Récit de la course : Ultra Trail du Mont Blanc 2013, par ch'ti Gone

L'auteur : ch'ti Gone

La course : Ultra Trail du Mont Blanc

Date : 30/8/2013

Lieu : Chamonix Mont Blanc (Haute-Savoie)

Affichage : 1307 vues

Distance : 166km

Objectif : Terminer

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Une aventure familliale

 

        

                                 La famille au complet, prêt pour le grand tour ! Chacun son sac, chacun son rôle.

                                           Dorothée, Pierre-Yves (alias Ch’ti Gone) , Alixe, Flore et Guillaume

 

Vendredi 29 aout 2013, 16h29 : la pression monte d’un cran lorsque retentit l’hymne de l’UTMB ! Émotions, frissons, impatience, crainte… un cocktail détonnant.

Je suis sur l’aire de départ depuis 30’ et durant ce laps de temps je repense à tout le chemin parcouru pour être là. Tirage au sort, entrainements malgré un job très chronophage, adhésion de ma famille qui a accepté depuis 6 mois que mes rares moments de temps libre soient consacrés à l’entrainement. J’ai d’ores et déjà annoncé à ma femme que je ne programmerai pas d’ultra en 2014.

Le temps est magnifique et les prévisions pour les 48h à venir sont parfaites. Cette fois, on va le faire ce tour.

Tirage au sort + Météo favorable + famille formidable…je dois être à la hauteur et saisir une opportunité qui ne se représentera peut être pas de sitôt. Il va falloir être  bon.

N’ayant que peu de repère depuis le début de la saison, je ne me suis fixé aucun autre objectif que de finir, j’ai simplement établi un tableau de marche basé sur 40 heures afin que Dorothée et mes 3 enfants puissent organiser leurs déplacements sur les différents lieux d’assistance.

Ca y est, c’est parti ! M’étant volontairement placé en fond de peloton, je franchis la ligne au bout de 2 minutes en piétinant. J’arrive à apercevoir Guillaume et Dorothée dans le premier virage. Il y a beaucoup plus de spectateurs que l’an dernier et la traversée de Chamonix se fait dans une ambiance « Tour de France à l’Alpe d’Huez », je déguste ces instants de liesse collective.

La partie roulante jusqu’aux Houches n’a pour intérêt que d’étirer le peloton, je la fais tranquillement en trottinant et en marchant au moindre « coup de cul ». 168km, c’est long ! Gardons de l’énergie pour plus tard.

Arrivée aux Houches, toujours beaucoup de monde. Je vois Dorothée, Guillaume et Alixe mais pas Flore. Une bise à chacun et je repars.

Je sors les bâtons pour attaquer la première bosse : le Delevret. J’adopte un rythme moyen et régulier. Je suis obligé de me fier aux sensations car j’ai un problème avec mon cardio : j’ai pris MA ceinture avec la montre d’un pote…et les 2 ne se reconnaissent pas. Donc j’ai recours à la bonne vieille méthode pour m’assurer que je ne vais pas trop vite : progresser tout en gardant la capacité de parler.

Sommet du Delevret, tout va bien (1586eme, 33’ d’avance sur mon prévisionnel 40h). J’attaque la descente tranquillement. Contrairement à 2012, elle est sèche. Première partie sur des pistes de ski puis des petits chemins dans la forêt. Quelques clairières ou sont nichés de jolis chalets….il existent des coins sympas par ici.

St-Gervais (1604eme, 51’ d’avance) : retour dans la foule, toujours une grosse ambiance. Je ne me prive pas d’aller taper dans les mains des enfants, j’ai l’impression de capter de leur énergie et cela leur fait plaisir.

Toute ma famille m’attend avant le ravito, petit pause de 30'' pour faire part de mes sensations. Mes enfants me font remarquer que pendant ce temps je me fais doubler. Je passe dans la zone ravito qui ressemble à une station de métro : plein de monde qui va dans tous les sens. Je refais les pleins et ne m’attardent pas. Mes 4 assistants m’attendent à la sortie. Ils m’annoncent qu’Eric, un pote du beaujolais, est aussi à St-Gervais. Je n’essaie même pas de le retrouver, trop de monde et je suis sûr qu’il me rattrapera.

