar posté le 15-08-2012 à 21:18:31

Le retour c'est dans 16 jours, alors bon courage pour cette édition même si cette année
tu n'as pas fait de prépa dans les Bauges.
En espérant te voir au départ si j'ai fini la TDS.

Commentaire de arthurbaldur posté le 15-08-2012 à 21:31:44

On se dit merde ...
A bientôt. :)

Commentaire de franck de Brignais posté le 15-08-2012 à 21:34:39

Merci pour cette belle histoire !! Tu nous plonge littéralement dans tes moments de bonheur et de doutes. J'ai eu mal au moment de la désactivation de la puce... ça m'arrivera forcément. Merci encore pour ce retour en arrière...

Commentaire de arthurbaldur posté le 15-08-2012 à 22:14:25

Le plus dur est d'aller chercher sa caution sur la place de l'église juste à côté des arrivées ... ;-)

Commentaire de Jean-Phi posté le 16-08-2012 à 10:11:02

C'est bien de faire un constat 15 jours avant. Histoire de bien marquer le fait que cette fois ci, pas de pb, ça ira tout au bout avec la joie (et la veste !) du finisher. Je te dis merde également pour l'occasion ;)

Commentaire de arthurbaldur posté le 16-08-2012 à 10:49:35

Yes, ça m'a rafraichit la mémoire. Ca m'évitera de faire certaines conneries ...
Merci. :)

Commentaire de tidgi posté le 16-08-2012 à 23:19:25

Ben moi qui trouvait mon dernier récit trop long... Tu prépares bien le terrain. Et cette année, tu t'arrêtes à Cham ! Good luck l'ami.

Commentaire de arthurbaldur posté le 17-08-2012 à 08:40:28

Merci amigo. J'ai une fâcheuse tendance à me laisser emporter aussi bien quand j'écris que quand je gambade ... :)

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