En route pour les Contamines. Cette partie de 10km n’est pas difficile mais c’est un piège. Le terrain est facile, la pente très souvent douce, les jambes après 21km sont encore toutes fraîches, la tentation de courir à bonne allure est là. Mais non ! Il faut rester prudent et j’alterne marche rapide et petit trot tranquille. La nuit tombe, les frontales s’allument. La densité de coureur est telle que je ne ressens pas encore le besoin de sortir la mienne. Je ne le ferai que 15’ avant les contamines.

Justement, nous y voilà aux Contamines (1335eme, 48’ d’avance), c’est  la fin de l’apéritif ! C’est aussi la première zone ou l’assistance est autorisée. Alixe et Flore m’attendent dans la dernière rampe qui mène à la zone ravito. Dorothée m’annonce que Guillaume est dans la zone d’assistance. Je traverse le ravito (même impression qu’à St-Gervais : une énorme densité de coureur au mètre carré), remplissage bidons, 2 verres de coca, quelques tucs. A  la sortie de la tente un angoisse, comment vais-je retrouver Guillaume dans cette foule ? J’ai prévu un changement de chaussures, si je ne le trouve pas, je serai obligé d’aborder des parties plus compliquées avec des chaussures peu adaptées…

Finalement, il ne me faut que quelques secondes pour le repérer, je change de chaussures, recharge les poches en barres énergétiques et je repars.

Guillaume me fait remarquer que je suis parti trop vite. C’est vrai j’ai 1 heure d’avance sur mon plan de marche. Pourtant je n’ai pas l’impression d’avoir forcé et mon classement montre que je suis plus prudent que beaucoup…

A la sortie des Contamines, je retrouve toute mon équipe et avec beaucoup de chance Eric et sa famille. Dorothée m’annonce que Vincent, un autre pote qui vise une grosse perf, n’est pas très bien.

Dernier bisous à la famille, je ne les reverrai qu’à La Fouly dans 77km.

Je repars avec Eric, mais rapidement, je me rends compte que son allure de croisière est un peu trop élevée pour moi. Je le laisse partir en lui souhaitant bonne route.

4 kilomètres roulant jusqu’à Notre dame de la Gorge ou l’ambiance est géniale, feu de camp, spectateurs. Et on attaque le premier gros morceau : le col du Bonhomme.

Dans les premières pentes de cette montée, je suis rejoint par TIDJI. On échange sur notre début de course.

Je pensais monter jusqu’au ravito de la Balme en t-shirt mais la fraicheur tombe en même temps que nous prenons de l’altitude. Je m’arrête pour enfiler une veste légère coupe-vent.

Les premières défaillances sont là. Des coureurs sont arrêtés au bord du chemin. A ce stade de la course, c’est surtout des problèmes digestifs. Cela fait 6 heures de course et ceux qui ne peuvent se ravitailler régulièrement ont déjà les réservoirs vides.

Arrivée à la Balme (1188eme, 56’ d’avance), je m’arrête 3’ pour boire une soupe, enfiler une paire de gant. Je recroise Tidgi.

Et c’est reparti pour le petit train du bonhomme. La montée se fait en file indienne. Je pourrai aller plus vite et doubler mais je reste tranquillement dans ce groupe en profitant du spectacle : le serpent de frontales s’étire depuis la vallée jusqu’au sommet. Même si la lune n’est pas encore présente, la nuit est claire et on devine le contour des hauts sommets du Mont Blanc sur notre gauche.

J’arrive donc au col du Bonhomme tranquillement (1135eme, 55’ d’avance) et j’attaque la descente vers les Chapieux. Pas trop technique, elle permet d’avancer rapidement sans prendre trop de risque.

Les Chapieux paraissent proche ! Le speaker met une belle ambiance et très vite on entend la musique. Effectivement, les chapieux font autant penser à un ravito d’ultra qu’à une rave party !

A l’entrée du ravito (1129, 1h04 d’avance) : contrôle des sacs. L’organisation ne badine pas avec la sécurité, elle a raison. Je montre aux bénévoles les éléments demandés (Lampe + piles de rechange, téléphone, veste avec capuche).

Protocole classique au ravito : remplissage bidons, 1 bol de soupe aux vermicelles, quelques morceaux de bananes et je repars.

Je n’aime pas m’arrêter trop longtemps au ravito, je suis plus tortue que lièvre.

On attaque le col de la Seigne par une route qui monte régulièrement puis on rentre dans le vif de sujet à partir de la ville des glaciers (curieux noms pour un hameau qui doit regrouper 3 bâtisses).

La montée n’est pas très raide mais les sensations ne sont pas bonnes : jambes lourdes, envie de dormir. Premier moment de doute. Et si j’en avais trop fait à Samoëns pendant la semaine du 15 aout. J’ai profité de cette unique semaine de vacances pour faire beaucoup de dénivelé. Et je n’ai eu que moins de 2 semaines pour récupérer de ce bloc d’entrainement.

Pour la première fois depuis le départ, c’est le mental qui doit prendre le dessus, il faut se battre.

J’ai la chance de me retrouver dans un petit groupe qui ne va beaucoup mieux que moi, je m’accroche. Une étoile filante…je vous laisse imaginer le vœu que je fais ! Et comme par miracle, 10’ plus tard, le coup de moins bien disparait et je finis tranquillement l’ascension de col de la Seigne (995eme, 1h00 d’avance).

La descente vers le lac Combal (964eme, 1h04 d’avance) et la montée à l’arête du Mont Favre (874eme, 57’ d’avance) se passe bien, je réussis à m’alimenter régulièrement, c’est bon signe pour la suite. Le jour se lève progressivement et le versant sud du Mont Blanc se dévoile peu à peu, c’est beau, grandiose.

Sur la droite, je reconnais le col de la Youlaz ou nous étions passés il y a 2 ans lors de la TDS. Un super souvenir d’une course bien gérée. Je compte bien reproduire la même performance aujourd’hui en profitant d’une bonne gestion de course.

J’arrive au col  Chercrouit (847eme, 59’ d’avance) et j’attaque la descente sur Courmayeur. Je pensais que la descente se faisait par la piste 4x4 par laquelle nous étions montés lors de la TDS. Mais non ! On descend par un chemin tortueux ou se mêlent marches, racines et poussières….un mélange pas terrible et très casse-patte. Cette descente me parait longue…

Enfin Courmayeur et sa base de vie (821eme, 49’ d’avance à la sortie de la base). Drôle de nom pour un endroit où je retrouve des dizaines de coureurs déjà bien entamés et pour certains dormant affalés sur les tables. Je retrouve également Eric arrivé 15’ avant moi et qui doit soigner une ampoule.

Fidèle à mon habitude, je choisis l’option « stop rapide ». Nettoyage des pieds, crémage NOK, nouvelles chaussettes, nouveau t-shirt, remplissage des bidons, recharge en barres, une assiette de pate avalée et hop je me sauve ! 15’ m’ont suffi. Je n’attends pas Eric, certain qu’il me rattrapera plus tard.

La traversée de Courmayeur est longue et je suis content quand je retrouve le chemin qui attaque la montée vers Bertone. Je me fais doubler par quelques traileurs. Je me rassure en me disant que ces flèches ont du s’arrêter plus longtemps que moi à Courmayeur, repartis bien requinqués, ils doivent être dans une euphorie passagère. Effectivement, je reviens progressivement vers eux et les rattrape à l’arrivée aux refuges Bertone (659eme, 1h08 d’avance).

Je m’arrête 2’ pour contempler le panorama. Tous le versant Italien du massif du Mont-Blanc s’offre à notre vue, le ciel est complètement dégagé, c’est grandiose.

La progression vers le refuge Bonati se fait sur un chemin en balcon qui permet de se régaler du paysage. Instant sublime ou l’esprit nourrit le corps de son bien-être. Je commence à y croire…

Oui je peux le finir cet UTMB. Oui les 40h00 sont possibles !

Eric me rattrape juste avant le refuge Bonati (653eme, 1h16 d’avance), on repart ensemble pour la descente vers Arnuva qui se passe tranquillement. 2’ d’arrêt à Arnuva (655eme, 1h08 d’avance) et on attaque un gros morceau : le Grand Col Ferret. La chaleur est présente. Heureusement, une petite brise adoucit l’atmosphère.

Sur le petit replat au milieu du col, je distingue une silhouette familière. Zut, c’est Vincent. Victime d’une douleur tendineuse au genou, il a dû ralentir et s’est fait soigner à Arnuva. Son moral n’est pas au beau fixe. Avec Eric, on le réconforte et on attaque la seconde partie du col ensemble.

Sympa de se retrouver à 3 même si je sais que pour Vincent se retrouver à mon niveau est synonyme de contre-performance. Cette montée à 3 me fait du bien à un moment que je redoutais : la chaleur de l’après-midi, on s’arrête à une fontaine pour se rafraîchir. Ce Grand Col Ferret, c’est vraiment un gros morceau.

Peu avant le sommet (613eme, 1h16 d’avance), Eric accélère pour prendre le temps de téléphoner à son épouse au sommet. C’est clair que c’est le plus frais de nous 3.

Rapidement, il s’échappe dans la longue descente vers la FOULY. Pour Vincent, les choses se compliquent, il a du mal à suivre mon rythme pourtant très modeste. Je ralentis pour l’attendre. Une première fois, il me dit qu’il abandonne. Je refuse. J’argumente : le réconfort de nos familles nous attend à La Fouly, la chance d’avoir était tiré au sort, son mental…il sert les dents.

Mais cela ne dure pas, et à nouveau il jette l’éponge. Je décide de ne pas insister. Il reste plus de 60km, la raison l’emporte. Je le laisse finir la descente seul en lui promettant de faire son assistance l’an prochain. C’est son 3eme UTMB : 2010 arrêt de la course aux contamines en raison d’une météo exécrable, 2012 course rabotée toujours en raison d’une mauvaise météo. Cette course ne lui sourit pas. Mais tu auras ta revanche Vincent ! J’en suis sûr.

A la Fouly (613eme, 1h32 d’avance), je retrouve avec beaucoup de plaisir ma petite famille qui s’étonne de mon état de fraîcheur. Ce n’est pas un point d’assistance matériel, mais le réconfort de les voir me fait un bien fou. Je sais qu’à partir de maintenant, je vais les voir régulièrement.

Flore m’accompagne un peu après le ravito, cela me booste et je poursuis la descente avec beaucoup d’entrain.

Guillaume me fait passer des SMS d’encouragement. La famille, des copains, ça fait du bien. Gilbert, un multi finisher qui a opté pour le TDG cette année l’appelle pour me faire part que la montée vers Champeix n’est pas simple et qu’il ne faut pas s’emballer. C’est donc sur un mode tranquille que je monte à Champeix. Les jambes commencent à se faire sentir mais après 120 km, cela me semble normal !

A Champeix (590eme, 1h48 d’avance), Vincent est là avec toute sa famille. Malgré sa déception, il tient à m’encourager. Superbe marque d’amitié qui me touche beaucoup. Il m’annonce que le bus qui devait amener Dorothée et les enfants est en retard. Je ne m’affole pas, un autre point d’assistance est possible à Trient . Je m’occupe donc tout seul de gérer mon ravito quand je vois Alixe surgir ! J’ai une équipe de champion ! Je mets donc en place le même protocole qu’à Courmayeur : reconditionnement total de la machine pour attaquer la dernière nuit.

A partir de Champeix, je pars dans l’inconnu. Je n’ai jamais couru plus de 120km, jamais couru plus de 24h, jamais fait 1 trail comprenant 2 nuits.

Quand je quitte le ravito, je réunis mes 3 enfants et leur annonce ma stratégie mentale pour la fin de course. Il reste 3 bosses, je vais leur en « offrir » une à chacun. Bovine pour Guillaume, Catogne pour Alixe et La Tête aux Vents pour Flore.

Je quitte Champeix en alternant marche rapide et petit trot, je longe le lac et rentre dans la foret. Rapidement un groupe d’une vingtaine de coureur se forme. Le rythme est bon, la fraicheur arrive et les sensations sont super bonnes. Evidemment, les jambes sont douloureuses, lourdes, le corps ne demande qu’à s’arrêter mais j’arrive à positiver. C’est la bosse pour Guillaume alors je repense à plein de bons moments passés avec lui. En vrac : le Grand Paradis alors qu’il n’avait que 12 ans, notre victoire au Raid du Castor, son implication dans son équipe de hand, sa réussite scolaire….Je suis fier de lui, je veux qu’il soit fier de moi.

Durant cette montée, je fais connaissance avec Philippe, un traileur de Saumur, les échanges sont sympas. C’est un agriculteur qui a un troupeau de 140 bêtes. Mon côté « rural » ressort et le bout de chemin fait ensemble est très agréable.

Je m’arrête en haut du col (537eme, 2h12 d’avance) pour enfiler une micro-polaire et mettre une paire de gant et la frontale. La nuit tombe pendant que nous descendons vers Trient. On descend vite, je fais l’effort de rester dans le groupe pour profiter de la lumière de toutes nos frontales. Comme lors de la TDS, je m’étonne de pouvoir descendre aussi vite de nuit.

J’arrive à Trient euphorique (517eme, 2h24 d’avance), j’exhorte le public à nous encourager plus fort !

Toute la famille est là et c’est Flore qui m’attend dans la zone d’assistance. Du haut de ses 9 ans, elle est super contente de pouvoir faire comme les grands et de venir m’aider. Comme tout va bien, il n’y a pas grand-chose à faire, je bois un bol de soupe en discutant avec Flore que je ne reverrais qu’à Chamonix. Seule Guillaume et Alixe m’attendront à Vallorcine.

Je repars de Trient avec Philippe et j’attaque Catogne, la bosse pour Alixe. Mon esprit se nourrit de souvenir : Alixe et sa clarinette, Alixe et sa passion pour la Gym, Alixe et sa bonne humeur perpétuelle, Alixe un anti dépresseur naturelle ! Non Catogne, tu ne gagneras pas…j’ai un cadeau à offrir à Alixe !

Et j’arrive au sommet (470, 2h45 d’avance), et Lapalisse intervient : après une montée, il y a une descente….Et celle qui nous mène à Vallorcine est une vrai galère. Raide, technique, longue. Elle me fait souffrir, j’ai les quadriceps en feu, le dos douloureux. Je suis vraiment mal. Et Vallorcine me parait loin, très loin…Philippe n’est guère mieux que moi et on se soutient mutuellement.

Tant bien que mal, j’arrive à Vallorcine (474eme, 2h57 d’avance). Je ne suis pas bien, je rentre dans la tente, je m’assois pour avaler une soupe. Alixe est en face de moi. Je suis sur le point de craquer. J’ai envie de m’allonger et d’arrêter de puiser au plus profond de moi. Physiquement, mentalement, je suis à plat, l’abandon s’incruste dans mon esprit. Alixe le ressent. Je lui fais part de mon état. Et elle prononce une phrase magique : « Papa, il reste le cadeau de Flore ». Cette phrase restera longtemps dans ma mémoire. Je me lève et je sors de la tente. Dehors je retrouve Guillaume et Alixe. En attendant Philippe, je profite du réconfort de la présence de mes 2 ainés pour me booster mentalement.

Philippe arrive avec Bruno, l’un des 4 traileurs ayant fini tous les UTMB (c’est-à-dire 10 !). On progresse à 3 vers le col des Montets en discutant de l’évolution des mentalités dans le trail depuis 10 ans…discussion sans fin qui a pour avantage de nous amener au pied de la dernier bosse en nous faisant oublier que nous sommes cuits.

La dernière bosse, La Tête aux Vents, j’en ai entendu parler mais je ne connais pas. On me la décrite comme dure. C’est faux ! Elle est terrible. 700m de dénivelé c’est beaucoup surtout que depuis le bas, on distingue les frontales qui montent qui montent jusqu’à se confondre avec les étoiles. C’est inhumain de placer une telle difficulté à ce moment de la course.

La montée est raide, sur un chemin de pierre avec des marches parfois hautes de 50 à 60 cm. A certains endroits, les bâtons sont gênants car j’ai besoin de mes mains pour prendre appui sur les rochers. Flore, j’ai besoin de toi. Toi, la spécialiste de l’escalade, tu t’amuserais beaucoup ici ! Flore c’est aussi un enfant aux doigts de fée…donnez-lui 3 morceaux de tissus, quelques bouts de laines, un peu de papier coloré et rapidement elle vous créera 1 superbe objet qu’elle vous offrira avec grand plaisir. Elle déborde d’imagination. La mienne commence à me jouer des tours, je ne suis pas suffisamment lucide, certains rochers ont des formes qui me font croire qu’il y a des spectateurs sur le bord du chemin, des bêtes qui nous regardent…

Plusieurs fois, je manque de tomber, je décide de m’arrêter quelques minutes pour reprendre mes esprits, m’alimenter tranquillement. Et je repars comme un automate. Je commence à réaliser que je vais être bien en dessous des 40h. C’est tout bon !

Enfin le sommet (450eme, 2h58 d’avance). A part une chute, plus rien de peut m’empêcher d’aller au bout. Mais justement, le chemin qui mène à la Flegere est piegeux, truffé de pierres, et je manque de lucidité. La progression est donc difficile.

Maintenant que j’ai le cadeau pour chacun de mes 3 enfants, je prends le temps de penser à Dorothée, ma femme depuis près de 20 ans. 20 ans à accepter mes sautes d’humeur, à m’écouter  quand je traverse des passes difficiles, à me laisser prendre des risques au niveau professionnel, à me laisser m’investir et à m’accompagner dans mes objectifs sportifs… J’ai beaucoup de chance. Si Alixe est mon anti-depresseur, Dorothée est mon baume apaisant !

Le dernier ravito est en vue. Je passe à la Flegere (444eme, 2h57 d’avance) sans m’arrêter. Juste un bonjour et un grand merci aux bénévoles. Sur l’ensemble de la course, leur travail, leur dévouement est phénoménal.

J’attaque la dernière descente avec le peu d’énergie qu’il me reste, ça descend pas bien vite ! J’appelle Dorothée pour lui dire que j’arrive bientôt. J’abrège volontairement la conversation car l’émotion est très forte et les yeux mouillés, ce n’est pas idéal pour voir clair dans une descente de nuit.

Chamonix approche lentement, je savoure.

Ca y est, on rejoint le bitume, je sais que mes 3 enfants seront là pour m’encourager sur le dernier kilomètre malgré l’heure très tardive ou très matinale : 5h00. Mais au loin ce n’est pas 3 mais 6 enfants que j’aperçois ! Les 3 enfants de Vincent sont là aussi. C’est énorme, je traverse Chamonix accompagné de Flore, Alixe, Guillaume, Jules, Anthonin et Clement. Les quelques spectateurs ont l’air étonné de cette escorte. Leurs encouragements, leurs félicitations font du bien.

Puis dans l’avenue piétonne, je vois Dorothée : encore une couche de bonheur ! 2 Virages et c’est la dernières ligne droite : Vincent, sa femme Delphine et ses parents sont là aussi pour m’encourager sur les derniers mètres. Cela me touche beaucoup.Malgré sa déception, Vincent est là. Lui sait les difficultés que j’ai rencontrées, lui connais la souffrance que l’on s’impose pour vivre ces moments de joie à l’arrivée. Merci Vincent.

Je franchis la ligne (442eme, 36h32) sans exploser de joie. Le peu d’énergie qui me reste ne me permet de faire des bonds dans tous les sens et mon esprit préfère déguster tranquillement l’instant présent.

Je m’assois sur les quelques marches derrière la ligne d’arrivée. Un enfant va chercher une bière au ravito. Oh que c’est bon !

Par brides, je raconte ma course, je me laisse aller.

Heureux, fier et épuisé : voilà le tiercé pour décrire mon état, mais je ne suis pas sûr qu’il soit dans l’ordre.

21 commentaires

Commentaire de Arclusaz posté le 12-09-2013 à 00:07:54

Magnifique !!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!

A cette course superbement gérée (quelle remontée perpétuelle), il fallait un beau CR. Il n'est pas beau, il est superbe !
L'histoire des bosses pour tes enfants est touchante, inoubliable (je sais maintenant pourquoi je ne ferais jamais l'UTMB, je n'ai que deux enfants).

t'es un sacré gars, Pierre-Yves : costaud et sensible.

Commentaire de paulotrail posté le 12-09-2013 à 08:30:23

Super ton récit. Quel courage, quelle gestion de course (et des ravitos). J'étais sur la CCC et la grande boucle me tenterait bien mais je ne suis pas sur d'avoir un mental aussi solide...
Deux nuits...
En tous les cas, on se régale à te lire :)

Commentaire de Jean-Phi posté le 12-09-2013 à 10:43:12

Superbe récit plein d'émotion. Belle phrase d'Alixe au bon moment. Ne dit-on pas que la vérité sort de la bouche des enfants ? Bravo à toi et à ton team familial et amical ! A bientôt !

Commentaire de Fredo2l_Esterel posté le 12-09-2013 à 11:41:24

Joli , bravo, l exemple meme de la motivation, j espere un jour pouvoir faire cette course. Emmenes ta chérie en we!

Commentaire de Nini posté le 12-09-2013 à 13:06:39

Énorme !!! Quel Cr !!!!! Quelles émotions :-)
Ha, la famille qui booste, c'est énorme.

Je te félicite, bravo !

Commentaire de fildar posté le 12-09-2013 à 14:40:55

J'avais bien vu lors du live que tu faisais une superbe course avec une gestion de maître comme ta TDS 2011. Formidable aussi le soutien de ta famille qui ta certainement beaucoup aidé dans les moments de doute. Franchement je suis très admiratif par ton parcours.

Commentaire de Arcelle posté le 12-09-2013 à 19:50:58

Bah voilà, j'avais dit que j'arrêtais de lire ces CR, j'ai craqué, et à nouveau, les yeux tous mouillés. Bravo pour ta course et ce CR rempli d'émotion.
Et je réalise encore une fois combien la présence des proches est importante et booste ceux qui en bénéficie.

Commentaire de Bacchus posté le 12-09-2013 à 22:03:06

Ca c'est du CR !!
Beaucoup d'émotion à te lire, bravo

Commentaire de freddo90 posté le 12-09-2013 à 23:05:48

Bravo pour ta course très bien gérée, et un grand merci pour nous faire partager toutes ces émotions, c'est un récit très émouvant !

Commentaire de TomTrailRunner posté le 12-09-2013 à 23:34:59

Des choses simples, des mots simples, des émotions simples mais fortes, une stratégie simple : l'ultra, c'est très simple en fait dis comme ça ....mais, mais, mais... qu'il est compliqué de faire simple. Bravo pour tout le chemin accompli depuis 20 ans jusqu'à cette ligne....

Commentaire de tidgi posté le 12-09-2013 à 23:45:49

Superbe ton récit ! Bravo !
Et quelle course ! J'ai bien eu raison de te laisser partir dans la montée de la Balme, je savais que je ne te reverrai pas ;-) Une belle gestion pour un bien beau chrono...
Et que dire de ta famille qui t'a soutenu tout le long (te souviens-tu ? on avait échangé nos points de vue là-dessus). Bravo à eux aussi !

Merci pour ce partage...

Commentaire de marat 3h00 ? posté le 13-09-2013 à 08:39:03

il faisait sec pourtant à cette course, non ? Alors pourquoi j'ai la tête mouillée après avoir lu ce récit ?
simple et magnifique.
Profites bien de cette plénitude, ça dure un bon moment !

Commentaire de Khioube posté le 13-09-2013 à 10:24:26

Magnifique récit qui donne autant envie d'avoir des enfants que de courir l'UTMB !
Félicitations.

Commentaire de Sabzaina posté le 14-09-2013 à 06:08:06

Magnifique victoire familiale. Le coup des bosses dédiées à chacun de tes enfants, crois moi je vais m'en souvenir... et t'imiter ;)
Merci pour ce vibrant CR

Commentaire de bubulle posté le 18-08-2016 à 21:54:57

Tu t'en souviens toujours? ;-)

Bon, Pierre-Yves, je relis ce CR trois ans après et il me pose un problème...:-). Tu pars avec un plan basé sur 40h et tu termines en 36h30. A ton avis, quel est le plan sur lequel je vais partir, moi ? Et comment vais-je m'empêcher de penser que je peux suivre tes temps de passage, grrrrr...;-)

Merci en tout cas pour ce CR précis....instructif et émouvant tout à la fois.

Commentaire de Sabzaina posté le 19-08-2016 à 14:20:55

Non seulement je m'en souviens mais je l'ai appliqué pas plus tard que début août là. Au Cenis, 3 grosses montées, une pour chacun de mes poussins qui me manquaient tellement et que j'aurais tant aimé voir à l'arrivée.
J'y penserai encore sur l'UTMB et sur d'autres courses, assurément. Ce CR ne m'a pas laissée indifférente

Commentaire de yop posté le 15-09-2013 à 20:53:39

vraiment pas cool de faire des CR comme ça, j'ai les larmes aux yeux.
Bon alors : j'ai les 3 gamins, j'étais déjà persuadé que le trail était un sport d'équipe... "reste" plus qu'à s'inscrire...

Commentaire de Tercan posté le 22-09-2013 à 18:42:28

J'adores les CR comme le tien, pas de chichi mais bc d'émotions qui ressortent.
Ta course a été rondement menée tant sur le plan physique que mental que psychologique, ... bref, la grande classe !!!
Et les 3 dernières bosses pour tes enfants... quel aventures ! Une vrai comme je les aime, une de celle qui va bien au delà des quelques centaines de mètres de dénivelé !
Bravo pour ta course et merci pour ton récit !

Commentaire de Tercan posté le 22-09-2013 à 18:43:13

J'adores les CR comme le tien, pas de chichi mais bc d'émotions qui ressortent.
Ta course a été rondement menée tant sur le plan physique que mental que psychologique, ... bref, la grande classe !!!
Et les 3 dernières bosses pour tes enfants... quel aventures ! Une vrai comme je les aime, une de celle qui va bien au delà des quelques centaines de mètres de dénivelé !
Bravo pour ta course et merci pour ton récit !

Commentaire de Tercan posté le 22-09-2013 à 18:43:21

J'adores les CR comme le tien, pas de chichi mais bc d'émotions qui ressortent.
Ta course a été rondement menée tant sur le plan physique que mental que psychologique, ... bref, la grande classe !!!
Et les 3 dernières bosses pour tes enfants... quel aventures ! Une vrai comme je les aime, une de celle qui va bien au delà des quelques centaines de mètres de dénivelé !
Bravo pour ta course et merci pour ton récit !

Commentaire de Mamanpat posté le 05-11-2013 à 21:16:34

J'ai la chair de poule... Je découvre avec plaisir ce récit ce jour, à qq semaines de la 180, quelle belle leçon dans une préparation !
Bravo et merci...

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